‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme]Chapitre 120 sur 203 · LES EXILÉS · texte numérisé non relu

LES EXILÉS

Assis aux bords lointains, près de la mer lympide, Ils regardaient le flot rouler vers leur pays. Il passait lentement ; mais encor trop rapide, Bientôt il disparut à leurs yeux attendris.

S'ils pouvaient comme lui s'éloigner de la rive De l'exil et des douleurs !

Mais le flot qui s'en va, de la troupe captive N'emporte, hélas! que les pleurs.

O vague fortunée ! 6 toi qui de l’orage

Peux lasser la constance et vaincre le courroux, Ah! si du Canada tu vas voir le rivage,

Laisse, laisse en passant un souvenir de nous.

(1) M. Joseph Sabin Raymond, né en 1810, a été longtemps supérieur du collège de Saint-Hyacinthe, Il publia en 1849-50 deux séries d'articles intéressants dans les Mélanges religieux : Etude sur le moyen âge, et Discussion sur la civilisation ancienne et la civilisation moderne. En 1853 parut dans le Courrier de Saint-Hyacinthe une autre série d'articles ayant pour titre Æome et la civilisation. Les opuscules ou lectures dont les noms suivent sont dus à sa plume: /1portance des études religieuses (1864) ; Devoirs envers le Pape ; Destinée providentielle de Roms ; de l'Eglise et de l'Etat, à propos de l’Encyclique du 8 décembre 1864 ; Entretien sur Naples. Mort à Saint-Hyacinthe en 1887.

Fr

Tu diras que les yeux tournés vers la patrie, Tous les jours nous implorons

Le ciel pour nos enfants et l'épouse chérie Que jamais nous ne verrons,

Ainsi les exilés adressaient au passage

Le flot calme et tranquille emporté vers le nord.

De l'horizon liquide au-dessus d’un nuage

L’astre du jour jetait sur lui ses rayons d'or.

Aux pauvres prisonniers le ciel daignait sourire Pour adoucir leurs regrets,

Comme en un jour brûlant les lèvres de zéphire A la tristesse des cyprès.

Cependant tout se tait : le vieux barde se lève,

Déjà vibre la lyre où palpite sa main :

On dirait le doux bruit de l’onde sur la grève,

Ou l’haleine du soir qui caresse son sein.

Un chant commence ; chant d’exil et de souffrance, Comme en répétait autrefois

Dans les tours de Sidon le croisé de Provence Venu pour venger la croix.

‘ Heureux le barde, heureux celui qui sur la rive Où le destin avait mis son berceau,

Peut au soir de ses jours où tranquille il arrive, Dire aussi, 1à je trouve mon tombeau.

‘“ Heureux celui qui voit à son heure dernière Autour de lui ses vieux amis priant ; Leur présence adoucit la mort sur sa paupière

En lui voilant l’abîme du néant.

‘‘ Heureux il va dormir au milieu de ses pères Près de l’église à l'ombre d’un coteau ;

Ses enfants à genoux diront quelques prières Avec ferveur le soir sur son tombeau,

‘ Heureux—mais nous, hélas ! sans foyer, sans patrie, Qui donc viendra pour nous fermer les yeux ?

Jouets de la tempête, exilés qu’on oublie, Peut-être on nous renîra pour aïeux.

trie,

# Mais j'insulte nos fils. Ah! le nom de leurs pères Sera sacré pour eux et leurs enfants,

Car ils ont tout donné pour que des jours prospères Dans l’avenir embellissent leurs ans,

‘ Ils ont osé naguère et sans chefs et sans armes Jeter le gant au géant des combats :

Le colosse ébranlé, le cœur saisi d’alarmes, A Saint-Denis un jour lâcha le pas.

‘“ Mais le nombre bientôt écrasa la vaillance ; Avec Chénier tombèrent nos héros.

Heureux, aux bords chéris témoins de leur naissance, Ils vont en paix dormir dans leurs tombeaux.

#® Mais nous, pauvres bannis, c’est l'exil, le servage. Tel le lion des déserts africains,

Par le Maure vaincu, traîne son esclavage, Chargé de fers, dans les pays lointains.

* Arrachés pour jamais du sol qui nous vit naître, Comme ces bois dont l’ombrage nuisait,

On nous transporte au loin où l’on croyait peut-être Que chaque jour l’un de nous périrait.

‘ Hélas! oui, l’air natal manque à notre poitrine. Ici, la sève est lente pour nos corps.

Où sont nos monts, nos pins, nos caps dont l’aubépine, Comme une frange, aime à couvrir les bords ?

f{ Où sont les verts penchants de nos riches vallées, Où l’œil se plaît à suivre les cordons

Que forment sur les bords des ondes argentées Les toits nombreux de nos blanches maisons ?

‘ Où sont et nos hivers et leurs grandes tempêtes, Géants du nord que je regrette ici ;

Et ces frimas épais et ces joyeuses fêtes Où les plaisirs éloignaient le souci ?

‘Ici, même saison, même ciel monotone ; Le temps à peine y change quelquefois.

Au milieu d’un air chaud un vent poudreux bourdonne. Ah ! rendez-nous nos neiges et nos bois.

‘‘ Avec leur grand silence où sont ces nuits si belles Dont l’astre au loin embrase les frimas :

Tandis que mille feux, brillantes étincelles,

Lui font cortège en marchant sur ses pas.

‘* O ma chère patrie ! oh! qu'es-tu devenue ? Nous ne verrons donc plus ton beau ciel bleu,

Et ton fleuve si pur où se mire la nue

Et le soleil de son trône de feu ?

‘{ Jamais ! l’homme puissant l’a dit dans sa colè-e, O précurseurs vers lui trop tôt venus ;

Vous boirez des bannis longtemps la coupe amère

Et périrez sous des cieux inconnus,

‘ Non jamais ! ’’—A ces mots on voit trembler sa lyre,

Sous les doigts du vieux barde un son plaintif expire : Le chantre pleurait,

Quoi ! sous ses cheveux blancs a-t-il des pleurs encore,

Lui qui passa peut-être une si rude aurore;

Pour tant souffrir le génie est donc fait ?

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SSSR

Mais la nuit sur les flots jetait ses voiles sombres.

Les bannis sont entrés, comme de pâles ombres, Dans leurs noirs cachots.

Nuls cris joyeux d'enfants, nuls sourires de femmes,

Comme autrefois chez eux n’ont rafraîchi leurs âmes ;

C'est le silence des tombeaux.

F, X. GARNEAU,

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