‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme] (volume 4)Chapitre 76 sur 81 · RE TETE MER ES · texte numérisé non relu

RE TETE MER ES

LE RÉPERTOIRE NATIONAL. 397 f paraît digne d’éloges dans l'amélioration que lon projette “ au profit des écoles de Paris.”

Si, messieurs, il en est ainsi en Europe, pourquoi le Canada ne ferait-il pas des efforts pour se tenir au niveau des améliorations du siècle ? N’avons-nous pas aussi nos chemins de fer et nos télégraphes électro-magnétiques ; nos canaux gigantesques et incomparables, comme le majestueux fleuve dont ils complètent le cours navigables ? Quand Ie monde matériel progresse à pas de géant sur ce continent, même dans notre Canada, n’y aurait-il done que la nature humaine qui serait condamnée à demeurer station naire? Non, je ne le pense pas; non, vous ne le voulez pas ; car s'il est nécessaire, comme nous croyons l'avoir prouvé, de développer les facultés physiques de la jeunesse du pays dans les temps ordinaires et pour les besoins journaliers de la vie, il peut survenir des moments de trouble et d'orage, une guerre où l’élite de la population devra être appelée sous le drapeau pour la défense de ses foyers et de tout ce qui lui est cher. Que ces événements, ct ils arriveront tôt ou tard, ne vous surprennent jamais : soyez préparés pour toutes les éventualités, car sur vous pèsera la responsabilité des résultats. C’est le génie qui, à la tête des armées, combine, calcule ses ressources, supporte ses chances de succès, forme ses plans d’attaque ou de défense ; et l’intelligence cultivée doit se trouver partout en tête, soutenue de la force qui ne sait qu'obéir, pour exécuter les conceptions de celui qui ordonne et qui commande. Mais pour exécuter avec quelque chance de succès, à la tête de cette force qui ne doit savoir qu’obéir, composée de cultivateurs et d’artisans, il vous faut apprendre encore quelque chose, indépendamment de ce que l’on vous aura enseigné au collége : il vous faut de la gymnastique. Supposons un instant que quelques brigades canadiennes soient employées pour l'investissement d’une place forte, que la tranchée ouverte ait produit l’effet attendu par les ingénieurs sur le rempart ennemi, et que l’assaut soit ordonné. Les colonnes

d'attaques s’avanceront alors avec leurs armes, chargées de fascines pour combler le fossé, s'il ne l’est pas déjà par les décombres du rempart, ct munies d’échelles pour escalader celui-ci. Arrivées au pied de la brêche, on pose les échelles suivant les accidents du terrain, et le sang-froid plus ou moins grand des soldats suivant la résistance plus ou moins vive des assiégés: on les pose perpendiculairement, à droite, à gauche, comme on le peut, fermes ou vacillantes, sous une pluie de coups-de-feu, de mitraille et de projectiles de toute espèce ; et il faut monter! Les bataillons une fois arrivés à ce point, pensez-vous, messieurs, qu’il serait prudent pour le succès de l’entreprise, que les chefs de bataillons, les capitaines et leurs subalternes, s’adressassent aux maçons et aux charpentiers qui pourraient se rencontrer dans leurs rangs (vu qu’ils ont l’habitude de grimper sur les échafauds) et leur ordonnassent de monter les premiers à la brêche ? Serait-il bien glorieux pour des officiers, en supposant que leurs soldats plus intrépides qu’eux s’emparassent du rampart, d'attendre patiemment dans le fossé que ces soldats eussent renversé l'ennemi pour venir ensuite assujétir les échelles, leur tendre la main, les faire monter sans accidents et assez promptement pour réclamer tout le mérite et la gloire de la victoire? A l’idée d’une pareille ignominie, quel est l’homme de cœur qui ne sentirait pas la rougeur lui monter au front ; et quel est celui qui ne serait pas prêt, dans un mouvement de juste indignation, à jurer que si jamais le sort appelle à prendre les armes, il saura assez de gymnastique pour le mettre en état de se précipiter le premier à lPassaut, d’y monter à l’aide de ses jambes seulement, réservant ses bras pour parer les coups, saisir l'ennemi, lutter corps à corps avec lui et le terrasser ? Mais, messieurs, pour ceux qu’un goût particulier, une irrésistible inclination porteraient à embrasser la carrière des armes (carrière dans laquelle il n’est guères possible d’exceller à moins que l’on n’y soit appelé par une vocation toute particulière), il est bien d’autres difficultés à vaincre,

indépendamment de celles qui se rencontrent dans un assaut, avant de pouvoir aspirer au titre d’officier distingué, Ce serait se méprendre étrangement que de penser que la vie militaire ne consiste que dans la garde montante, les parades et les revues d’un service de garnison; dans les amuscments, les bons dîners ct les brillants umiformes de l'armée en temps de paix. Ce ne sont pas ces fascinantes apparences seulement qu’il faut consulter en sondant ses inclinations pour la vie des camps, il faut aussi examiner les revers de la médaille. Il faut se figurer l’armée en campagne luttant non seulement contre un ennemi égal et souvent supérieur en force, mais encore contre les fatigues, la faim, la soif, la nudité, et les événements quelquefois se donnant la main pour accabler le soldat et lui faire subir les plus dures épreuves. Tantôt, ce sont des marches rapides et forctes qu'il faut faire à travers des chemins bas, fangeux et impraticables ; tantôt, des défilés entrecoupés de précipice qu’il faut franchir ; ici, c’est un rocher, une montagne escarpée que lon a à gravir ; Ià, un bras de rivière qui ne vous offre d’autres ressources que de le passer à la nage. Et si vous ajoutez aux sueurs et aux fatigues de ces journées, comme il s’en rencontre si fréquemment durant le cours d’une campagne, le soleil brûlant de l'été, ou, ce qui n’est guères plus agréable, la pluie, la grèle ou la neige de l’automne et le comfort du bivouac qui attend le soldat las et épuisé, vers la fin du jour, vous pouvez peut-être vous former une faible idée des qualités morales et physiques indispensables à l’homme de guerre. Cependant, au milieu des privations, des fatigues, des hasards et des dangers sans nombre auxquels sont exposées les troupes, l’officier, digne de ce nom, doit constamment donner l’exemple de l’obéissance, de la patience et du dévouement. Dans la marche en avant, son poste cst en tête, servant de guide et frayant le chemin à ses compagnons ; dans la retraite, il est en queue, les encourageant de la voix, les couvrant et protégeant de sa

personne. La colonne arrête-t-elle un instant pour prendre haleine, il dit se multiplier, si je puis m’exprimer ainsi, autant qu'il est nécessaire, pour procurer à chacun les secours et les rafraîchissements dont il a besoin. S'agit-il du bivouac, il ne devra prendre lui-même de repos que lorsqu'il se sera convaincu par ses propres yeux, que chaque homme a reçu sa ration; que lon a pourvu à une suflisante qualité de combustible pour la nuit ; que l’on s’est procuré tous les moyens d’abris qu’offrent les ressources des localités environnantes, et qu’enfin, toutes les précautions que peuvent suggérer l’art et la prudence ont été prises pour prévenir une surprise de la part de lPennemi. En un mot, l'officier ne doit penser à soi que lorsqu'il a pourvu à la sûreté ct aux besoins de tous les autres. Et comment la patrie pourrait-elle attendre des succès et des victoires d'une armée, s’il en était autrement? Est-il juste et raisonnable que celui qui a le moins à gagner soit le premier à s’exposer et à souffrir; le simple soldat endurant toutes les fatigues et exposé à tous les dangers ne cueillera-t-il des Jauriers que pour en ceindre la tête de jeunes muscadins sans force, sans courage et sans énergie, s’estimant pétris d’une pâte trop précieuse pour s’exposer aux peines et aux périls de lPhumble fantassin? Non, messieurs, la gloire, ainsi que les honneurs et les avantages qui s’y rattachent, ne s’achète qu’au prix des plus grands dangers, des plus pénibles sacrifices ; et n’oubliez jamais que ses reflets sont d'autant plus brillants qu’elle a coûté davantage.

En concluant, je crois donc devoir déclarer à mes jeunes compatriotes que, quelque soit l’état pour lequel ils se sentent appelés, ils doivent se convaincre qu’ils ne peuvent jamais obtenir de succès bien marqués, ni s'élever à une haute célébrité, à moins qu’ils ne soient préparés et disposés, dans les grandes occasions, à payer de leurs propres personnes. Que leurs prédilections soient en faveur de professions savantes ou des beaux-arts, de la littérature, du commerce

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ou de la politique, de la marine ou de l’armée, il se présentera toujours, dans le cours de la vie, des circonstances où ils seront forcés d'agir: et de ia manière dont ils sortiront de la première ‘épreuve, dans une occasion solennelle, dépendra indubitablement leur réputation et leur avenir. Qu'ils y réfléchissent donc sérieusement, car il faudra que leur ambition soit bien limitée, et le rôle qu’ils se proposent de jouer bien secondaire, s'ils croient pouvoir se dispenser de mes recommandations. Qu’ils ne comptent pas sur les rares exceptions d’un hasard capricieux et aveugle; mais au contraire, qu’ils fondent leur espérance et qu’ils calculent leurs chances de succès sur eux-mêmes, sur leurs propres ressources, se rappelant sans cesse cette sentence d’un grand poète, même à l’égard des enfants gâtés de la fortune : ‘ Qu’à vaincre sans périls, on triomphe sans gloire.”

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