‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme] (volume 4)Chapitre 21 sur 81 · ES · texte numérisé non relu

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vous faire sentir vivement la pénible position dans laquelle se trouve placée la jeunesse canadienne-française, par suite des événements politiques qui se sont succédés depuis 1759. Je voudrais, si j'en avais la capacité, vous faire un tableau fidèle des besoins sociaux qu'elle ressent, et des moyens qu’il faudrait adopter pour y satisfaire.

Mais une question d’un intérêt aussi vitale pour le maiïntien de la nationalité française, en Canada, demanderait à être traitée par une plume plus habile, plus exercée, plus expérimentée que la mienne. Elle devrait occuper lattention des premicrs hommes du pays, puisqu'elle renferme le principe de toutes les choses qui peuvent et doivent exercer quelque influence sur son avenir, sa prospérité, sa grandeur future. A défaut cependant de l’œuvre d’un homme mûr, savant, pratique et réfléchi, j’ose espérer que l’Institut voudra bien recevoir, avec son indulgence ordinaire, le faible travail d’un de ses membres.

Cet essai n’aura le mérite d’instruire personne. Vous n’y rencontrerez rien de neuf, rien qui ne soit parfaitement connu et surtout parfaitement senti de tous les jeunes canadiens. Je veux seulement que du sein de notre société une plainte s’élève vers les hommes qui président à nos destinées. Je veux troubler pendant quelques minutes le sommeil léthargique dans lequel ils sont plongés; leur faire ouvrir les yeux, s’il est possible ; les engager à nous favoriser d’un simple regard, à s’apercevoir que nous ressentons le mal qui nous étreint. Puis ils seront libres de retomber, et ils retomberont sans aucun doute dans leur nonchalance eriminelle, jusqu’à ce qu’un autre cri de douleur les en tire de nouveau.

L'entreprise est téméraire. Elle exigera parfois l'emploi d’un langage qui n’aura rien de flatteur ; elle me conduira à dire des vérités qui pourront blesser l’orgueil national des uns et la susceptibilité des autres. Mais, tout en s’éloignant de l’injure et des personnalités, il faut encore avoir le courage de dire sa pensée. C’est à quoi je m’appliquerai dans ce qui va suivre.

Avant de parler du Canada, jetons un coup-d’œil rapide à l'étranger, et voyons ce qui s’y passe. On voit chez toutes les populations, chez tous les peuples ayant la légitime ambition de se perpétuer en conservant le rang qu’ils occupent au milieu des populations et des peuples du monde, ou qui aspirent à l’occupation d’un poste plus élevé dans la hiérarchie des nations, on voit, dis-je, le gouvernement, de concert avec les hommes les plus éclairés de la nation, s'occuper avec une sollicitude toute paternelle de l'avenir des jeunes générations. L’expérience des siècles leur a enseigné que tout l’édifice social d’un peuple repose sur sa jeunesse ; qu’il faut la préparer à maintenir, à défendre et à propager dans un temps très rapproché, les mœurs, les institutions, les intérêts et la prospérité du pays ; que la jeunesse est enfin, comme on l’a dit très véridiquement et très poétiquement, l'espoir de la patrie. C'est de l’argile placée entre leurs mains par le Créateur de toutes choses : selon qu’ils sont habiles ou non, il en sort une œuvre plus ou moins belle, plus ou moins forte, plus ou moins durable.

Aux Etats-Unis, en Angleterre, en Prusse, en Suisse, mais surtout en France, de nombreuses institutions sont établies pour préparer la jeunesse qui sort des écoles élémentaires et des colléges à remplacer les citoyens utiles que les infirmités, les maladies et la mort enlèvent incessamment au service de la société. Les différentes voies que les jeunes gens ont à parcourir, pour parvenir à la destination que leur ont assignée leurs aînés, sont débarrassées de tous les obstacles qui peuvent arrêter le progrès des études ou jeter du dégoût dans l’âme si ardente de la jeunesse ; elles sont aplanies, embellies nour ainsi dire autant qu’elles sont susceptibles de lêtre. Lorsqu'ils entrent dans le monde pratique, les hommes d'expérience, les vieillards veillent sur leurs pas chancelants, l:: encouragent dans leurs travaux, ne dédaignent pas même de s’associer à leurs amusements, et s'emparent ainsi sans effort des jeunes imaginations qu'ils dirigent vers le vrai, le nécessaire, le

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Chez les canadiens-français, rien de semblable, rien d'approchant, avouons-le. La jeunesse est laissée à ellemême, à ses propres forces, à ses propres efforts. En dehors des colléges et des écoles élémentaires, il n'existe aucune institution, si j’en excepte l’école de médecine de Montréal, où la jeunesse puisse se former soit pour les professions libérales, soit pour les arts, soit pour le commerce, soit pour les métiers. Il est impossible au jeune homme, à moins de se vouer à un travail surnaturel, de compléter son éducation qui n’a été pour ainsi dire qu’ébauchée dans nos établissements d'éducation. Poussé par la nécessité, il suit péniblement le chemin de la routine ; les nobles élans de son intelligence vers le progrès, vers un meilleur état de choses, deviennent bientôt pour lui des illusions dangereuses qu’il faut fuir pour son bonheur et son repos; tant les préjugés, l’apathie, la nonchalance ont engourdi la société franco-canadienne.

Au jeune homme qui sort du collége tout sourit, tout paraît facile dans le monde. Iln’a que vingt ans, il est vrai; peu d'expérience, il Pavoue ; cependant, il est plein de courage et de foi. Et qu’aurait-il à craindre ou de quoi douterait-il? Dans ces beaux rêves du jeune âge ne croit-il pas recevoir l'appui, l’aide, les conseils de ceux qui Pont précédé dans la vie? Ce qu'ils n’ont pas fait, pense-t-il, ou ce qu'ils n’ont pas voulu faire pour le pays, pour la société, pour la nationalité, il le fera, lui, car il est certain de leur encouragement et de leur concours. Voilà ce que nous avons pensé, ce que nous nous sommes dit, et ce que peutêtre plusieurs d’entre nous pensent et se disent encore tous les jours. Belles et touchantes illusions qui se dissipent malheureusement trop vite au contact de la réalité !

En effet, les hommes mûrs, les hommes d’affaires, loin de nous tendre la main, de nous offrir leur appui, leurs conseils, ne semblent-ils pas voir la jeunesse avec une profonde indifférence, sinon avec une profonde antipathie ? N'ont-ils pas l'air de penser, si nous les jugeons d’après leur conduite, qu'avec eux doit périr la nationalité canadienne ? qu’ils sont les derniers représentants de la race française en Canada ? qu'il leur est inutile de travailler pour l'avenir et la prospérité des hommes de notre origine, puisqu’après cux vient un déluge d’anglo-saxons qui nous engloutira avec les débris de nos institutions, de notre langue, de nos lois et de nos mœurs? Jamais ils ne s’occupent de notre sort, de notre avenir; jamais ils ne descendent à nous pour nous instruire ; jamais ils ne se mêlent à nos amusements, soit pour les contenir dans les bornes de la morale, soit pour les rendre instructifs, soit pour leur donner un caractère national. Enfin, ils ne voient dans la jeunesse que des individualités dont ils n’ont aucun souci, au lieu d’y voir toute une nationalité adolescente, passez-moi l’expression, qu’ils devraient surveiller, former, fortifier, pour qu’au jour de la maturité elle fût pleine de force, de puissance, d’énergie.

Ici, messieurs, nous devons excepter quelques aonorables citoyens qui ont bien voulu, à notre demande, favoriser notre Institut de leurs travaux, de leurs livres et de leur argent. Mais remarquons bien toujours que ce n’est qu’une exception, un bien petite, une bien minime exception.

Cependant, pour ne pas anticiper sur la marche qu’il nous convient de suivre, laissons de côté pour le moment les réflexions que nous aurions à faire sur ce qui précède, et reportons nos regards en arrière, nous y découvrirons des choses d’un grand intérêt : les unes nous feront voir que la jeunesse canadienne ne doit pas cesser de combattre pour reconquérir le terrain qu’elle a perdu depuis 1759; les autres nous rappelleront des temps glorieux et pourtont servir de sujets de réflexions à la génération régnante.

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Depuis la session du pays par le faible Louis XV jusqu'à une époque très récente, le gouvernement colonial avait toujours entretenu une haine profonde contre tout ce qui était canadien-français. Dès les premiers jour de la domination anglaise, la lutte s’est er *gée entre la nationalité anglo-saxonne et la nationalité franco-canadienne, continuation d’une ancienne rivalité entre le sang saxon et le sang gaulois, qui semble devoir être éternelle, malgré toutes les ententes cordiales possibles. Cette lutte s’est continue jusqu’à nos jours sans interruption, tantôt sur un terrain, tantôt sur un autre ; quelquefois dans l’ombre des bureaux, sans bruit, sans éclat; d’autres fois avec fracas, au grand jour de la publicité, dans les journaux, dans la législature et dans les assemblées du peuple ; toujours avec une opiniâtreté quelquefois tyrannique d’un côté, et une persévérance souvent héroïque de l’autre.

Dans cette haine que vouaient à notre nationalité toutes les administrations qui se sont succédées sous l’acte de Québec et la constitution de 1791, car quelques exceptions ne font que confirmer la généralité du fait, la première et la plus essentielle des victimes à immoler c'était la jeunesse française du pays. On voulait détruire un peuple, il faillait donc le frapper au cœur ; or le cœur du peuple, c’est la jeunesse. Dans le plan inique de nos maîtres, et pour triompher complètement, il devenait nécessaire d’ôter tout moyen de s’instruire aux jeunes canadiens, de s'emparer des biens destinés à leur éducation pour en faire des casernes, pour y construire des églises protestantes ou pour récompenser ceux qui maltraitaient le plus effrontément la population cannadienne.

C'est ce qu’ils firent. Et, comme couronne de cet œuvre machiavélique nous trouvons dans nos statuts provinciaux que la première loi d'éducation adoptée par notre législature, était une loi ‘* pour encourager l'instruction de la jeunesse dans la langue anglaise,” ce sont les termes mêmes du statut.

Mais, malgré tout, un certain nombre de jeunes gens recevaient une assez bonne éducation dans des colléges qu’on ne pouvait pas dépouiller subitement de leurs biens et de leurs revenus. À ces êtres dangereux on fermait soigneusement les portes des bureaux publics et des maisons de commerce,on les repoussait de tous les emplois lucratifs qui auraient pu augmenter ou maintenir même la somme de prospérité et d'influence du peuple qu’on. voulait subjuguer, Les anglo-saxons pratiquaient l’encouragement mutuel, avec persévérance et énergie; tandis que les franco-canadiens semblaient mettre à honneur la pratique du découragement mutuel ; usage qui n’est pas encore, malheureusement, disparu tout-à-fait de nos mœurs, mais que les hommes éclairés ct bien pensants doivent combattre à outrance. Enfin, on travaillait, et on a réussi jusqu’à un certain point, à faire des jeunes canadiens un peuple de vaincus taillables, corvéables et exploitables à merci.

Ainsi a langui la jeunesse canadienne sous l'acte de Québec et sous la constitution de 1791, repoussée, maltraitée, calomniée par le gouvernement et la presque totalité de la population anglo-saxonne ; et négligée, abandonnée, oubliée par les hommes de son origine, qui, tout en combattant avec patriotisme pour la cause de la nationalité et de la liberté, n'ont jamais pensé à fonder des établissements où les jeunes canadiens se seraient préparés à lutter dans le commerce, dans l’industrie, dans l’agriculture, sources f6condes de richesses et d'influence, contre les ennemis du Canada-français. Ils ont renversé un système irresponsable et conquis un gouvernement constitutionnel: la lutte a été longue et acharnée, la victoire est belle, complète et glorieuse. Mais la population franco-canadienne en est-elle mieux ? plus avancée? Guère, messieurs, car elle est privée de l'influence qu’elle devrait exercer sous le nouveau système ; cette influence, soyez-en certains, ne s’acquiert qu'avec la prospérité, la richesse que donnent le commerce et l’industrie ; et cette influence elle la possèderait aujourd’hui si l’on avait

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