ÉTRENNES DU JOUR DE L'AN
Je ne sais si je dois ou pleurer ou sourire, Si de crêpe ou de fleurs je dois orner ma lyre, | Si l’aurore du jour les promet tous sereins, \| Si le passé s’éclipse auprès de nos destins !
Dans le livre de Dieu dois-je lire en prophète ? Peut-elle errer en paix mon âme de poète ?
Les ans qui sont coulés comme un fleuve à nos pieds, Avenir inconnu, devant eux tu t’assieds .
Et ma muse à genoux est là, qui t’interroge,
Car chaque jour, hélas ! au précédent déroge.
O terre, tu dépends de la pitié du ciel !
Ce sol où ruisselait et le lait et le miel,
On l’a vu fécondé par du sang de martyre, Et sa poudre autrefois qu’idolâtrait zéphyre, L'hiver la lui ravit sous ses pâles flocons ; Globe chrysalidé dans le sein des saisons, Le caprice du temps t’enrichit ou te vole :
Caméléon du temps, voilà ton vrai symbole !
Hors de Dieu, point de lois pour l'ordre d'univers : Le printemps et l'été, l'automne, les hivers
Sont mesurés par lui : sa main a marqué l'heure De l'instant qu'il accorde à chaque être qui meure ! Amis, puisque des cieux sont tombés d'autres jours, Ouvrons tous au bonheur chacun de nos séjours, De vertueux plaisirs embellissons la terre :
Ce globe est pour nous tous un immense parterre Où chacun vient jouir du théâtre du temps,
Cette scène qui change avec tous les instants,
Où tout dès le début paraît digne d'envie,
Où luttent chaque jour lu mort avec la vie,
Car l'existence, hélas ! n'a rien qu'un dénoûment, Ja mort baisse la toile après le long tourment ! Avant qu'il soit tombé ce rideau diaphane,
Et qu'il ait dérobé son mystère profane
A nos regards déçus, remplissons nos destins ; Nous courons tous à Dieu comme des orphelins, La fin n’est pas pour nous dans ce séjour terrestre ; L'homme est né pour les cieux, son cœur entend l'orchestre Qui l'appelle là-haut à ce monde éternel
Où le bonheur du moins s'est dressé son autel.
Là, plus de temps, de mort, de limite ou d'espace, Devant l'éternité toute chose s’efface,
Le sort est immuable et la vie est sans fin,
C'est d'un décret de Dieu qu'est tombé ce destin ! Les siècles ont coulé comme un torrent rapide ; Qu'a laissé le passé qui nous serve de guide
Au champ de l'avenir? Géant de la raison,
As-tu descendu Dieu du trône de Sion ?
Ton farouche penser, en reniant son être,
A-t-il pu s'affranchir du domaine d’un maître ? Déplace aussi la mort, détrône le trépas,
Car plus impuissant qu'eux, je ne te croirai pas ! Quand je vois les saisons dans leur péripétie Changer quatre fois l’an de soleil et de vie,
Au début de chaque an le givre et les frimas Cristalliser le chaume où je perdais mes pas, Nature revêtir son pur manteau de neige
Et cette nappe blanche, au printemps arrivé-je, S'enlever sous mes yeux qui regardent verdir
Les prés et les coteaux où vient régner zéphir :
Et quand arrive après le temps de la vendange : Quand se jaunit l'épi, que se dore l'orange,
Que Pomone a cueilli ses suaves moissons, Que partout les pasteurs soupirent leurs chansons, Que le troupeau bondit si joyeux dans la plaine, Que de tresses de fleurs la nature s'enchaîne, Mou cœur sent le besoin de monter jusqu'au ciel : La prière qu'il fait est un rayon de miel !
Mon âme monte à Dieu, c'est en lui qu’elle espère, Lui seul a tout créé, lui seul est notre père ! Ces jours il nous les donne, ah! je veux en jouir, Pour vivre avec vous tous, amis, avec plaisir, Pour remplir mes destins, pour aimer ma patrie : Et mon dernier refrain sera pour mon amie !
Aujourd'hui, citoyens, que s'épanchent les vœux Et que du moins un jour dans ces terrestres lieux Doit tout être au bonheur : au nom de la patrie Laissez-moi saluer les phases de la vie, Honorer des vieillards les cheveux argentins Qui penchés vers la tombe achèvent leurs destins. Ils ont frayé pour nous le sentier de ce monde : Nous précédant aux cieux, que leur paix soit profonde ! orchestre Et vous, foulez longtemps la poudre de ce sol Avant que jusque-là dirigeant votre vol, Vous devrez aussi vous, amis, suivre vos pères ; Ce globe qui végète entouré de mystères, Qui roule sous les cieux par d’immuables lois, | I1 fut créé pour vous, vous en êtes les rois ; Que le bonheur vous tresse une égale couronne, Qu'autour de votre front sa lumière rayonne ! Infirme rejeton de la tige tombé, Qu'ai-je à part de souhaits qui puisse être donné ? Dans le giron du pauvre haletant sur la route, Riches, ouvrez la main, oh ! oui, versez-la toute ! Son cœur est gros d'amour et ses yeux gros de pleurs ; Riches, il se mourait. . . vous êtes ses sauveurs ! Ses enfants rediront vos noms dans leur prière, J' Dieu les écoutera mieux que vous sur la terre ! Et toi, pauvre jeunesse, à qui je suis encor, | Toi qui de ton pays est le plus beau trésor, Regarde : l’avenir devant toi se déroule, Tu ne t'appartiens pas, tu naquis pour la foule ! oi seule tu servis au torrent du passé, | l'on avenir, amie, au pays est donné, Nous partirons ensemble, un jour, pour d’autres sphères En laissant après nous les neveux de nos pères
Pour hériter nos champs, nos villes, nos autels, Et subir à leur tour le destin des mortels :
Te perpétüras-tu, Canada, ma patrie ?
Citoyens, c'est à vous à lui donner la vie !
Que tous dans un même hymne écouté dans les cieux Appellent un miracle en ces terrestres lieux, Et sauvent de Bagot la si noble existence :
Tombeau, tu n’es pas fort comme notre espérance ! Vœux d'amour, de bonheur, souhaits du nouvel an, Oh! mêlez votre ivresse aux rigueurs de l’autan ; Des plus charmants plaisirs que chaque front rayonne, Que chaque âme aujourd'hui comme la main soit bonne ! Qu'en la coupe le vin pétille, et que le cœur Se sente remuer d'un suave bonheur.
Aux amants de doux yeux, aux époux des tendresses, Aux enfants plus jolies pastiiles et caresses, Et qu'un monde joyeux autour d'un doux banquet Puisse ravir au ciel le bonheur, son secret !
J. G. BARTHE