CHAPITRE II
Le repos dominical, bonheur de la famille.
Article premier Le repos dominical et les époux.
1. Nature et divine origine du mariage. — 2. Les premiers jours et plus tard; l'aubépine en fleurs. — 3. Causes de désaffection graduelle jusqu'au divorce. — 4. Préservatifs : L3 observation du dimanche , source de lumière , d'abnégation , de douceur , de constante sérénité ; Gladstone .
Ce bonheur, qui dore de son lointain reflet les mesquines réalités de la vie présente, sourit dès maintenant à ceux, en particulier, qui sont groupés autour d’un même foyer. Tout ce qui contribue à rendre à la fois plus doux et plus étroits les liens qui unissent les membres d’une famille, concourt, dans la même mesure, à sa prospérité et à son bonheur. Or, il n’est rien qui rapproche les coeurs comme de se voir, de se consulter mutuellement en d’intimes et longs entretiens. Pendant la semaine, le père est aux champs, à l’atelier ; les enfants sont à l’école, ou en apprentissage ; la mère, souvent, travaille aussi, loin de son mari et de ses enfants. Les jours ordinaires, soit manque de temps, soit fatigue, ils conversent à peine l’un avec l’autre ; parfois même la journée s’écoule sans qu’ils se voient.
En vérité, la vie du mari et de la femme ne différerait guère de celle des animaux, que l’instinct rapproche par courts intervalles, s’ils n’avaient le
privilège de se réunir, à certain jour, de délibérer ensemble et de s'encourager mutuellement dans leurs devoirs supérieurs de père, de mère, d’époux.
1. Ces devoirs leur deviendront inviolables, s’ils en reconnaissent la source surhumaine et s’acquittent fidèlement de leurs graves obligations envers Dieu. C’est lui, en effet, qui a institué le mariage. Si celui-ci, comme disent les positivistes, n’était que l’évolution de l’union brutale et fortuite qui préside à la propagation du monde animal, trouverait-on chez tous les peuples, à toutes les étapes de leur histoire, un foyer stable placé, d’ordinaire, sous la sauvegarde de Ja religion ? Ne sait-on pas que, dans la Rome païenne, par exemple, le foyer s’enlaçait à l’autel et que c’est à son attachement pour ces deux objets sacrés qu’elle dut de dominer l’univers : pro aris et focis.
Cette dépendance des époux vis-à-vis de Dieu, le Christ l’a rendue plus étroite. Leur mariage est devenu un sacrement, qui symbolise l’union du Christ avec son Eglise, et d’où s’échappent sur eux un torrent de grâces. Ils savent désormais que Dieu les a associés pour une fin sublime, afin que, par eux, de nouvelles générations gravitent vers Lui, et que sa louange, toujours recommencée sur des lèvres mortelles, se prolonge constamment en hymne de bonheur dans les cieux. Autant de motifs pour eux d’honorer le Seigneur d’une manière spéciale, au jour que lui-même a consacré.
2. Le respect de la loi divine est, d’ailleurs, la meilleure garantie de la paix. A des cœurs fraîcnement unis et souvent exaltés jusqu’à la passion, il semble peut-être inutile de placer sous la garde divine les serments d’un amour sans partage. Ils voient dans un saisissant relief les qualités l’un de
l’autre ; les défauts s’atténuent ou paraissent meme des perfections. Ils se croient fondus à jamais en une seule âme. La confiance réciproque est absolue.
Point de secrets qu’ils ne se communiquent ; point de joies qu’ils ne partagent, de chagrins qu’ils ne supportent ensemble. Les attraits ou les provocations du dehors n’ont point de prise sur eux ; ils les dédaignent ou ne les aperçoivent même pas.
L’amour unique qui remplit les coeurs et s’en épanche à flots pressés, est aussi la source d’un dévouement qui paraît fort comme la mort. L’un d’eux souffre-t-il, l’autre lui prodigue ses veilles, ses tendresses, et lui fait de tout ce qu’il possède, de son existence même, un rempart contre la maladie ou la mort.
On se persuade aisément que de tels liens ne se desserreront pas. Illusions généreuses, qui, trop souvent, disparaissent avec les premières fleurs du printemps. Peu à peu, les défauts que la passion ou la bienveillance était ingénieuse à voiler, commencent à s’accuser, à ressortir par une conséquence naturelle, les qualités rentrent dans l’ombre. L’heure du désenchantement a sonné : Non, ce n’est point là ce qu’on avait rêvé . Décidément, la raison a été la dupe du cœur, et le cœur a été trompé par les yeux.
C’est l’éternel changement de l’aubépine en fleurs. Aujourd’hui, le regard est charmé, on s’imagine aisément que, dans ce bouquet brillant, parfumé, où se posent les plus légers habitants du ciel, d’ou s’envolent tant de notes caressantes et joyeuses, il n’y a rien qui ne soit charmant, doux, harmonieux. Vu de plus près, cependant, l’arbre enchanté laisse percer quelques pointes acérées. Laissez passer quelques jours et, dans le bel arbuste en fleurs, vous n’apercevrez peut-être qu’un buisson hérissé d’épines.
LE REPOS LOMINICAL
3. D’ordinaire, les graves conflits qui divisent tant de ménages n’ont pas surgi tout d’un coup ; ils ont été secrètement préparés, comme un feu qui grandit lentement sous la cendre avant d’éclater. Ce qui a servi d’aliment à de grandes colères, n’était peut-être rien autre chose que les petits travers dont la plupart des hommes ne sont pas exempts : la lenteur, la négligence, le manque de prévenances ; la vivacité du caractère, la susceptibilité, un penchant à la raillerie et quelqu’un de ces mille signes par où se trahit l’égoïsme humain.
Ces petits coups d’épingle qui lassent, à la longue, une patience ordinaire, une âme généreuse, secondée par un heureux naturel, en triomphera, sans doute, aisément.
Mais ces natures d’élite sont rares ; quant aux autres, une âme naïve seule s’imagine qu’avec une dose commune de vertu naturelle, elles garderont, dans le mariage, une fidélité inaccessible aux tentations et un dévouement que rien ne lasse. Laissez seulement se faner sur le front des épouses les grâces de la jeunesse, et vous verrez se relâcher et se rompre plusieurs de ces liens qui avaient plus de racines dans les sens que dans le cœur. Vous verrez des milliers d’épouses rejetées comme des reines découronnées, auxquelles on ne peut rien reprocher sinon de n’avoir plus la jeunesse ou la nouveauté d’attraits qu’offre une rivale. Par contre, certaines femmes, pour des raisons non moins frivoles, trahiront ou abandonneront aussi leur mari.
Outre ces tentations, bien d’autres causes pourront aliéner le cœur des époux. Ce seront, tantôt, ce qu’on appelle, en un langage peu chrétien, l’incompatibilité des caractères ; tantôt l’ivrognerie, la brutalité chez le mari ; ia coquetterie, le luxe, l’in**
discrétion chez la femme ; chez l’un et chez l’autre, la négligence, la paresse, l’amour excessif du bienêtre. De là, perte de la confiance mutuelle. L’intimité détruite, tout devient prétexte à récriminations. Il n’est pas d’événement, intéressant le sort delà famille, qui n’ait sur leurs relations de fâcheux contrecoup. Les accidents même involontaires, l’insuccès, la pauvreté, la maladie aigrissent les cœurs que la religion ne soutient pas et les font éclater en reproches amers. La prospérité, en achevant de les corrompre, leur fournit des occasions avidement saisies de se trahir et de briser définitivement aux yeux des hommes le lien conjugal, qui reste indissoluble devant Dieu.
A nulle époque, plus d’époux ne se sont piqués de vertus naturelles ; ce qui n’empêche pas que, depuis la néfaste loi de 1884, « le nombre des demandes de divorce ait quintuplé dans la classe des ouvriers^ qu’il ait quadruplé dans celle des gens sans profession et triplé dans celle des cultivateurs ». Cette progression des divorces va de pair avec les séparations de corps, en sorte qu’un bon juge en cette matière a pu dire : « Depuis 1884, c’est la débandade de la famille (1). » Bref, la société marche vers la rupture facultative du lien conjugal, but secret de plusieurs promoteurs de la loi sur le divorce (2).
4. Qu’on vise à faire abolir cette loi, rien de mieux. Cependant, comme le mal a gagné le cœur des nouvelles générations, c’est là qu’il faut l’atteindre, en lui opposant un spécifique infaillible, le repos en commun et la sanctification du dimanche.
(1) Enfant* révoltés, par Bonjean, p. 22 et 142 ; voir le compte rendu de l'administration de la justice civile pour 1893-1894, etc... Jac, Le Mouvement féministe dans la législation français» (Angers, 1897) p. 20. Les Questions actuelles, 15 décembre 1900, p. 350.
(2) À. Naquet, Religion, propriété, famille, p. 230, 231.
D’abord, les jeunes gens habitués à rendre au Maître suprême le culte intérieur et extérieur, qui lui est dù, puiseront dans cette pratique plus de lumière pour connaître leur devoir et plus de force pour plier leur vie entière aux règles de la raison et de la vertu. Jugeant tout d’un point de vue élevé, ils ne se laisseront pas éblouir, à l’heure du mariage, par la fortune ou les dons extérieurs, et regarderont toujours le respect de l’autorité divine comme la plus sûre garantie de leur bonheur conjugal.
Il se peut que le mariage, néanmoins, leur réserve quelques mécomptes. Mais du moment que, le dimanche, les deux époux se reposeront, prieront ensemble, ils ne s’arrêteront même pas à la pensée de divorcer, car ils comprendront combien la loi divine sur l’indissolubilité du mariage est juste, sainte et aimable. Ils se diront : « C’est à la fois un Maître souverain et un Père qui nous a unis. Comme tout repose sur sa puissance, sa sainteté et son amour, individu, famille et société, il n’a pas voulu, il n’a pas pu vouloir que le mariage fût rompu au gré des hommes. Il l’a constitué indissoluble, comme le réclament la dignité de la personne humaine, les exigences de la raison, le vœu du cœur, l’intérêt de la morale, le bien général de la famille et de la société. Enfin, il en a fait un sacrement de la Loi nouvelle, sur lequel nul pouvoir humain ne peut porter la main sans sacrilège. »
Ils ne verront pas seulement vers quel abîme les pousserait la passion, s’ils l’écoutaient ; ils connaîtront mieux aussi d’où viennent leurs dissensions et sentiront tripler leurs forces pour en tarir les sources. Leur commune origine, n’est-ce pas l’égolsme qui ne songe qu’à se satisfaire sans avoir égard aux intérêts d’autrui ?
Or, comment assisteront-ils aux offices religieux, avec l’attention intérieure qui s’impose, sans y trouver à la fois un stimulant et un frein? A l’école d’un Dieu, qui les a aimés jusqu’à s’immoler pour eux, ils apprendront à se renoncer, au moins dans la mesure où le réclament les intérêts du foyer» Le souvenir du Calvaire, que le fidèle voit repasser sous ses yeux tous les dimanches, voilà le grand inspirateur de l’esprit de sacrifice. Quand cet esprit prévaut dans la famille, la bonne entente y est assurée, le bonheur y règne, autant du moins que cet hôte, dont la patrie est le ciel, peut être attiré et retenu ici- bas.
En cette femme qui lui est unie dans le repos, dans la prière, qui aspire et marche vers la même destinée, le mari ne saurait voir une servante ou un simple instrument de plaisir, comme dans la civilisation musulmane et payenne; sa conscience mieux éclairée lui montre une compagne, son égale, dont il doit avoir soin comme d’un autre lui-même. Réciproquement, le retour du dimanche fournit à la femme l’occasion de témoigner qu’elle reconnaît en son époux son chef, son appui. Elle s’ingénie pour ménager à son corps et à son àme plus de repos, après les rudes travaux de la semaine. Le modeste logis, nettoyé avec soin, paraît plus attrayant; la table, toujours frugalement servie, présente cependant un petit air de fête. Ces attentions délicates sont d’autant plus constantes qu’elles s’alimentent à la source éternelle' de tout devoir, c’est-à-dire en Dieu. Elles montrent au mari qu’il est le maître dont la présence réjouit le foyer et que l’on ne songe à plaire qu’à lui.
Unie à un mari indigne d’elle, une telle épouse lutterait pour le rendre meilleur et ne consentirait
que dans le cas d’une nécessité absolue, non au divorce, mais à une séparation de corps et de biens. Car son amour, au lieu d’être seulement un instinct ou une passion, restera, alors même que l’élan de la nature aura passé, un acte voulu, réfléchi ; ses racines plongeront trop avant pour qu’un orage momentané les arrache jamais ; la religion aussi bien que la raison et une forte habitude maintiennent cette tige à de telles profondeurs que tous les événements qui, d’ordinaire, l’ébranlent ou la déracinent, l’enfoncent au contraire plus avant, l’affermissent, donnent à ses rameaux plus de vigueur, de fraîcheur et d’éclat. Telles les neiges éternelles, que nous avons vues amoncelées sur les sommets du Liban, deviennent le réservoir secret qui alimente la vie de cèdres séculaires, et donne encore à leur tronc ridé une large et verdoyante ramure.
Ainsi, au foyer chrétien, chaque dimanche que les époux passent ensemble augmente leur intimité ; leur patience, leurs délicatesses, leurs prévenances redoublent à mesure que les années s’accumulent avec les épreuves. Quelques vivacités, quelques malentendus, lot inséparable de tout ce qui est humain, s’ils troublent un instant leur paix, sont comme ces rapides nuages qui n’altèrent un instant la sérénité du ciel que pour fertiliser la terre et lui donner plus de vie, de gaieté, de fraîcheur. Chacun est d’autant plus indulgent pour son conjoint que, par un retour sincère sur lui-même, il s’aperçoit qu’il est loin d’être parfait. Le tort dont il souffre, il s’ingénie pour l’attribuer à un oubli, à un malentendu, jamais à la malveillance.
Une épouse vraiment chrétienne n’oublie pas qu’il reste, en celui qui lui est uni, un reflet de l’autorité divine, dont la sanctification du dimanche est la
reconnaissance publique. Aussi, voile-t-elle ses défauts, loin de les exagérer ; et jamais sa bouche ne s’ouvrira pour raconter au dehors les éclats dont elle est le témoin ou même la victime. S’il existe une sorte d’émulation pour atténuer les défauts réels, pour y porter remède et les corriger, quelles délicatesses, quelles prévenances, quel inépuisable dévouement les époux ne se prodigueront-ils pas dans ces épreuves, dont la Providence permettra sans doute qu’ils soient assaillis. Que la femme soit visitée par une précoce infirmité ou que la Providence lui refuse le bonheur d’être mère, jamais son époux ne laissera soupçonner qu’il en puisse pâtir. Il imitera plutôt le père de Samuel, qui, par des paroles d’exquise délicatesse, tempérait les regrets de son épouse Anna.
Partagée, toute épreuve sera plus douce. Quant au surcroît de force dont ils auront besoin à de certaines heures, ils iront souvent le demander au pain eucharistique, si justement nommé le pain des forts. Tous les jours, s’il est possible, et surtout chaque dimanche, ils s’agenouilleront ensemble devant leur Père commun, pour le remercier de ses bienfaits, lui exposer leurs besoins, implorer sa protection. Rien, en effet, ne rassérène l’âme et ne la fortifie comme la prière et surtout la prière en commun. C’est une chaîne merveilleuse qui va de notre cœur au cœur même de Dieu, et par laquelle, en échange de notre suppliante faiblesse, descend en nous quelque chose de la paix du ciel et de la vigueur du Tout- Puissant. Parmi les hommes politiques qui émergent du commun dans notre siècle, il n’en est guère qui, par l’éclat des dons intellectuels, l’honnêteté de sa vie, la générosité de ses desseins, ait conquis plus d’ascendant que Gladstone. Eh bien, sait-on que le
grand old man eut toujours à cœur d’assister, le dimanche, aux offices religieux, et de chercher son plus doux repos dans l’intimité de sa famille. C’était à ses yeux une sorte de sanctuaire, où il aimait à se retirer, à se recueillir et où, chaque jour, mais particulièrement le dimanche, se faisait la prière en commun (1).
Article II
Le repos dominical et les enfants.
1. L’instruction profane et l’éducation morale. — 2. L observation du dimanche relève mieux que les lois civiles l’autorité des parents , dont elle montre l’origine en Dieu. — 3. L’instruction athée est-elle moralisatrice ? Statistiques. — 4. L’observation du dimanche est autrement efficace. — 5. Elle réalise le rêve des parents ; leurs devoirs. — 6. Les distractions enfantines ; les patronages .
1. L’observation du repos dominical est encore plus nécessaire aux^ époux, après que Dieu les a, en quelque sorte, associés à sa paternité. La naissance des enfants impose au père et à la mère de nouveaux devoirs. Ces petits êtres sont le lien vivant de leur amour, le prolongement d’eux-mêmes ; grâce à eux, ils se survivent dans leur propre chair et leur propre sang. Mais la faiblesse et la dépendance absolue des enfants à l’égard de leurs parents exigent que ces derniers en deviennent la providence visible.
Ce n’est point assez de les nourrir, de les vêtir, de vieller à la conservation de leur santé, au dévelop-
(1) Voir Rio, Épilogue à l’art chrétien, II, p. 371.
pement de leurs forces corporelles, il est encore plus important d’éveiller et de cultiver en eux la vie de l’esprit. Celle-ci se divise en diverses braiiiches dont l’entretien et l’épanouissement, pour être bon et désirable en lui-même, n’en présente pas moins des degrés essentiels d’excellence qu’il serait tout à fait regrettable de confondre.
L’enfant se distingue d’abord du petit animal, par la vie intellectuelle. A mesure qu’elle s’éveillera en lui, il se rendra compte de ses actes, il demandera et cherchera la raison de ce qu’il entend, de ce qu’il voit. Là où la brute ne perçoit rien au-dessus d’un besoin, d’une jouissance et d’une douleur, il saisira des liens invisibles, des rapports, des lois ; devant son regard ébloui se révélera un monde infiniment plus grandiose que celui qu’embrasse l’œil matériel ; ce monde sera celui de la science.
Mais la science ne se borne point aux phénomènes passagers qui frappent nos yeux ou nos oreilles : elle remonte aux causes ; et la cause des causes, c’est Dieu. Aussi est-elle, pour ainsi dire, la tige sur laquelle doit s’épanouir une vie plus haute, la vie morale. La science ou la connaissance des lois qui régissent le monde sera découronnée et stérile, si nous ne soumettons point notre conduite aux lois suprêmes qui dominent toutes les autres, qui marquent et règlent à la fois nos rapports avec Dieu et avec le prochain.
Il y a, de plus, deux espèces de vie morale. L’une est naturelle, l’autre surnaturelle. La première, c’est l’homme s’essayant au bien avec les secours indispensables que Dieu doit à toute créature raisonnable. L’autre, c’est l’homme pratiquant des vertus auxquelles, par lui-même, il ne saurait atteindre ; c’est la nature humaine transformée par une goutte de
sang divin ; c’est la grâce ou la nature divine greffée sur la nature humaine, et substituant à ses branches rabougries, à ses fruits désagréables et malsains, des rameaux qui montent jusqu’aux cieux, et se chargent de fruits savoureux et incorruptibles. Cette vie surnaturelle, l’enfant y est initié par le baptême, qui le fait entrer dans la famille de Dieu, et lui donne, avec des secours spéciaux, le droit d’aspirer à jouir du bonheur même des anges.
2. Puisque la vie morale et particulièrement la vie surnaturelle est si avantageuse et si nécessaire au bonheur de l’enfant, il est clair que rien de ce qui influera sur son développement ne devra être négligé par les parents. Or, il est manifeste que si la famille n’observe pas, comme il convient à des chrétiens, le repos dominical, l’instruction qu’il recevra ne sera qu’un vernis plus ou moins élégant qui n’améliorera point son âme. Il est même à craindre que l’écolier, ainsi formé, ne se comporte à l’égard de ses parents et de la société, comme on lui apprend à se comporter à l’égard de Dieu.
A mesure, en effet, que s’éveilleront en lui les passions et le goût de l’indépendance, il se sentira plus porté à des révoltes contre son père et sa mère, s’il croit que leur droit de lui commander ne repose sur rien de sacré. Aux injonctions de ses parents ne pourrait-il pas répondre : sur quoi se base l’autorité de vos remontrances? Vous ne me direz pas que Dieu m’impose le devoir de vous obéir ; car si telle était à vos yeux sa volonté, vous n’oseriez négliger un devoir antérieur au mien et qui lui donne toute sa consistance, le devoir du repos dominical ? Il ne manque pas d’hommes, aux vues élevées, qui, effrayés de la déchéance toujours croissante de l’autorité paternelle, cherchent à l’envi les moyens de la rele-
ver. Les uns, avec M. Le Play, veulent que le législateur accorde aux pères de famille la liberté testamentaire et le droit de déshériter des enfants ingrats (1). D’autres désirent le redressement d’une partie de l’œuvre législative accomplie depuis vingt ans (2).
Nul doute qu’il n’y ait là de graves abus dont la réforme s’impose (3). Le mariage et l’autorité paternelle étant les deux assises sur lesquelles repose la famille, tout acte, toute loi qui les affaiblit menace aussi celle-ci (4) ; et il est impossible que le contrecoup de la législation qui attaque la famille n’ébranle pas la société entière.
« Ce qui manque en France, en tous genres, a écrit Mmc de Staël, c’est le sentiment et l’habitude du respect » (5). Ce respect de l’autorité n’a certes pas été relevé par un siècle de révolutions. Les querelles de famille ont-elles jamais été plus nombreuses que de nos jours ? Le nombre des demandes de pension alimentaire, que les parents réclament en justice de leurs enfants, n’a-t-il pas quintuplé depuis dix
(1) Cf. Réforme sociale, p. 101, 151, 157, Organisation de la famille, p. 7C, 118. Voir aussi I Organisation du travail.
(2) Loi du 24 juillet 1889, déclarant le père qui ne remplit pas son devoir envers l'un de ses enfants, aéchu de ses droits même envers les autres ; Loi sur le divorce qui va être complétée par l’abrogation de l'article 298 du Code civil J cet article interdisait, en cas de divorce pour adultère, le mariage des deux comp’ices. Loi du 25 mars 1890, accordant officiellement la qualité d’héritiers aux enfants naturels : surtout les fameuses lois scolaires : sur l'instruction primaire obligatoire (28 mars 1882), laïque (30 octobre 1886), gratuite (15 juin 1881). Les pauvres sont ainsi privés de toute morale religieuse, et les autres obligés de faire deux fois les frais d'éducation de leurs enfants.
(3) Leroy-Beaulieu, L'Etat moderne. Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1889, p. 320.
(4) Discours de M. Glasson à l'académie des Sciences morales,, le 27 novembre 1897.
(5) De V Allemagne, \\V partie, ch. m.
Ltt REPOS DOMINICAL
ans? Ce n’est là qu’un. des nombreux signes qui accusent une diminution de respect devenue générale. Pour y appliquer le remède qui convient, il faut en connaître la cause. Or, quoique la législation ait contribué à cette profonde décadence, n’oublions pas que les lois sont l’œuvre des élus de la nation et que, mauvaises, elles accusent ou une déplorable apathie, ou un état moral plus fâcheux encore, qui a prévalu dans le pays.
Si les condamnations de jeunes gens ont augmenté dans ces vingt dernières années, dans la proportion d’une à cinq, observe Jules Simon, la cause principale de cette perversité croissante c’est la diminution des croyances familiales (1). Comment les parents qui ont quelque souci de la formation morale de leurs enfants, reconquerront-ils l’autorité dont ils ont besoin pour corriger leurs défauts, développer leurs qualités, en faire, avant tout, des hommes de devoir ?
Cette autorité indispensable ne reparaîtra dans la famille qu’avec les anciennes pratiques chrétiennes, notamment avec l’observation du repos dominical. A quel titre, en effet, les parents exigeront-ils de leurs enfants le respect et la soumission à leurs ordres ? Sera-ce au nom de la société civile ? mais le père n’est point le délégué de l’État. La famille est antérieure à la société civile ; si parfois le gouvernement peut et doit déterminer quelques-uns des droits et des devoirs laissés indécis par la nature, il les suppose, au préalable, fondés ou établis. Allèguerat-il, avec certains partisans du contrat social, un consentement présumé de l’enfant au moment de sa naissance ? Mais c’est là une fiction ridicule qui ne
(1) Discours à l’assemblée générale de la Société de patronage des jeunes adultes libérés. 1896, p. 37.
tendraità rien moins qu’au renversement de l’autorité paternelle .
Il reste donc que les parents, par le fait qu’ils transmettent l’existence à un enfant, et doivent de ce chef pourvoir à son entretien physique, à sa formation intellectuelle et morale, sont naturellement investis sur lui d’une légitime autorité. Mais la source de cette autorité n’est pas en eux ; elle est plus haut, elle découle de l’auteur suprême, d’où descend toute paternité. Bien aveugles ou bien coupables seront donc les parents qui n’apprendront point à leurs enfants à révérer, par la sanctification du dimanche, une autorité qui est le modèle et l’origine de la leur.
3. Leur rôle d’éducateurs n’exige pas seulement que leurs avis soient accueillis avec respect par les enfants ; il faut que le devoir se présente à ceux-ci revêtu d’un caractère obligatoire, appuyé sur un motif suffisant pour s’imposer moralement à leur volonté, contre toutes les résistances de la passion. Or, en dehors de la défense et de l’ordre absolus de Dieu, dont la sanctification du dimanche est l’une des plus solennelles manifestations, où trouver ce toutpuissant levier qui élèvera le caractère de l’enfant au dessus de son égoïsme natif, de ses inclinations sensuelles et perverses ; car « l’enfant, en général, observe le célèbre matérialiste Broussais, préfère le mal au bien ». Certains hommes, étrangers à toute foi religieuse, s’imaginent que la culture littéraire et scientifique suffit à engendrer au cœur de l’enfant le pur amour du devoir et à le rendre vertueux.
(1) Burlamaqui, Principes de droit naturel , ch. ni ; de la société paternelle.
(2) Hobbes, Œuv. philos, et pol., 1787, t. II : Le corps politique,
ch. iv.
LE BEPOS DOMINICAL.
« Une instruction universelle et se perfectionnant sans cesse, disait, au siècle dernier, le philosophe Condorcet, est le seul remède aux causes générales des maux de l’humanité. » On sait quel cruel démenti lui donnèrent les événements, car il s’empoisonna pour échapper à la guillotine, dressée par d’autres partisans de « l’indéfinie perfectibilité humaine par le progrès scientifique ». Le souvenir de ces hommes qui faisaient tomber tant de têtes innocentes, entre deux tendres élégies ou quelques déclamations en l’honneur de la science, aurait dû détromper à jamais des Français. Il n’en a rien été : « La crimi- ; nalité diminue avec l’instruction (1) », répétait, en 1880, Paul Bert, l’un des pontifes de la science sans Dieu. Pour en fournir la preuve péremptoire, lui et ses amis couvrirent la France d’un vaste réseau d’écoles gratuites, obligatoires et laïques. Nul enfant du peuple ne pouvait échapper à la bienfaisante influence de la religion nouvelle, dont la morale, au lieu de s’imposer au nom d’un dogme, d’un Dieu personnel, de peines et de récompenses éternelles, faisait appel à l’intérêt présent, au prestige de l’idéal, au respect de soi-même, et surtout à la solidarité humaine.
On sait que la réponse des faits a été constante, décisive. Cette instruction a éclairé le pays, mais à la manière d’une torche incendiaire. La criminalité enfantine a progressé, de 1841 à 1891, en chiffres ronds dans la proportion de 300 pour 100 ; elle est! montée de 13.000 à 36.000. Le suicide des enfants, i extrêmement rare dans l’ancienne France, était, en i 1836-1840, de 19 ; en 1873-76, de 31 ; de 1881 à 1885,} il atteignait le chiffre de 61 ; de 1886 à 1890, le chiffre 4
(1) Journal officiel du 15 décembre 1880.
de 70 ; de 1891 à 1894, celui de 75. Les suicides des mineurs de 16 à 21 ans, qui était de 174 en 1873-76, s’élevait à 309 de 1881 à 1885 et à 450 de 1891 à 1894 (1).
La science, dès qu’elle s’émancipe de l’autorité divine, n’est donc point moralisatrice. Si elle développe les ressources de l’esprit, de ce développement même naissent des besoins nouveaux, que le nombre croissant des concurrents ne permet pas de satisfaire par des moyens légitimes. Dès lors, beaucoup de jeunes gens, nantis d’un brevet qui ne leur ouvre aucune carrière, n’éprouveront plus que du dédain pour les humbles occupations de leurs parents ; sans idéal ultra-terrestre qui leur impose la modération dans les désirs, ils voudront, coûte que coûte, mener la vie large et aisée qu’ils ont rêvée.
Ainsi lancés à la chasse du bonheur, sans autre frein que la crainte de la justice aveugle et boiteuse des hommes, ils s’abandonneront sans scrupule à certains actes coupables, qu’ils supposent secrets et impunis. Une fois sur cette pente glissante, bon nombre d’entre eux seront entraînés de chute en chute au rang des ravisseurs, des escrocs, et quelques-uns au rang même des assassins. Cette implacable lopique est celle des faits que nous venons de rappeler. Elle est d’ailleurs si conforme aux penchants de la nature humaine que les écrivains les plus sceptiques et les plus frivoles en ont été frappés : « L’affinement des esprits n’est pas leur assagissement », observe Montaigne. Avant lui, Rabelais avait déjà dit que « science sans conscience n’est
(1) Voir le Compte rendu de l'administration de la justice criminelle ; — Les jeunes criminels, l’école et la Presse. ' Reçue des Deux Mondes 15 janvier, 1897. — La jeunesse criminelle, par M. Tarde, Reçue pédagogique, 15 mars 1897. — M. Bonjean, Enfants récoltés .
que ruine d’àme ». L’évidence des faits leur arrachait ainsi, en termes équivalents, cette récente conclusion d’un orateur, aussi admirable par son éloquence que par son dévouement aux classes ouvrières : « Sans l’affirmation d’une religion positive, l’éducation morale est à nos yeux une œuvre caduque (1). »
4. Cette vertu qui empêche la science de se corrompre, les parents qui observent le repos dominical ne pourront manquer de l’inculquer à leurs enfants. L’obéissance à la loi divine rappellera à ceux-ci que le devoir a des bases sacrées, qui reposent sur la sainteté de Dieu et son absolue volonté. En se tournant vers leur conscience, ils y verront resplendir l’image de ce juge divin, ils y entendront l’éeho de sa voix . Attentifs à étouffer, à leur naissance, les germes des mauvaises passions, ils ne diront jamais, comme le poète anglais lord Byron : « Maintenant, il est trop tard. » « Il est trop tard » , c’est l’excuse de la lâcheté. Néanmoins, qui veut arracher une plante n’attend pas qu’elle ait enfoncé et poussé au large ses racines. A une telle école l’enfant comprendra et goûtera vite combien les prescriptions divines sont saintes, justes en elles-mêmes et salutaires à ceux qui les observent. La journée du dimanche passée dans la douce société de son père et de sa mère lui sera une fête délicieuse ; et combien avantageuse, en même temps, pour son esprit et pour son âme ! Car le dimanche, ce n’est pas seulement pour lui la vie, cœur à cœur, avec un père et une mère, mais la vie cœur à cœur avec Dieu.
Comment cette vision radieuse de Jésus à Nazareth
(1) Discours de M. de Mun, au congrès international de la Jeunesse ouvrière, 13 juin 1900. Voir sur tout ce sujet les magnifiques encycliques de Léon XIII, particulièrement sur la question ouvrière, Renum nocarum (15 mai 1891) ; sur les principaux devoirs des chrétiens ( Sapientiœ , 10 janv. 1890 ; Immortale , 1" nov. 1885).
n’exercerait-elle pas sur l’enfant, déjà baigné des ondes de la grâce, une influence analogue à celle que produit le soleil sur une plante rafraîchie par une abondante rosée ? Et, dans les heures de lutte et de ténèbres, quand l’orgueil, l’égoïsme, la sensualité, la gourmandise, la colère le tireront à elles et le feront chanceler, où trouvera-t-il un plus puissant secours pour rester debout et marcher intrépidement dans la voie du devoir, que dans la vue de ce même Jésus qui l’encourage, lui tend la main, et, selon l’issue de la lutte qui s’engage, lui fait entrevoir d’ineffables récompenses ou de terribles châtiments ?
5. O père, ô mère, vous regardez avec un amour sans bornes ces frêles créatures, qu’avec l’aide de Dieu vous avez pétries de votre chair et de votre sang ; vous contemplez avec orgueil cet œil si franchement ouvert, où se reflète la limpidité du ciel ; ce cœur aimant que nulle passion impure n’a encore souillé. Cet être si cher, vous voudriez qu’il ne fût jamais ingrat ; mais surtout, tout ce que vous pouvez concevoir de distinction, de grandeur, de bonheur idéal, vous voudriez que cela resplendît à jamais sur ce front, illuminât cet esprit, remplît ce cœur ; et vous cherchez anxieusement un soutien assez souple assez fort et assez haut pour redresser l’esprit et le cœur qui viennent de s’éveiller à la vie, les diriger vers les hauteurs et-les faire monter jusqu’aux cieux.
Vous n’en trouverez point de comparable aux leçons d’une vie de famille, unie, ordonnée, fortifiée et consolée par l’amour et la crainte de Dieu ; et ces leçons, la sanctification du dimanche les offrira toutes en raccourci. Si, pour vous, ce saint jour se passe comme les jours ordinaires, vous ne priverez pas seulement votre enfant, du repos que réclame son corps. Vous étoufferez surtout dans son âme des
principes de vie encore plus précieux et que rien ne pourra jamais remplacer.
Pour cultiver les germes de vertus, déposés par le baptême au cœur de l’enfant, le concours d’un maître chrétien sera extrêmement utile : encore les parents doivent-ils compléter ou, au besoin, corriger l’éducation que l’enfant reçoit à l’école. S’il est impossible de le confier à un maître chrétien, qu’ils veillent eux-mêmes à la formation morale, dont l’enfant a surtout besoin. Fussent-ils complètement illettrés, ils trouveront, dans leur amour et leur foi, des conseils et des avertissements, qui, mieux encore que l’histoire et l’arithmétique, lui assureront une vie honnête et même heureuse.
D’abord, ils lui montreront, par le spectacle d’une vie calme, unie, laborieuse, mais sagement coupée d’intervalles de bienfaisant repos, que la fortune non plus qu’une situation sociale privilégiée ne doit jamais être le principal objet de son ambition, que le bonheur est beaucoup plus dans la modération des désirs, dans un intérieur que règle la prévoyance, et réchauffe l’affection, que dans un train de vie tumultueux, où les âmes, esclaves de conventions humaines, ne s’appartiennent pas.
Ainsi, mis en garde contre le désir excessif de toute jouissance matérielle, l’enfant, sans rien omettre de ce qui peut le perfectionner au point de vue physique, intellectuel et moral, tout en marchant avec constance à la conquête d’une situation, en harmonie avec ses aptitudes, et les autres conditions volontaires ou non dans lesquelles il se trouve, sera presque toujours à l’abri de ces mécomptes, qui amassent des flots de fiel dans le cœur des jeunes incroyants, dévorés d’ambition ou de luxure, et de la révolte les poussent au crime.
Dans cette formation morale de l’enfant, la mère peut accomplir des prodiges. Assidue auprès de lui, guidée par un amour plus tendre et plus inquiet, elle sentira mieux que le père la nécessité de mettre sous la sauvegarde divine de frêles vertus menacées dans leur germe. Parce que ses conseils sont des rayons qui partent d’un cœur aimant, iis pénétreront aisément au cœur pour l’éclairer et surtout l’échauffer, corrigeant ainsi, sans le blesser, une habitude naissante de paresse, d’inconstance ou de mensonge, et le façonnant sans violence à la pratique des solides vertus.
6. Il est bien entendu que les conseils et les avertissements des parents devront être proportionnés à l’âge, au caractère de leurs enfants. Les devoirs essentiels une fois remplis, ils sauront, tout en se délassant eux-mêmes, leur rendre agréable la journée du dimanche : ce sera, tantôt une promenade, tantôt une visite, tantôt un spectacle qui récrée l’esprit sans le corrompre ; tantôt, ce sera une lecture intéressante et instructive, une réunion avec des parents et des amis, enfin quelque jeu, où le père et la mère achèveront de connaître leurs enfants et trouveront de nouveaux moyens de former leur caractère, de les corriger, sans cesser de s’en faire aimer.
Enfin, quel profit n’y aura-t-il pas, pour ces derniers, à passer ensemble une partie du dimanche, sous l’œil de leur père et de leur mère ? Les meilleures qualités de l’esprit et surtout du cœur auront là maintes occasions de se produire et de se développer. A peine le père et la mère ont-ils disparu, il n’est pas rare que les enfants se montrent complètement indifférents l’un à l’autre. On dirait des étrangers oui n’ont jamais vécu sous le même toit. Une froi-
deur, si contraire à la nature, ne viendrait-elle pas, en partie du moins, de ce que ces frères ou ces sœurs, étant enfants, ont toujours vécu séparés l’un de l’autre, n’ayant guère l’occasion de se voir, de s’entr’aider, de se parler cœur à cœur pendant ces belles heures inoccupées du dimanche, de fortifier les liens du sang par ceux de l’amitié, bref, de devenir plus frères.
Nous avons connu bien des familles qui menaient cette existence paisible. La plupart n’étaient pas opulentes. Quelques-unes, très nombreuses, vivaient même à l’étroit. Mais, elles étaient sobres, économes ; elles avaient foi en la Providence. Loin d’envier le sort des familles plus riches, elles étaient contentes de leur condition. Pendant la semaine, tous travaillaient, chacun selon ses forces. Puis, venait le dimanche où le cœur s’épanouissait ; c’était ce jour, surtout, que chacun sentait combien il aimait les autres et combien il en était aimé.
Il est des parents qui n’ont, prétendent-ils, ni les loisirs, ni les aptitudes nécessaires pour guider et assurer les premiers pas de leurs enfants dans la vie morale. Au moins, doivent-ils prononcer devant eux avec respect et amour le saint nom de Dieu, veiller à ce qu’ils assistent à l’office divin, le dimanche, et récitent chaque jour une courte prière, ne fréquentent aucune personne suspecte et n’aient sous les yeux que de bons exemples.
Quant aux parents qui ne peuvent grouper leurs enfants auprès d’eux et les surveiller, ils devront, pendant la plus grande partie du dimanche, les confier à quelque patronage chrétien, s’il en est de peu éloigné de leur demeure. Ceux-ci trouveront là plus d’espace, plus d’air, des livres, des jeux attrayants avec des camarades de leur âge et de leur condition ;
leur cœur se dilatera au milieu de cœurs amis, avec d’autant plus de confiance et de joie sereine qu’ils se sentiront unis sous l’œil tutélaire du même Père céleste. Souvent, des hommes d’une situation honorée, ou des étudiants présideront à leurs jeux, et leur apprendront, à force de simplicité et de dévouement, que l’abîme, creusé par l’égoïsme antichrétien entre les riches et les pauvres, peut être comblé, non sans doute par la seule justice, mais par la justice unie à la charité.
Article III
Le repos dominical et les domestiques .
1. Ils complètent la famille. — 2. Moyen de les en rendre dignes , de les relever } d’assurer la bonne harmonie avec les maîtres.
1. La famille est un organisme dont les éléments essentiels sont les parents et les enfants. Cependant, les domestiques ne lui sont pas étrangers. Ils la complètent et en constituent les membres intégrants. Si, en effet, le mariage et la paternité sont d’institution naturelle et voulus par la Providence, la domesticité ou la société des maîtres et des serviteurs répond également à un vœu de la nature et à une intention manifeste du Créateur. Comme l’union des parents et des enfants, l’union des maîtres et des serviteurs est aussi fondée sur l’inégalité de ses membres. Ceux-là sont à la tête d’une entreprise qui requiert des bras nombreux, ou disposent d’emplois dont ils ne peuvent ou ne veulent point s’acquitter eux-mêmes ; il est naturel qu’ils fassent appel à l’aide d’autrui et rémunèrent les sei vices reçus.
En revanche, une personne sans ressources, souvent sans famille ou sans appui, sera parfois obligée d’offrir son travail en échange de tout ce qui lui manque. Ainsi se forme cette partie de la société domestique, societas herilis, qui est comme l’extension, le complément de la famille. Dès lors, le maître ne sera point entièrement quitte envers son serviteur, quand il lui aura fourni les aliments nécessaires et payé les gages convenus. Les relations qui s’arrêtent là ne tiennent aucun compte de la dignité de la personne humaine et de l’image divine qui brille en son âme. Laissons à la société païenne et à ses philosophes la honte de n’avoir vu dans le serviteur qu’un instrument animé, destiné, par essence, à vivre perpétuellement sous l’étroite dépendance de son maître (1). Ce serviteur et cette servante, si humbles soient-ils, ont une âme, un cœur, une conscience. Privés de famille, leur âme doit être réconfortée, et nul autre ne les touche de plus près que leurs maîtres.
2. Enfin, ils sont liés envers Dieu par des devoirs qui priment tous les autres. De cet ordre est le repos dominical ; ils y trouveront leur consolation la plus douce, leur espoir le plus ferme. Rien ne leur révélera mieux leur dignité d’homme et celle bien plus grande à laquelle Dieu les a élevés par le baptême. C’est pour eux comme si la terre s’élevait ou si le ciel s’inclinait afin de leur faire voir les joies de l’au delà, afin de leur faire sentir et comprendre que tout travail chrétiennement accompli épure l’âme, la trempe et la grandit.
Le repos dominical étant nécessaire à leur santé physique comme à leur santé morale, il est mani-
(1) Aristot., Polit I, 4.
feste que le maître avide ou barbare qui les empêcherait d’en jouir diminuerait d’autant leur force de résistance et leur ardeur au travail.
Encore plus graves sont les autres dommages qu’entraînerait pour lui-même la dureté du maître. Traité comme un être sans âme, pur instrument de lucre, n’étant plus en contact avec la source de toute énergie morale, le serviteur négligerait bientôt les intérêts qui lui sont confiés. Sa conscience s’altérant de plus en plus, faussée par la fascination du gain, il sera fort tenté de voler ou duper son maître, s’il est sûr d’échapper aux gendarmes.
Si, au contraire, on le traite avec douceur, si on le console dans ses peines ; si, le dimanche, on lui donne les moyens de remonter et son corps et son âme, il sera touché, conquis, transformé. Il se regardera comme un membre de la famille, il en prendra les sentiments plus élevés, en adoptera les intérêts, se comportera, non en mercenaire, mais en auxiliaire zélé. Voilà pourquoi, si maîtres et serviteurs observaient religieusement le repos du dimanche, ou s’unissaient, en ce jour, dans une prière commune, on verrait renaître le bonheur dans les familles le plus profondément troublées ou menacées d’une i ruine imminente. Toutes les folles dépenses qu’en- 1 traînent le luxe, le jeu et les vices qui les accompagnent seraient supprimées. Une étroite solidarité, née des sentiments d’une commune origine et d’une même destinée, rapprocherait les membres divisés par la différence des conditions et des intérêts qui paraissent opposés. Aux yeux du serviteur, la paternité divine se refléterait dans son maître, et celuici, comme la Providence, tempérerait son autorité par la tendresse de sa sollicitude.
Et puis, de ces hauteurs comme les petitesses de
l’égoïsme paraîtraient méprisables ! Il n’y aurait plus d’orgueil en haut, de servilisme et de haine en cas. Aux flots de lumière, d’amour et d’espérance répandus dans l’âme par ces deux mots : Notre Père , la condition du maître et celle du serviteur s’harmonisent. Est-ce que Dieu n’en a pas réglé l’accord ? Si, dans ce concert, l’un paraît moins favorisé que l’autre ; si, sous l’étreinte de la fatigue ou de la douleur, il pousse des notes tristes, parfois déchirantes, Dieu n’est-il pas là, souriant à son effort, lui promettant de le dédommager, au centuple, de toutes ses privations ?
Ainsi disparaîtraient les deux grandes causes de division qui détruisent de plus en plus le foyer tel qu’il existait aux âges de foi. D’un côté, il n’y aurait plus de morgue hautaine ; de l’autre, on ne se heurterait plus à cet esprit d’indépendance qui voit dans tout maître un ennemi, qui se montre impatient de tout joug, parce qu’il a rejeté celui de Dieu.
De tous les éléments de la vie domestique ainsi harmonieusement disposés en un seul corps résulterait plus de paix, de sécurité, de bonheur. Dans un monde où tout change et disparaît, le foyer familial serait comme la maison glissant sur les flots, qui semble immobile à ceux qu’elle porte, et malgré les vagues et les vents contraires, grâce au puissant moteur qui la pousse, les conduit sûrement vers lfi port.