‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme]Chapitre 44 sur 203 · M. BARTHÉLEMI CONRAD AUGUSTUS GUGY · texte numérisé non relu

M. BARTHÉLEMI CONRAD AUGUSTUS GUGY

Comme il faut que chacun ait son tour et son degré de justice, et comme je n’ai point suivi d'ordre précis d'âge ou de préséance, et surtout afin de distraire un peu mes lecteurs de mon lugubre second chapitre, je vais les introduire brusquement et sans cérémonie à M. l’honorable représentant de Sherbrooke, l’aimable lieutenantcolonel Barthélemi Conrad Augustus Gugy, écuyer, avocat. Comme on le voit, j'observe avec soin ses titres et qualités ; c'est que, voyez-vous, je ne crains point de choquer la modestie de notre héros d'aujourd'hui: une longue pratique au barreau, une longue suite de reproches et de louanges ont dû rendre ce monsieur insensible, calleux à la flatterie comme au blâme, et la philosophie dont il a souvent fait preuve doit surtout lui enseigner que, non plus que les honneurs auxquels il a été appelé ne doivent l’étourdir, le jugement de la presse ne saurait

(1) Nous aurions voulu pouvoir republier toute cette petite revue parlementaire, que nous tirons du Æantasque ; mais l'appréciation des moyens oratoires et de la conduite politique de plusieurs députés, faite pour un journal satirique, est trop entachée de personnalités et trop épigrammatique pour que nous nous permettions de la republier. Nous donnons ici les seuls chapitres qui nous paraissent avoir été écrits avec impartialité,

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l'affecter, quelque sévère qu’il puisse être. Mais je ne dis ceci que pour donner une petite émotion à M. Gugy qui paraît les aimer, et si ces lignes lui tombent sous les yeux, il me saura gré, j'en suis sûr, de la modération apportée dans cet article.

Sous le rapport du physique, M. Gugy n'a rien à désirer ; un corps bien proportionné, une tête qui n’a rien de désagréable, et qui, comme un tout, peut même passer pour belle, des gestes qu'il sait rendre gracieux et quelquefois imposants, une voix étendue, sonore et d’un timbre favorable, voilà des avantages qui ne déplairaient à personne et que personne mieux que M. Gugy ne saurait faire valoir. Il ne néglige nulle occasion de se laisser admirer, et les fréquentes promenades qu'il se plaît à faire à travers la salle des séances lorsque chacun est à sa place, les saluts infatigablement gracieux dont il assiège l’orateur (président de la chambre), ses éclats de rire soudains, ses gestes télégraphiques ne sauraient manquer d'attirer l'attention générale ; aussi est-il un des membres les plus remarquables et les plus remarqués de toute la législature. Sous le rapport oratoire, on peut dire sans crainte qu’il en est un des principaux ornements. Des connaissances étendues, une habitude des affaires, une mémoire heureuse, une imagination brillante, une parole élégante et facile, et un grand pouvoir d'improvisation en feraient un orateur de premier ordre, si son argument était plus serré, plus strict, plus sévère ; s’il s'attachait à persuader ses auditeurs plutôt qu'à les égayer. M. Gugy a un talent tout particulier de rendre amusante la question la plus aride, et j'avoue que souvent, lorsque l'ennui des répétitions et des termes banals de jurisprudence avait attiré un sommeil presque irrésistible sur mes paupières, c'était avec bien de la joie que j’entendais tout à coup s'élever la voix de M. Gugy ; et, il faut le dire, j'ai souvent observé que la chambre pensait comme moi. Il sait ramener l'intérêt sur une question qui commence à fatiguer, par un discours qui n’apporte

souvent aucune idée nouvelle, aucune persuasion, mais qui récrée l'imagination par les comparaisons burlesques, les contes et les drôleries dont il l'assaisonne, Le style de M. Gugy est tout à fait poétique, oriental ; on voit qu'il a lu les Mille et une nuits et les Contes arabes, car à propos d'une église, de la bâtisse d'une école ou d'un pont, et des attributs d'un bedeau, il vous peint les minarets d'où rejaillissent les rayons dorés du soleil, les silencieuses et riches mosquées, les ruisseaux qui serpetitent au milieu des jasmins et qui n'entraînent sur leurs eaux que les feuilles de roses que le souffle du zéphyr : méchamment entraînées, les voluptés d'un pacha qui fait trancher vingt têtes pour s'éveiller et se tirer de la fascination des danses de ses bayadères , il vous transporte au septième ciel et souvent vous y abandonne, laissant à M. Fortin, le doyen, le soin de vous ramener sur la terre ; alors, il faut l’avouer, le parfum des roses se trouve bien prosaiquement métamorphosé et vous vous trouvez dans la chambre d'assemblée, à Québec, en Canada, dans l'Amérique du Nord.

M. Gugy a l'avantage de pouvoir s'exprimer en anglais et en français avec la même facilité ; cependant sa diction est loin d'être pure en cette dernière langue et laisse voir que la première est la langue de ses études ; ce défaut n’a rien de désagréable néanmoins, et les anglicismes dont il parsème son discours ne font souvent qu'y ajouter un degré de pittoresque et de gaieté qui ne lui ôte point son intérêt. Quoique la plaisanterie, l'ironie et le sarcasme soient les armes habituelles et favorites de M. Gugy, je l’ai vu s'élever en quelques circonstances jusqu’à la plus touchante éloquence et émouvoir tous ses auditeurs. M. Gugy a dans la voix un don qu'il n’est pas facile de décrire, mais que l’on ne peut s'empêcher de remarquer, c'est qu’il fait entendre, dans l’organe et d’une manière tout à fait sensible, du rire ou des larmes, si je puis m’exprimer ainsi, sans que sa parole soit interrompue ; ceci est très particulier et d’un très heureux effet. A

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ces dons il joint des manières originales, excentriques ; par exemple, au lieu de parler de sa place comme cela se fait ordinairement, M. Gugy s'avance quelquefois dans l'espace vide au milieu de la salle et s'y promène gravement en prononçant le discours le plus comique du monde ; une fois il faisait cette singulière manœuvre, tenant en chaque main un candélabre qu'il représentait comme les lumières qui ne se répandraient jamais sur la terre si des philosophes, des prophètes, des novateurs ne les y portaient point.

Quels que soient les moyens et les avantages dont M. Gugy est doué, on conçoit facilement qu'il n'est point fait p' ir être chef de parti. Il y a trop d'incertitude, de capiice ou peut-être même d'indépendance dans ses actes parlementaires pour qu'il soit jamais l'âme d'ume portion de la chambre, quelque minime qu'elle soit. Kn effet chacun a pu le voir prêcher contre tous les abus du gouvernement et du pouvoir, accuser hautement et de la manière la plus opiniâtre et la plus véhémente, presque tous les membres des tribunaux, et cependant il s’est toujours opposé aux mesures de réforme générale que le parti majeur de la chambre eût voulu introduire. On dirait que M. Gugy venait plaider en chambre ses griefs personnels et ses haïnes privées, à l'exclusion de tous les autres, que les siens seuls étaient véritables ; on l’a vu combattre, accuser tous les employés, l'administration même comme suprêmement déshonnêtes et ridicules, et cependant son vote se trouve presque toujours à la tête de l’infortunée, héroïque et maïgre minorité des six ou sept inséparables, M. Gugy était en maintes occasions un membre fort utile des comités, et lorsque la législature siégera de nouveau, comme il faut l’espérer, il serait à désirer, sous bien des rapports, qu'il en fit partie. Quand il aura repris son siège, M. Gugy ne manquera point sans doute de nous expliquer comment il fit pour se décider à combattre pour soutenir l’honneut de l'administration de lord Gosford qu’il avait tant couverte de ridicule, en la

représentant comme disposée sur une grande échelle, au plus haut échelon de laquelle se serait trouvé un singr qui faisait une simagrée qui se répétait de degré en degré jusqu’à la marche inférieure ; il nous dira sans doute si l'intérêt de la couronne passa avant l'ambition personnelle dans toutes ses démonstrations de loyale bravoure et s'il n'aspirait pas lui-même à être un des petits singes de la grande échelle. Puis, au milieu des anecdotes plaisantes qu'il aura probablement à raconter, il ne manquera point non plus de nous décrire la blessure (peu glorieuse à cause de sa position) qu’il reçut à Saint-Fustache, et que l'on a expliquée jusqu'ici d’une manière qui ferait peu d'honneur à l'humanité et au sang-froid si vantés des troupes britanniques. Vraiment je suis aussi impatient d'entendre encore en chambre la voix flexible de M. Gugy que le roulement du tounerre de M. Berthelot.

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