EUGÈNE L'ÉCUYER
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pieds. Attendez que le tourtereau vienne dans ses gazouillements saluer le jour qui pâlit, caresser tendrement, becqueter amoureusement la jeune tourterelle ! que la cloche vienne promener dans les bois sa voix si expressive et pleine d’une poésie ravissante !
Aujourd'hui qu'un voile sombre et d'horreur s’est répandu sur notre triste cité ! aujourd’hui que la joie et l'espérance se sont évanouies pour nous, moi, j'aime comme cela à laisser le spectacle effrayant des ruines ! j'aime à aller secouer de mes pieds la cendre des choses humaines, la poussière des grandeurs du monde, là, dans ces campagnes où il ne régna jamais que la belle simplicité du premier âge.
Quand je laisse la ville, j'aime à gagner ces vastes solitudes où l’homme est seul avec lui-même, où la pensée règne sans obstacle et dans toute sa sublimité. J'aime que les vents fassent craquer sourdement les forêts ; que les flots en fureur viennent se briser à mes pieds ; que la tempête gronde sur ma tête ; et puis, après l'orage vient le calme : j'aime alors ie soleil qui perce les brouillards ; j'aime le zéphyr qui détache des feuilles la rosée en mille petits globules étincelants, qui caresse le gazon qui a reverdi, la fleur qui s’est éclose .
IT
Ne vous est-il jamais arrivé dans vos promenades champêtres de vous reposer sous le toit de paille d’une de ces petites huttes que vous rencontrez de distance en distance et que vous voyez isolées des autres, entourées de vieux sapins dépouillés de verdure et portant aux cieux leur cime penchée? Entrez donc, voyageurs indifférents : c’est la cabane du fils de la charrue .
Garde le silence, n’aboie plus, Ô fidèle gardien du bercail : le loup ne dévorera plus tes brebis, car nous ‘avons entendu ta voix jusque dans les montagnes . . .
Nous sommes de pauvres pèlerins ; nous voulons saluer le fils de nos premiers pères et ses petits-enfants .
O riches orgueilleux des villes superbes ! dites-moi si, sous vos lambris dorés, vous goûtez le bonheur paisible du bon paysan. Dites-moi si, dans le tumulte de la foule des envieux, vous respirez comme lui l'air pur et embaumé des fleurs. Vous éveillez-vous comme lui au son de la cloche du matin, avec les chants joyeux de l'oiseau ? Entrez donc, voyageurs insensibles, abandonnez pour un instant ces souvenirs, ces pensées de grandeur et d’orgueil ; et vous qui aimez la simplicité, venez la voir dans toute sa pureté .
Un jour au coucher du soleil, je marchaïis sur le rivage, mesurant mes pas sur le roulement monotone des flots. Je vis dans une large plaine une de ces modestes chaumières ! je sentis battre mon cœur de plaisir. Ce fut une sensation que je ne saurais expliquer.
Sur le seuil un vieillard décrépit balançait sur ses genoux chancelants un petit enfant qui caressait sa longue barbe blanche. A côté du vieillard était une jeune fille dans la fleur de l’äge, rayonnante de santé et de joie. Ce rapprochement des trois âges de la vie, là au pied d’une chétive cabane qui menaçait de s’écrouler sous le poids des temps, était imposant. Triste sublimité! Je regardais le petit enfant et puis le vieillard qui tremblait et je me disais : Mon Dieu, est-ce donc là tout le pèlerinage de l’homme ! Et puis, quand je regardais la jeune fille au front si pur et si calme, au sourire si joyeux et si candide ; quand je considérais ce vif incarnat de l’innocence et de la vigueur répandu sur ses traits, je me disais : Cette jeune fille sera pourtant comme ce pauvre vieillard un jour ; mais ce jour doit être bien loin au moins |!
Le vieillard, lui, regardait le petit enfant et la jeune fille en versant des larmes. En eux se concentraient tous ses souvenirs ! Oh ! il pourrait bien me dire, lui, quelle est
la durée du jour que l’homme passe depuis sa naissance
aluer
j jusqu'au tombeau ! Comine ses paroles sont sinistres pour : le jeune homme ! ‘Pauvre Petit, disait-il, au jour de ta oi si, ‘naissance le Pauvre vieillard pleura sur ton berceau : car sible "lorsque la cloche du hameau proclama ton existence, le de la . ‘‘ pauvre vieillard se rappela qu'un jour Passé une famille ur et à ‘joyeuse aimait à répétér son nom comme le tien ! . Ex ti au { ‘" Pauvre petit, un jour à venir tu endormiras comime x de d ‘‘ moi sur ton sein le fils de ton fils, ici dans cette vieille ban- 4 ‘ chaumière où j'ai été bercé moi-même : cette chaumière s de "est le plus be icité,
au de mes SOUVenirs! , . »
Oh ! entrez donc, PasSants, dans la ch
aumière, si vous
; aimez les scènes attendrissantes .
vage; flots. | III ‘haut une Aimez-vous, Comme ce pauvre vieillard, à vous entretenir de Souvenirs ? Le Souvenir, c’est la mélancolie, Car
r ses ‘À le souvenir est toujours douloureux soit qu’il vous
ngue À Tappelle un malheur Où un plaisir.
> fille à Quand je suis à la Campagne, je ne m'occupe que de
joie. 1 Souvenirs, © souvenir ! quelle Puissance n’as-tu pas sur
pied mon cœur!, ,. L'arbre touffu me rappelle un bocage
us le odoriférant où j'ai passé mon enfance, Comme l'ombre y | Je 1 était douce ! Comme le repos y était bienfaisant ! Oh ! je iblait m'en souviens ! C'est 1à que j'ai eu mes Premiers plaisirs ; | èleri- c'est là que j'ai connu mes Premiers amis ! ‘ jeune Vous êtes sur Je bord d’une Petite rivière : vous aimez
et si tendrement. Vous VOYEZ passer une nacelle à La coupe
inno- | fine et élégante, aux voiles blanches Comme la neige
e me Vous dites : Oh ! cette nacelle réssemble à celle où j'ai
auvre vogué aux côtés de celle que j'aime Dieu ! comme Jes
n au EAUX étaient calmes Comme les zéphyrs étaient badins Rs
Et votre cœur bat douceme:: Mans
jeune | Le souvenir dans la Solitude : c’est là qu'il règne,
t tous Comme la pensée, sans obstacle.
lle est Vous êtes dans
sance ‘
parfait. Pour peu
ne vous rappelez-vous pas toute l'histoire de votre vie ? Votre imagination ne vous retrace-t-elle pas tous les lieux que vous avez visités, les plaisirs, les délices que vous avez goûtés, les beautés, les merveilles que vous avez vues, les douleurs, les peines que vous avez éprouvées ?
Écoutez, par exemple, le pauvre exilé qui chante, le front appuyé sur un rocher solitaire, ses adieux à sa patrie. C'est le souvenir qui parle :
‘‘ Adieu, campagne, séjour de mon enfance !
‘‘ Adieu, beaux arbres qui m'avez vu naître, montagnes que j'ai tant de fois gravies, forêts que j'ai si souvent traversées !
‘Je n’irai plus à l'ombre du hêtre verdoyant me soustraire aux rayons d’un soleil brûlant, entendre le ‘{ gazouillement des oiseaux !
‘ Petits oiseaux, que chantez-vous ?
‘{ Comme moi, vous chantez douloureusement votre *‘ pèlerinage ; comme moi, vous passez sur une terre ‘‘ étrangère. Petits oiseaux, adieu !
‘° O Saint-Laurent ! je n’irai plus sur tes rives entendre ‘‘ le roulement de tes ondes ; aux jours de tempête le ‘‘ mugissement de tes vagues ne m’endormira plus !
‘‘ Et cette cloche qui appelle en ce moment le laboureur ‘À sa table, cette cloche ne m’éveillera plus !”” .
O campagne, pays des souvenirs, combien l'âme sens' ble se plaît dans tes bosquets silencieux ! l'âme qui aime à méditer, qui se plaît dans ces rêves dorés que tu prêtes à l'imagination ! . . . O campagne, patrie du poète, c’est dans ton sein qu’il nourrit sa muse, car le poète ne vit que de souvergrs et d'espérance ; c'est le souvenir qu’il redit, c'est l'espérance qu'il invoque dans ses chants ! .
Aimez-vous quelquefois les pensées sombres ?
senaime prêtes
c'est it que redit,
Oh ! il me souvient d'un jour d'automne que je passui à la campagne !
Vous avez entendu parler quelquefois de ces immenses montagnes toutes couvertes de noires forêts et qui baignent dans une mer bouillante ; vous avez entendu ces sourds mugissements des vents à travers les arbres et qui semblent être les derniers du tigre mourant.
C'était un jour de la Toussaint, Le soleil s'était caché derrière de gros nuages grisâtres qui roulaient rapidement dans les airs ; la nature s'était couverte d'un voile .de deuil. Je suivais la rive du fleuve, ayant d'un côté des montagnes qui se perdaient dans les nues, de l'autre mer orageuse toujours prête à m'engloutir. J'entend le tintement de la cloche qui appelait les hommes sur bord des tombes, et toujours ce vague mugissement des orages, le craquement des arbres qui pliaient, résistaient et finissaient par rouler avec fracas sur la pente des montagnes.
Je me rendis au champ des morts !. . .
Quand je voyais tous les hommes s'incliner le front dans la poussière, devant la croix rongée des tombeaux : quand j’entendais le pasteur prier pour les âmes de mes ancêtres ; quand je voyais le vieillard se pencher sur la terre qui devait bientôt l’ensevelir dans son sein, la jeune fille pleurer sur l'urne qui lui avait dérobé ses plus tendres espérances, le jeune homme embrasser le marbre froid qui lui retraçait ses plus beaux souvenirs, hélas ! mon cœur était sous l'influence de ces impressions sombres et terribles qui bouleversent et accablent.
Triste fatalité ! aujourd'hui je pleure l’homme qui n'est plus, et demain l’homme qui vit me pleurera à son tour!
Et puis le jour de deuil passait ! Le glas de la mort cessait; tout était fini, jusqu'au dernier souvenir de l'homme , . ,
La foule cessait de fouler la cendre des morts ; j'entendais le roulement des portes du cimetière qui se
refermaient ; je croyais voir les mânes qui se renfermaient dans leurs tombes, et puis le ver du tombeau qui continuait en silence sa tâche sur le cadavre ! . . .
Les ruines à la campagne n’ont-elles pas une teinte de poésie sublime ? , . .
Je ne sais si tout le monde éprouve les mêmes sensations que moi à la vue d’une de ces habitations désertes, abandonnées, environnées d’une effrayante solitude, surtout lorsque la nuit est bien noire et que l'éclair seul vient jeter sur ces ruines une lueur pâle et sinistre ; lorsque les vents viennent se précipiter en sifflant dans les carreaux des fenêtres et font mouvoir rapidement sur leurs pivots les banderolles de métal fixées aux extrémités du toit, qui font entendre alors un bruit semblable aux roucoulements de l'oiseau de mauvais augure : lorsque enfin la pluie vient tomber avec fracas sur le toit qui craque sourdement, ou battre violemment le long des murailles disjointes.
Ii m'est arrivé une fois de passer près d’une de ces misérables et antiques habitations qui devait bientôt n'offrir qu’un amas de ruines, et qui avait quelque chose de grand et d’imposant dans son ensemble et dans sa construction robuste. On l’eût prise pour un ancien château, à voir ses trois grandes lucarnes en demi-cercle, ses croisées taillées en gothique, son énorme portique à colonnettes toscanes, son dôme affaissé, la haute et forte balustrade qui l’entourait, et le vieux chêne centenaire qui laissait pendre sur son toit couvert de mousse ses rameaux nus et sans verdure, comme s’il eût voulu encore une fois protéger cette espèce de vieux manoir des injures du temps.
Dans la belle saison, c'était le refuge de tous les chantres des bois. L'oiseau venait y chanter sur les branches du vieux chêne ou folâtrer sur la mousse jaunâtre du toit ; l’hirondelle au printemps y faisait son nid sous les dalles et sous les corniches des vitraux ; l'écureuil y grugeait sa pâture dans le grenier, où il
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pouvait pénétrer par les mille ouvertures que les orages avaient pratiquées partout.
J'entrai dans cette maison. L'intérieur n’offrait rien de mieux que l’extérieur. Vous y aperceviez le même degré de vétusté, de délabrement et de solidité. L’écho y répétait vos pas, quelque légers qu’ils fussent. Les murs n’offraient plus que quelques rares taches d’un crépi sale et usé ; les plafonds ne consistaient plus qu’en un ensemble dégoûtant de lattes croisées et de toiles d’araignée ; les portes sont disjointes et crient sur leurs gonds rouillés. Partout un air fétide et suffoquant. Les chambres sont vastes ; les volets fermés y entretiennent une obscurité aussi horrible que celle d’un tombeau enfoui à dix pieds sous terre.
N'’est-il pas vrai que ces habitations abandonnées ont quelque chose d’effrayant et de grand à la fois? Ne ressentez-vous pas en les approchant une crainte vague, une sueur froide, qui vous fait trembler ?
Et lorsque le soir vous y apercevez quelques-uns de ces météores enflammés qui tournoient, ne croyez-vous pas
voir l’esprit des ruines, les ombres de ceux qui y ont habité? .
Voulez-vous quelque chose de plus satisfaisant ? Que dites-vous des veillées de campagne ? . . . Une lampe à large bec jette sur les r'oisons mousseuses une lumière obscure ; l’homme des charips est assis près de l’âtre pétillant, entouré & -on épouse filant son lin, et de ses petits enfants qui s'amusent avec des châteaux de cartes ; et la jeune fille au fond de l'appartement qui rêve son avenir avec son amant.
Aux jours de fête, la grand’ mère y rassemble ses petits-
fils et ieur dit les histoires du vieux temps, les miracles des sorciers.
Oh ! qu: j'aime ces narrations où le bon vieillard verse
des larmes sur un passé plein de charmes, lorsqu'il raccnte avec orgueil les premières actions de sa vie à ses petitsenfants, qui sourient d'espérance en attendant le jour où ils pourront en faire autant.
J'ai passé de ces veillées bien souvent ; je me suis mis en cercle avec ces bons agriculteurs, j'ai pris part à leur conversation.
Quelquefois, dans les grandes chaleurs, nous allions sur le seuil de la porte voir l'étoile briller au ciel, entendre le bruissement de la chauve-souris, quelquefois la voix du berger qui chantait ses amours en reconduisant son troupeau. Ah ! que ces chants du saît étaient poétiques ! que j'aimais ces accents passionnés qui s’élcignaient insensiblement dans les bois ! . . .
Et puis quand l'heure du sommeil sonnaït, je voyais la famille se prosterner devant l’image de Dieu, et le vieillard de sa voix tremblante bénissait le ciel pour le jour qui venait de finir et l’implorait pour le lendemain.
Et quand la prière était finie, chacun se signait avec le buis bénit et attendait le matin dans un sommeil paisible
Quand vous êtes à la campagne, aimez-vous cimine moi à bâtir des châteaux en Espagne ?
Vous croyez que je m'amuse avec ces rèves, ces ‘mages que l’amibition se forme. Vous croyez que j'’aspire à un bonheur chimérique, que je désire par exemple un trône, une majesté suprême, des habits d’or, des palais superbes, des favoris flatteurs, des esclaves enchaînés, des richesses immenses, un nom brillant ! . . . O mon Dieu, non; ce qui me charmerait, ce qui me procurerait ce bonheur que je rêve si souvent. ce serait une jolie petite maison de campagne, couverte cle chaume, propretaent blanchie, entourée de pins touffus ; j'aimerais que l'oiseau y chantât toujours ; je désirerais une modeste aisance, une épouse
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e chérie pour la partager avec moi, et deux véritables amis ge 4 pour toute société.
ù ï S'il ne tenait qu’à désirer, je n’oublierais pas la petite rivière aux cascades bouillonnantes, les bocages fleuris ; | is j'aurais de petits troupeaux ; je m'érigerais en berger ; ut | comme la houlette et le flageolet me charmeraient ! . Il me semble que tous les jours s'écouleraient sans | sut | ennui, | > le Je me lèverais avec le soleil ; je consacrerais ces du L premières heures du jour à la poésie: j'aimerais par | ou- exemple à saluer dans mes vers ce beau soleil qui se que È réfléchirait comme une teinte d’or sur les rideaux blancs nsi- de mes fenêtres, à dépeindre ces belles scènes de la nature 1 de ma chère patrie ! ; | is la 3 Au milieu du jour j'irais dans les champs voir le | lard 1 moissonneur et ses fils chargés d'épis dorés ; je partage- il - qui rais leur collation frugale. | À Sur la fin du jour, j'irais dans les bois poursuivre le | ec le lapin, abattre le gibier ; et au crépuscule j'irais chez mes sible amis raconter les plaisirs de la journée. ‘ Mon Dieu ! tout ceci n’est pas impossible pourtant. |
J'y pense souvent ; je m'amuse avec l'espérance de pouvoir réaliser un jour mes vœux.
Cette espérance seule me fait vivre et charme mon mine existence.
Voilà tous mes châteaux en Espagne.
ages EUGÈNE L'ÉCUYER (1).
à un rône, (1) M. Eugène L'Ecuver, né à Québec en 1828, est notaire de profession, et s’est occupé beaucoup de journalisme. Il a été rbes, rédacteur du Moniteur canadien, à Montréal, durant trois ans, et esses de /’Ære nouvelle aux Trois-Rivières, et sous-rédacteur du Canadien, 1} ‘ à Québec, avec les rédacteurs en chef F. M. Derome et Joseph 1 ; ce Guillanme Barthe. Il a aussi collaboré à /a Æuche littéraire, au | r que : Foyer domestique et à L'Album des familles. bn de ichie, = antât
DoOUSE