SOUVENIRS ET REGRETS
Oui, je l’aime ce temps, où par un doux prestige, Un être féminin me donnait le vertige ; Où d’un blaic vêtement le frôlement soyeux Me faisait tressaillir et me rendait heureux. Qu'ils sont doux ces instants d'un aimable délire, Où l’on puise l'amour dans un tendre sourire ; Où le charme enivrant d'un regard enchanteur Porte dans tous les sens le trouble et le bonheur ! Hélas ! dans son printemps, quand plein de confiance L'homme vit de plaisirs, de rêves, d'espérance, Son bonheur est réel, et toujours le désir Le lui montre de loin, dans un autre avenir.
Une amoureuse ardeur s'empare de son âme, Son cœur est embrasé de la plus pure flamme : Le reste disparaît et dans tout l'univers I ne voit que l’objet qui le tient dans ses fers. Bientôt le tendre aveu d'une bouche adorée Vient sceller l'union qu'il a tant désirée.
J1 va donc être heureux et savourer en paix Les douceurs d’un amour qui comble ses souhaits . Non; le cœur des mortels est un vaste incendie : Tout lui sert d'aliment : rien ne le rassasie. S'il poursuit un objet qu’il aime avec ardeur, A parvenir au but il met tout son bonheur.
Mais si le ciel enfin, couronnant sa constance, Daigne réaliser sa plus chère espérance, Ce fantôme brillant, si longtemps convoité, Perd bientôt tout son prix, avec sa monveauté. Si quelque malheureux, par un triste partage, Reçoit du feu sacré le fatal avamtage ;
Si, fidèle à l’objet de ses premiers amours,
Ce qu'il aime une fois, il l'aime pour toujours ; S'il place son espoir et le but de sa vie
Dans les félicités d’une union chérie,
Il savoure à longs traits l’ineffable douceur
De ne faire, entre deux, qu’un seul et même cœur. Mais, hélas ! trop souvent la rude destinée Rompt, de sa main de fer, la chaîne fortunée,
Et de tant de bonheur, d'amour et d'avenir,
Il reste au malheureux . . . un triste souvenir ! J'ai vidé cette coupe et goûté tous ses charmes : Mais, hélas! dans le fond, ce n’était que des larmes ! J'avais conquis l’amour d'un cœur qui comprenait La douce et sainte ardeur du feu qui m’animait, Même âme, même goût des pures jouissances, Mêmes illusions de douces espérances
Nous avaient fait rêver à des jours fortunés ; Comme si pour cela les hommes étaient nés !
De même un jeune enfant, au bord d’un précipice, Se joue avec les fleurs qui cachent l’orifice.
Le réveil fut terrible, et le sort en courroux
Vint, avec un cercueil, briser des nœuds si doux, Vous qui avez connu le bonheur de la vie,
Vous à qui les doux noms d'amour, de sympathie, Par un doux souvenir font palpiter le cœur,
Vos larmes couleront sur un pareil malheur.
Voyez ce lierre antique, lié dès son enfance
A l’ormeau dont la tête abrita sa croissance :
La beauté de sa tige et ses rameaux nombreux Prouvent combien jadis il était vigoureux.
Aujourd'hui, sans couleur, sans force et sans feuillage, Du malheur et du deuil il est la triste image. Atteint dans sa racine et percé jusqu’au cœur, L'orme, son seul appui, se fana dans sa fleur.
Dès lors son compagnon, sans force et sans verdure, Dépérit chaque jour et perdit sa parure.
Ainsi l’infortuné qui bâtit son bonheur
Sur l'amour dévoué d’un noble et tendre cœur ;
Si le cruel trépas vient, de sa main traîtresse,
Lui ravir tout à coup l'objet de sa tendresse, Comme le pauvre lierre, en perdant son appui,
I1 dépérit, il souffre et languit comme lui,
Ah ! plaignez le malheur, la détresse cruelle
Du malheureux qui perd sa campagne fidèle,
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Pour lui plus de bonheur, de plaisir, ni d'amour ; Repos, ami, fortune, il perd tout en un jour.
Le monde et ses honneurs, la nature et ses charmes, Il voit tout à travers le voile de ses larmes.
Mais il souffre surtout si la main du malheur
Vient à le retenir sur un lit de douleur.
I1 se rappelle alors la douce sympathie
Et les soins si touchants de sa fidèle amie.
Son cœur la voit encore, avec sa douce main, Relevant le duvet qui réchauffait son sein ;
Et ses regards, tombant sur des mains mercenaires, Se gonflent de douleur et de larmes amères.
Oui, malheur à celui qui connut le bonheur
‘ De ne faire, entre deux, qu’un seul et même cœur ! Si le ciel lui ravit le charme de sa vie,
I1 passe son printemps à pleurer son amie ;
Et si le temps enfin, ce vieux consolateur,
Vient, de sa longue main, adoucir sa douleur,
Si son cœur, aussi neuf qu'aux jours de sa jeunesse, Cherche amour pour amour, tendresse pour tendresse, I1 doit se contenter du désir d’être heureux : Comme si, ‘‘ pour aimer, on n’était jamais vieux.”?
N. D. J. JEAUMENNE.
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