‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme] (volume 4)Chapitre 29 sur 81 · LES BOISSONS SONT-ELLES BONNES EN QUELQUES CIRCONSTANCES · texte numérisé non relu

LES BOISSONS SONT-ELLES BONNES EN QUELQUES CIRCONSTANCES

Le plus grand de tons les malheurs pour les peuples, somme pour les individus, est de croire bien ce qui est mal, et de considérer bon ce qui est mauvais. Voilà la cause de tous les crimes, voilà la source de toutes les misères de

Fhomme. Aussi, quand notre grand, notre éternel ennemi

veut nous faire du mal, il lance un faux principe parmi nous ; il commence par tromper les intelligences: l’intelligence trompée a bientôt séduit le cœur, les fausses idées engendrent les mauvaises actions, et les crimes, les larmes et la désolation suivent de près. Ainsi l’homme aux noirs projets sort de sa maison pendant la nuit profonde, il tient en sa main une torche. On dirait qu'il veut éclairer le voyageur, empêcher de s’égarer au milieu des ténèbres, mais non : depuis longtemps il nourrit la haine contre son ennemi, et cherche l’occasion de se venger. Il s’avance ; et le flambeau répand autour de lui une sombre lueur: son cœur palpite d'une joie infernale, son œil brille comme celui du tigre qui s'élance sur sa victime. Il regarde: personne ne le voit, personne ne Île soupçonne ; tout est dans le tranquille et mystérieux repos du sommeil. Mais un cri d’allarme se fait entendre: on accourt de tous côtés. (C’est en vain que chacun cherche à arrèter l’incendie. La flamme dévorante s'élance au-dessus des toits avec fureur, et bientôt les toits s'écroulent avec fracas. Une épaisse et noire fumée s’élance, en roulant sur elle-même, jusqu’à la nue, et porte la consternation dans le cœur de ceux-là même qui semblent le plus à l'abri du danger.

Ainsi, dans cette vallée de larmes, l’homme qui marche comme à tatons au milieu des ténèbres, prend souvent pour une lumière bienfaisante le flambeau qui n’est allumé que pour porter partout la désolation et la ruine. IL faudrait

une plume trempée dans le sang et les larmes, pour décrire tous Îles malheurs, tous les crimes secrets et publics, tous les péchés qu'a enfantés, parmi nous, la fatale croyance que les boissons étaient bonnes et qu’elles étaient un de ces mille dons que Dieu a faits à l’homme pour l’aider à soutenir ou à réparer ses forces. C’est sur ce faux principe que la mère en donne à son enfant malade ; que le journalier en prend au milieu de ses pénibles travaux, que le Canadien de tout état a cru jusqu'à présent n’avoir rien de mieux à offrir à l’ami ou à l’hôte qui le visite, qu’un verre de boisson : c’est parce qu’on les croyait bonnes qu’on en prenait entre les repas et en tout temps. Nous ne craignons pas d’être contredit par personne en le proclamant: c’est à l’abri de cette fausse croyance, de ce faux principe, que le démon a entraîné dans l’abîme de l’ivrognerie une foule d'hommes généreux qui semblaient, par leurs vertus, leurs connaissances et leur caractère, le plus à l’abri de ce malheur; et qu'il a porté la honte et la misère hideuse dans tant de familles respectables qui, sans la boisson, seraient devenues heureuses et prospères. Mais de même que, dans la comparaïison dont nous nous servions il n’y a qu’un instant, on aurait pu arrêter le plus funeste et le plus destructeur incendie, en éteignant le flambeau dont on avait cru apercevoir briller la lumière: ainsi on ne pourra détourner Pivrognerie et les crimes que ce vice hideux traîne à sa suite, qu’en détruisant le faux principe que les boissons sont bonnes dans les mille et une circonstances où nous avions coutume d’en faire usage jusqu’à ce jour. Il faut prendre le mal à sa source, il faut frapper l’arbre à sa racine. ‘Tant qu’on répètera et qu’on croira qu’elles sont bonnes dans toutes ces circonstances, elles seront recherchées, elles seront aimées ; car il est dans notre nature d'aimer ce qui est bon.

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