Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme]
Qui rend les époux plus amis, Pères, mères moins inflexibles, Pédagogues bien moins terribles, Garçons, fillettes plus soumis,
Qui rend les maîtres plus affables, Valets, portiers moins intraitables, Le créancier moins exigeant ?
C'est le retour du jour de l'an.
Mais nous n'aurions jamais fini
Si nous disions toutes les choses, Les étranges métamorphoses
Que le premier de l'an produit .
Sitôt qu'en a brillé l'aurore,
Un nouveau monde semble éclore, L'âge d’or nous luit un instant Pour embellir le jour de l'an.
C'est peu pour fêter ce beau jour, Qu'on se visite, qu'on s'embrasse, Que l'amitié, l'amour remplace Haine, rancune tour à tour :
En bienveillance l'on s'épuise, Chacun en prodigue à sa guise,
Les souhaits vont sur vous pleuvant, Ah ! qu’il est beau le jour de l'an !
Si tous ces vœux s’accomplissaient,
Le temps pour nous n'aurait plus d’aile, Les Parques seraient moins cruelles, Leurs ciseaux leur échapperaient . , , La terre métamorphosée
Deviendrait un autre É] ysée,
Nous y vivrions comme Adam,
Dans un éternel jour de l’an.
Mais depuis tantôt six mille ans, Que cette bénigne rosée
Va sur nous tombant, Chaque année, Nos jours en sont-ils plus riants ?
Le Malheur toujours nous talonne, Le trépas toujours nous Moissonne, Le bonheur nous fuit, en riant
De tous ces VŒUX du jour de l'an,
Mais qu'importe, nous direz-vous, Que tous ces souhaits S'aCcomplissent, Que les immortels nous bénissent, Que leurs foudres dorment sur nous ?
Feintes Caresses, doux langage,
l'orce SOuhaits, Voilà l'usage !
Autant en emporte le vent,
C'est le motto du jour de l'an,
Le Nestor de notre village
Dont nous aimons les cheveux blancs, Toujours Sai malgré Son âge,
Se plait avec nous, jeunes gens,
De ce qu'il a vu sa mémoire
À conservé le Souvenir,
Et ce qu'il Sait de notre histoire
Lui fait Prévoir notre avenir,
Tous les Soirs, À notre prière,
Ses récits Charment notre ennui :
Hier €Core dans Sa Chaumiôre
Nous nous Pressions autour de lui, Nous Jui disions : « À l'an qui passe Un autre Succède demain :
‘ Bon vieillard, Conte-nous, de grâce, fé Celqu'amènera Pan Prochain,”
4 LE RÉPERTOIRE NATIONAI,
‘Enfants, de votre insouciance
‘{ Pourquoi perdre le bien si doux ?
‘ De mon inutile science
‘ Les fruits seraient amers pour vous.
‘* D'un voile souvent salutaire
‘ L'avenir se couvre à nos yeux ;
‘ Croyez-moi, laissez-moi me taire,
‘“ L’incertitude vaudra mieux.’
‘Bon vieillard, parle sans contrainte ; ‘ Quel qu’il soit, dis-nous notre sort ;
‘ Nous ne connaissons qu’une crainte, ‘* C’est l'esclavage et non la mort.
‘ Malheur au cœur lâche et perfide
‘‘ Qui préfère des fers honteux! . . .
‘Enfants, ce mot seul me décide,
“ Écoutez, je cède à vos vœux.
‘ Quand l'Anglais, après tant de guerres, ‘Nous offrit la paix autrefois,
‘ Nous devions garder de nos pères
‘“ La foi, le langage et les lois.
‘ Depuis longtemps pour les détruire
‘“ On use de tous les moyens,
‘ Un exemple doit vous instruire :
‘“ N'oubliez pas les Acadiens! .
‘Ne mettons plus de confiance ‘* En qui nous a trompés toujours :
‘En vous seuls est votre espérance : bi ‘ N'attendez pas d’autres secours.
‘ Enfants, votre pays vous crie : % ‘ Soyez unis, vous serez forts ; * La liberté de la patrie
‘‘ Sera le prix de vos efforts.”
RÉCONCILIATION Air : L'astre de nuit dans son paisible éclat.
O Canada ! que tes jours étaient beaux
Quand l'amitié dévoilait leur aurore! .
Tes ennemis se donnent tes lambeaux
Comme un fruit mûr que leur haine dévore :
Rapprochons-nous, puis espérons . . .
Puis, si leur crime se consomme, Frères, alors nous marcherons, (Z5s.) Nous marcherons comme un seul homme,
Comme un seul homme.
La liberté les eût bientôt soumis, Ils tremblaient tous à sa mâle démarche :
Et nous brisions les fers qu’ils avaient mis Au peuple enfant qui grandit et qui marche, Rapprochons-nous, puis espérons .
Puis, si leur crime se consomme, Frères, alors nous marcherons, Nous marcherons comme un seul homme, Comme un seul homme.
Nous chercherions, même au seuil de la mort, Nos droits ravis, la liberté sanglante : | Mais attendez, vous qui courez plus fort, | I’étoile encore apparaît vacillante.
Rapprochons-nous, puis espérons ,
Puis, si leur crime se consomme,
Frères, alors nous marcherons,
Nous marcherons comme un seul homime,
Comme un seul homme,
L'aiglon, de l'aigle a le perçant regard,
Mais l'heure encor, l'heure n'est pas venue !
Attendez donc, frères, un peu plus tard,
L’aiglon plus grand pourra raser la nue.
Rapprochons-nous, puis espérons .
Ë 4 Puis, si leur crime se consomme,
LE RÉPERTOIRE NATIONAIL
Frères, alors nous marcherons, Nous marcherons comme un seul homine, Comme un seul homme.
Pourquoi briser les liens les plus beaux ?
Vous nous fuyez, et nous sommes vos frères, Et nous pleurons sur les mêmes tombeaux, En remuant les cendres de nos pères.
Rapprochons-nous, puis espérons .
Puis, si leur crime se consomme,
Frères, alors nous marcherons,
Nous marcherons comme un seul homine,
Comme un seul homme.
Qui d’entre nous devait avoir perdu Le noble droit de dire sa pensée ?
Dites celui dont le cœur est vendu, Ou quelle idole est par nous encensée ?
Rapprochons-nous, puis espérons .
Puis, si leur crime se consomme, Frères, alors nous marcherons, Nous marcherons comme un seul homme, Comme un seul homme,
Contre l’honneur d’un lâche parchemin Qui donc de nous échangea sa patrie ?
La liberté n’a-t-elle qu’un chemin ?
En la cherchant, l’avons-nous donc flétrie ?
Rapprochons-nous, puis espérons .
Puis, si leur crime se consomme, Frères, alors nous marcherons, Nous marcherons comme un seul homme, Comme un seul homme.
Nou, frères, non, vous le verrez encor, La liberté fut toujours notre idole :
Au culte impur d’un scandaleux veau d'or Nous n'avons point vendu notre symbole.
Rapprochons-nous, puis espérons : .
Puis, si leur crime se consomme, Frères, alors nous marcherons, Nous marcherons comme un seul homme, Comme un seul homme.
Dans le creux noir d’un abîme profond, Le sang bouillonne en un torrent rapide :
Vous avez dit : ‘* Passons-le d’un seul bond, ‘* Ne craignons pas, c’est un ruisseau limpide. '" Rapprochons-nous, puis espérons : .
Puis, si leur crime se consomme, Frères, alors nous iMnarcherons, Nous marcherons comme un seul homme, Comme un seul homme.
Soudain votre œil a mesuré l'élan ; Le prendrez-vous sans attendre la foule ?
Ah ! déchirez ces pages d’un roman :
Le gouffre est large, et c'est du sang qu'il roule ! Rapprochons-nous, puis espérons :
Puis, si leur crime se consomme, Frères, alors nous ma cherons, Nous marcherons comme un seul homme, Comme un seul homme.
Pour s’abreuver et de sang et de fiel, 11 faudra plus qu’une soif éphémère :
Frères, aussi, peut-être que le ciel Rendra pour nous la coupe moins amère.
Rapprochons-nous, puis espérons : .
Puis, si leur crime se consomme, Frères, alors nous marcherons, Nous marcherons comme un seul homme, Comme un seul homme,
Un peu plus loin, tout près d'un olivier, Nous croyons voir une route plus sage :
Là, la raison tient son dernier levier, Ft la prudence a son dernier passage.
Rapprochons-nous, puis espérons : , Puis, si leur crime se consomme, Frères, alors nous marcherons, Nous marcherons comme un seul homme, Comimne un seul homme.
Nous trancherons là le nœud gordien ; Car pour entrer dans la terre promise,
Quand la raison, frères, ne peut plus rien, Le glaive est juste et la hache est permise,
Rapprochons-nous, puis espérons .
Puis, si leur crime se consomme,
Frères, alors nous marcherons,
Nous marcherons comme un seul homme,
Comme un seul homme.
F. R. ANGERS