‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme] (volume 4)Chapitre 5 sur 81 · PRE | 4 LH · texte numérisé non relu

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On ne peut se cacher en effet que le régime de la liberté demande, pour être vraiment avantageux, des idées et des habitudes d'ordre, une certaine expérience des choses publiques, que ne peuvent avoir les peuples nouvellement émancipés. L'’impatience engendre l’exagération ; on s’imagine qu’on peut rompre tout-à-fait et tout-à-coup avec un long passé, et réaliser à la fois les idées de perfection que lon s’est faite. Il en résulte des luttes acharnées et interminables entre les forces sociales, et au lieu de la liberté l’on a l’anarchie, la démoralisation, l’affaiblissement général. L'on ne saurait trop répéter aux peuples, en travail d'émancipation politique, qu’il ne suffit pas, pour vouloir une chose, qu’elle soit bonne, juste et raisonnable en elle-même ; mais qu’il faut en outre qu’elle soit possible sans déchirement, sans entraîner de ces folles luttes politiques, qui ne servent qu’à retarder les progrès de la liberté, en jetant les peuples dans le découragement. Puis il se trouve quelquefois des peuples dans une position toute particulière, à qui la prudence ne permet pas d'attendre, et pour qui, comme dit Lafontaine: Un tiens vaux mieux que deux tu l’auras.

Ici se présentent d’elles-mêmes à la pensée ces belles et riches contrées, qui occupent la partie méridionale de ce continent, où des peuples trop tôt émancipés épuisent depuis seize ans la vigueur de leur jeunesse en efforts impuissants, sans avoir encore pu fonder chez elles un gouvernement stable sur les bases d’une sage liberté. Et voilà qu’une nation voisine forte de ses institutions gouvernementales, forte de ses immenses ressources, fruit d’un travail actif et habilement appliqué, pousse ses armées envahissantes et victorieuses jusqu’au cœur du Mexique, l’une des plus favorisées de ces contrées.

Si les tentatives de liberté, faites prématurément chez certains peuples, y retardent le règne de la vraie liberté, en offrant un appas irrésistible à mille ambitions rivales, que les peuples qui, comme nous, ont pour veiller sur leur adolescence une autorité assez forte pour en imposer à toute

folle ambition. sachent tirer d’utiles leçons de la situation actuelle du Mexique. La cause première des malheurs actuels du Mexique est le manque absolu d'éducation chez la masse du peuple. Avec une intelligence plus cultivée, le Mexicain eût voulu se faire une existence plus relevée, il eût travaillé davantage et mieux, ses idées se fussent agrandies, un patriotisme vigoureux et éclairé eût quintuplé la force que lui eût donnée l’exploitation habile des ressources inépuisables de son pays, et ce n'aurait pas ét6 en vain que la nature eût semé de Thermopyles le chemin de la capitale.

C’est donc véritablement d’une lutte morale et intellectuelle que le Mexique est aujourd’hui le théâtre, comme il le fut au temps de Cortès. Aujourd’hui comme alors, des poignées d’hommes, avec les moyens que fournit une culture intellectuelle plus avancée, balaient, comme la poussière devant elles, des armées beaucoup plus nombreuses, mais dépourvues de ces moyens. Reconnaissons-le, messieurs, l'intelligence cultivée a le monde pour héritage. Et s’il en était autrement, il faudrait douter de la providence; croire que notre Dieu ressemble à ces dieux insouciants, et problématiques encore, d’Epicure, qui laissaient le monde aller à son gré, sans plus s’en inquiéter que s’il n’eût pas existé. Notre Dieu à nous a voulu que le travail guidé, stimulé par l'intelligence eût l'empire du monde. Et s’il est arrivé quelquefois que la barbarie l'ait emporté sur la civilisation, c’est que la civilisation s'était endormie dans loisiveté, mère de tous les vices. Lorsque l’ancienne Rome succomba, il y avait longtemps qu'elle vivait des dépouilles des peuples vaincus ; il y avait longtemps qu’elle avait renoncé à sa haute mission de civilisation, et ce fut au sein de l’orgie qu'elle sentit l’étreinte des rudes peuplades du nord, qui venaient venger le monde, en exécutant la justice de Dieu.

En tête des réflexions qui précèdent, j'ai, comme point de départ, signalé le préjugé funeste qui frappe de mépris le travail, et par conséquent les travailleurs. Il est une autre erreur qui n’est pas moins funeste, et qu’il n’importe pas

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LE RÉPERTOIRE NATIONAL. 59 moins de combattre ; je veux parler de cette notion absurde, injurieuse à la divinité autant qu’elle est pernicieuse à l'humanité, selon laquelle le travail serait une peine à laquelle le Créateur aurait condamné l’homme. Hélas! sil faut des peines expiatoires en ce bas monde, n’y a-t-il pas assez des mille et une infirmités auxquelles l’homme est sujet, les maladies, les accidents, les malheurs de toute espèce, sans y ajouter encore le travail, qui n’est chez l’homme, pour ainsi dire, que la continuation de l’œuvre créatrice de Dieu, en tant qu'il s'applique à la matière, et qui tend à rapprocher l’homme de Dieu, en tant qu'il s’appliqu aux choses spirituelles ?

Si cette doctrine de la nature pénale du travail n’était pas funeste, surtout par rapport aux classes laborieuses, on pourrait ne guère plus s’en occuper que de mainte autre absurdité, qu’on laisse reposer en paix dans les cerveaux qui les enfantent ou les adoptent. L'artiste et le savant n’en poursuivraient pas moins avec ardeur, avec amour, avec bonheur, les beaux, les sublimes, les utiles travaux qui feront leur gloire et celle de leur pays. Maïs cette doctrine, qui ressemble si fort au fatalisme, qui tient engourdis cent quarante millions de nos semblables dans l’ancien monde, mais cette doctrine, comme le fatalisme musulman, étouffe chez les hommes, sous l’idée d’une inévitable nécessité, celle d'améliorer leur condition et de rechercher les moyens d’y parvenir, C’est ainsi que les masses des peuples sont tenus courbées sous le joug qu’on a Paudace et l’adresse de leur imposer. Eh! voici le secret: le christianisme, en proclamant la fraternité entre les hommes, porta le coup de mort à l’esclavage antique, qui ne reposait que sur la force brute, et les modernes exploitateurs de leurs semblables ont voulu remplacer la verge par une idée, par une croyance. Cette foule de peuples émancipés, se sont-ils dit, va nous demander compte et raison de notre opulence et de notre oisiveté. Elle va vouloir savoir pourquoi nous sommes riches et fainéants, et elle pauvre et succombant sous le poids du travail. Disons-

lui que Dieu l’a condamnée au travail, et que nous sommes, nous, préposés de Dieu pour la gouverner, et jouir, pour prix de notre administration, du fruit net de ses sueurs et de ses travaux.

I n’est pas besoin de dire que les peuples ont cru longtemps à cette doctrine ; mais ils commencent à douter et à discuter. De nouveaux précepteurs sont sortis du sein du peuple, qui ont dit que tout homme est obligé de travailler selon ses forces, son intelligence, sa position sociale ; qu’un oisif, fût-il millionnaire, n’est pas plus exempt du travail que le plus humble mercenaire ; qu’un homme qui ne fait rien d’utile est un membre à charge à la société, qu'il est même dangereux, ne fût-ce que par le mauvais exemple qu'il donne par son oïisiveté. Qu’est-ce donc lorsque le riche oisif, comme ce n’est que trop souvent le cas, n’emploie son temps et ses richesses qu’à répandre autour de lui le vice, la débauche, la persécution ?

Sous l’ancien régime on avait une maxime qui, dans les temps et dans les lieux où elle fut suivie, contribua à mitiger ce qu'il y avait de vicieux dans le système social: Noblesse oblige, disait-on. Aujourd’hui que les nobles ne sont plus, et que la principale distinction sociale est la richesse, le riche, qui a hérité de la position du noble dans la société, doit en accepter les obligations et prendre pour règle que: Richesse oblige. Etes-vous riche, faites valoir vos richesses, augmentez encore votre fortune: l’accumulation des capitaux est la mère des grandes entreprises, —travaillez. Ne vous sentez-vous pas l'aptitude aux affaires, livrez-vous à quelque étude utile; enrichissez votre esprit,—travaillez. N'’êtesvous pas propre aux travaux de l’intelligence, occupez-vous d'œuvres de bienveillance: tout le monde est capable de faire du bien à ses semblables. Et cela aussi c’est travailler, et de la façon qui n’est pas la moins méritoire. Vous prétendez au titre d’homme d'honneur ; mais est-ce honorable à vous, riche oisif, de ne pas remplir votre tâche dans la société où vous vivez? Ces richesses que vous prodiguez

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en objets de luxe et d’amusement frivole, elles ne sont pas votre œuvre, elles eussent existé sans vous. Eh! quand elles seraient votre œuvre, ne devez-vous rien À la société qui vous les conserve, à Dieu qui vous les a données de préférence à d’autres? Rendez donc à la société ce que vous lui devez, à Dieu ce qu’il attend de vous, dans le grand œuvre du progrès et du sonheur de l'humanité.

Si les sentiments du devoir et de l'honneur ne peuvent rien sur vous, écoutez du moins celui de la honte. Savezvous qu’à Athènes l’oisiveté était un crime, oui, un crime puni de la peine de mort? Les législateurs des autres peuples civilisés n’ont pas eu le courage, ou n’ont pas senti le besoin de porter une peine aussi sévère contre l’oisiveté, que le firent Dracon d’abord, et après lui Solon, l’un des sept sages de la Grèce ; mais personne n’a jamais essayé de laver la tache d’infamie que ces deux grands législateurs ont imprimée à l’oisiveté.

Dracon et Solon législataient pour un peuple libre, et l’état d’anarchie dans lequel ils trouvèrent tous deux leur pays leur apprit que l’oisiveté enfante chez Je peuple des esclaves, chez les granüs des tyrans. Aussi les peuples les plus industrieux furent-ils presque toujours les plus libres. Sans parler des anciens, on rencontre, entre autres chez les modernes, les républiques d'Italie, les villes anséatiques, et, de nos jours, l'Angleterre, la France, la Belgique et les Etats-Unis. C’est que les peuples industrieux ont plus que tous les autres besoin de liberté, et qu’ils trouvent dans leur travail les moyens de l’acquérir et de 1: conserver. On dit souvent que la liberté est la mère de lPindustrie: je croirais plutôt que c’est l’industrie qui amène la liberté, ou au moins que ce sont deux sœurs jumelles qui, s’entr'aidant croissent l’une avec l’autre. travail et liberté, messieurs, liberté et travail ; hors de Ià point de salut.

Mais l’oisiveté est-elle donc si attrayante qu’il faille avoir recours à tant de raisonnements pour la combattre? Vous comprenez, sans doute, que par l’oisiveté je n’entends pas

seulement l'entière cessation de tout travail, mais aussi cette paresse de lesprit qui vous empêche de développer dans le travail toutes les ressources de votre intelligence, à votre avantage, comme à celui de votre pays ct de l’humanité entière. Car ce sont les grands travailleurs qui font les grands peuples, cet ce sont les grands peuples qui poussent l’humanité en avant. N°y eût-il que cette pensée, et le travail fût-il vraiment pénible en lui-même, comment, avec la haute destinée du travail devant les yeux, ne résistorait-on pas aux fausses douceurs de l'oisiveté? Ses charmes, si elle en a, sont tout-à-fait négatifs ; ce sont les charmes de la torpeur intellectuelle, qu’il faut bien sentir à moins de cesser de vivre, faute de pouvoir goûter ceux que procure le travail, quand de bonne heure l’on en a contracté Phabitude. Et ici je prie mes je“nes amis qui m’écoutent de me prêter une attention particulière, Quelqu'un a dit que l’homme était un animal d'habitude: et c’est une grande vérité, si, comme on fait de certaines vérités, on ne la pousse pas trop loin. Oui, messieurs, de bonne heure habituez-vous à un travail continuel ei régulier, et je vous prédis, en provoquant un démenti de la part de tout et chaque travailleur dans le sens que nous donnons au mot, je vous prédis que vous vous complairez dans votre travail; que vous l’aimerez pour lui-même, abstraction faite des avantages individuels que vous en attendriez; que l’oisiveté ou l’inaction, au-delà du repos indispensable qu'il faut à l’homme, deviendra pour vous une source d’ennui insupportable, J'ai connu des travailleurs, même de simples artisans, pour qui le repos obligé des dimanches et fêtes était un supplice, et qui soupiraient après le lendemain pour reprendre leurs travaux rudes, il est vrai, mais devenus agréables par l'habitude. Maintenant consultez les oisifs d'habitude, et je vous assure que vous les trouverez presque tous redoutant le lendemain, qui ne leur promet que Pennui de la veille, peut-être aussi un certain remords secret qu’ils n’oscnt s’avouer, mais qu'ils sentent malgré tout, qui leur

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reproche de vivre en opposition aux loïs de Dieu et de la nature, Oh! si les oisifs pouvaient sentir, pendant un jour seulement, les vives et intimes jouissances que procure le travail, il cesserait, d’y avoir des oisifs dans le monde. Archimède, un rude travailleur celui-là, puisque Îles Romains, après s'être rendus maître de Syracuse, le surprennent occupé sur la place publique à tracer des figures de géométrie, —Archimèle devint un jour fou de joie d'avoir résolu un problème qui l’occupait depuis iongtemps, et sortit dans la rue en courant et criant: Je Pai trouvé, je l'ai trouvé. Et demandez aux grands travailleurs en tous genres de quelles joies ineffables ont été récompensés leurs travaux, leurs méditations, lorsque le succès est venu couronner leurs efforts et leur constance.

Certains moralistes ont donné les passions de l’homme pour mobile à l’activité, au travail. C’est ce qui a fait dire, sans doute, à quelqu'un, que, sans la révolution française qui mit en jeu toutes les passions, Napoléon aurait mené une vie de bon et simple bourgeois dans quelque petite ville de France. Je n’en crois rien pour ma part ; l'intelligence de cet homme était faite pour remuer le monde, et d’une façon ou d’une autre le monde aurait senti son passage. Sil n’y avait eu qu’un grand capitaine en lui, à la bonne heure ; mais son code et ses travaux diplomatiques et administratifs, et les écrits qu’il a dictés, montrent qu'il y avait aussi chez lui un grand homme d’état et un profond penseur. Avec cela on remue le monde aussi bien qu’avec l'épée, Voyez, lorsque le géant a été enchaîné sur son rocher, son intelligence de flamme, semblable aux vautours de Prométhée, lui a dévoré les entrailles.

Les passions peuvent bien donner telle ou telle direction à l’activité de l’homme, imprimer une plus forte impulsion à cette activité; mais le mobile principal, primitif, descend de plus haut ; il tient À la nature même de l'âme ou de Pintelligence humaine, substance naturellement, nécessairement active. En effet, l’action est l'intelligence même, et

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l'intelligence est l’action ; l’intelligence ne peut se supposer sans action, pas plus que l’action sans intelligence, et un être intelligent qui ecsserait un instant d'agir cesserait par là même d’être. Dieu, l'intelligence suprême, agit, travaille sans cesse; son œil et son doigt divins sont toujours et partout présents et en action, dirigeant et conservant son œuvre. Elle est si nécessairement active votre intelligence, qu’elle ne cesse et ne peut cesser jamais d’agir. Pendant que votre corps renouvelle ses forces dans le sommeil, puise une nouvelle vie dans une mort momentanée, votre âme, nature immortelle et partant infatigable, infatigable et partant immortelle, ne pouvant plus agir dans le monde de son corps, se crée des impressions qui lui restent de son commerce avec lui, un monde à elle, monde vaporeux et fantastique, dont elle vous laisse, à votre réveil, les souvenirs gais ou tristes, clairs ou confus, plus ou moins conformes ou opposées aux idées de la veille. C’est encore un grand mystère que les songes, que je n'essaierai certes pas d’éclaircir, et dont je ne parle que pour mieux faire sentir l’activité incessante de l’âme humaine. Or, le travail n’est autre chose que l’action de notre âme, au moyen de notre corps, de nos organes que Dieu nous a donnés pour agir sur la matière, la façonner, l’exploiter selon ses vues qui sont son secret à lui, et dont nous devons espérer de connaître quelque chose un jour.

Qu’on ne rabaisse donc pas la divine origine et les hautes fins du travail. Qu’on ne fasse donc pas à Dieu l’injure d’avoir fait, de sa plus noble créature ici-bas, un mercenaire, un vil esclave, j’allais presque dire une bête de somme. Je ne sais plus quel philosophe, devant qui on remarquait que Dieu avait fait l’homme à son image, répliqua: Hélas! l’homme le lui a bien rendu. Et l’homme a fait plus, c’est d'attribuer à Dieu ses propres œuvres. (Certains hommes doués de plus de force, de courage, de lumières que la masse de leurs semblables, au lieu d'employer ces dons de Dieu au bonheur, à l’avancement de l’humanité, s’en sont servis

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au contraire pour Passervir et l’exploiter. Et lorsqu'ils ont eu courbé les peuples jusqu’à la terre sous le poide du joug imposé par eux, lorsque les peuples ont été, par un travail abrutissant, réduits presque au rang de la brute ; enfin lorsqu’ils ont eu rabaissé l’homme si bas, si bas, qu’ils ont eu honte et frayeur de leur œuvre, ils ont osé, joignant le sacrilége au blasphême, faire proclamer jusque dans les temples que c'était IA l'ouvrage et la volonté de Dieu.

La volonté de Dieu, c’est que tous les hommes soient heureux, que les bonnes choses de ce monde soient, autant que possible, fraternellement réparties entre tous ; et si cela n'est pas, c’est que l’homme fait un mauvais nsage des nobles facultés dont il est doué, c’est qu’il ne travaille pas selon les vues de la providence, qui a fourni #mplement ce globe des moyens propres à rendre ia vie agréable à l'homme. Il est bon, il faut que l’homme sache, «uand il est malheureux, ou que c’est sa faute en usant m2! és dons de Dieu, ou que c’est la faute des lois, des institutions sociales sous lesquelles il vit, afin qu’il s’amende lui-même ou qu’il travaille à réformer ses lois et ses institutions sociales, C’est un beau sentiment sans doute que la soumission à la volonté de Dieu ; maïs c’est le pervertir que de le pousser jusqu’au point de souffrir patiemment l’exploitation et l’abaissement. Scrait-ce donc en vain que Dieu aurait donné à l’homme le sentiment du juste et de l’injuste? Je ne veux pas dire que, si tous les hommes le voulaient, il n’y aurait pas de malheur, de peines, de souffrances sur la terre ; mais le malheur serait be:r"oup moindre, et l’on ne verrait pas les âmes bienveillantes, à la vue des maux qui afligent l'humanité, désespérer d’y trouver un remède qui ne serait pas pire que le ral. Le malheur relatif est inévitable, il est inséparable de notre nature imparfaite. Dieu, Dicu seul se suffisint à lui-même, peut jouir d’un bonheur parfait. Mais si le malheur est nécessaire, inévitable, excès du malheur ne l’est pas moins, et cependant il y a des millions d'hommes qui vivent dans l’excès du malheur.

Et cet excès vient de l’homme et non de Dieu, et c’est l'homme qui en répondra; l’homme qui l’a fait, l’homme qui ne l’a pas empêché, l’homme qui n’y a pas remédié. L’his- ë toire est IA, vous savez, pleine d’exemples de grandes expiations, proclamant au milieu du feu, du sang et des ruines, la loi de solidarité entre les générations et entre les peuples. Malheur donc aux hommes, malheur aux puissances, qui au lieu de travailler, selon les vues de Dieu, à l'avancement et au bien-être de l'humanité, se servent de leurs lumières et de leur pouvoir pour lopprimer et l'abrutir ; et cela sous le vain prétexte de l’ordre public, comme sil pouvait y avoir de l'ordre pablic, où il y a dégradation de l’homme, mais en réalité pour maintenir certaines classes privilégiées dans une opalente et inutile oisiveté, et perpétuer l'exploitation de l’homme par l’homme.

Excusons cependant ceux qui, par leurs paroles ou par leurs écrits, ont contribué à répandre ou à maintenir la doctrine de l’obéissance passive. Il a pu se trouver des temps et des lieux où il eût été dangereux, et contre l’intérêt même des peuples, de proclamer trop hautement l’absurdité, l’immoralité, l’impiété de cette doctrine. Il n’est pas toujours bon de proclamer certaines vérités. Chaque vérité a son temps marqué, avant lequel elle court le risque d’avorter, et de tuer la société qui lui donne le jour. Un philosophe du dernier siècle, À qui, à la vérité, on reproche beaucoup d'égoïsme, Fontenelle, disait que, s’il avait la main pleine de vérités, il se donnerait bien de garde de l'ouvrir. Il y a peut-être, en effet, dans ce mot plus d’égoïsme que de philanthropie ; mais il n’en sert pas moins à faire voir que toute vérité n’est pas toujours bonne à dire. Qui niera, par exemple, que les idées de liberté sociale et politique n'aient été proclamées trop tôt en France ; qu’il eût été mieux d'attendre que ies idées d’ordre et de morale publics y eussent préparé les esprits? Mais Dieu, dort la justice se fait quelquefois attendre pour être plus terrible, a voulu sans doute montrer, par la grandeur du châtiment,

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LE RÉPERTOIRE NATIONAL. 67 combien sont coupables ceux qui traitent les peuples comme s'ils étaient faits pour eux et non pour lui.

Pour nous, Canadiens, félicitons-nous d’être nés dans un pays et dans un temps où l’on peut proclamer sans crainte toutes les vérités qui tiennent au bien-être et au progrès de Phumanité ; où l’on peut dire aux grands comme aux petits, aux riches comme aux pauvres: Tous naissent égaux, et s'il y a des inégalités sociales, elles ne doivent être que le résultat des talents, du travail et de la conduite de chacun. Chacun a un droit égal aux avantages de la société, et doit par conséquent être mis en position de pouvoir jouir de ces avantages. Chacun a droit aux fruits de son travail, mais pour cela il faut que tout le monde travaille; car celui qui ne travaille pas vit nécessairement aux dépens de ceux qui le font, c’est-à-dire, de la masse de la société ; qu’il soit riche ou pauvre, cela ne change en rien sa position vis-à-vis de la société; dans l’un et l’autre cas, c’est un bourdon dans la ruche.

Ah! prenons-y garde, nous qui habitons un jeune pays où l'oisiveté n’a encore pu étendre ses racines bien loin ni bien profondément ; prenons-y garde, l'oisiveté, née des plus mauvais penchants de la nature humaine, choyée par l'ignorance, favorisée par les lois et les institutions, a été, sous le nom d’aristocratie, la plaie, la lèpre des nations enropéennes nos mères. Tâchons d'éviter un mal qui leur a été, qui leur est si funeste encore. Favorisons par nos lois l'accumulation des richesses dans notre pays, mais en même temps mettons-y le travail en honneur, flétrissons l’oisiveté, et pour nous aider à parvenir à notre but, gardonsnous des lois qui peuvent favoriser la concentration des richesses dans certaines classes et les y perpétuer par voie d’hérédité. C'est par Ià que la vieille Europe s’est trouvée charzée de castes fainéantes et corruptrices, branches gourmandes et improductives, qui ont fini par épuiser l’ordre social, Pauvre Espagne, qui ne doit le reste de vie qui la soutient encore, qu’à son ciel si beau, à son sol si riche.

Pauvre Irlande, dont on désespère. Et toi, belle France, tu t’es relevée; mais quelle autre que toi qui eût pu sortir sauve de lépreuve de la terreur et des coalitions européennes? Et toi, opulente Albion, tu ne parais pas encore fléchir ; mais auras-tu toujours l'empire des mers ? seras-tu toujours lPentrepôt du monde entier? Vienne le jour où tu serais laissée aux seules ressources de ton pays, ne gémirastu pas à ton tour sous le poids de ta double aristocratie, et ne réserves-tu pas à l’histoire la réalisation de la fable des géants ensevelis sous Ossa et Pelion ?

Ainsi, messieurs, faisons donc en sorte, par nos lois, par nos institutions, par nos mœurs, par nos idées, que tout le monde travaille chez nous. Là où tout le monde travaillera, chacun aura pour sa part une moindre somme de travail à accomplir. Il restera par conséquent plus de loisir à employer aux jouissances et aux perfectionnements intellectuels. Ici le travail de tous se présente plus spécialement sous son rapport avec le progrès moral et intellectuel de l'homme. Vous croyez, messieurs, comme moi à ce progrès. Vous n’êtes pas de ceux qui regardent l'humanité comme tournant sans cesse dans le même cercle; partant de la barbarie pour arriver par degrés à la civilisation, et retomber de Ià dans la barbarie pour recommencer comme de plus belle, Cela est bien vrai, ou l’a été jusqu’à présent pour la plupart des peuples qui ont marqué dans Phistoire, mais ce ne l’est pas pour l’humanité, qui ralentit le pas quelquefois, mais qui marche toujours de l'avant. Au premier échelon de l'échelle civilisatrice, on aperçoit l'Inde, dont l’action cependant, quoique évidente, sur la civilisation de l'Occident, se perd dans le crépuscule des premiers temps. L'on sait d’ailleurs que la civilisation de l’Inde s’est, pour ainsi dire, immuablement stéréotypée dès le commencement, posant ainsi à son berceau un point d'arrêt à l'humanité.

Ensuite apparaît l'Egypte avec sa théocratie jalouse et avare de la science, et qui pour toutes reliques de sa civilisation n’a laissé au monde, comme un défi éternel, que les

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