‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme]Chapitre 174 sur 203 · RER ER ER ARRET · texte numérisé non relu

RER ER ER ARRET

rapprochâmes du foyer, près du vieillard; la jeune femme et son mari vinrent remplir le cercle. Alors le jeune homme nous apprit que la pénurie d'ouvrage les avait forcés d'émigrer de France en Amérique ; plusieurs familles s'étant jointes à eux, ils avaient résolu de former une petite colonie, et de cultiver la terre ; il nous dit aussi qu'ils avaient payé leurs terres trois piastres l'acre,

—Ne pensez-vous pas retourner en France, avant la fin de vos jours ? demandai-je au vieillard.

—Non, monsieur, jamais je ne reverrai la belle France. Jamais !, , . murmura-t-il en baïssant la tête et en fermant le livre qu'il tenait à la main.

—Mais, ne vous serait-il pas possible? .

—Non, jeune homme, les fonds manquent ; nous avons acheté ces terres, nous les défrichons et nous vivons très pauvrement; pour moi je perds l'espoir de revoir mon pays. Cependant, j’ai une douce consolation : je veux établir mes enfants ! Lorsque, jeune comme vous, je suivis l’empereur en Espagne . . . vous avez sans doute entendu parler de l’empereur Napoléon :

—Oh oui ! souvent.

—Le monde entier le connaît, lui ! reprit le vieillard, Eh bien! lorsque je partis du pays, lorsque je fus en Espagne, je ne pensais jamais retourner dans ma patrie. Malgré les boulets et la fatigue, je revins. 1815 me remit tristement libre, . . les Anglais en France. l’empereur prisonnier ! . . . J’errai longtemps sans savoir que faire; enfin je réalisai autant de francs que possible, je fis voile, je vins en Amérique. Ici j'ai perdu tout espoir . . . je ne reverrai plus la France !. . . et son corps est aux Invalides ! . . . je ne l'ai jamais tant aimé! . . . je mourrai dans ces bois, . . je suis dans ma tombe !

La figure du vieillard, qui s’était animée en parlant de la France, de l’empereur et de l'Espagne, devint subitement pâle, lorsqu'il laissa échapper ces dernières phrases entrecoupées par de longs soupirs. Voyant que je

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réveillais inutilement de tristes émotions dans son âme, je changeai le sujet de la conversation, et demandai s'ils avaient une école pour leurs enfants et une église pour la pratique des devoirs religieux : le jeune homme me répondit avec affabilité :

—Pour une église, nous n'en avons point ; nous avons une petite chapelle, pauvre comme nous, où un prêtre vient tous les quinze jours célébrer la messe, et nous faire le sermon dans notre langue. L'école que les enfants du village fréquentent est située à un mille d'ici ; c'est une école américaine ; nous n'avons pas de maître français. Il y aurait de quoi vous amuser, si nous vous racontions tous les embarras que nous avons eus, les premières années de notre établissement dans ces lieux .

—Oui, interrompit la femme, placés que nous étions entre des Américains et des Allemands, qui ne nous comprenaient pas. A présent nous nous entendons un peu mieux. Nos jeunes gens lisent, écrivent et parlent tous l'anglais.

—S$Si bien que nous les prenions pour des Américains, remarqua un de mes confrères.

—Ah ! ils en ont tout l'air, reprit la femme, la mise, le langage, et un peu du caractère, dit-elle en riant.

Alors ces bonnes gens s’informèrent longuement du Bas-Canada. Ils apprirent avec plaisir les efforts que faisait le peuple pour conserver sa langue et ses coutumes françaises.

—Puissent-ils toujours être unis, dit le vieillard; des soldats marchant en rangs serrés sont difficiles à vaincre. Qu'est devenu Papineau, son nom est odieux aux Canadiens, nous a-t-on dit ?

— Il est réfugié à Paris, monsieur, répondis-je ; mais il est loin d’être haï parmi les Canadiens ; seulement, nous ne pouvons nous expliquer sa conduite équivoque aux derniers jours de sa popularité.

Après quelques autres explications que nous donnâmes à nos hôtes sur la politique du Bas-Canada, ils regret-

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tèrent, avec nous, l'exil de l’homme dont les cheveux ont blanchi à la défense des droits de ses compatriotes, souffrant pour avoir trop aimé son pays, et dont la seule faute est d'avoir cherché à avancer l'heure qui doit, tôt ou tard, donner la liberté au Canada. L'oppression ne peut durer qu'un jour ; et la liberté, fille du ciel, est la récompense promise aux peuples martyrs.

Enfin, il fallut nous séparer de ces bons et hospitaliers Français, pour aller nous rebloquer dans l'affreux Kingston. Ayant offert paiement pour notre repas, on nous dit que l’on était satisfait d’avoir pu nous servir, et l'on refusa notre argent. Tel est aussi un trait caractéristique de nos campagnards : ils en ont sans doute hérité de nos premiers pères, les Français.

Nous nous remîmes en chemin ; sur notre route, nous donnâmes mille malédictions aux voitures de nos améliorés frères du Haut-Canada, et louangeâmes, exagérément peut-être, les spacieuses carrioles des arriérés Québécois, qui ont le bon sens de se servir de voitures dans lesquelles on peut voyager sans crainte de se briser l’épine dorsale, ou, pis encore, de se tordre le cou. Ces attelages de travers vous envoient tout droit, la tête première, vous récréer au fin fond des fossés, lorsqu'ils se rencontrent sous le patin gauche, et que la Providence n’a pas eu la précaution de les combler de neige. O expérience ! tu vaux mieux que dix colonnes de journaux pour apprendre à connaître la valeur des choses !

J. Husron (1).

(1) M. James Huston, compilateur du présent ouvrage, était assistant-traducteur à l’assemblée législative du Canada. A l'occasion de sa mort, arrivée à Montréal le 21 septembre 1854, on lit dans /e Pays de Montréal : ‘‘Vendredi après-midi, une trentaine de jeunes gens, vêtus de noir, conduisaient silencieusement à leur dernier gîte les restes mortels d’une jeune et belle intelligence, enlevée presque violemment par la main implacable de la mort. James Huston venait de mourir ; son cœur aimant et plein d’ardeur avait cessé de battre ; il ne reste plus de lui qu'un bon et tendre souvenir. Parti du dernier échelon d'un atelier d'imprimerie, il avait su, pas À pas, par son intelligence, par son amour du travail et des lettres, gravir heureusement la montée pénible de la vie.

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