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de la nature cette force et cette énergie pour peindre les vérités effrayantes de la religion ; comme eux, il fait entendre d'espace en espace, comme une voix du désert, les mots de mort, de néant, d'enfer, d’éternité. Si, comme nous l'avons déjà dit, ses discours sont quelquefois diffus et languissants, il ne faut pas s’en prendre à lui, mais à un défaut inhérent à l'improvisation ; ayant été obsédé tout le jour, il n’a pas eu le temps de méditer son sujet, qu’il compose au moment où il vous parle. Mais frappé tout à coup par quelque pensée subite et comme à l’improviste, il a bientôt racheté toutes ces langueurs par des beautés de premier ordre et par des traits d’une surprenante éloquence, qui sont comme un réservoir dans ce cerveau fécond.
Il connaît parfaitement la poétique de l’éloquence, et suivant les sujets qu’il traite ou les passions qu’il veut émouvoir, il donne à sa diction toutes les nuances et toutes les couleurs, à son expression toute la richesse et toute la pompe, à sa pensée toutes les formes, à son geste toute la mobilité et toute la majesté de sa pensée. Voyez-le maintenant, comme son amour est grand pour son Dieu, comme son geste est expressif à redire l’ardeur de sa charité, comme il semble planer et voler vers le séjour de la félicité éternelle où se portent tous ses soupirs ! Maïs voyez aussi comme bientôt il est couché vers la terre comme le pécheur qu’il abat et qu’il humilie !
Souvent il a l’imposante sublimité de Bossuet, quand il appelle le néant, quand il abat les dignités et les grandeurs de la terre, quand il fait résonner la voûte des temples du fracas des trônes renversés, quand il déroule avec une majesté terrible les révolutions des empires qui se succèdent et qui se poussent comme les flots d’une mer agitée, quand il appelle la voix caverneuse des tombeaux pour instruire ceux qui s’attachent au brillant des choses passagères. Si quelquefois il est vague et diffus, d’autres fois dans la liaison et la succession de ses idées il se montre l’émule de Bourdaloue ; il est pressé
comme lui par l'impulsion de son génie et par l’abondance de ses mouvements et de ses pensées. C’est alors qu’il triomphe sur son auditoire, c’est alors qu'il mêl: l'ironie amère à des raisonnements puissants. C'est surtout dans son sermon sur le bonheur des élus, un de ses discours les plus égaux et les plus soutenus, c’est-àdire, un de ses moins improvisés, c’est surtout dans ce sermon qui fut prêché devant Charles X, qu'il développe toute la force et toute la puissance de sa dialectique et de son argumentation. Comme il méprise en lui-même la grandeur et qu’ii n’est obsédé que par l’ardeur de sa charité, il peut tout se permettre ; aussi s’écrie-t-il, dans le mouvement de son zèle spontané : Après les pauvres les rois. Il sait profiter de toutes les circonstances locales et personnelles. La foi et la religion si profondé: ment gravées au cœur des Canadiens, les montagnes qui l'entourent, le beau fleuve qui coule à ses pieds, la chute formidable du Niagara dont il a entendu les roulements se prolonger sourdement dans les plaines immenses de l'Amérique, tout devient la matière vivante de ses comparaisons et la source de beautés sans nombre. Tout ce qu’il dit est à lui.
Bientôt vous l’entendrez lui-même ; souvenez-vous, en attendant, comme il développait avec une sombre et paisible majesté les appareils du grand jour du Seigneur, comme il brisait toutes les harmonies de la nature et de ces mondes immenses qui furent lancés dans l’espace par la main du Créateur ; comme il renversait la pierre des tombeaux, comme il faisait sortir vivants ces squelettes poudreux des demeures sépulcrales. Mais ce n’est pas tout : lorsque la mort a pesé sur l’abîme, que l’abîime s’est dilaté, puis qu’il s’est refermé, il appelle l'éternité, et l'éternité accourt à sa voix avec toutes les fureurs de l'enfer ; c’est alors que, s’élevant sur son auditoire avec un œil étincelant et farouche, avec une voix sourde et sinistre comme le cri de l’hyène ou les échos des cavernes, il déroule devant lui les horreurs de ces gouffres
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affreux, qu’il rend présents à tous les esprits et comme ouverts au-dessous de cette immense assemblée. Entendez les accents terribles de sa voix qu'il fait courir comme les roulements du tonnerre sous les arches multipliées du temple. C'était au milieu de la nuit qu’il faisait entendre ces paroles de frayeur et d'épouvante ; c'était aux reflets de quelques pâles flambeaux qu'il ouvrait les cavernes sombres du gouffre infernal ; c'était dans le silence des tombeaux qu’il faisait résonner la voix rauque de l’abîme et les désolations de l'éternité. C’est alors qu'il disait, avec raison, qu’il n'avait pas voulu effrayer l'esprit timide des mères et des épouses par l'appareil épouvantable de la dernière et terrible catastrophe.
Dans ce morne silence de la nuit, il va vous montrer un réprouvé, il va le faire parler devant vous. Nous le disons avec vérité, nous n'avons jamais vu dans les poètes ni dans les orateurs une peinture aussi forte et aussi effrayante du séjour de l’infortune éternelle. C’est avec regret et en accusant l’ingratitude de notre mémoire que nous ne pouvons vous montrer que quelques lueurs de ces sombres lumières, et ne vous faire entendre que quelques-uns des lugubres accents des demeures de la mort: ‘‘ Le réprouvé, s’écrie-t-il, est comme un chien affamé, attaché à une chaîne, à qui l’on offre des aliments qu'il ne peut saisir ; il s’élance au bout de ses liens, il pousse des hurlements affreux, il écume de rage et de fureur, il mord sa chaîne, il se déchire, il se consume en efforts superflus. Ainsi le réprouvé : d’un coup d’œil il a vu le ciel tout entier et toute sa gloire et toute sa félicité; il est dévoré, consumé d’une convoitise ardente, il nage à travers des nuages de poix et de bitume, il monte sur des flots de feu, il escalade les abîmes ; maïs lorsqu'il a longtemps travaillé, lorsqu'il semble espérer d'atteindre au sommet de ses désirs, il est replongé au fond de l’abîime par la longue chaîne de ses iniquités. Alors on n'entend plus que des hurlements et des cris de désespoir. Dans ce moment il rencontre celui qui l’induisit au crime,
qui l’entraîna aux iniquités ; il se précipite sur lui, il le déchire par lambeaux : malheureux, lui dit-il, rends-moi .mon éternité . . . Et ce mot.
. éternité . . . est
répété d’abîme en abîme, de caserne en caverne.” Ce
dernier trait: ‘‘ Rends-moi
mon
éternité,” est d'une
effrayante énergie et même d’une énergie plus grande et plus terrible que la pendule de Bridaine qui mesure l'éternité, et que ces paroles de l'abbé Poul : ‘‘Ils
invoquent le néant, l'éternité leur répond.”
‘“ L'enfer
est long, s’écrie-t-il encore, l'éternité en mesure l’étendue ; ’” puis il ajoute : ‘‘les impies convoitent le néant, mais ils ne l’auront pas, non, non, ils ne l’auront pas, ils auront l'éternité.’ On reconnaît là la pensée de Bossuet à laquelle il a ajouté un plus gran@ mouvement et un plus grand effet oratoire, par ces dernières paroles :
‘“ Ils auront l'éternité.’
Il faut voir maintenant ce terrible athlète de la mort et de l'éternité, il faut le voir passer de ces horreurs et de ces peintures effrayantes aux peintures délicieuses des joies célestes. Avec quelle magnificence il décrit tour à tour les plus belles scènes de la nature, les harmonies les plus étonnantes, les concerts les plus suaves et les plus mélodieux, les plus grandes joies et les plus grands plaisirs dont puisse s’enivrer le cœur de l’homme sur la terre, comme les navrements de joie d’une mère qui revoit après bien des années son fils chéri qu’elle avait cru perdu ; puis il récapitul: comme en triomphe ce texte de saint Paul: ‘* L'œil de l’homme n’a rien vu, l’oreille de l’homme n’a rien entendu, le cœur de l’homme
n’a rien senti.’’
Il étonne toujours par la grandeur et la nouveauté de ses comparaisons, par la richesse de ses figures, par l’abondance et le mouvement de son élocution. On voudrait toujours l'entendre.
dans le cours des instructions que nous a donné ce grand évêque, lorsque nous prêtions une oreille attentive,
lorsque nous nous bercions à l'harmonie de ses phrases,
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ou que nous nous penchions vers ce magique orateur qui nous entraînait aux flots de son éloquence, combien de fois avons-nous été surpris de l'entendre nous dire luimême : ‘‘ Voilà une heure et demie, voilà deux heures de passées,’ car nous avions trouvé les heures plus courtes que les moments ! Combien, si nous le voulions, pourrions-nous citer de ces traits de grande éloquence dont ses discours abondent : ce beau vaisseau de la religion qui traverse les flots des siècles ; cet arbre géant des forêts qui étend majestueusement ses rameaux et qui vient tomber sous la cognée de l’humble bûcheron qui sort de sa chaumière ; ces soldats qui avaient commencé de fuir, mais qui se rallient à la voix de leur chef et qui s'animent au combat par le sang qu'ils voient couler de leurs blessures ; et combien d’autres encore qui se sont échappés de notre mémoire, ou dont le souvenir est vague et confus dans notre esprit. Mais il est un dernier trait, une dernière comparaison que je ne puis m'empêcher de citer dans son beau sermon sur le ciel, peut-être le plus beau qu'il ait fait parmi nous, sinon le plus éloquent, du moins très éloquent, le plus riche et le plus oratoire. ‘‘Il me vient, dit-il, dans ce moment une comparaison qui, je crois, vous fera comprendre la chose à l'évidence. Je suppose que l’on mette en regard du soleil à son midi, un grand nombre de miroirs, les uns plus petits, les autres plus grands, mais tous disposés de manière que les rayons de chaleur et de lumière réfléchis sur chacun d’eux se concentrent et tendent vers un foyer commun. Parce qu’il se réfléchira un plus grand faisceau de lumière et de chaleur sur les grands miroirs, est-ce que cette lumière et cette chaleur porteront ombrage à celle des petits miroirs? Eh ! non, mes frères, ces rayons calorifiques et lumi::xux se réuniront pour produire une plus grande aboriance de lumière et de chaleur : de même ces rayons de la lumière divine, qui jaillissent du soleil de la justice pour se réfléchir sur les âmes plus ou moins élevées sur les degrés du trône
éternel, se concentrent et se réunissent vers un même foyer pour produire une plus grande abondance de grâce, de joies, de félicité, d'amour, de charité.”’
JosEPH CAUCHON (1).