L'INSURRECTION
Depuis longtemps régnaient sur nos riches campagnes La paix et la vertu, ces fidèles compagnes,
Et les travaux des champs à plus d’un laboureur Semblaient mieux un plaisir qu’une peine, un labeur. Mais surtout des moissons lorsqu’arrivait le terme,
Les fêtes et les jeux accouraient à la ferine.
Des filles du liameau la modeste beauté,
Les refrains si joyeux de nos rondes antiques,
Le cidre qui pétille en des coupes rustiques,
Puis des jeunes amants l’enivrante gaîté ;
Tout nous peint le bonheur et tout chôme sur l'herbe, Et les derniers travaux et la dernière gerbe.
Lorsque d’un blanc manteau la terre se couvrait,
Pour cacher ses os nus et son sein qui gelaït, Devant le vieux foyer éclatant de lumière,
On riait, on jouait, on dansait tout le soir ;
Au conte que narraît la crédule fermière,
On se pressait pensifs dans le coin le plus noir.
O fils du Canada ! qui vient troubler vos fêtes ? Quel sinistre présage a plané sur vos têtes ?
Les plaisirs ont cessé, l'homme reste attentif,
Et l'enfant vers sa mère a couru tout craintif. Ainsi font les agneaux, des loups fuyant la rage, Ainsi font les poussins, lorsque surgit l’orage.
Pleurez, enfants, aux genonx de vos mères, J'ennemi vient, dit-on, et le jour va finir.
Pleurez, enfants, voyez sortir vos pères ; Savez-vous si jamais ils pourront revenir ?
Le canon gronde au loin, et les chiens du village, Aux cris des insurgés mêlant leur voix sauvage,
Ont hurlé par trois fois. Distillant ses poisons, Et franchissant le seuil de ces humbles maisons, Le démon de la guerre a semé les alarmes,
Et veut forcer le peuple à recevoir des armes !
—Silence, toi, méchant, va chercher loin d'ici Ton empire, ton sceptre, et ces sujets aussi ! | È Peuple bon, peuple heureux ! en ce moment suprême, en ra A ton Dieu sois fiièle, à tes lois, à toi-même. 4 Le plus saint des devoirs, pourrais-tu l'oublier ? Di: Et ton antique honneur, voudrais-tu le souiller ?
ut.
—Pour former parmi nous une troupe rebelle, Il faudrait une voix qui n’eût rien d’odieux, Une voix qui parût nous desceridre des cieux ; Une voix qui pût dire: allez, Dieu vous appelle ! —La voici cette voix, et par tout le vallon Du tocsin retentit le lugubre tinton !
É ‘ C:st la cloche, ont-ils dit, c’est la cloche qui sonne, rhe, D: “ C’est coinme une agonie, ou la nuit lorsqu'il tonne. à ‘* Elle chante d'en haut ce cantique de mort : 2 ‘“ On profane l'autel, on égorge vos prêtres, 1 ‘ On a souillé le champ où dorment vos ancêtres ! A ‘* Marchons, la cloche a dit : marche et tu seras fort.”
| Ils sont là nos guerriers, et d’orgueil et d’audace, D'ardeur et de courroux brillent leurs nobles fronts ;
Ils sont là, décidés à venger nos affronts.
Mais des chefs étrangers, que l’'épouvante giace,
Ont disparu.—Commeunt ? pour combattre ils n’ont rien ? Point d'armes, plus de chefs ?—Mu:, iu sang canadien !
Des soldats d’Albion les brillantes crhortes Fe Dans l'air ont déployé l’étei: lc: 1 radieux
Qui domine partout, flottant sous tous les cieux. Les Canadiens du temple ont entouré les portes : |
Leur sang français pétille, et bouillonne en leurs cœurs ; (} Ils seront braves, eux, s'ils ne sont pas vainqueurs ! Î
Soudain brille une étincelle, Trois monstres en rugissant S'élancent, vomissant
8 Le feu, la mort que recèle Leur poitrine de fer.
Une lueur d'enfer
En leur g'ieule enflammée, Et pleine de fumée, Épouvante les yeux ; Puis tous trois, furieux, Ensemble rebondissent,
Puis de nouveau mugissent, En menaçant les cieux.
Derrière eux s'avancent
Les soldats du pouvoir,
Leurs foudres les devancent :
Qui va les recevoir ?
Des cris de rage
Ébranient les airs,
Comme dans un orage L'éclair suit les éclairs ;
Une flamme éclatante
Du milieu d'eux surgit ; D'une pourpre sanglante
La neige se rougit.
Valeur perdue !
Audace superflue !
Inutiles trépas !
Les foulant sous leurs pas,
Les farouches soldats
Ont chanté : ‘‘ Victoire !
‘“ Victoire ! Gloire !
‘ Gloire à nous !
‘“ Vile poussière,
‘ Leur troupe entière
‘ A tombé sous 1105 coups.
“ Victoire! gloire à nous !”?
—Victoire, dites-vous ?
Non, nou, ce n’est pas là victoire,
Ce n’est pas une gloire,
Vous vous méprenez tous :
Comment ne pas réduire un adversaire en poudre, Lorsque l’on a pour soi et le ciel et la foudre ?
Allez, enfants, loin de vos mères,
L'Anglais a triomphé et la clarté s'enfuit,
Et partout c'est la mort,et partout c’est la nuit ; Allez, n'attendez plus vos pères !
A la lueur des hameaux embrasés, Deux tout jeunes enfants vont errant dans la plaine ; Chassés loin de chez eux, de fatigue épuisés, Ils suivent le chemin où la terreut: 1es mène. Au bord de la forêt, au pied des grands sapins, Ils s'arrêtent pleurant, se disant leurs chagrins.
—Ah ! sais-tu, mon frère,
Où s’est sauvé notre père ?
Au-dessus du clocher que tu vois tout en feu, Au-dessus du nuage, au-dessus du ciel bleu.
Trouvera-t-il là-haut une belle demeure, Une demeure sainte, où jamais l’on ne pleure ?
—Quand je serai grand, moi, j'irai dire au bon Dieu Qu'il me rende mon père, oui, j'irai dans ce lieu Où tu dis que son âme est à présent cachée ;
Ie t mort, lui si bon ; qu'avait-il fait au roi?
Ah ! j'aurai quelque jour une bien grande épée ;
Je türai ces méchants quand je serai grand, moi.
— Louis, il est bien tard, la corneille a fini
De crier sur la branche, et puis j'entends à peine Un faible bruit qui court et se perd dans la plaine. Louis, moi j’ai bien froid, je suis tout endormi : Mettons-nous à genoux, et disons la prière,
La prière du soir que disait notre mère,
À genoux sur la neige, ils joignirent les mains, Et regardant le ciel tout couvert de nuages,
Ils prièrent celui qui chasse les orages,
Qu'il éteigniît la flamme aux villages lointains, Qu'à leur père il ouvrit les portes de sa gloire, Et que jamais sa loi ne quittât leur mémoire.
Leur voix tendre et suave au vent s’abandonnait, Ft le vent doucement à son Dieu la portait.
Mais qui réchauffera leur poitrine qui tremble ? Hélas ! en s’embrassant, ils sont tombés ensemble,
Puis un murmure doux . . . s'écoule. . . et puis enfin,
Le silence a régné au pied du vieux sapin.
A ses anges le ciel ajoutera deux anges
Qui du Seigneur demain chanteront les louanges. Dormez, enfants, sous la neige blottis, Reposez 1à vos membres engourdis.
P. CHAUVEAU (1)
(1) [M. Pierre Joseph Olivier Ch:luveau, né à Québec le 30 mai 1820, fut admis au barreau dans sa ville natale en 1841. En 1844, il fut élu député du comté de Quéoec au parlement du Canada. En 1851, il fit partie de l’administration Hincks-Morin. 11 fut d’abord solliciteur genes puis secrétair provincial. En 1853, il accepta la charge de surintendant de l’fnstruction publique dans le Bas- Canada, aujourd’hui province :de Québec. Après avoir rempli cette charge pendant douze ans, il fut envoyé en Europe pour y étudier les divers systèmes d'instruction publique. 11 parcourut dans ce but l’Irlande, :’ Ecosse, l’Angletci””, la France, la Belgique, l'Allemagne et l'Italie. En juillet 1867, au retour de sa mission, il fut chargé de former la première administration de la province de Québec sous la nouvelle constitution fédérale, et y prit les portefeuilles de secrétaire de la province et de ministre de l’instruction publique. En janvier 1873, il abandonna la position qu’il occupait comme premier ministre et comme député aux deux chambres pour accepter la présidence du sénat. Peu après la chute du ministère Macdonald-Cartier, en janvier 1874, sa commission de président du sénat fut révoquée, et il abandonna volontairement soïi siège de sénateur pour se porter candidat aux élections féiérales. Il ne fut pas élu, et ce fut le seul échec de ce genre dans sa carrière politique. Quelque temps après, il fut nommé président de la commission du havre de Québec, et en septembre 1877, il accepta la charge de shérif du district de Montréal, qu'il occupait encore au inoment de sa mort. Lorsque, en 1878, l’université Laval établit une succursale à Montréal, M. Chauveau y fut nommé professeur de droit romain ; puis, en 1885, il remplaça M. Cherrier à la doyenneté. A la fondation de la société Royale par le marquis de Lorne, en 1878, il y entra comme membre de la première section (littérature française et histoire), et fut élu vice-président, puis président de toute la société. M. Chauveau avait débuté simultanément dans la littérature, au barreau et dans la politique. Ses premières œuvres littéraires furent de petits poèmes satiriques publiés dans les journaux de Québec, et sa correspondance politique au Courrier des Etats-Unis, qui lui ouvrit la carrière parlementaire par le retentissement qu’elle eut dans ie pays (1840-1855). Lorsqu'il était à sa tête de l'instruction publique, M. Chauveau fit publier deux journaux destinés à répandre le goût des sciences, des lettres et des arts, mais s’occupant plus particulièrement de pédagogie, l’un en anglais, l’autre en français. Il écrivait tantôt dans l’un, tantôt dans l’autre, les deux langues lui étant presque également familières. Ses discours académique, ou prononcés dans des occasions solennelles où il parlait au nom de ses compatriotes, sont nombreux. Les plus remarquables sont celui qu’il prononça en 1855, lors de la pose de la première pierre du monument élevé aux héros de la bataille de Sainte-Foye, et le discours prononcé sur la tombe de
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