CHAPITRE PREMIER
Le repos dominical, condition de bonheur pour l’individu.
Article premier
Santé , entrain , économies . — La chaudière
surchauffée .
Si un travail modéré et coupé par des intervalles suffisants de repos, loin de diminuer les forces, les maintient et les développe, un travail pénible, poursuivi sans relâche au delà d’une semaine, les brise
et les affaiblit rapidement. Nous ne voyons nulle part dans la nature d’énergie inépuisable. Les terres que nous cultivons s’épuisent à la longue, et doivent, pendant quelque temps, demeurer en friche, pour recouvrer ensuite leur ancienne fécondité et nous rendre avec usure les semences que nous faisons pénétrer dans leurs entrailles, à la sueur de notre front.
Il en est de même du corps humain. Il ne remplira pas longtemps sa lourde tâche, si, tous les huit jours, ne survient un repos prolongé, où, comme en un réservoir profond, s’amasseront les provisions d’énergie qui vont être dépensées, au cours d’une rude semaine.
Un calculateur superficiel, un observateur à courte vue s’imagine qu’en interrompant, le dimanche, sa tâche quotidienne, il diminue d’autant le travail productif et le gain qui en résulte pour lui. Son calcul est juste s’il porte seulement sur les économies qu’on peut accumuler en quelques semaines. En travaillant vingt et un jours consécutifs, il gagnera plus que celui qui, pendant ces trois semaines, a réservé trois jours au repos. Mais les rôles ne tarderont pas à être renversés. Tandis que l’énergie et la force de résistance du premier iront en diminuant, la vigueur et le courage du second se maintiendront. Chez celui-là surviendront la fatigue et le dégoût ; celui-ci gardera le même élan et le même entrain. Il conservera longtemps ses membres robustes et dispos, son corps en bonne santé, comme un coursier qu’il a mené avec prudence et dont il a su ménager les efforts. L’autre, au contraire, s’épuisera par degrés et devra bientôt subir des chômages forcés, s’il n’est pas la victime de quelques infirmités précoces et d’une mort prématurée. Les faits le démontrent : Ceux qui travaillent
le dimanche? ne sont pas ceux qui vivent plus longtemps et qui arrivent, d’ordinaire, à l’aisance et au bonheur (1).
Le corps est un esclave, sans doute, et il est sage de ne pas écouter ses caprices, de vaincre quelquefois ses répugnances, de le plier à un travail réglé. Mais ne point s’arrêter pour reprendre haleine, au bout de quelques jours, c’est un excès que d’exceptionnelles circonstances peuvent seules autoriser, et qui, à la longue, entraîne de redoutables conséquences. Quand je vois un ouvrier poursuivre sans relâche une tâche fatigante, je songe à l’horrible catastrophe qui, le 21 avril dernier, jeta dans le deuil et la stupeur la ville de Beyrouth.
Le Vali (gouverneur), monté sur un vaisseau français, quittait le port et se dirigeait vers Tripoli. Une trentaine des principaux habitants de Beyrouth, voulant lui faire une escorte d’honneur, prirent place sur l’un des deux torpilleurs turcs amarrés au port. On leva l’ancre et le petit bateau courut joyeux derrière le navire. Celui-ci était déjà loin; pour l’atteindre, le chauffeur du torpilleur, excité par les passagers, porta peu à peu la chaleur de la chaudière à un degré qu’il avait ordre de ne point atteindre. Ce degré il l’avait dépassé quelquefois, sans que son bateau en souffrît. Mais la machine, avec le temps, avait perdu de sa résistance. A cinq cents mètres du port, la chaudière sauta. Ses éclats projetés avec violence fendirent le torpilleur par le milieu, mutilant et tuant la plupart des passagers, avant qu’ils ne fussent tous précipités dans la mer.
(1) Il est scientifiquement établi que, sans le repos hebdomadaire, la plupart des ouvriers ne peuvent renouveler la quantité d’oxygène dont ils ont besoin. De là une diminution de force et le dépérissement. Cf. Le dimanche, au point de eue hygiénique et social, par le docteur Hœgler.
Eh bien, le corps humain est comme cette pauvre machine. Quand son labeur est excessif, il s’use plus vite et devient moins résistant. Il demande grâce, comme ces boeufs qui, au début de la Révolution, condamnés à travailler dix jours consécutifs, s’arrêtaient ou même tombaient au milieu du sillon. La fatigue corporelle s’accumulant par degrés, l’ouvrier, lui aussi, tombe, un beau jour, avant le terme de l’âge, et pour ne plus se relever.
Ce n’est pas seulement le corps qui est intéressé au repos hebdomadaire. Il y a aussi pour l’âme une hygiène, sans laquelle, au lieu de prospérer, . elle végète et dépérit.
Article II
Satisfactions intellectuelles et morales.
1. Culture de V intelligence et de la volonté. — 2. Comment l’âme remonte à son auteur. — 3. Bonheur , loi de la nature humaine ; où il est , selon la raison et la foi; contre-épreuve, un aveu. — 4. Le dimanche le prépare , en donne l’avantgoût. — 5. Grandeur du chrétien , pontife de la création ; brise et chelouq.
1. Ouvriers et ouvrières, qui peinez toute la semaine en maniant la pioche ou l’aiguille, n’est-il pas vrai que le soin de réparer vos forces corporelles ne vous absorbe pas entièrement et laisse encore place chez vous à d’autres désirs plus élevés? Vous avez une intelligence, une volonté, un cœur, dont les besoins légitimes demandent aussi à être satisfaits. Votre intelligence n’est pas comme l’instinct
de la bête, elle cherche à se rendre compte des choses qu’elle voit, qui lui sont nécessaires, utiles ; elle aspire à comprendre, à saisir le jeu secret de ce qui l’intéresse le plus. Bref, votre intelligence exige d’être cultivée, comme le champ confié au laboureur pour le faire fructifier. Or, si vous n’avez pas un jour à vous dans toute la semaine, comment, par la lecture, acquerrez-vous quelques-unes de ces connaissances, qui doivent élargir votre horizon intellectuel, augmenter la capacité de votre esprit ? Comment connaîtrezvous mille détails intéressants, qui vous reposeront l’âme non moins que le corps et souvent vous perfectionneront dans votre art ou votre métier ?
Mais à l’ouvrier, à l’homme voué à un travail corporel, il importe encore plus de progresser dans l’honnêteté que de s’instruire. Si son intelligence est faite pour connaître le vrai, sa volonté est faite pour pratiquer le bien. C’est en réfléchissant sur les devoirs qui le lient à sa famille, à ses amis, à la société, c’est en s’exerçant à exécuter, coûte que coûte, ce que lui prescrit sa conscience qu’il vivra de la vie la plus haute, la plus belle, la plus sublime. Mon admiration est grande pour Inintelligence humaine arrachant à la nature ses prodigieux secrets, pour un Pasteur découvrant les infiniment petits qui rongent l’organisme de l’homme et lui fournissant les moyens de les vaincre. Mais mon admiration n’est pas moindre et elle s’empreint d’un caractère plus sacré, en présence de l’humble travailleur qui porte allègrement le poids du travail et de la pauvreté et qui, sur ses modiques gains, prélève encore quelque chose pour venir en aide à de plus misérables que lui.
L’ouvrier est naturellement bon, honnête, d’autant plus compatissant qu’il souffre davantage. Si nous
le voyons si souvent s’égarer, devenir la dupe de quelques meneurs intéressés, c’est surtout parce que sa bonne foi est surprise. C’est qu’il croit à la sincérité de ceux qui se disent ses amis, et ne s’aperçoit pas que ces flatteurs ne veulent que le secours de ses robustes épaules, pour sortir du rang et s’élancer plus haut.
Ce qui manque à la plupart des travailleurs, c’est une connaissance claire de leurs devoirs. D’autre part, si leur vie morale n’est pas plus développée, c’est qu’ils sont courbés, le dimanche comme les autres jours, sur leur outil ; c’est qu’ils n’ont pas le temps de s’apercevoir que leur âme, autant que leur corps, a besoin d’une lumière et d’une atmosphère plus rafraîchissantes et plus pures que celles de l’atelier.
Comment apprécier la haute valeur, les charmes et les bienfaits de la vie qui fait l’homme probe et vertueux, si l’on n’a point les loisirs de s’en occuper, d’en connaître les règles, d’en voir de près quelques exemples et de s’y exercer? Aussi, mériteront-ils d’être bénis les patrons qui, à la fin de la semaine, accorderont à leurs ouvriers un jour de relâche, et les aideront à vivre d’une vie plus haute que celle de la bête, c’est-à-dire d’une vie réellement humaine. Alors le travailleur sentira son âme et son coeur se relever et s’épanouir comme son corps.
2. Mais, à mesure que l’âme s’initie à la vie morale, elle se découvre une origine plus haute que la matière, une destination plus noble que celle de l’animal, qui après avoir paradé et servi au progrès matériel de la civilisation, s’abîme dans une mort éternelle . A moins d’être sourd à la voix de la conscience comme à celle du bon sens, pourrais-je écouter une philosophie à courte vue qui me dit :
Tu es ton maître absolu. Du dehors, aussi bien que du dedans, cent voix ne m’annoncent-elles pas que la cause dernière de tout ce que je vois et de tout ce que j’entends m’est infiniment supérieure en puissance et en sagesse ? Autrement, comment expliquer les forces admirables et terribles de l’univers, dont le jeu soit des parties, soit de l’ensemble, est si bien réglé que chacune, sans heurt et sans déviation, concourt à la plus grandiose des harmonies ?
Le simple bon sens me fait donc reconnaître en •cet Etre souverain mon Créateur. Mais si ce Maître, sage autant que bienfaisant, nous a doués d’une intelligence, image de la sienne, est-ce uniquement pour qu’elle progresse dans la connaissance d’un métier, s’initie aux secrets de la nature, de l’art, du commerce, de l’industrie ? N’est-il pas plus vraisemblable qu’il nous a donné la lumière, la chaleur, l’électricité, la vapeur et d’autres agents qu’il tient en réserve dans les laboratoires de la nature, pour nous ouvrir quelques échappées sur son essence infinie, pour exciter notre esprit à remonter toujours plus haut, jusqu’au sommet où les vérités de tout ordre se fondent en une éblouissante synthèse ?
La religion, s’imposant à tous par les miracles qui l’ont fondée et propagée, par la vertu secrète qui a relevé et transformé l’ancien monde, nous apprend que Dieu, après avoir créé l’univers, ne s’est pas retiré comme certains souverains d’Orient sur son trône solitaire, et n’a point abandonné la créature humaine, faite d’un peu de limon, mais transfigurée d’un rayon de son intelligence et d’une étincelle de son amour. Sa sollicitude paternelle, en nous imposant la loi du travail, l’a tempérée par celle du repos ; ce repos, dont Dieu lui-même a réglé la •durée et le caractère religieux, l’Eglise, interprète
de la volonté divine, l’a fixé au dimanche, parce que c’est le jour où le Sauveur, en sortant du tombeau, a inauguré pour le genre humain une ère de délivrance et de vie nouvelle.
Le commandement de l’Église fût-il moins formel, il n’en serait pas moins nécessaire d’honorer Dieu, à certain jour, d’une manière plus particulière. Puisque toutes les perfections, dont nous découvrons en nous quelque germe, viennent de notre Créateur et ont en lui seul leur absolu épanouissement, ne faut-il pas d’abord nous incliner devant lui, comme l’œil ébloui s’abaisse devant le soleil, puis nous élancer vers lui par l’amour, comme le rayon remonte à son foyer, comme l’étincelle revoie au brasier d’où elle émane V
3. Penser à Dieu, s’occuper à le mieux connaître, étudier les devoirs qui nous lient envers Lui, n’est-ce pas une obligation aussi douce que rigoureuse V Est-il rien de plus agréable et de plus sacré pour un enfant que de témoigner d’une manière plus spéciale, à certains jours, sa filiale tendresse envers son père ou sa mère ?
Dieu, d’ailleurs, a déployé sa toute-puissante bonté pour mettre nos intérêts d’accord avec notre devoir. Les actes d’adoration et d’amour qu’il exige, soutenus et relevés par la grâce, dont le prix est infini, nous vaudront un jour d’aspirer, avec la perfection, le plus complet bonheur, à la source de tout bien.:i De cette destination surnaturelle la parole révélée est le garant.
La raison, abandonnée à ses seules forces, ne peut ouvrir à l’esprit humain de si grandioses perspectives. Néanmoins, si elle nous conduit moins haut, elle nous pousse avec une force irrésistible dans la même direction que la foi, c’est-à-dire vers
Dieu. Je n’en veux d’autre preuve que cette aspiration vers le bonheur qui est commune à tous les hommes. Une tendance si profonde, si unanime, ne peut provenir que de l’auteur de notre nature ; et puisque nous jugeons de la fin de chacune des classes d’êtres, par son organisation, ses tendances et ses besoins, il faut en conclure que l’homme ne sera frustré que par sa faute de la destination pour laquelle il se sent fait.
Autrement, le chef-d’œuvre de cet univers visible, où tout est si bien ordonné, impliquerait la plus choquante contradiction. Il y aurait disproportionabsolue entre ses facultés et sa destination finale. Son auteur ne serait plus qu’un tyran capricieux et cruel ; il n’aurait allumé dans l’esprit et dans le cœur de l’homme la passion de la science, l’inextinguible soif du bonheur que pour le torturer. Juste au moment où les lèvres desséchées et palpitantes du mourant sont tendues vers la coupe vivifiante, qui a toujours miroité à ses yeux, Dieu l’éloignerait et la briserait à jamais ! S’arrêter à cette mcnstrueuse hypothèse, c’est blasphémer la sainteté, la sagesse, la justice et la bonté de Dieu; c’est substituer à un ordre qui nous paraît d’autant plus merveilleux que nous l’étudions davantage, un effroyable désordre ; c’est rendre, même, la condition de la brute plus enviable, à certains égards, que celle de l’homme ; car, enfin. Dieu donne à la brute tout ce qu’il lui a promis ; si : elle souffre, sa douleur est passagère ; le passé, l’avenir ne se réunissent pas au présent pour l’ac- 1 câbler ; dans ses joies, comme dans ses douleurs, ’ielle n’est pas obsédée ou écrasée par l’infini.
L’homme est fait pour le bonheur, c’est la réponse ! de la nature humaine, chaque fois que nous l’inter- 5 rogeons. Nous savons que la révélation a dépassé
les conclusions de la philosophie. Dieu, par un miracle d’amour, a élevé jusqu’à la vision et à la jouis sance de Dieu tout homme qui a su coopérer au? sollicitations de la grâce.
Qu’on ne demande pas comment l’union intimi avec Dieu peut constituer le bonheur. Ignore-t-oi 'que l’intelligence, à mesure qu’elle devient libre d l’esclavage des sens, qu’elle monte de vérité en vérit vers la vérité absolue, éprouve une jouissance plu pure, plus profonde, plus intense ? Qu’on se rappel! le ravissement d’Archimède découvrant soudain li solution d’un problème longtemps cherché ; qu’oi se représente les ravissements d’un saint Paul, d’un sainte Thérèse, d’un saint Ignace, dont le regar après avoir entrevu des vérités plus hautes, ne pou: vait plus se détacher des cieux.
Ne demandons pas davantage comment l’amou de Dieu et la jouissance qui en résultent peuven compléter le bonheur humain commencé par 1 vision. Comme Dieu, en effet, est l’infinie lumière il est la beauté, la bonté, l’amour infinis. Or, si su la terre, où les traits de l’infinie beauté n’appa raissent jamais que comme en un miroir terni e brisé en des millions de pièces, un éclair fugitif qi< s’en échappe suffit pour jeter l’âme de l’artiste e une sorte d’extase ; si une goutte de bonté tombar ! d’un cœur aimant suffit parfois pour inonder notr âme de délices, peut-on s’imaginer ce qu’elle éproi vera, plongée dans cet océan de bonté que nou appelons Dieu ?
Or, adorer Dieu, nous appliquer, pendant un partie du dimanche, à le mieux connaître ; nous en tretenir quelque temps avec lui, comme un ami avej son ami, c’est, dès maintenant, nous exercer au ! actes d’où sortira un jour, comme d’un germe fécorn i
plein épanouissement de notre activité et de notre ionheur. De là jaillit, pour le plus humble travailur, la source de cette paix intérieure que la prospété humaine, la gloire même et la science ne proîrent pas. « Messieurs, vous me croyez heureux,, sait Bismarck, aux admirateurs qui, en 1895,
[aient venus le féliciter dans son château de Frie- ■ichsruhe ; je dois vous avouer que, durant tout le purs de ma vie, je n’ai point été vraiment heureux espace de vingt-quatre heures. »
I Ce désenchantement est plus ou moins complet, us ou moins senti ; mais il existe chez tous ceux pnt l’âme est vide de Dieu. Le Créateur a donné au æur de l’homme de telles proportions que l’infini !ul peut le remplir ; tous les autres biens ne peuvent îe tromper un instant ses désirs. Ils produisent îr l’âme le même effet que la vue des lieux et des ay sages au milieu desquels vit l’exilé. Ceux-ci ccitent le regret de la patrie absente ; ceux-là /oquent l’idéal du bonheur toujours désiré et touurs absent.
4. Sans doute, celui qui observe, comme Dieu le, 3ut, le repos du dimanche, n’atteint point, par cela ;ul, au bonheur complet. La parfaite félicité n’est is de ce monde. Mais l’un des moyens les plus i'ficaces pour la préparer et en sentir, dès ici-bas, ivant-goût, c’est de respecter le précepte divin, utre que le Bon Dieu est assez puissant pour réimpenser, par d’abondantes bénédictions, celui qui îôme quelques heures, les nombreuses vertus dont , religion favorisera en lui l’éclosion lui formeront !entôt un capital d’un prix inestimable.
Comment pourra-t-il s’acquitter, le dimanche, de )n devoir de chrétien, sans tâcher d’imiter son vin modèle, sans s’efforcer d’être modeste, chaste ,
tempérant? Or, n’est-il pas vrai que l’aisance résulte beaucoup moins d’un léger surcroît de gain, que de la bonne conduite et d’une sage économie ?
Ces profits matériels seront d’ailleurs la suite d’autres avantages plus précieux. Représentez-vous l’ouvrier même le plus malheureux et le plus délaissé ; rien ne lui donnera du réconfort comme le repos et la sanctification du dimanche. Pendant la semaine, il sentira peut-être ses membres fléchir sous le poids de l’âge ou de la fatigue; la sueur inondera son front; mais il se dira : « Mon Maître a sué comme moi sur l’outil que maniaient ses divines mains ; plus tard, il a laissé tomber, pour me rendre heureux, autant de gouttes de sang que je compte de gouttes de sueur ; encore deux jours, trois jours, et je me délasserai de mes travaux en sa présence, en le remerciant de m’avoir protégé et de m’avoir fourni l’occasion de nouveaux mérites par le travail et la souffrance. »
Voici une pauvre femme qui sent s’ajouter à sa fatigue l’isolement et le martyre du cœur ; qui, tantôt se voit exposée à trahir ses devoirs de vierge ou d’épouse ; tantôt, doit vivre oubliée, méprisée. Bref, cette malheureuse se trouve au milieu d’un océan de dangers et de peines de toute sorte. Comme la colombe sortie de l’arche, elle ne découvre nulle part une place où son âme puisse, sans crainte, replier ses ailes et se reposer.
Dans ces moments, la pensée du dimanche lui sera un refuge. Il se dressera devant elle, comme devant la colombe l’olivier émergeant des eaux du déluge. Là, elle trouvera un coin de terre ferme où elle connaîtra les douceurs du repos, un cercle, quelque petite association, au sein de laquelle ne manqueront pas les agréables causeries, les honnêtes distractions ; où la charité, le dévouement lui rappel-
lieront la famille perdue ou dispersée, et remplaceront avantageusement, peut-être, des amis, des parents infidèles ou négligents.
Toute autre demeure lui fût-elle fermée, il est une maison, la maison de Dieu, où elle se sentira chez elle. Là, du moins, plus d’isolement. Inconnues les unes aux autres ou non, les personnes présentes . sont unies dans une même pensée ; elles sont assemblées dans un même but : rendre hommage au i Maître souverain qui est leur Père. Le dimanche, i toute la nature leur paraît prendre un air plus reposé, plus frais, plus joyeux. Dès l’aube, le tintement doux et sonore des cloches résonne au loin au fond des faubourgs, des hameaux, dans les boutiques, les mansardes, comme un appel de Dieu qui invite le riche et le pauvre, le patron et l’ouvrier à venir le visiter.
Qu’il est beau de voir par toutes les rues, par tous les chemins, ces théories d’enfants, de jeunes gens, de femmes, de vieillards s’acheminant vers la maison de Dieu. C’est là que tous sont nés à la vie de la grâce ; c’est là que la visite du Sauveur a fait tressaillir leur âme d’une joie que la terre ne connaît pas ; là que, jeunes époux, iis ont purifié et centuplé un mutuel amour, en demandant à Dieu d’en former les noeuds inviolables ; pécheurs? mais repentants, ils sont venus demander ici la paix du cœur, et ont connu les délices du pardon après les angoisses du remords. Ils y reviendront un jour demander pour leur dépouille mortelle la vertu qui en protégera les derniers débris et les fera refleurir à jamais, au temps voulu de Dieu.
L’Église n’est-elle pas le vestibule du paradis % Tout n’indique-t-il pas qu’elle est construite, pour ainsi dire, entre le ciel et la terre ? La tenue plus
propre et plus soignée de ceux qui remplissent le saint édifice n’est que l’annonce et le symbole de la fête tour à tour recueillie, reposante, joyeuse et grandiose, à laquelle est conviée et participe leur âme.
5. Aujourd’hui, bien des savants, des philosophes et des éducateurs s’ingénient laborieusement pour donner au peuple le sentiment de la dignité humaine. Veulent-ils réhabiliter le travailleur et le grandir à ses propres yeux ? Qu’ils lui montrent, avec le prince des philosophes païens, Aristote, que le bonheur et la perfection de l’homme consistent dans sa ressemblance avec Dieu (1). De ce point de vue, le plus humble ouvrier est vraiment grand ; il n’est plus l’esclave de la création, il la domine. Que dis-je ? il en est l’interprète, l’intermédiaire auprès de Dieu.
Rôle sublime, dont il prend particulièrement conscience et s’acquitte, le dimanche, à l’église. Il se rappelle alors que Dieu, selon la parole de l’Écriture, est le principe et la fin de toutes les créatures. Sorties de ses mains toutes-puissantes, elles doivent retourner vers lui, en décrivant un immense cercle. Les créatures inférieures, privées des ailes de l’intelligence qui les feraient remonter directement jusqu’à leur principe, deviennent les échelons d’où l’homme s’élance vers son Créateur ; elles servent ainsi, par leur évolution, à glorifier leur auteur.
Tout l’univers se trouve en raccourci dans le temple chrétien ; le règne minéral est là dans ces colonnes, ces flèches élancées ; la nature vivante s’épanouit dans ces festons, ces trèfles, ces sculptures où semblent voler et gazouiller les légers habitants des airs, tandis que les hôtes du désert paraissent bondir et élever leur grande voix. Mais un cœur,
(1) Aristot. Morale à Nicom,, liv. X., chap. vii et vra.
une âme intelligente manquent encore pour faire monter plus haut ces hommages inconscients et leur donner un sens religieux. Telle est la tâche de l’homme, en particulier du chrétien. Lui-même a besoin d’être aidé, soutenu dans cette ascension, puisque Dieu, par un acte d’infinie libéralité, a surélevé la destination naturelle de l’homme à une hauteur infinie. Mais, précisément, l’auxiliaire indispensable, il est là sur l’autel. Là aussi le pain et le vin du sacrifice symbolisent la nature entière. A la voix du prêtre, les voilà, par un miracle du divin amour, transformés au corps et au sang du Sauveur, qui élève en lui la création entière j usqu’à son Père céleste. Toutes les âmes présentes s’attachent à lui et son infinie vertu donne à leurs prières, à leurs offrandes une inappréciable valeur.
Quand un homme est ainsi resté quelque temps en communication intime avec Dieu, est-il possible qu’il ne garde pas sur son front et surtout dans son cœur un reflet de l’éternelle sérénité ? Il a exhalé ses peines, sa prière est montée vers le tabernacle avec des flots d’encens ; et une vertu nouvelle en est descendue.
Il a contemplé dans le divin Ouvrier de Nazareth un modèle achevé, dont chaque effort qu’il fait pour l’imiter l’élève, l’ennoblit, le transfigure. L’outil, qui, à de certaines heures, lui semblait si lourd, lui apparaît, au lendemain du dimanche, comme un contrepoids opposé par. Dieu aux jouissances déréglées, un juste châtiment du péché, un moyen providentiel pour aguerrir l’âme, la grandir, et conquérir le bonheur.
Ce bonheur, à chaque dimanche, il l’entrevoit plus distinctement, et il en jouit par anticipation. — Souvent, nous avons, par une chaude journée de
printemps, gravi quelqu’une des montagnes escarpées qui environnent Beyrouth. Parfois, des déserts de Syrie soufflait le vent brûlant, que les indigènes appellent chelouq ; sur notre tête dardait ses rayons un soleil de feu, contre lequel nous abritait mal notre schamsié. Mais, à mesure que nous montions, la chaleur semblait moins accablante, nous découvrions un couvent ou un village abrité par quelques pins ou par quelques mûriers ; des sources fraîches et limpides comme celle du Leben (rivière du lait) et de l’Asal (rivière du miel), tandis qu’un souffle vivifiant descendait des cimes neigeuses du Sannin.
Le repos dominical est pour le travailleur comme ces haltes délicieuses dans les montagnes de Syrie. Quand il y est parvenu, après une semaine de fatigants labeurs, il lui semble que, du haut des cieux, descend sur lui le souffle vivifiant de l’espérance. Il lui apporte la parole même de Dieu qui l’exhorte, l’encourage et lui promet, s’il est fidèle à son devoir, outre les joies de la conscience une récompense infinie ; et, quand il redescend de ces hauteurs sereines, pour recommencer sa tâche journalière, la vision entrevue flotte encore devant son regard, le relève et le soutient.