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CHAPITRE III

Le repos dominical, bonheur de la Société.

I. Armée plus solide; culture plus générale, progrès de la civilisation. — 2. Œuvre de Dieu , la Société doit , par reconnaissance , par devoir , observer la loi du dimanche. — 3. L'autorité sociale étant basée sur l'autorité divine , les gouvernants qui n'encouragent pas la sanctification du dimanche, sapent leur propre pouvoir. —

4. Législation préjudiciable aux travailleurs; nul autre jour ne remplace le dimanche. —

5. De là, préjudice à l'ordre et à la prospérité sociale, double fin de l'autorité. — 6. Exposition de 1900 ; discours de Miller and : Solidarité, sans bases ; mot de Washington. — 7. Observation du dimanche, vraie base de la solidarité ; ciment de l'édifice social. — 8. Rôle des riches ; amélioration des travailleurs; rendezdeur l'espérance du bonheur ; que le dimanche soit la trêve de Dieu.

1. L’un des principaux éléments de la force matéelle d’une nation, c’est son armée. Comment les \ :>ldats seront-ils robustes, s’ils sortent d’une famille : cténuée par un travail que ne coupe aucun repos iiffisamment réparateur ; si les jeunes recrues, avant lêtre enrégimentées, ont été soumises au même irmenage, de quelque nature qu’il soit ?

Il saute également aux yeux que le citoyen de :main, qui est l’enfant d’aujourd’hui, se ressentira ujours des excès de toute sorte, même de l’excès B; travail, auquel il a été longuement soumis. Qu’un Land nombre de futurs pères et de futures mères de

famille aient subi habituellement ces conditions débilitantes, il sera facile de prévoir quelles en seront les conséquences pour toute la société.

Comme la santé, la culture intellectuelle est désirable non seulement chez une élite, mais aussi, à un degré modéré, dans le peuple qui constitue le corps de la nation. La femme, pas plus que l’homme, ne doit en être exclue. Sa culture n’est-elle pas l’une des causes et l’un des indices du niveau de la civilisation dans un pays ? Certes, Dieu nous préserve de voir se multiplier les femmes savantes ; ce serait au grand détriment de quelques-uns de leurs devoirs essentiels. Mais, il est une instruction élémentaire, sans prétention, qui contribue à affiner le goût, à développer le tact, qui ajoute à cette délicatesse de sentiments età ce savoir-vivre beaucoup plus fréquents chez la femme que chez l’homme. Une telle culture, è la condition qu’elle se mette en garde contre uns ambition démesurée, l’inquiétude, le mécontentement et les maux qui en résultent, est désirable s bien des égards. C’est un moyen de faire pénétrei jusqu’au cœur et aux extrémités de l’organisnn social plus d’humanité, de politesse etdedouceui et d’en bannir certaines grossièretés et certaine! violences.

Mais, nous l’avons dit, si les occupations di dimanche ressemblent à celles de tous les jours il est impossible à la femme, à la mère, d’entreteni et de développer ses qualités d’esprit naturelles 01 acquises : droiture de jugement, délicatesse de goût finesse d’appréciation, sens du beau, tous ces don qui n’appartiennent pas à l’ordre moral, et n doivent pas se confondre avec la vertu, mais qui cependant, préparent l’âme à la mieux comprendr et l’en rapprochent.

2. L’hygiène et l’instruction concourent à la prospérité d’une nation ; incomparablement moins cependant que la culture morale ; ce sont les principes et les vertus qui font la grandeur des sociétés comme celle des individus. « C’est la justice qui élève les nations », dit l’auteur des Proverbes (XIV, 33). « Le péché, au contraire, rend les peuples malheureux. » Or, la justice envers les hommes sera bien précaire, si elle n’est garantie par la justice à l’égard de Dieu.

L’une des premières obligations de la société est donc de reconnaître publiquement la souveraine autorité de Dieu, d’observer, selon sa prescription, le repos dominical. D’ailleurs, elle doit bien ce solennel hommage à son auteur, à Celui qui, en créant les hommes, les a faits sociables , c’est-à-dire les a doués de la parole, leur a donné le besoin, le désir et les moyens de communiquer ai^ec leurs semblables , de fortifier leur faiblesse, de réparer leurs inégalités ; de pourvoir enfin à leur bien-être matériel et à leur perfectionnement moral, par leur groupement en bourgades, en cités et l’échange ou la mise en commun de leurs ressources.

3. L’intérêt parle ici comme la justice et la reconnaissance. La société qui néglige son devoir envers Dieu se détourne de la source unique, d’où elle tient tous ses éléments de prospérité et de vie. Ce qui constitue l’organisme social, c’est la diversité et l’inégalité de ses membres, leur union intime et leur dépendance d’un organe central, dont les fonctions représentent celles de la tête dans le corps humain. Mais, tandis que les membres du corps humain sont physiquement unis, obéissent aveuglément et n’ont point de recours contre la violence, les organes du corps social sont des personnes dont

les unes constituent l’élément formel, la tête, l’âme, l’autorité, et dont les autres forment l’élément matériel, la multitude, ou le corps proprement dit. De ce que les philosophes appellent la matière et la forme résulte donc un organisme moral, dont les membres sont unis pour une fin commune sous une même autorité.

Par conséquent, la nature de la société ne souffre pas que le chef se comporte en despote et que le sujet obéisse en esclave ou soit comme l’outil aux mains de l’ouvrier. Le pouvoir armé de la force peut li n faire ployer les corps ; si les âmes obéissent, c’est librement.

L’autorité sociale doit donc s’adresser à l’intelligence et à la volonté de ses subordonnés. Sa force, son influence, seront, avant tout, d’ordre moral, c’est-à-dire, basées sur un droit auquel correspond un devoir.

Mais ce droit de commander, sur quoi repose-t-il ? L’État en est-il la source V Non, sans doute ; car ceux qui le composent, ses représentants ne possèdent point par nature le droit de vie et de mort sur leurs semblables, le droit de déclarer la guerre, de conclure la paix, de porter des lois, qui, non révoquées, obligeront jusqu’aux générations futures. Dira-t-on que ce droit suprême, les gouvernants le tiennent de ceux qui les ont choisis ? Mais la désignation des dépositaires de l’autorité peut bien être l’une des conditions de sa légitimité ; elle n’en est pas le principe. Autrement, les individus conféreraient un dcoit qu’ils n’ont pas eux-mêmes, qui leur est supérieur. A ce compte, quel que fût l’ordre reçu, ils pourraient toujours se dégager d’une obligation dont ils seraient les premiers auteurs.

L’origine de l’autorité et de l’obligation qui

l’accompagne remonte donc plus haut què l'homme. Dès lors, tout gouvernant qui ne tient aucun compte du précepte divin du repos dominical renie le principe même de son pouvoir et le découronne de son caractère sacré. Que répondraient les représentants d’un pouvoir quelconque hostile à la pratique du repos dominical, si leurs serviteurs, leurs ouvriers leur disaient : « Nous rejetons avec vous toute croyance en Dieu et à l’au-delà. Mais le principe autoritaire, quoi qu’en peuvent dire de prétendus libres-penseurs, n’est qu’un vieux reste de la foi en une puissance supérieure (1). Vous n’avez donc sur nous d’autre pouvoir que celui qui résulte de la force ou de notre libre consentement. Partant, pourquoi n’intervertirions-nous pas les rôles, si nous en avons les moyens ? Pourquoi ne ferions-nous pas irruption dans la salle du festin, où siègent les heureux du monde, et ne nous installerions-nous pas à leur place ? »

4. Ce mépris chez ceux qui détiennent quelque portion d’autorité n’est pas seulement injurieux à Dieu, préjudiciable à eux -mêmes et au bien public ; il lèse en particulier les droits et les intérêts des travailleurs. Nous ne blâmons pas le gouvernement de ne point proclamer par une loi l’inviolabilité du dimanche ; au moins doit-il en faciliter l’observation à ceux qui le désirent, et tout spécialement à ceux qu’il emploie. Or, voici quelques récentes dispositions bien propres à contrister les amis des travailleurs : Une loi du 16 février 1892 interdisait aux entrepreneurs des travaux des ponts et chaussées de faire travailler les ouvriers, le dimanche et les jours fériés, sauf dans les cas d’urgence. Cet arrêté

(1) Paroles de l'anarchiste Henri ; Cour d’assises de la Seine, 28 avril 1891.

a été modifié par le décret du 10 août 1899. L’entrepreneur est encore tenu d’accorder un jour de repos à ses ouvriers et employés ; mais tel jour qu’il lu: plaira (1). Les deux lois du 22 février 1851 et du 19 mai 1874 interdisaient de faire travailler la nui» ainsi que la journée du dimanche l’apprenti mineui ayant moins de 17 ans ; elles obligeaient le patron à lui laisser un certain temps pour son éducation religieuse. La loi du 2 novembre 1892, tout en maintenant pour les jeunes ouvriers l’obligation d’un jour de repos par semaine, a refusé de le fixer au dimanche.

N’est-il pas à craindre que, cette fois, le gouvernement ait retiré d’une main ce qu’il accordait de l’autre ? Il n’est point d’autre jour qui réunisse les mêmes avantages que le dimanche, au triple point de vue hygiénique, moral et social. On pourrait le comparer à ces courants d’eau qui, au printemps, ne peuv ent couvrir nos campagnes de leur frais réseau sans entretenir et développer partout une vie plus riche et plus intense. Or, — mises à part les exceptions moti vées, qui% vu leur rareté, n’ont pas les mêmes inconvénients, — que ie repos hebdomadaire soit fixé à un autre jour, et aussitôt cette belle floraison se fane, s’étiole, disparaît. La vie de famille, dont le niveau mar que toujours celui de la vie sociale, décroît et dépérit. Les jours de repos ne coïncidant presque jamais, comment les membres de la famille puiseront-ils dans des entretiens mutuels, dans un délassement commun le réconfort physique et moral

(1) Il en résulte, entre autres inconvénients, que le personnel du contrôle de l'Etat, piqueurs, conducteurs et ingénieurs sont privés du repos du dimanche, auquel ils ont droit, en vertu de l’article 57 de la loi de germinal au X, confirmé par la loi du 12 juillet 1880 ( Ligue populaire pour le repos du dimanche mars 1900, p. 98).

dont ils ont besoin ? Qu’on se figure le père ou les enfants entièrement libres, tandis que la mère travaille et celle-ci chômant seule le lendemain. Ne trouvant pas leurs parents au foyer, les enfants sont forcément condamnés à courir les champs et les rues, Dieu sait à quels risques ! A son tour, que devient le père ? N’est-il pas, j’oserai dire naturel, que, sortant épuisé de l’usine, ayant besoin de se réconforter et de se distraire, et d’autre part ne rencontrant chez lui qu’un gîte en désordre, froid et désert, il aille chercher au cabaret voisin quelques consolations banales ou grossières, et y engloutir les maigres économies de la famille, son honneur, sa santé, sa vie intellectuelle et morale, avec le bonheur de sa femme et de ses enfants (1).

Quant à la femme mariée, la place qui lui convient le mieux pour son honneur, son bonheur et celui des siens, c’est d’être au foyer, au centre de la famille. Qu’elle soit l’ange gardien de l’intérieur et exécute là, s’il est possible, le travail qu’elle pourra se procurer du dehors. Si elle est forcée pour vivre ou faire vivre sa famille, de travailler hors de sa demeure, que la journée du dimanche, au moins, reste sacrée pour elle. Que ce jour lui rende son auréole d’épouse, de mère, de reine du foyer. Il y va des plus hauts intérêts de la famille et, partant, de la société ; car,

(1) Dans plusieurs pays, l'opinion publique a sollicité des gouvernements des mesures propres à arrêter le fléau de l'alcoolisme. En Norvège, à la demande du public, les débits^ d'alcool sont fermés, depuis le samedi à 6 heures du soir, jusqu’au lundi à 8 heures du matin. Des associations particulières ont obtenu pour l’Ecosse, depuis 1851, pour l'Irlande (1878), pour la pays de Galles (1888), la réforme du Sunday closing, c’est-à-dire, la fermeture complète des cabarets patentés, pendant la journée du dimanche. Tôt ou tard, les Chambres anglaises, qui n'ont point encore sanctionné cette mesure pour l'Angleterre, céderont aux nombreuses pétitions dont elles sont assiégées.

pour employer les fortes paroles de Jules Simon, à la conférence internationale de Berlin : « Ce n’est pas seulement dans l'intérêt physique de la race humaine, que nous nous efforçons d’arracher l’enfant, l’adolescent, la femme à un labeur excessif, c’est aussi pour que la femme soit rendue à son foyer, l’enfant à sa mère, auprès de laquelle seule il peut trouver des leçons d’amour et de respect qui font le citoyen. »

Si la présence de la mère au foyer est absolument nécessaire, celle du père ne l’est guère moins pour son bonheur et celui de sa famille. Combien de pères et d’époux murmurent ces plaintes d’un cocher de tramway parisien : « Comme je ne suis pas libre le dimanche, je ne vois jamais les miens que le soir entre minuit et cinq heures. Le jour où je ne travaille pas, ma femme est occupée et mes enfants sont à l’école. »

5. Les administrateurs et les propriétaires, qui sans y être contraints par les circonstances, privent les membres de la famille du seul jour de repos dont ils puissent jouir ensemble, assument de graves responsabilités. Celles de l’État résultent de la nature même de ses fonctions et de sa fin. Il a pour tâche de garantir la sécurité et les droits de ses subordonnés et d’aider au développement de la prospérité publique, par des moyens qui, loin de le léser, favorisent plutôt l’ordre moral (1).

Or, l’Etat a-t-il vraiment à cœur que tous les droits soient respectés, quand il contrarie dans leurs privilèges de père, d’époux et de chrétien ceux qui dépendent plus étroitement de lui? Et puis, l’exemple çu’il donne n’est pas pour faire fleurir autour de lui la

£$ S Ttoic. Sumai. theol., I. 2. q. 4-7, q. 95. a. 2; 96. a. 1,3.

justice et les autres vertus, sans lesquelles il n’est point de paix assurée, ni surtout de bien-être en rapport avec la nature et la destinée de l’homme.

6. Nous ne sommes point parmi les détracteurs du progrès même matériel. Mais, en admirant l’Exposition Universelle de 1900, ce gigantesque effort de l’activité et de l’industrie humaine, nous regrettons d’autant plus vivement qu’on n’ait point permis aux ouvriers d’interrompre à leur gré leur rude travail, tous les dimanches, pour se tourner vers Celui qui, après tout, est le premier auteur de tant de merveilles. Dans les pays lointains, où la France est encore regardée comme la nation catholique par excellence, nous avons été humilié d’apprendre les démentis officiels que l’on donnait à ses chrétiennes traditions. Pendant que le président Mac-Kinley ordonnait au commissaire de la section américaine de l’Exposition de faire respecter autant que possible le repos du dimanche et de maintenir fermé, en ce jour, le pavillon des Etats-Unis ; pendant que le gouvernement anglais lui-même adressait au commissaire de la section britannique des représentations à ce sujet, le gouvernement français affectait de ne mettre aucune différence entre le dimanche et les autres jours. En face du monde civilisé, attendant avec une impatiente curiosité le mot d’ordre qui en marquerait l’ouverture, et donnerait sans doute quelque haute leçon de reconnaissance et d’admiration pour l’œuvre du Créateur et le Dieu de la science, le ministre du commerce, M. Millerand, dans son discours d’inauguration, étonnait jusqu’à la stupeur les organes des nations étrangères par l’inopportunité de ses déclarations naturalistes. « Ce matérialisme voulu, écrivait le correspondant du Times , excluant toute idée providentielle, laissait dans l’âme

des auditeurs comme une déception instinctive, comme la sensation d’une envolée de la pensée, à laquelle subitement on aurait coupé les ailes.... » « C’est en ces circonstances pourtant que les représentants d’une nation portent leurs regards vers le ciel. »

La cérémonie d’inauguration avait lieu le Samedi Saint et, le lendemain, à l’heure où toute la chrétienté célébrait sa plus grande fête, l’Exposition était ouverte au public.

L’ancien rédacteur de la Lanterne , d’ailleurs, avait pris soin de tranquilliser les consciences timorées. Il avait prétendu marquer, au nom de la science et du progrès, la base nouvelle de la morale et de toutes les relations sociales. « Le secret de la grandeur matérielle et morale des sociétés, avait-il dit, tient en un mot: Solidarité... Si l’altruisme n’était pas le plus généreux et le plus doux des sentiments, qui trouve en lui-même sa récompense, il puiserait dans l’intérêt personnel sa plus solide justification »...

La solidarité, tel est le principe de la morale nouvelle, qui a été substitué à l’ordre universel, sanctionné et érigé en loi absolue par la toute sainte volonté de Dieu. Les tenants du radicalisme, comme M. Bourgeois, ont employé ce mot sonore avant le leader des socialistes. Leur doctrine, si doctrine il y a } est empruntée au positivisme, surtout à son principal représentant actuel, M. Spencer (1). Eh bien, est-il possible que le sentiment de la solidarité remplace avantageusement le respect de Dieu et de sa loi V Qu’il devienne le moteur commun de toutes les vertus, et fasse monter le genre humain vers la paix, la justice, la fraternité et le bonheur?

(1) Data of Ethics, XI-XVI, § 18-107.

Remarquons bien qu’il s’agit d’une solidarité créée par l’athéisme. Les ennemis du repos et de la sanctification du dimanche suppriment toute vue, toute échappée vers l’au-delà. C’est sur la terre que chacun, en se dévouant pour les autres, doit arriver, par une sorte de reflux de ses propres actes, au contentement et au bonheur.

Quelle force peut bien avoir cette creuse philosophie sur une passion qui ne songe qu’à se satisfaire et met son bonheur dans la possession de l’objet ardemment convoité, quels que soient d’ailleurs les droits violés? Quel réconfort donnera-t-elle au travailleur épuisé qui ne peut plus suffire à l’entretien de sa famille ; au soldat, à l’homme obscur qui peut, en trahissant son devoir, sauver sa vie, sa fortune, son honneur et jusqu’au bonheur de ce qu’il aime le plus ? Pourquoi, d’ailleurs, sacrifierai t-il son bonheur à celui d’autrui, puisque l’égoïsme est une loi de son être qui prime l’altruisme et n’est dominée par aucune loi supérieure ni réglée par la crainte ou l’espoir d’aucune sanction ultra- terrestre ?

L’insuffisance de cette morale indépendante de Dieu, de quelque nom qu’elle s’affuble, est si manifeste que tous les sages du paganisme en sont tombés d’accord. « Il n’y aura pas d’homme, dit Cicéron, qui sans un grand espoir d’immortalité affrontera la mort pour sa patrie (1). » « Sans piété envers Dieu, il n’y a parmi les citoyens ni confiance mutuelle, ni justice. » Voltaire était convaincu qu’un gouvernant athée le ferait piler dans un mortier, si tel était son intérêt. Aux sectaires qui confondent en un seul bloc indivisible l’impiété et la forme même du gouvernement républicain, nous donnons à méditer la

(1) Tusculan., 1. I, c. 15. — De natura Deorum, I, 2. — Plato, De Republ.f X ; Plutarch., Adoers. Colot., c. 31.

parole suivante de Washington, inaugurant le Congrès de 1789 : « La religion et la morale, disait l’illustre fondateur de la république des Etats-Unis, sont les soutiens indispensables de la prospérité nationale. Celui qui voudrait détruire ces deux colonnes n’a pas le droit de nous vanter son patriotisme. »

Ces grands mots de solidarité, de fraternité, font sourire dans la bouche de certains hommes, acharnés contre tous ceux qui ne pensent point exactement comme eux ; leurs prétendues découvertes sont des larcins faits à l’Eglise, mais n’offrent que des formes vides de leur contenu, des mots sonores, sans la vertu qui persuadait les esprits et transformait les cœurs.

7. La vraie solidarité, ceux-là surtout la reconnaissent et la pratiquent, qui assurent, dans la mesure du possible, à tous leurs employés le jour du repos, consacré par la religion et confirmé par un long usage ; qui, ce jour venu, s’acheminent vers l’église, avec leurs serviteurs et leurs ouvriers qui y consentent librement, et là, agenouillés près d’eux, disent de cœur et de bouche : « Notre Père qui êtes aux cieux. »

Les hommes, dont tout l’horizon se ferme avec celui de leur vie terrestre, cherchent vainement une base aussi ferme, un principe aussi fixe, qui leur fasse un devoir de se venir en aide et de s’entr’aimer. Ils n’ont rien de commun que des appétits, des intérêts opposés qui ne peuvent se satisfaire sans conflits ; car il faut une bonne dose de crédulité pour se persuader qu’en ramenant l’origine des hommes à une monère primitive ou au singe, en écartant toute intervention divine, on fondera ici-bas le règne de la fraternité. L’évolution développe bien les germes

préexistants ; elle ne donne pas de facultés nouvelles ; les petits des singes seraient, naturellement, tout aussi égoïstes que leurs ancêtres. Pour intéresser l’homme à l’homme, il faut regarder plus loin ; il faut montrer que Dieu est notre Père commun, et qu’il n’agrée pas nos hommages si notre amour envers lui ne reflue pas sur le prochain.

Le dimanche, bien des circonstances rappellent à chacun qu’il sera lui -même jugé suivant le degré de sa justice et de sa charité envers les autres. Le riche se rapproche du pauvre, le maître du serviteur dans les bras d’un Dieu qui devient leur frère, réconcilie et unit tous les hommes en lui, fait circuler en eux sa chair et son sang, sans distinction de rang, au banquet où président et s’immolent sa toute-puissance et son incomparable amour.

Par une conséquence rigoureuse, quiconque sanctifie le dimanche se sent solidaire de tout le genre humain, particulièrement de ceux qui partagent sa foi. La famille dont il fait partie n’est même limitée ni par le temps ni par l’espace. Du pied de la croix ou de l’autel où il prie, son souvenir va au loin aider et consoler ses amis, et soulager jusqu’à des inconnus. Qu’importent l’éloignement, le tombeau même, les âmes vivent, pensent, aiment, intercèdent l’une pour l’autre ; comme ces arbres qui se rapprochent, s’unissent et mêlent plus intimement leur feuillage et leurs branches à mesure qu’ils montent dans les cieux, de même les esprits qui se tournent vers Dieu se retrouvent là, se reconnaissent, resserrent et transforment dans l’amour divin les liens qui les unissent.

Aussi, le repos et la sanctification du dimanche sont-ils comme le ciment destiné à rattacher l’un à l’autre tous les membres du corps social. Le riche, voyant que l’ouvrier est son égal devant Dieu, se

dira : « Mes richesses sont un dépôt que m’a confié le Père de famille ; il veut qu’après avoir satisfait aux dépenses exigées par ma situation, le superflu soit consacré au soulagement des pauvres. Ce n’est point assez de tenir envers mes serviteurs et mes ouvriers tous mes engagements. Sous la blouse qui les couvre se cachent des frères plus faibles ou moins fortunés, dont je dois ménager les forces, respecter l’àme, image de Dieu, et m’efforcer d’améliorer la situation matérielle et morale. »

8. Il est des personnes, je le veux bien, qui se disent chrétiennes, paraissent le dimanche à l’église et, néanmoins, pour une petite satisfaction d’amourpropre ou de sensualité, forcent de pauvres ouvrières à leur livrer, le lundi, des toilettes ou des mets délicats, laborieusement préparés la nuit et la veille précédentes. Cela est vrai, hélas ! mais ces femmes du monde qui souvent se piquent aussi de sensibilité, et pleurent aux malheurs imaginaires de quelque héros de roman, au spectacle de chiens mourant de froid, ces femmes du monde mentent à la religion comme à la nature. Elles n’ont rien de l’esprit du christianisme, quand leurs exigences privent d’un repos nécessaire et précipitent quelquefois vers la tombe leurs servantes et leurs ouvrières.

O vous, pour qui la vie est un repos perpétuel, qui avez tous les loisirs désirables pour vivre de la vie du cœur et de l’àme, ne refusez pas à d’autres femmes, enfants de Dieu comme vous, la pleine jouissance du dimanche. La voix de Dieu, celle de la conscience vous en font une impérieuse obligation. Le devoir, d’ailleurs, fût-il moins urgent, il serait de l’intérêt de la classe aisée d’apaiser la

LE RKi’OS DOMINICAL

classe ouvrière, de la moraliser, de l’élever vers une vie moins précaire, plus digne, plus heureuse.

L’ouvrier a ressenti de l’excitation et de la haine contre des hommes qui se servaient de lui comme d’une machine ou d’un animai ; mais il sera désarmé en se voyant traité avec justice, condescendance, charité, en constatant qu’il reçoit le salaire mérité, qu’on a égard à la mesure de ses forces, qu’on respecte en lui la dignité humaine, qu’on lui donne les loisirs pour vivre en homme, en époux, en père, en chrétien. La jalousie et le mécontentement qui s’accumulent au cœur des moins fortunés et se trahissent par des grèves, des soulèvements, des menaces d’un bouleversement général de la société, toutes ces sources de troubles diminueront, quand les ouvriers s’apercevront que la classe aisée, en particulier celle des patrons, a plus de souci de leur bien-être physique et moral. Enfin, l’exemple venu d’en haut et l’influence de la religion, dont on encouragerait la pratique, sans gêner la liberté, contribueraient à réconcilier le travail avec le capital. L’aisance augmenterait parce que maintes passions insatiables, l’ivrognerie, le luxe, l’orgueil, le désir de paraître et de briller, seraient taries dans leur source. Moins d’excès de toute sorte, moins de besoins, plus d’économie et de prévoyance chez l’ouvrier ; plus de justice, de libéralité et de bienveillance chez les patrons, plus de respect d’un côté, plus de confiance de l’autre ; voilà quels seront les effets du repos dominical, à mesure qu’il se généralisera. Il ne sera cependant vraiment bienfaisant que dans la mesure où il sera chrétiennement observé. Car, si grands que soient les loisirs, si élevés que deviennent les salaires, les exigences et les plaintes augmenteront

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avec les désirs et les besoins, ceux-ci avec les avantages obtenus. Beaucoup de ceux qui ne rêvent que d’un bonheur terrestre, ne seront point satisfaits, comme cet émeutier des journées de Juin (1848), tant qu’ils verront des bourgeois mieux nourris, mieux logés qu’eux. Point de réforme efficace, si la religion ne change les cœurs (1).

H) La vie de Montalembert, par le P. Lecanuet, t. Il, p. 403.

Il est pourtant nécessaire de nous unir, pour revendiquer la liberté du dimanche, avec ceux qui n'ont point en vue sa sanctification. Le but commun atteint, il sera loisible aux chrétiens de s'acquitter de leurs devoirs envers Dieu. Le Bulletin de la Ligue populaire pour le repos du Dimanche est l'un des principaux organes de ceux qui, en dehors des divergences confessionnelles, s’unissent pour faire triompher la cause du Repos dominical. D'autres Bulletins comme celui de l ‘Association pour le repos et la sanctification du dimanche (Comité catholique, 35, rue de Grenelle, Paris), celui de Y Association dominicale de Lyon (rue du Peyrat, î) se proposent de généraliser le repos et la sanctification du dimanche. Tel est aussi le but de cet opuscule. Nous avons eu surtout à cœur d'exposer les principes et les hautes raisons qui exigent ce repos et cette sanctification. Quant aux résultats déjà obtenus, quant aux moyens pratiques de les étendre à toutes les classes de travailleurs, nous ne pouvons, faute d’espace, nous y arrêter longuement ici. Ce côté tout pratique est étudié dans les travaux auxquels nous renvoyons le lecteur. Il faut surtout que les intéressés s'unissent, agissent auprès des patrons, des gouvernéments, des municipalités, des directeurs de services publics, des chefs d’industrie et d'entre-

Srise commerciale, qu'ils fassent passer dans le programme nposé à leur candidat électoral la clause du repos dominical pour les employés de l’Etat. Les propriétaires, à leur tour, doivent stipuler la même condition dans leurs contrats avec les entrepreneurs. Tous, enfin, nous pouvons nous astreindre, dans la mesure du possible, à ne rien vendre, à ne rien acheter, à ne rien expédier, à ne rien nous faire envoyer le dimanche et à donner notre clientèle de préférence aux fournisseurs qui observent et font observer chez eux le repos dominical.

Nombreuses déjà sont les villes où cette tactique a pleinement réussi. Ainsi, les employés des postes et télégraphes ont obtenu, dans 80 villes, la fermeture de leurs bureaux à partir de midi. Les magasins du Louvre qui, le dimanche, ne livrent que sur demande les achats, n'en livrent plus aujourd'hui que les deux dix-millièmes. Il n'est pas jusqu'aux ouvriers verriers qui ne commencent enfin à jouir a'un repos nécessaire, mais que l'on croyait à tort préjudiciable aux patrons. Cf. Mgr Turinaz dans le Correspondant des 25 avril 1898 et 10 janvier 1900, avec l'article

Celui qui respecte l’ordre établi de Dieu, loin d’abdiquer sa dignité d’homme, en réalise mieux que tout autre la grandeur idéale. Celle-ci n’exiget-elle pas la liberté d’âme, le désintéressement, un certain degré de renoncement aux appétits inférieurs, quelque aspiration enfin, supérieure à la satisfaction des biens matériels, qui l’arrache au domaine du périssable et le transporte daos celui de l’éternel et de l’infini ? Ce qui dégrade, avilit la dignité humaine, dans les ouvriers, c’est de les considérer, avec certains économistes, comme de simples instruments de production, des machines organisées. Ils ont une âme, un esprit, un cœur. Laissez donc pénétrer en eux un rayon plus chaud et plus pur. Laissez-les sous le charme du plus bel idéal auquel ils puissent aspirer, donnez-leur le temps d’aller, si bon leur semble, puiser de nouvelles forces dans une religion divine dont les promesses allègent les douleurs présentes et transportent l’âme dans un monde meilleur où toute injustice sera réparée et l’équilibre entre le mérite et le bonheur rétabli (1).

de M. Lavollée ( Correspondant du 25 mars 1889), et celui de M. Gibon (25 octobre 1900) sur le Congrès international du Repos du Dimanche; les Questions actuelles, des 20 et 27 octobre, des 3 et 10 novembre 1900, où se trouvent, en substance, les rapports du même Congrès. Voir aussi les actes du Congrès international du repos du dimanche tenu à Paris, 1889, et celui de Bruxelles, 1897.

(1) « En donnant à l’homme pour fin et pour but la vie terrestre, la vie matérielle, on aggrave toutes les misères par la négation qui est au bout ; on ajoute à l'accablement des malheureux le poids insupportable du néant ; et de ce qui n'est que la souffrance, c'est-à-dire une loi de Dieu, on fait le désespoir... La première des améliorations (du sort matériel de ceux qui souffrent) c'est de leur donner l'espérance.... Ce qui allège la souffrance... ce qui fait l'homme bon... patient... juste, à la fois humble et grand... c'est d'avoir devant soi la perpétuelle vision d'un monde meilleur, rayonnant à travers les ténèbres de cette vie, b Discours de Victor Hugo à la Chambre des députés, MonU t4ur du 15 janvier 1850.

Où trouver un moyen plus efficace pour rapprocher toutes les classes, un lien plus doux et plus puissant pour rattacher l’un à l’autre les tronçons de notre pauvre société que déchirent de plus en plus tant de conflits ? Les délégués qui, le 29 mars 1890, se réunirent à Berlin, en conférence internationale, pour la protection des ouvriers, avaient entrevu ces avantages ; les vœux suivants furent adoptés à l’unanimité : Il est désirable qu’un jour de repos par semaine soit assuré aux ouvriers, particulièrement à tous ceux de l’industrie. Tous aussi, sauf le délégué de France, furent d’avis de fixer ce jour de repos au dimanche. Depuis dix ans surtout, la réalisation de ces vœux est activement poursuivie, et, dans la plupart des pays, avec l’appui du gouvernement. La fermeture des magasins est la règle dans les pays suivants : Allemagne, Autriche-Hongrie, Danemark, Angleterre, Hollande, Italie, Norvège, Suède, Roumanie, Suisse, Etats-Unis. Dans plusieurs autres, comme en Autriche, en Norvège, en Roumanie, on n’imprime plus de journaux le dimanche et, ainsi qu’en Belgique, les trains, ceux au moins de petite vitesse, sont considérablement réduits. Nous voyons par delà les frontières de notre vieille Europe, un exemple plus encourageant encore ; un héroïque petit peuple du Sud-Africain, d’accord, en cela, avec son puissant adversaire, interrompt ses luttes acharnées du samedi soir au lundi matin. Puisse aussi le nom du dimanche retentir au milieu de nos discordes internationales et sociales, comme un symbole de paix. Que ceux qui comprennent les immenses avantages du repos dominical pour l’individu, la famille et la société ; que tous ceux qui s’intéressent au bonheur et au progrès moral de

1’humanité deviennent les apôtres d’une idée si bienfaisante.

Pourquoi le repos dominica ne serait-il pas comme l’arc-en-ciel, qu’après l’orage la nature apaisée fait rayonner dans les airs? Pourquoi en France, en Europe, et dans tout le monde civilisé, ne contribuerait-il pas à rasséréner notre ciel politique et social, où grondent encore de terribles tempêtes? Pourquoi n’annoncerait-il pas un lendemain plus serein ? Pourquoi ne ferait-il pas revivre, entre les honnêtes gens de tous les partis, la trêve de Dieu ?

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