‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme] (volume 4)Chapitre 4 sur 81 · DU TRAVAIL CHEZ L'HOMME · texte numérisé non relu

DU TRAVAIL CHEZ L'HOMME

Messieurs,—Le sujet dont je vais vous entretenir tient, d'une manière étroite, à celui que j’eus l'honneur de traiter devant vous, l’année dernière, et, comme lui, intéresse au plus haut degré la population canadienne en particulier et l'avancement de notre beau pays en général. En effet, à quoi nous servirait de posséder des hommes profondément versés dans toutes les questions de l’économie politique, si toutes les classes du peuple n’étaient animées d’un vif amour Qu travail ; si elles ne se mettaient par là même en état de tirer parti des savantes théories de l’économiste, comme de la sage législation de nos parlements? Nous présenterions le spectacle monstrueux d’une belle tête sur un corps privé de bras et de jambes: tronc mutilé capable de penser, mais non d’agir ; informe et inutile création.

Vous sentez déjà, sans doute, messieurs, que je ne viens pas vous parlez ici de ce travail instinctif qui consiste, pour l'être organisé, à pourvoir à sa simple subsistance et à la eouservation de l’espèce. Le brin d’herbe, l’humble vermisseau que vous foulez aux pieds, partagent ce travail avec vous. Comme nous, ils y sont portés par une impulsion interne et innée, à laquelle nous obéissons comme ceux.

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Le travail dont je veux vous parler est ce travail que la brute ignore et ne connaîtra jamais ; le travail qui tire sa source, son mobile et sa raison Ge cette intelligence qui, dans la nature visible, n’a été donnée qu’à l'homme sur le globe qu'il habite. Je veux parler de ce travail que l’homme s'impose, alors même qu'il a pourvu aux premiers besoins de la nature; travail que Phomme poursuit autant par inclination, que pour lui-même et pour les siens. Je veux parler de ce travait qui fait la prospérité, la force, la gloire des peuples; de ce travail qui fit la Grèce el Rome ce qu'elles furent, qui a fait l’Augleterre et Fa France ce qu’elles sont, et qui fera des Etats-Unis, nos voisiss, une puissance dont on ose à peine prévoir la grandeur; de ce travail enfin, dont l’existence ou labsence font les peuples rois et les peuples esclaves.

Mais, me dira-t-on, à quel propos venez-vous nous dGbiter cette thèse sur le travail? quelle en est Popportunité, Pactualité pour notre population? Tout le monde ne travaille-t-il pas chez nous? Eh! bien, non, tout ie morde ne travaille pas chez nous; un grand nombre ne travaille pas autant qu’il le faudrait, tandis qu’un plus grand nombre encore pe travaille pas comme il le faudrait. Si tout le monde travaillait, aurions-nous vu, verrions-nous encore disparaître, les unes après les autres, toutes nos anciennes familles, dont plusieurs avaient des noms historiques ? Que sont devenus, que vont devenir les... mais la liste en serait trop longue et trop triste à entendre.

Lors de la nouvelle place qui s’ouvrit À nous après la

. cession du pays, le peuple dut naturellement jeter les yeux

sur les rejetons de ses anciennes familles pour trouver en eux des chefs, des guides dans la nouvelle voie qui se présentait, voie de progrès social, politique et industriel. Il n'avait plus besoin de capitaines pour courir les aventures : le temps de la gloire militaire était passé ; mais il lui fallait des négociants, des chefs d'industrie, des agronomes, des hommes d'état. Combien ont rempli cette mission nationale ?

Les uns ont fui devant le nouveau drapeau arboré sur nos citadelles; les autres se sont réfugiés dans l’oisiveté de leurs manoirs seigneuriaux ; d’autres ont courtisé le nouveau pouvoir, qui les a négligés, et presque tous sont disparus par la même cause, l’oisiveté. Et le peuple, héréditairement habitnë à être gouverné, guidé, mené en tout, ils l'ont laissé À lui seul: et s’il n’est pas disparu aussi lui, dès la seconde génération, on doit l’attribuer à une protection toute particulière de la providence, et après elle au dévoueent de notre excellent clergé, qui n’a jamais abandonné le peuple, et seul a entretenu au milieu de lui le feu sacré sur l'autel national, Avec le temps et au prix des plus grands efforts, il a su tirer, du sein du peuple même, des hommes capables de conduire ses destinées, mais dont l’œuvre ne fait encore que de commencer. Hélas! notre peuple ne sait pas encore lire. Heureusement que la génération croissante fait espérer quelque chose de mieux.

J'ai dit qu'un grand nombre d’entre nous ne travaillent pas autant qu'il le faudrait. J'ai peu lu, j'ai encore moins vu; mais j’en ai lu et vu assez, pour me convaincre que nous travaillons beaucoup moins qu’on le fait ailleurs et autour de nous, dans les pays où lon vise à un grand avenir, ou bien où lon veut maintenir un glorieux passé. Ne nous abusons pas sur un point aussi important pour nous, surtout dans la position particulière où nous sommes. Observons seulement ce qui se passe au milieu de nous, et voyons si l’on remarque chez les nôtres en général et au même degré cette activité, cette ardeur du travail qui ne se ralentit jamais, qui s’empare de l'adolescent au sortir de l’école pour ne le laisser qu’à la caducité. Et ce n’est pas toujours le besoin qui anime ainsi au travail. Non, ceux qui s’y livrent pourraient le plus souvent vivre sans travail et dans l’aisance. (C'est que l'anglais travaille en artiste, pour l’amour même du travail; ajoutez, j'y consens, pour l'importance que procure une grande fortune. (C’est une belle ambition que celle-là; elle tourne à lPavantage de la

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nation autant qu’à celui de l'individu, et je voudrais que tous mes compatriotes engagés dans les affaires en fussent animés. On ne verrait pas si souvent des maisons canadiennes florissantes languir et se fermer, parce que le maître est las de travailler et veut jouir. On ne verrait pas si souvent nos jeunes canadiens aisés se borner à vivre de leurs revenus, si très souvent ils ne mangent pas le fond, au lieu de s'engager dans de grandes et utiles entreprises, profitables à eux et à leur pays.

Si on travaillait autant qu'on le devrait, on n'aurait pas le regret de voir trop souvent des hommes fort intelligents ne savoir s'élever au-dessus de Ja sphère routinière d’une profession, et, par un bon emploi de leurs loisirs, agrandir le cercle de leurs connaissances, et par Ià les moyens de se rendre utiles à leur pays. Vous le dirai-je, j'ai vu des lettres d'hommes de profession assez distingués pulluler de fautes grammaticales des plus grossières. Que penser alors de ces connaissances générales qu'il n’est pas permis à un homme bien élevé d'ignorer ?

J'ai dit aussi qu'il y en avait parmi nous, et c'était le plus grand nombre, qui ne travaillaient pas comme il le fallait, et 1à je voulais faire allusion à cet esprit stationnaire et routinier qui embarrasse encore la marche de notre industrie, et empêche de progresser à l’égal de celle de nos voisins et des nouveaux arrivés au milieu de nous. L’industriel anglo-saxon, qu'il soit artisan ou cultivateur, entend, au moyen de son art ou de son métier, s’avancer, s'élever dans l'échelle sociale, et à cette fin il est sans cesse à la recherche des moyens ou procédes d’abréger, de perfectionner son travail, ct le plus souvent il y réussit. Il sait que tout est perfectible, que tout s’est perfectionné avec le temps; il lit tous les jours dans son journal, que tel et tel qui ne valaient peut-être pas mieux que lui ont introduit tel perfectionnement, fait telle découverte... pourquoi n’en ferait-il pas autant? Chez nous, au contraire, nos industriels semblent croire que leurs pères leur ont transmis leur art dans

toute la perfection dont il est susceptible. Ils vous regardent avec surprise, avec pitié même, si vous leur parlez d'amélioration ; et ils croient avoir répondu à tout lorsqu'ils ont dit: nos pères on bien vécu, faisant de cette manière; nous vivrous bien comme eux, Eh! bien, non, vous ne vivrez pas comme vos pères, en faisant comme eux. Vos pères vous ont légué votre art dans l’état où il était en Europe, il y a deux siècles ; mais, pendant que Part était stationnaire ici, il marchait 1à-bas. On y a introduit mille perfectionnements que vous ignorez, vous, mais que n'ignorent pas ceux qui sont venus et viennent en foule se fixer parmi vous et autour de vous; que n'ignorent pas non plus vos voisins que vous rencontrez sur les marchés où se règlent les prix de vos produits. Non, ne vous flattez pas de vivre comme vos pères, lorsqu'ils étaient seuls ici. Hâtez-vous de vous mettre au niveau des nouveaux venus, sinon, attendez-vous à devenir les serviteurs de leurs serviteurs, comme plusieurs d’entre vous l’êtes déjà devenus dans les environs des grandes villes. HÂâtez-vous de faire instruire vos enfants, et regardez comme vos plus grands ennemis ceux qui, dans des vues qui ne peuvent être que perverses, si elles ne sont le fruit d’un déplorable aveuglement, flattent de funestes préjugés, soulèvent de folles appréhensions, pour vous détourner de prêter la main à l’œuvre nationale de l’éducation du peuple. Si les lois existantes vous paraissent fautives, tâchez de les faire réformer, mais en attendant exécutez-les de bon cœur. Que les sacrifices ne vous coûtent pas, car vous allez décider, vous, la génération virile, pour vos enfants et votre race rien moins qu'une question de liberté ou de servitude, de vie ou de mort sociale et politique.

Maintenant que nous avons suffisamment établi, ce me semble, l'opportunité, Putilité actuelle qu’il y à pour nous de nous occuper un peu de la question du travail, nous allons aborder de plus près notre sujet. Je n’ai pas besoin de vous dire que la question du travail tenant à ce qu'il y a de plus

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élevé dans la philosophie, la morale et l’économie politique, je n’ai jamais eu la pensée de traiter régulièrement un sujet qui, pour l'être convenablement, demanderait plus de temps et surtout des talents et des connaissances que je n'ai malheureusement pas. Tout ce que je veux et puis faire, c’est de vous présenter quelques considérations propres à rehausser le travail, à le faire aimer et honorer et à en montrer l'obligation pour tout le monde. Et même dans le cercle modeste que je me trace, ne devez-vous pas vous attendre à un discours académique, conçu d’après les règles de l’oraison. Quand j'aurais eu les loisirs nécessaires pour préparer une composition régulière, je ne sais si j'en aurais eu le courage, tant les exigences et les habitudes de ma vie littéraire ont été opposées à un pareil travail. Ne vous attendez donc, messieurs, qu'à une espèce d'improvisation ; car il y a, comme le savent ceux qui écrivent, une improvisation de la plume aussi bien qu’une improvisation de la parole. Aussi, nous allons entrer dans notre sujet, comme nous le ferions dans une promenade champêtre, marchant au caprice de notre imagination ; courant à chaque objet agréable à mesure qu’il se présentera, qu’il soit en avant, à droite ou à gauche ; revenant même quelquefois sur nos pas pour revoir un objet auquel nous n’aurions donné qu’un coup d'œil en passant. De cette manière, notre course sera moins méthodique, mais peut-être gagnerons-nous en mouvement, en variété, une partie de ce que nous aurions obtenu avec l’ordre et la symétrie. Le seul objet que j'ai cn vue et auquel il me soit permis d’aspirer, c’est d'attirer l'attention de la belle jeunesse qui m’écoute sur quelques points saillants du sujet qui nous occupe ; de jeter dans son esprit quelques humbles germes qu’elle saura faire fructifier à son propre avantage, à celui même du genre humain, et à la gloire de Dieu. Si je puis contribuer à raffermir l’idée qu'elle a déjà sans doute, de la haute origine comme de la noble fin du travail, à le lui faire aimer et honorer, et surtout

à lui en inspirer le goût, quelle que soit la route que j’aurai suivie, j’aurai atteint mon but.

Quel est celui d’entre nous, qui n’ait pas rencontré ou connu de ces soi-disant bonnes mères, qui sont presque fières qu’on leur dise qu’elles gâtent leurs enfants, n'ayant jamais pensé, ou voulu croire aux conséquences fatales, qui résultent presque toujours pour ces malheureux enfants, de Paveugle faiblesse de leurs parents. Passe encore pour les enfants issus de parents peu fortunés; ceux-là on serait bien coupable de ne pas les habituer de bonne heure au travail. Il faudra donc surmonter sa tendresse de mère, et bon gré mal gré tenir le moutard à l’école jusqu’à la quinzaine ou la vingtaine, pou alors entrer dans une étude, un comptoir ou une fabrique. Mais le fils de Mme *** fi! done. M. George n'aura jamais besoin de gagner sa vie ; elle est toute gagnée. Ne serait-ce pas cruel, vraiment, de soumettre ce pauvre enfant à suer et sécher sur des livres? Non; M. George étudiera, si cela lui plait, ce qui veut dire que M. George n'étudiera pas, et qu’au sortir du collége—s’il a bien voulu y aller—il ne saura rien, n'aura pris aucune habitude du travail, et ne sera bon à rien qu’à dépenser la fortune que lui laisseront ses père et mère. Je suppose, cependant, que M. George est une bonne pâte d'enfant, qui dépensera son argent honnêtement, sans excès, sans débauche d’aucune espèce. Seulement il ne sera bon à rien autre chose. Aussi, comme la bonne maman est heureuse de l’excellente éducation qu’elle a procurée à son fils, qui est si sage, qui se comporte si bien! Quel ne serait pas l’ébahissement de cette mère, à moins qu’elle ne me prît pour un fou, si je lui disais: Madame, votre fils est un homme dégradé, un fort mauvais citoyen, et un ennemi de Dieu.—Mon fils, mon fils 1... que lui est-il arrivé, qu’a-t-il fait ?—Rien, madame, si ce n’est qu'il ne fait rien.—Mais je ne vous comprends pas.—C’est possible. Alors veuillez m'écouter, et vous comprendrez.

C’est une bien étrange aberration de l'esprit humain chez

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certains peuples et dans certains siècles, que le travail ait été un objet de mépris, tandis que l’oisiveté était préconisée, honorée ; que l’on ait cherché à échapper à Pun, non pas seulement à cause des fatigues qu’il entraîne, mais par une certaine honte qu’on y attachait; tandis que l’on soupirait après l’autre, non pas tant à cause des prétendues douceurs qu’elle procure, que de l’honneur et de la considération dont elle était follement entourée. Mais si l’homme a été créé pour travailler, —ct c’est admis, et si ce ne l'était pas, c’est démontrable—celui qui ne travaille pas n'est-il pas en flagrant délit de résistance à la volonté du Créateur, et, partant, loin d’avoir droit à nos hommages ne doit-il pas être un objet de mépris? Tant que les oisifs ne nous montreront pas un brevet d’exemption de Dieu même, ne devonsnous pas crier haro sur les oisifs ?

Qu’on ne vienne pas nous dire que certains pères, grâce à certains systèmes de législation, où les oisifs ont évidemment mis la main, mais que les travailleurs feront quelqu'un de ces jours passer à l’épreuve d’une nouvelle discussion, qu'on ne vienne pas nous dire que certains pères ont laissé suffisamment de bien pour permettre à leurs enfants de vivre sans travailler, de génération en génération. Je verrai bien là pour ces heureux héritiers l'obligation de faire plus de bien à leurs semblables, ou de faire de plus grandes choses que le commun des hommes, mais nullement une exemption du travail, auquel tout homme est je ne dirai pas condamné, moi, car je regarde le travail comme le premier titre de noblesse de l’homme,—mais auquel tout homme est obligé par sa nature même. Mais l’homme n’est intelligent que pour cela. Sans le travail, l'intelligence de l’homme ne s’expliquerait pas; à moins de prêter à Dieu l’idée enfantine d'avoir fait des poupées à son image, pour le plaisir de les envoyer passer quelques années sur la terre, et de les y voir s’agiter chacune à sa façon, jusqu’au moment où il lui plairait de les appeler à lui. La brute, elle, ne travaille pas dans Île sens que nous donnons au travail. Quand elle s’est

repue, et qu’elle a pourvu aux moyens de perpétuer l’espèce, elle reste oïisive, et c’est dans Pordre, car elle n’a plus rien à faire. Il y a bien plus, c’est qu’elle n’est capable de rien faire davantage. Pour elle, vivre est tout. En est-il de

même de l’homme ? Quand il a mangé, bu et dormi, a-t-il

fait tout ce qu’il peut faire? Et tant qu’il peut faire quelque

chose, a-t-il droit de rester oisif, en supposant même que le

bonheur fût là, ce qui est, certes, tout le contraire? Le

bonheur de l’homme sur la terre est dans Paction, dans le

travail, dans l'exercice de ses facultés physiques et intellec-

tuelles. Il est dans le travail des jouissances ineffables,

dont l’oisif ne comprendra jamais les douceurs, lui qui se

condamne à n’en plus connaître d’autres que celles de la

brute.

Dans ce vaste univers, au milieu de ces myriades de mondes, dont nous occupons un des orbes les moins considérables, Dieu, dans ses décrets impénétrables, nous lève à peine un petit coin du rideau mystérieux qui enveloppe son œuvre ; mais en nous disant de croître et de multiplier sur la terre, en nous en donnant même le besoin, en nous donnant une intelligence capable de pénétrer jusqu’à un certain point dans les secrets de la nature, même de s’élever jusqu’à l'idée de l’Etre Suprême, il a voulu que l’homme létudiât lui-même ainsi que ses œuvres. De plus, en implantant dans le cœur de l’homme le germe de la bienveillance, Dieu a voulu que l’homme fit du bien à ses semblables, et en lui inspirant le sentiment et l'amour du beau, il a voulu que l’homme cultivât les arts; il a voulu en un mot que l’homme fût savant, bienfaisant et artiste. Sans cela, le plus bel œuvre du Créateur, l’homme, aurait été créé ce qu'il est sans but, sans fin, sans objet. Le travail, l'obligation du travail explique seul la présence de l’homme sur la terre, quant à son existence terrestre.

Qui osera se plaindre de la destinée de l’homme ainsi expliquée? Eh! en elle se trouve son titre à l’empire du monde; c'est par le travail seul que l’homme est roi de la

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création. En effet, si, ignorant la puissance du travail de l'homme, nous nous fussions trouvés au commencement du moude, lorsque Dieu conféra l’empire du globe à l’homme, avec l’ordre d’y croître et d'y multiplier, n’aurions-nous pas regardé cet octroi de souveraineté comme une cruelle dérision de la part du Créateur? Quoi! l’homme croître et multiplier, et dominer sur ce globe, lui si faible à côté du tigre et du lion! lui si impuissant contre l’espace à côté de l'aigle, roi des airs ! lui si nu au milieu des frimats du nord et sous les feux de la zone torride? Eh bien, oui; cet être si faible, si impuissant, si nu, vous le verrez bientôt, grâce à cette étincelle divine qui est en lui, le plus fort et le plus redoutable au milieu de ces êtres forts et féroces, défier l'aigle dans ses courses à travers l’espace et les continents, et dompter les deux pôles comme les tropiques. Il fera plus encore; car non content de conquérir la surface de ses domaines, il descendra jusqu’aux entrailles de la terre, pour lui ravir les trésors qu’elle y tenait cachée, là où nul autre œil que le sien et celui de Dieu n’a su pénétrer. (Ce n’est pas tout; l’homme, après avoir posé le pied sur tous les points de son habitation, s’est mis à penser, comme le conquérant Macénonien, s’il n’y aurait pas d’autres mondes à conquérir, et, plus heureux qu’Alexandre, il a trouvé, en élevant les yeux, les puissances de Pair qu'il a su dompter, et plus haut, les milliers de globes lumineux qui circulent au-dessus de sa tête, et dont il a su suivre et tracer Îles routes à travers l’immensité. Il serait trop long de citer les conquêtes de lesprit humain dans la création ; mais qu’il me soit permis de mentionner cette admirable découverte, dont s’honore ce continent, au moyen de laquelle l’homme a désarmé la foudre même, cette arme de Dieu. Un peu plus tard, de nos jours, l’homme enhardi a pu concevoir et réaliser la pensée audacieuse d’obliger cette foudre même à lui servir de secrétaire et de messager. Eh! pourquoi pas ? le soleil, qui est pour le moins d'aussi bonne lignée, a bien dû, à l’ordre de Daguerre, devenir dessinateur à notre usage,

S'il était d nné, à un habitant de l’Elisée, de revenir aa séjour des mortels, sans boire en passant de l’eau du Léthée, bien entendu, quel ne serait pas son étonnement, de voir que l’homme a fait plus que réaliser les merveilles, dont l'imagination antique avait peuplé le monde mythologique ? En effet, son Jupiter-Tonnant eût-il jamais des earreaux plus foudroyants que ceux de nos artilleurs? Et son Mercure, messager de l’Olympe, en fit-il jamais plus que nos télégraphes électriques? Les outres d’Eole seraient aujourd’hui impuissantes contre les bouilloires de nos vaisseaux à vapeur. Il verrait nos modernes Îcares se faire presque un jeu d’une tentative qui coûta la vie à celui de la fable. Et quel œil olympien pénétra jamais dans les profondeurs éthérées aussi loin que celui de nos astronomes? À propos, il est un effort de génie qui n’a de comparable, peut-être, que celui qui conduisit, il y a maintenant deux siècles et demi, à la découverte du nouveau-monde, et qui rendra l’année 1846 mémorable dans les fastes scientifiques. L’air, la foudre, le soleil, les étoiles, tout cela se sentait, se voyait depuis bientôt six mille ans. Que l’homme ait découvert quelques-unes des lois qui les régissent, c’est bien admirable sans doute ; mais ce qui semble l’être bien davantage, si l’on en juge d’après l'admiration des savants et la jalousie de plusieurs d’entre eux, c’est qu’il se soit trouvé un homme qui, emporté par son génie dans les régions inexplorées de l’espace, ait dit aux savants étonnés: Il y a dans notre système solaire un monde qui est resté inconnu jusqu'à présent. Je ne l'ai pas vu plus que vous; mais observez tel jour, à telle heure, dans telle direction, et vous le verrez. Et aux moment et point fixés, la planète Leverrier, après six mille ans d’existence ignorée, se trouva au bont de toutes les lunettes, et est ainsi entrée dans les domaines de Pintelligence humaine.

Honneur à Leverrier, messieurs, et aux hommes qui, comme lui, ennoblissent, glorifient l’humanité par leurs travaux, et démontrent en même temps la noblesse du

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travail. Honneur à tous les travailleurs, car chacun pent revendiquer sa part dans ces magnifiques travaux. Il en revient une part, une bonne part à l'artisan ingénieux qui sait introduire dans son métier quelque procédé économique ou perfectionné ; au chef d’industrie qui dote son pays de fabriques utiles; au négociant qui ouvre de nouveaux débouchés aux productions du sol natal, ou établit des relations de commerce avantageuses avec d’autres contrées ; enfin le simple père de famille qui, avec son humble métier ou son petit patrimoine, sait à force de travail, d'économie et de bonne conduite, bien élever ses enfants, en faire des citoyens utiles: tous peuvent se dire: j’ai contribué pour ma part à ces grandes œuvres de l'intelligence. N'est-ce pas en effet leur travail qui a permis aux savants de se livrer à leurs études et à leurs observations ? Mais arrière l'oisif, il n’a rien à revendiquer dans les gloires de l’humanité.

k efet où en serait l’humanité sans le travail, tel que nou ; considérons? D'abord, nous ne serions pas bien certainement ici ce soir, nous entretenant des hautes destinées de l’homme, et les bords magnifiques de ce beau St. Laurent, dont nous sommes si fiers, en seraient encore à répéter d’écho en écho les cris de guerre de peuplades barbares s’exterminant les unes les autres. Les contrées mêmes les plus favorisées du globe n'auraient pas dépassé l'ère patriarchale, l’âge de la bergerie que les poètes ont décoré du nom d'âge d’or. Mais on sait que les poètes en se soumettant au mètre et à la rime ont souvent fait bon marché de la raison et du bon sens. Si Dieu eût voulu que l’homme ne fût que gardeur de moutons, il ne lui eût départi que la somme d'intelligence nécessaire à cette humble occupation. En le douant de facultés propres à exploiter, façonner et remuer le monde, il a voulu que le monde fût exploité, façonné et remué. Et quiconque ne contribue pas à cette œuvre de décret divin, autant que ses facultés le lui permettent, résiste à la volonté divine, recule lâchement

devant la tâche qui lui est imposée, et par son oïsiveté, son inertie, renonce au droit d’aînesse et de suprématie accords à l’homme sur la création, et se ravale lui-même au rang de la nature brute et inerte. Pour l’homme sain de corps, il n’y a qu’une excuse à l’oisiveté, c'est l’ineptie. Laissons donc aux oisifs cette excuse, s'ils acceptent.

Mais ces oisifs qui se font gloire de l’être, et qui regardent l’homme de travail avec mépris, faudrait-il donc remonter bien haut dans la généalogie de la plupart de ces prétentieux personnages, pour y trouver un ancêtre dont le travail les a fait ce qu'ils sont? Et nous fissent-ils remonter jusqu’à Charlemagne, qu’en résulterait-il, si ce n’est qu’ils descendent de gens qui, de génération en génération, ont vécu aux dépens de leurs semblables ? Maïs si les peuples oisifs et crédules ont encensé pendant un temps des idoles de leurs fabriques, qu’eux-mêmes au prix de leurs sueurs maintenaient sur leur piédestal, ce temps s’en va, ce temps n’est plus, et plus tôt les débris d’aristocratie qui subsistent encore le sauront, mieux ce sera pour eux. Qu'ils se hâtent d'apprendre, car le nouveau génie, qui préside aux destinées du monde, ne connaît plus de temps ni d’espace, et malheur à qui se trouve en travers sur sa route. [Il a nom Génie des peuples, et il porte écrit sur sa bannière : Liberté et travail pour tous, en opposition aux anciennes idées qui étaient : Liberté pour le petit nombre, travail pour le grand nombre. Les peuples ébahis ne savent encore trop où les conduit le nouveau Dieu; mais pleins de foi et d’espérance en lui, ils se rallient rartout à son culte. Il se trouve même de sincères croyants, qui trouvent qu'on se hâte trop. Ils voudraient qu'avant d’élever des autels au nouveau Dieu on attendît, en certains pays, que le sol y eût été suffisamment déblayé des ruines de l’ancien culte, et préparé à recevoir nouveau ; sans quoi les efforts avortés d’édification sociale qu'on y tente, servent d’argument aux ennemis de la liberté, effraient les faibles, et augmentent l'irrésolution des indécis.

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