‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme]Chapitre 57 sur 203 · DÉCLARATION DE M. DE LORIMIER · texte numérisé non relu

DÉCLARATION DE M. DE LORIMIER

Prison de Montréal, 13 février 1839, 11 heures du soir.

Le public, et mes amis en particulier, aitendent peutêtre une déclaration sincère de mes sentiments. A l'heure fatale qui doit nous séparer de la terre, les opinions sont toujours regardées et reçues avec plus d’impartialité— l’homme chrétien se dépouille en ce moment du voile qui a obscurci beaucoup de ses actions pour se laisser voir au plein jour. L'intérêt et les passions expirent avec son âme. Pour ma part, à la veille de rendre mon esprit à mon créateur, je ne désire que faire connaître ce que je ressens et ce que je pense. Je ne prendrais pas ce parti, si je ne craignais qu'on représentât mes sentiments sous un faux jour. On sait que le mort ne parle plus, et la même raison d'État qui me fait expirer sur l'échafaud pour ma conduite politique, pourrait bien forger des contes à mon sujet. J'ai ie temps et le désir de prévenir de telles fabrications, et je le fais d’une manière solennelle à mon heure dernière, non pas sur l’échafaud, environnée d'une foule insatiable de sang et stupide, mais dans le silence et les réflexions du cachot.

Je meurs sans remords. Je ne désirais que le bien de mon pays dans l'insurrection, et son indépendance ; mes vues et mes actions étaient sincères, n’ont été entachées d'aucuns crimes qui déshonorent l'humanité et qui ne sont que trop communs dans l’effervescence des passions déchaînées. Depuis dix-sept ou dix-huit ans, j’ai pris une part active dans presque toutes les mesures populaires, et toujours avec conviction et sincérité. Mes efforts ont été pour l'indépendance de mes compatriotes.

Nous avons été malheureux jusqu’à ce jour. La mort a déjà décimé plusieurs de mes collaborateurs. Beaucoup

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sont dans les fers, un plus grand nombre sur la terre de l'exil, avec leurs propriétés détruites et leurs familles abandonnées—sans ressources—à la rigueur des froids d'un hivercanadien. Malgrétant d’infortunes, mon cœur entretient son courage et des espérances pour l'avenir. Mes amis et mes enfants verront de meilleurs jours ; ils seront libres, un pressentiment certain, ma conscience tranquille me l’assurent. Voilà ce qui me remplit de joie, lorsque tout n’est que désolation et douleur autour de moi. Les plaies de mon pays se cicatriseront ; après les malheurs de l'anarchie et d’une révolution sanglante, le paisible Canadien verra renaître le bonheur et la liberté sur le Saint- Laurent. Tout concourt à ce but, les exécutions même. Le sang et les larmes versées sur l'autel de la patrie arrosent aujourd’hui les racines de l’arbre qui fera flotter le drapeau marqué des deux étoiles des Canadas.

Je laisse des enfants qui n’ont pour héritage que le souvenir de mes malheurs. Pauvres orphelins, c’est vous que je plains, c'est vous que la main sanglante et arbitraire de la loi martiale frappe par ma mort. Vous n'aurez pas connu les douceurs et les avantages d’embrasser votre père aux jours d’allégresse, aux jours de fête. Quand votre raison vous permettra de réfléchir, vous verrez votre père qui a expiré sur le gibet pour des actions qui ont immortalisé celles d’autres hommes plus heureux. Le crime de votre père est dans l’irréussite : si le succès eût accompagné ses tentatives, on aurait honoré ses actions d'une mention respectable. Le crime fait la honte et non l'échafaud. Des hommes d’un mérite supérieur m'ont déjà battu la triste carrière qui me reste à parcourir —de la prison obscure au gibet. Pauvres enfants, vous n’aurez plus qu’une mère désolée, tendre et affectionnée pour appui, et si ma mort et mes sacrifices vous réduisent à l'indigence, demandez quelquefois en mon nom le pain de la vie. Je ne fus pas insensible aux malheurs de l’infortune.

Quant à vous, mes compatriotes, puisse mon exécution et celle de mes compagnons d’infortune vous être utile:

126 LE RÉPERTOIRE NATIONAIL,

Je n'ai plus que quelques heures à vivre, mais j'ai voulu partager mon temps entre mes devoirs religieux et mes devoirs envers mes compatriotes. Pour eux je meurs sur le gibet, de la mort infâme du meurtrier ; pour eux je me sépare de mes jeunes enfants, de mon épouse chérie, sans autre appui que mon industrie ; et pour eux je meurs en m'écriant : VIVE LA LIBERTÉ ! VIVE L'INDÉPENDANCE |!

CHEVALIER DE LORIMIER

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