TOME II
LE RÉPERTOIRE NATIGNAL 145
Chénier se lèvera, drapé dans un suaire ;
Tu lui diras comment un généreux vainqueur Entr’ouvrit son cadavre et déchira son cœur ; Qu'il fut laissé, la nuit, aux griffes de l’orfraie
Et traîné tout le jour sur l’infamante claie.
Puis, comme à ce récit vite il s’est détourné,
Pour égayer un peu le héros consterné,
Si sortant de la tombe un mort sourit encore, Montre-lui sur ton sein la croix que le décore,
Dis qu’elle fut gagnée au sac de Saint-Benoît ! Donne-lui les détails de ce tant noble exploit, Raconte-lui comment en d’illustres journées Vous fûtes partageant d’étranges destinées,
Lui, le pauvre Chénier, comme un lâche flétri,
Et toi l’heureux Colborn, comme un brave anobli. Pardonne, je m’oublie au champ de Saint-Eustache. Tu pars! . . . de ton vaisseau les foudres ont tonné Et le dernier signal bientôt sera donné.
De ta suite déjà s’agitent les panaches,
Des tambours de la garde un dernier roulement, De tes amis zélés un rauque hurlement,
Dans le sein de la foule un mouvement rapide Annoncent ton départ. Reçois donc nos adieux. Nous ne médirons pas de ton règne odieux :
Qui voudrait remuer ta mémoire fétide ?
Seulement, pour flatter l’orgueil de ton vieux cœur, Si par hasard dans Londre une vénale plume Voulait de tes hauts faits compiler un volume
Sur tes exploits récents, Ô le noble vainqueur, Rappelle-toi là-bas ce qu’une amitié sage
Te souhaite au départ : Silence et bon voyage !
P. CHAUVEAU
PS de