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britanniques. Tantôt je jetais tristement la vue au dehors de mon auberge, cherchant dans l’espace quelque lieu pour porter mes pas, et je n’en trouvais point ; tantôt mes yeux se reportaient sur ma table, que des mains amies garnissent profusément, depuis quelque temps : plusieurs objets intéressants étaient 1à gisant pêle-mêle, et n'avaient dans ce moment aucun attrait pour ma pauvre tête malade. Le /'antasque, les remarques du marquis d'Argent sur la philosophie de Timée de Locres, le Canadien, la vie de Washington, les Vofions de Physique de M. Cauchon, Zaire de Voltaire ; tout cela ne me disait rien, ne me procurait pas une pensée !
—Hommes savants, gens d’esprit, grands poètes, jeunes érudits, profonds politiques, tant morts que vivants, m'écriai-je hors de moi-même, ne cherchez donc point, je vous prie, à propager vos lumières dans le Haut-Canada ! peine perdue. Les hommes ici n’ont d'oreilles, d'âme, de sentiments que pour l'argent ; et, Dieu me le pardonne, depuis que je vis avec eux, je crois que je leur ressemble. La spiritualité, la saine philosophie, la politique honnête et patriotique, les leçons que donnent les vertus des grands hommes, l'étude des sciences mise à la portée du peuple, les nobles sentiments, toutes ces belles choses sont déplacées dans la vilie que lord Sydenham a choisie pour être le réceptacle des gouvernants, et le chef-lieu de la corruption. Tout cela est trop beau, trop bon, trop sublime pour être voisin de la tombe de Poulett Thompson. L'argent, l’argent ! faites résonner l’argent pour la tranquillité de ses mânes .
J'en étais là de mon monologue, lorsque je m’arrêtai toutà coup . . et je me demandai : allons, suis-je fou? . que ferais-je aujourd'hui ?
—Une promenade, me répondit une voix amie,
L'amitié est un remède infaillible contre le spleen, pour des âmes qui savent la sentir : aussi n’y a-t-il que les Anglais qui en meurent,
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—Une promenade, dis-je, où irons-nous? à la campagne ? dans les bois d’alentour ? Non, non, je n'irai plus. J'aime pourtant la nature sauvage, pittoresque ; j'aime à aller courir sur la neige entre les arbres dépouillés de leurs feuilles ; j'aime à voir la perdrix se sauver d’arbre en arbre à mon approche ; à voir l’agile écureuil, surpris d'entendre du bruit autour de sa demeure, sortir pour en connaître la cause, s'éloigner un peu par prudence, et ensuite rentrer paisiblement dans son cabinet solitaire ; à découvrir le gîte du lièvre craintif, qui d’abord s’enfuit en bondissant, s’asseoit au moindre bruit, reprend courage dans une seconde, et s’élance comme une flèche à travers le bois. J'aime ce spectacle de la nature ; mais je déteste parce qu'il m'afflige, celui que m'offrent les habitations des paysans anglais. Quand je réfléchis que des écrivains politiques, plus passionnés que véridiques, ont osé prétendre que la condition de leurs paysans était préférable à celle de nos campagnards gentilshommes de l'Est, et lorsque i’aperçois leurs petites maisons sales, l'extérieur négligé et en désordre, entourées d'animaux se vautrant dans la boue, en souffrant du froid faute de lieu pour s'abriter; d'enfants vêtus de haillons, le visage, les mains . . . Cela me fait mal au cœur, et je frémis de colère contre les écrivains politiques . . .
—Ah ! ah! ah! mon cher, prends haleine ou je me sauve. Tu prends des airs de poète, d’orateur, de politique, de je ne sais quoi, moi. Cela te va mal, et tu as l'air d’un vrai fou. Depuis une heure je t’écoute, et je ne vois pas à quoi nous sert, nous ouvriers, de nous occuper de toutes ces folies ; crois-moi, vivons sagement en dépensant notre argent pour les plaisirs, et laissons les grosses têtes du pays se disputer sur qui l'emporte en richesses, en savoir-vivre, en bienveillance et en sagesse, des habitants du Haut ou du Bas-Canada. Nos gens ont la palme, nous en sommes convaincus ; que nous importe que les autres le soient ? que ceux qui doutent fassent comme nous : qu’ils viennent l’apprendre à leurs dépens, là !
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Par ces idées cornues, que tu as toujours en tête, tu nous retiens ici à jaser de ce que nous savons trop bien, tandis que nous devrions être sur la route pour voir ce que nous ne connaissons pas.
—Où diable veux-tu m'entraîner ?
—Au cap Vincent, voir des Français.
—Arrête un peu, que je consulte ma bourse ; la paie d'hier soir n’a guère donné, et, comme tu le sais, le besoin avant le plaisir. Bravo ! j'en ai assez. Au cap Vincent, voir des Français c'est ce qu’il me faut. Là des gens au beau langage . . . et sur le chemin, un cheval pour faire passer mon spleen ; je commence à m’anglifier.
—Pas mal. Allons, viens ; un confrère nous accompagne.
Cela dit, nous jetons nos habits de travail de côté ; oui, nos habits de travail ; je ne rougis point de le dire, car comme l’a remarqué notre ancien confrère Franklin : ‘* Un chat ganté n’'attrape pas de souris.’”’ Nous les remplaçons par ceux du dimanche, et ous nous rendons chez un nègre, homme probe, possesseur de bons chevaux, et, ce qui me paraît remarquable, ayant des blancs à son service.
—Un bon cheval, et au cap Vincent, crions-nous en arrivant à la porte de l’homme noir.
Au bout de cinq minutes nous nous arrangions le plus commodément possible dans un petit cuffer, entre de mauvaises peaux de buffle ; un moment après nous glissions sur le dos gelé du lac Ontario, et nous avions la hardiesse de nous comparer à des officiers publics en partie de plaisir, faisant toujours cette différence que nous dépensions de l’argent gagné honnêtement.
La ville et le fort Henry disparaissaient insensiblement derrière nous et nous eûmes bientôt atteint l’île de Wolfe. Cette île, qui a vingt et un milles de longueur sur sept de largeur, avait un intérêt particulier pour nous, comme étant le chemin que prennent les déserteurs de
l’armée anglaise pour parvenir à la terre de la liberté. TOME II
Cet intérêt s'explique facilement lorsqu'on sait que, depuis que le froid a aplani les obstacles, en unissant, pour ainsi dire, par la glace, Kingston à la terre américaine, presque chaque soir de la semaine le canon d'alarme annonce aux habitants de la ville, en les tirant du sommeil, que des fuyards sont en route pour les États-Unis. Il n’est pas rare de voir, outre les déserteurs qui s'échappent un à un, des gardes entières, sergents en tête, déserter leurs postes, et des cavaliers, tout armés, reprendre leur liberté bride abattue. Le canon d’alarme donne l'éveil à une garde déguisée, postée sur l’île pour arrêter les fuyards.
L'île n’est presque pas habitée. Il y a seulement quelques bâtisses construites sur le chemin qui la traverse pour conduire au cap Vincent. En passant entre deux rangées d'arbres et de broussailles, sur un beau chemin formé d'une légère couche de neige, il nous semblait voir derrière chaque taillis, chaque touffe de branches, quelques-uns de ces hommes, fatigués d'un long joug, avides de liberté, marchant furtivement à la pâle clarté de la lune, s’arrêtant de loin en loin et jetant un regard inquiet derrière eux tout en se mettant de la neige dans la bouche pour apaiser la soif excitée par une marche hâtée, puis tressaillant tout à coup à l'éclair du canon ; sachant alors qu’on est en quête de leurs pistes, ils redoublent d'ardeur et de prudence. Tout est là pour les stimuler : derrière eux les fers, la prison, l'exil; devant eux la liberté avec ses charmes divins ; en avant, l'aigle prête à les recevoir sous ses ailes protectrices ; en arrière, les léopards rugissant après cette proie qui leur échappe, et allongeant les griffes pour la ressaisir. Enfin, ils aperçoivent la ville américaine, font un dernier effort, franchissent la glace, et vont sécher leurs sueurs près d'un grand feu, à l'ombre de l'aigle et des étoiles qu’on voit sur l'enseigne de la première auberge au delà de la ligne.
En arrivant nous-mêmes près de la terre américaine,
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nous ne pûmes retenir un élan de joie. L'air nous semblait plus pur, le soleil plus brillant, les forêts pius majestueuses ; cela n’était sans doute qu'un effet de notre imagination. Mais ce qui est très réel, c’est que le village de Gravel Point, où nous arrêtâmes quelques instants, situé sur le bord de l’eau, avec ses grands hôtels, ses auberges commodes, sa jolie petite chapelle et cette foule de sleighs chargés de provisions, allant porter la nourriture aux Kingstonniens, avait un air de vie, de prospérité dont ne jouissent pas les villages anglais. Un gouvernement ayant pour base l'appui du peuple, et l’autre celui des baïonnettes, ne sauraient produire les mêmes résultats. Nous eûmes lieu de nous convaincre de ce fait, en nous rendant au cap Vincent, à deux milles de Gravel Point. Les nombreuses petites maisons neuves et riantes, écloses aux pieds des grands sapins ; la satisfaction peinte sur la figure de leurs habitants ; ces terres vierges dépouillées d'hier de leur parure sauvage, peuplées de troupeaux de moutons et de bœufs, en sont des preuves frappantes. Aussi la conviction nous gagnaitelle à chaque pas que nous faisions, nous qui avions visité les principaux établissements aux alentours de Kingston.
Après trois heures de marche nous atteignîmes enfin le village français, le but de notre voyage, à douze milles de notre point de départ. Ce village se compose d'une soixantaine de familles émigrées de France, et d'une vingtaine de familles allemandes, établies sur une ligne droite qui s'étend de l’ouest à l’est. Leurs terres ne sont guères qu'ébauchées, cependant l’'aisance paraît déjà habiter dans leurs maisons construites de pièces de bois posées les unes sur les autres. Tous les habitants que nous rencontrâmes sur la route du village, nous saluèrent amicalement. Ces simples saluts d'hommes à la figure franche et bienveillante, commencèrent à nous rappeler les coutumes des compagnards du Bas-Canada. Ce n’était plus la rudesse de l’ Anglais, l'indifférence de l'Américain ;
c'était la politesse française ! Ayant parcouru l'espace d’un mille sur cette route, nous aperçûimes de loin un homme qu’à sa mise nous prenions pour un Américain ; arrivés près de lui nous arrêtons notre voiture, et nous lui demandons en anglais si nous étions éloignés du village français ; il répondit que nous y étions précisément, et, reconnaissant aisément à notre langage que nous n’étions pas Anglais, il nous dit :
—Vous venez du Canada, je pense ; vous êtes Canadiens, n'est-ce pas ?
—Oui, monsieur, reprit l’un de nous, et nous venons visiter nos anciens frères les Français.
—C'est bien à vous, mes jeunes messieurs ; mais vous ne trouverez pas de gens riches pour vous recevoir ; des cultivateurs, voilà tout.
—Aussi s’il y avait des gens riches dans votre village, ajoutai-je, nous nous garderions bien de nous y adresser, car nous pensons que de pauvres ouvriers sont toujours mal venus chez eux. Mais nous trouverons au moins à dîner, n'est-ce pas ?
— Ah ! pour cela, il n’y a pas d’auberge dans notre village, mais à chaque maison l’on vous servira ce qu'il y a de meilleur. Tenez, voici des petits Français qui vous conduiront où vous voudrez aller.
—Merci, monsieur.
Et à ce moment, trois petits garçons à la coiffure américaine, passaient près de nous en nous saluant. Nous leur offrîmes de s’asseoir dans notre cuffer, ce qu'ils refusèrent d’abord et acceptèrent ensuite.
—Eh bien, mes jeunes messieurs, est-ce que l’on peut se procurer à manger dans votre village ? demanda l’un de nous.
— Peut-être chez nous, dit timidement le plus jeune.
—Ton papa voudra-t-il bien nous recevoir ? ajouta mon second compagnon.
—Ah ! il n’y a pas de doute que vous serez bien reçus,
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reprit l'enfant. Si vous voulez monter ce petit sentier, il conduit à notre demeure, là sur le coteau.
Nous montâmes le sentier. Arrivés à la porte de la maison, un jeune homme, à la chevelure blonde, aux manières affables, vint nous recevoir, et nous offrait des sièges près d'un grand feu, tandis que les trois enfants s'occupaient de notre cheval ; l’un le dételait, le faisait entrer dans l’étable, et les autres s’empressaient de lui apporter du foin, de l’avoine et de l’eau. Nous pensions être, par le bon accueil qu’on nous faisait, chez nos hospitaliers cultivateurs canadiens. Il fallut nous adresser ailleurs pour ce que nous cherchions, le maître et la maîtresse du logis étant absents. Le petit garçon qui nous avait amenés à la maison de son père, tout peiné de ce qu’il n’était pas chez lui, nous conduisit à la porte
. voisine. Nous y fûmes reçus avec la même politesse.
L'intérieur de cette maison, occupée par un jeune homme, sa femme et un vieillard, était d’une grande propreté, quoique pauvre et formée d’une seule pièce. A une extrémité de la chambre l’on voyait deux lits et quelques sièges, à l’autre une vaste cheminée, dans laquelle de gros morceaux de bois laissaient échapper une flamme vive et pétillante. L'on ne fait pas usage de poèles dans ce village, même dans les plus grands froids. Près du feu le vieillard, à la figure vénérable, aux cheveux blancs, assis sur un banc, lisait les paraboles du père Bonaventure. Au milieu du logis, une longue table, dont la blancheur ressortait à la lueur du feu, dans la demi-obscurité qui régnait dans cette habitation, venant de la petitesse des fenêtres. Sur de petites planches clouées au mur, la vaisselle du ménage, de petits ustensils d'agriculture et quelques livres. Tant il est vrai que l’on rencontre rarement un Français, si pauvre qu’il soit, qui n possède pas plusieurs volumes ; la lecture est une si bonne compagnie dans la misère !
Après le repas, qui se composait de l’omelette au lard, et de bon pain fait par la femme de la maison, nous nous