‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme]Chapitre 56 sur 203 · M. DE LORIMIER ANNONÇANT SON SORT À UN AMI · texte numérisé non relu

M. DE LORIMIER ANNONÇANT SON SORT À UN AMI

Prison de Montréal, 12 février 1839, 10 heures du soir.

Mon cher R. . .e,

Le grand jour du départ approche, il va falloir vous laisser ainsi que tant d’autres amis. Je ne regretterais pas la vie si je n'avais ni femme, ni enfants, ni amis, ni patrie. . . si je n'avais les liens qui attachent à la terre qui contient des objets si chers et si précieux à mon cœur tendre. Malgré tous ces nœuds, je ne réprouve pas mon sort: je meurs pour une noble cause ; j'ai eu le temps de me préparer. J'entrevois la mort depuis le jour de ma réclusion—je me suis bien familiarisé avec cette idée sinistre du trépas—je vais mourir, mais mourir ferme et toujours le même, fidèle à mes amis et à la cause infortunée de ma patrie. Je n'ai plus que deux soleils à voir luire et se coucher sur moi, ma vie doit s'éteindre à ce terme: cet astre qui anime et vivifie tout ne fera plus qu’éclairer l'ami qui viendra verser un pleur auprès de mes cendres inanimées. Quand dans de longues années on répétera mon nom (si l’on m'en trouve digne) parmi ceux des martyrs pour la liberté, rappelezvous que je suis mort votre ami sincère et reconnaissant, et pensez aux malheureux proscrits et voués à l’échafaud, parmi lesquels je vais bientôt marcher.

Cher ami et concitoyen, je n’oublierai pas l’embrassement amical que vous me donnâtes à l'heure de notre séparation, lorsque l’on me mit dans ma cellule sous les verroux avec mon compagnon d’infortune, le Dr Brien : j'en ai compris le sens, il m’a pénétré du feu sacré de l'amitié plus que les paroles les plus éloquentes. Soyez heureux et pensez toujours à moi. Adieu.

CHEVALIER DE LORIMIER

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