ToME II
LÉ RÉPERTOIRE NATIONAI,
11 s'éteindra comme un flot Qui se brise sur le rivage, Sans même à l'œil du matelot Laisser empreinte son image,
Où sont, à Canada ! tes histoires, tes chants ? Tes Deluc, tes Rousseau, l'honneur de l'Helvétie, Tous ces hommes enfin qu’'illustrent les talents, Qui font un peuple fier, grandissent la patrie, Font respecter au loin son nom, ses lois, ses arts, Et, pour sa liberté, lui servent de remparts ? L'étranger cherche en vain un nom cher à la science. Notre langue se perd, et dans son indigence, L'esprit, ce don céleste, étincelle des Dieux, S'éteint comme une lampe, ou comme dans les cieux Une étoile filante au funeste présage.
Déjà l'obscurité nous conduit au naufrage :
Et le flot étranger envahissant nos bords, De nos propres débris enrichit ses trésors.
Aveuglés sur le sort que le temps nous destine, Nous voyons sans souci venir notre ruine, O peuple subjugué par la fatalité, Tu sommeilles devant l’oracle redouté.
I1 rejette ton nom comme un arbre stérile Que l’on veut remplacer par un scion fertile, I1 dit : laissons tomber ce peuple sans flambeau, Errant à l’aventure ;
Son génie est éteint, et que la nuit obscure
Nous cache son tombeau.
Pourquoi te traînes-tu comme un homme à la chaîne, Loin, oui, bien loin du siècle, où tu vis en oubli ? L'on dirait que vaincu par le temps qui t'entraîne, A l’ombre de sa faux tu t’es enseveli !
Vois donc partout dans la carrière,
Les peuples briller tour à tour,
Les arts, les sciences et la guerre
Chez eux signalent chaque jour.
Dans l’histoire de la nature Audubon porte le flambeau ; La lyre de Cooper murmure,
Et l’Europe attentive à cette voix si pure, Applaudit ce chantre nouveau.
Enfant de la jeune Amérique, Les lauriers sont encore verts :
Laisse dans sa route apathique L'Indien périr dans les déserts, Mais toi, comme ta mère, élève à ton génie Un monument qui vive dans les temps ; Il servira de fort à tes enfants :
Faisant par l'étranger respecter leur patrie.
Cependant, quand tu vois au milieu des gazons S'élever une fleur qui devance l'aurore, Protège-la contre les aquilons Afin qu'elle puisse éclore.
Honore les talents, prête-leur ton appui ; Ils dissiperont la nuit Qui te cache la carrière :
Chaque génie est un flot de lumière,
O peuples fortunés ! à vous dont le génie Au monde spirituel découvrit jusqu'aux Dieux, Qui brillez dans les temps comme l’astre des cieux L'esprit est immortel, et chaque œuvre accomplie Par sa divine essence est et sera toujours ; Dieu même n’en saurait interrompre le cours.
Ainsi Rome et la Grèce éternisant leur gloire, A l’immortalité léguèrent leur mémoire.
L'Europe rajeunie, instruite à leurs leçons, Poursuivit les travaux des Plines, des Platons : Et l’homme remontant ainsi vers la nature, Élève au créateur toujours la créature, Mais pourquoi rappeler ce sujet dans mes chants ? La coupe des plaisirs effémine nos âmes ; Le salpêtre étouffé ne jette point de flammes ; Dans l’air se perdent mes accents, Non, pour nous plus d'espoir, notre étoile s’efface Et nous disparaissons du monde inaperçus.
Je vois le temps venir, et de sa voix de glace Dire : il était, mais il n’est plus.
Ma muse abandonnée à ces tristes pensées, Croyait déjà rempli pour nous l'arrêt du sort, Et ses yeux parcourant ces fertiles vallées,
Semblaient à chaque pas trouver un champ de mort, Peuple, pas un seul nom n'a surgi de ta cendre ; Pas un pour conserver tes souvenirs, tes chants, Ni même pour nous apprendre
S'il existait depuis des siècles ou des ans, Non ! tout dort avec lui, langue, exploits, nom, histoire ; Ses sages, ses héros, ses bardes, sa mémoire, Tout est enseveli dans ces riches vallons Où l'on voit se courber, se dresser les moissons, Rien n’atteste au passant même son existence ; S'il fut, l'oubli le sait et garde le silence,
GARNEAU