‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme]Chapitre 94 sur 203 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Plus d’une fois le choc meurtrier des batailles Retentit jusqu’au ciel du pied de ses murailles ;

Et l’homme rouge, ardent en son premier effort,

Au lieu de la victoire y vint chercher la mort.

Mais depuis bien longtemps le fracas de la guerre

Ne troublait plus l'écho de ce lieu solitaire,

Les doux oiseaux des cieux, messagers du printemps, Cachés sous la feuillée, y soupiraient leurs chants.

Aux étoiles du soir l’acier des sentinelles

Ne brillait plus au loin sur le haut des tourelles,

Tandis que l’Indien furtif, silencieux,

Jetait sur eux, des bois, un regard curieux,

Ou que, levant sa hache au-dessus des campagnes,

Son bras les menaçait du sommet des montagnes.

Les flots du Saint-Laurent murmurant sur leurs bords, Aux chants des villageois mêlaient leurs doux accords ; Tout respirait la paix et le bonheur champêtre, Bonheur que chaque jour l’aube faisait renaître.

D'Édouard de Chambly Ce manoir était l'héritage ; Et l’on voyait au-dessus du village S'élever dans les airs de loin son front hardi. Là, naquirent toujours des guerriers intrépides, Fidèles à l'honneur comme ils l’étaient aux cieux ; Et le Canadien qui passait dans ces lieux, Suspendant l’aviron sur les ondes limpides, Disait : ‘‘ Puissent leurs fils être aussi braves qu'eux,’ Puis s’éloignait les yeux humides.

Le vieux soldat aux temps qui n'étaient plus Avait reporté sa mémoire ; A l’aspect du passé ses sens s'étaient émus, Car il lui parlait de sa gloire (1).

à la main ; les sauvages faisaient souvent des irruptions, et l’histoire nous raconte les massacres qu’ils ont commis, surtout dans le district de Montréal. Le fort Chambly fut bâti pour mettre un frein aux courses des Iroquois.

(1) Les Canadiens, qui étaient autrefois presque tous soldats, marChaient à la guerre sous les ordres de leurs seigneurs. Ainsi, à la bataille de Carillon, les trois brigades canadiennes étaient FE too par le baron de Saint-Ours, et MM. de Lanaudière et de Gaspé.

Dans les arbres touffus autour du vieux château, Dont l’image en tremblant se dessinait sur l'eau, S'entretenaient un soir Édouard et Louise, Assis sous les rameaux balancés par la brise. JS, Louise ressemblait, sous ses vêtements blancs, A ces anges du ciel purs et resplendissants Dont les bardes divins nous ont tracé l’image, Une noble douceur régnait sur son visage.

L'un pour l’autre leurs cœurs semblaient être formés, Avant de le savoir tous deux s'étaient aimés ; Mais des feux inconnus troublaient déjà leurs âmes. Dans leurs sens agités s’allumaient d’autres flammes ; Assis au bord des flots à leurs pieds murmurant, Murmure qui comme eux soupirait ten drement, Édouard appuyait sur les bras de Louise Son front dont les cheveux se jouaient dans la brise, Tandis que les oiseaux voltigeant dans les airs, Répandaient autour d’eux leurs amoureux concerts. J à, leurs cœurs se livraient aux douces rêveries ; Tous les jours enivrés à leurs coupes fleuries, Ils sembsaient oublier leur terrestre séjour ! Quel bonheur est égal à son premier amour !

Mais ce bonheur, hélas ! duraïit peu pour Louise. Le rayon lumineux dans son âme surprise : Jetait un vif éclat, puis mouraït aussitôt ; Le calme ne faisait que passe: sur le flot. | Édouard, tout semble nous sourire ; l ux,” Et pourtant peut-être ai-je tort ? APN Mais malgré moi je crains le sort, j Et les pressentiments que le passé m'’inspire. Qui sait quel avenir me destine le ciel ? | Qui peut jamais sonder ce secret éternel ? ARR 4 L'avenir! Devant nous, il recule sans cesse. Re” Dans le fond du passé, que vois-je ? la tristesse. a Et et l'histoire Le trépas avec elle a marqué mon berceau : | is le district Hélas ! mes premiers cris troublèrent un tombeau. pre AUX Non, je n’ai jamais vu ceux qui m'ont donné l'être :

ds, Drds ;

Sous le toit étranger, Édouard, j'ai dû croître, Luke us soldats, Puis elle devint triste. Orpheline en naissant, Ainsi, re Elle n'avait jamais connu l’embrassement, de “ Le tendre embrassement d’une mère chérie ;

Et, sans savoir pourquoi, sa paupière attendrie MT) |

LE RÉPERTOIRE NATIONAIL,

Se voilait souvent de pleurs, En voyant du matin, le soir, périr les fleurs, Ou la feuille que loin de sa tige tremblante Emportait dans son cours l’onde toujours fuyante, Édouard ! Édouard ! pour toi fut le bonheur.

Et dans ces lieux si chers un père dont le cœur Te comprit et pour toi battait plein d'espérance, Veilla sur ton berceau, protégea ton enfance ; Une mère sourit tous les jours à tes vœux, Et sème sur tes pas des jours purs et heureux, Mais moi, pauvre étrangère, en vain mon âme est triste, Qui peut soulager sa douleur ?

Hélas! chaque penser qui m’égaie ou m'attriste Doit naître et mourir dans mon cœur, A ces mots, Édouard s’attendrit et la presse Longtemps contre son sein : Pourquoi tant de tristesse, O toi pour qui je donnerais mon sang !

Eh! ne suis-je donc plus ton frère, ton amant ? Rejette loin de toi ces lugubres pensées.

De ton sort satisfait les rigueurs sont passées. Le mien qui nous sourit veillera sur nos jours. N’as-tu pas foi dans lui comme dans nos amours ? —Édouard, pourrait-il changer la destinée ?

La mienne me poursuit depuis que je suis née. Un songe que j'ai fait, et qui troublu mes sens, Semble ajouter encore à mes pressentiments.

Toi qui fais, Édouard, toute mon espérance, Pardonne à mon cœur son effroi ; Il n’a rien de caché pour toi, Et ce récit pourra soulager sa souffrance.

‘“ Un soir on entendait dans ce manoir antique ‘ Des pas sourds, cadencés, une douce musique ;

‘“ Puis un bruit prolongé de rires et de voix

‘ Qui réveillaient l'écho silencieux des bois.

‘ Les fenêtres semblaient rayonnet de lumière ;

‘ Les flots du Saint-Laurent dans leur pente légère

‘“ Brillaient comme un miroir qu’embrasent mille feux, *‘ Et leur reflet dorait les nuages des cieux.

‘“ L'on fêtait en ces lieux une grande victoire,

“ Dont toi-même, Édouard, tu partageas la gloire. ‘4 Cent beautés y brillaient, et leurs traits souriants,

ù #: Sous leurs longs cils arqués leurs yeux noirs, languissants “ Étincelaient de grâce, et partout leur sourire ‘ Répandait dans les cœurs la joie et le délire. ‘ L'on vantait tes exploits, on chantait les vainqueurs ; ‘ Ton vieux père, à ton nom, d’orgueil versait des pleurs . ‘“ Mais un bruit tout à coup frappe la salle immense. ‘ Ah ciel ! là-bas, 1à- bas, un spectre qui s’avance !

tp hi | ‘Tous les yeux sont tournés au sommet du coteau ELA WA ‘ Que la lune effleurait derrière le château. jé HE RL ‘ L'œil attaché sur lui, la foule s’est pressée, MEN TEE iste, ‘ Muette de frayeur, elle reste glacée. tk de # +9 dd ‘{ Je sens encor mon sang remonter vers mon cœur. NT D

‘{ Ses yeux étaient hagards : une sombre pâleur ‘ Sous ses cheveux épars régnait sur son visage ;

“ Mais sa voix était douce et semblable au feuillage k.d: L La se, ‘ Qu'’agitent mollement les zéphirs du matin.

‘ De son linceul vers nous il éleva la main. LR ni

‘“ Et sa parole alors, suave, mais tremblante, L'Abe

‘ Porta jusqu’au festin sa plainte gémissante ; pub

‘Et l’écho de la nuit en répétant ses chants,

‘ Fit retentir le ciel de ces tristes accents :

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u Échos du soir qui veillez dans la plaine, l'A LME

Vers Édouard portez ma triste voix ; i 1h ÿE

Car de la nuit l’humide et froide haleine ul 4

Glace mon sein qui tremble sous mes doigts.

‘Il ne vient pas et sa pauvre Louise | Dans la nuit sombre attend toujours en vain ; Va-t-il laisser au souffle de la brise CT Périr de froid la fleur sur son chemin ?

‘ Cher Édouard, pourquoi briser ma vie ?

Si jeune encore et verser tant de pleurs.

Mais tendre rose, à sa tige affaiblie, L’aquilon souffle avant l'aube et je meurs.

‘Il n'entend plus la voix de l’orpheline Dont les accents faisaient vibrer son cœur ; ù Froide et tremblante au haut de la colline, { Elle n’est plus que l’enfant du malheur. |

Lux,

‘“{Tombé là-bas, en gardant la frontière, {L + Parmi les preux qu'a frappés le trépas,

er

Le noir tombeau va couvrir sa poussière, Car Édouard ne nous reverra pas.”’

‘ On entendait encor ces mots dans la nuit sombre, ‘ Que le spectre À nos yeux disparaissait dans l’ombre, ‘* Un silence suivit ce spectacle effrayant, ‘ Présage qu’on n’osait s'expliquer qu’en tremblant, ‘ Quand le bruit d’un coursier retentit dans la plaine. ‘“ Bientôt l’on entendit sur le parquet de chêne ‘ Glisser en murmurant le sabre d’un soldat ‘“ Qui revenait des bords de la Monongahla.

‘“ Dans le château soudain un bruit confus résonne, ‘Et ton père pâlit, la force]l’abandonne ; ‘ De sa tremblante main la coupe avec fracas ‘Tombe sur le parquet et se brise en éclats.

‘ Édouard n’était plus !—"”

Puisse n'être ce songe Qu'un présage trompeur que soufflait le mensonge A l'esprit du sommeil qui flottait sur mes yeux ! Mais je n’ose sonder dans les secrets des cieux. Édouard, à ces mots, a gardé le silence ; Son cœur semble un moment frappé par la puissance Que le génie occulte évoque en sa frayeur.

Mais la raison bientôt domina dans son cœur.

— As-tu vu quelquefois flotter sur la campagne, Louise, des brouillards d’où là-bas la montagne Paraïissait s'élever comme du sein des flots. Tes yeux cherchaient en vain nos verdoyants coteaux, A peine le soleil commençait sa carrière, Le brouillard se perdait noyé dans sa lumière, Tel, devant la raison le rêve de la nuit Qui troublait le sommeil, se dissipe et s'enfuit. Pourquoi tremblerions-nous devant un vain fantôme, Comme au sein de la Grèce on vit jadis un homme, Aux pieds d’un dieu qu’il fit, tomber saisi d’effroi ? De la raison connaissons mieux la loi.

Le ciel ne fut-il pas pour nous toujours propice ? Ta sensibilité fait seule ton supplice.

Le ciel brillant et pur accuse nos soupçons ; Et tu sais qu’en doutant dès lors nous l’offensons,

Regarde l'oiseau qui passe :

Doute-t-il de l'avenir?

En voltigeant dans l’espace,

re, mbre,

ant, laine,

ne,

re

ance

eaux.

Il ne songe qu'au plaisir.

Et quand l'air est serein et frais dans le bocage, Ne fait-il pas sans cesse entendre son ramage ? Pourtant l'hiver viendra lui ravir son bosquet. Et nous, un rêve vain nous trouble et nous distrait.

O délices de mon âme,

Louise, les cieux nous seront bons ;

Ils souriront à notre flamme, Car ils sont purs nos cœurs, comme l'air sur nos fronts. —Ta voix, cher Édouard, comme le frais zéphire A versé dans mon sein le calme et la fraîcheur ; Et ma crainte s'enfuit devant ton doux sourire ; Je suis sûre toujours près de toi du bonheur.

Puis ces nuages passaient ;

Le ciel n’est pas toujours sombre,

Et ses yeux reparaissaient

Purs, son front n'avait plus d'ombre.

Mais un jour un long cri passa sur les coteaux,

Et les armes ont brui partout dans les hameaux. La guerre au Canada !—debout, sodats de France ! Aux champs virginiens déjà brille la lance.

Louise, tout à coup, se rappelle en tremblant

Le songe affreux qui lui fit tant d’alarmes ;

Mais au château déjà se préparaient les armes, Car le sang des Chambly était noble et vaillant.

Partout retentissait le clairon des combats ;

Les vassaux de Chambly se pressent sur ses pas.

Et plus d’un vieux guerrier à la démarche altière Semble encore animer leur audace guerrière.

Leurs cœurs battent d’orgueil à l’aspect de ces preux. Le coursier de leur chef frappant le sol poudreux, Ronge au pied du château son frein couvert d'écume ; Impatient, son œil ensanglanté s'allume.

Déjà le blanc panache ombrage en balançant

Sur le front d'Édouard un regard menaçant.

A l’épaule en sautoir pendait sa carabine ;

Un stylet d’or brillait au bas de sa poitrine. — Édouard ! Édouard ! sa mère en sa douleur,

Au milieu des sanglots le presse sur son cœur.

Mais Louise était là, debout, pâle, immobile;

I1 la serre en ses bras ; dans sa douleur tranquille

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Elle ne peut parler, elle ne sent plus rien, Son cœur serré respire à peine sous sa main.

Son amant était loin qu’elle croyait encore Entendre résonner sa voix douce et sonore.

Sur la Monongahla règnent des défilés

Bordés d’antiques pins et de pics mutilés.

Dans le fond du vallon l’herbe épaisse et pressée Flottait au gré du vent comme l'onde agitée.

C’est 1à que de Beaujeu, chef habile et prudent, Attend des ennemis le flot envahissant.

L'acier muet brillait au travers des feuillages. Soudain un bruit lointain troubla ces lieux sauvages. Les voilà ! c'est Braddock, et douze cents soldats, Ses plus braves guerriers, accourent sur ses pas. Chez les Canadiens règne un profond silence, Beaujeu n’a pas besoin d’exciter leur vaillance ;

Ils savent sans chef même et combattre et mourir. On lisait sur leurs fronts l'espoir de conquérir. Bientôt des ennemis résonnent les trompettes ;

Les rayons du soleil frappaient leur baïonnettes. Ils marchent pleins d’orgueil, et de leurs étendards L'ombre, en se prolongeant, couvrait leurs fiers regards. Ils marchent, mais soudain, ainsi que dans l’orage L'éclair étincelant traverse le nuage,

Brille un feu qui partout sur eux vomit la mort. Sur les cris des mourants s'élève un cri plus fort : Vive le roi ! trois fois de montagne en montagne Ce cri canadien roula dans la campagne.

Tel on vient de l’entendre aux rives des Détroits, Terrible aux ennemis encor comme autrefois (1). Comme le flot brisé sur la roche plaintive Retombe avec fracas en blanchissant la rive,

Les ennemis rompus et saisis de frayeur,

Reculent un moment sous ce feu destructeur.

Mais la voix de leurs chefs à la fin les rallie ;

Le combat recommence avec plus de furie.

Les cris des combattants s'élèvent jusqu'aux cieux. Les boulets rugissants s’élancent furieux.

Le ciel était couvert de torrents de fumée

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