INTRODUCTION
$ ler, — Définition. — Semaine anglaise et repos de l'après-midi du samedi, $ 2. — Utilité au point de vue moral et au point de vue social “du repos de l’après-midi du samedi, donné à la famille ouvrière.
$ 3, — Objections principales et générales élevées à l'encontre du repos du samedi après-midi. — Leur réfutation.
Le dix-neuvième siècle occupe, dans l'histoire économique des peuples, une place marquée, prépondérante. C'est le siècle de l'industrie et du crédit, le siècle du machinisme puissant, actionné par ces deux forces colossales, que l’homme a réussi à découvrir et à dompter : la vapeur et l'électricité.
La science, en effet, révélant au monde étonné maints
MARTINAT 1
secrets de la nature, on chercha vite à en tirer parti : des débouchés nouveaux s’ouvrirent ainsi à l’activité humaine, qui put dès lors entrevoir un domaine quasi illimité.
La transformation rapide qui s’en suivit dans les moyens de production, et le mouvement de concentration qui leur fut imprimé, en même temps qu'ils agissaient énergiquement sur la circulation el la répartition des richesses, ne pouvait manquer d'exercer aussi, par contre coup, une influence capitale sur les rapports sociaux.
Le nouveau régime brisait violemment les cadres de l'ancienne société. Mettant en présence, par la force même des choses, par la nécessité d’un machinisme coûteux, d’une part un capital de plus er plus aggloméré, grossi sans cesse aux mains de quelques-uns, de l’autre une masse de travailleurs perdant toute autonomie, et attachés à l'outil dont ils devenaient les esclaves, il causa de vives souffrances, el provoqua une lutte de classes, dont l’acuité se fait aujourd’hui particulièrement sentir et dont il est difficile de prévoir le terme et les résultats.
Le sort des classes laborieuses, après être resté très dur pendant la première moitié du siècle dernier, s’est cependant, depuis, sensiblement amélioré. L'organisation de plus en plus forte des travailleurs, conscients de leur solidarité, l’action quele suffrage universel leur donnait, en certains pays, surles pouvoirs publics, ont assuré le progrès. Le capital dut s’incliner devant la loi, qui s’enhardissait chaque jour, et même écouter bénévolement les réclamations directes de la main d'œuvre. Ainsi l'ouvrier est sorli peu à peu de sa position de douloureuse infériorité.
Tout n’est pas fait pourtaut : il reste de nombreuses questions ouvrières et sociales à solutionner. Les unes, essentielles, ont réussi déjà à retenir l'attention du légis-
lateur, et certaines même, comme la question des retrailes, sont sur le point d'aboutir. D'autres attendent encore que l’on vienne les tirer de l'ombre où se cachent leurs mérites : nous rangerons parmi ces dernières l'octroi, aux travailleurs de l’industrie, d’un demi jour de congé le samedi.
$ 1. — Repos du samedi après-midi et semaine anglaise.
Parmi les nombreux souhaits formés par l’armée des travailleurs, la diminution de Îa durée du travail quotidien, et l'octroi d’un jour de repos pas semaine devaient tout naturellement figurer en bonne place. Le premier de ces vœux reçut, un peu partout, des satisfactions progressives, mais finalemen { assez larges ; les abus, auxquels on s'était laissé entraîner, avaient d’ailleurs rendu, sur ce point, une réaction inévitable.
Le repos hebdomadaire, général et obligatoire, fut, au contraire, plus difficile à obtenir. Eu France particulièrement, et à une époque toute récente encore, ce repos u'exislait, pour beaucoup, qu’à l’état de rêve ou d’espérance.
Et pourtant, tout ne plaidait-1il pas en sa faveur ? Etaitce donc que l’on ne trouvait pas qu'il fût légitime que tout être humain püt, une fois par semaine, jouir d’un repos complet et réparateur, et reprendre contact avec les siens, souvent eutrevus à peine durant les journées de labeur ? Si, tout cela, on l'avait aperçu, mais ces arguments de saine raison ne parvenaient pas à vaincre l'amour du lucre et la terreur de la concurrence.
Impatiemment réclamée et attendue par le prolétariat, la réforme finit cependant par s'imposer, et la France,
suivant l'exemple donné par plusieurs pays étrangers, établissait, par la loi du 13 juillet 1906, le repos hebdomadaire obligatoire pour l’industrie et le commerce, en spécifiant que ce repos devrait, sauf exceptions déterminées, être donné le dimanche.
L'application de cette loi souleva d’abord, malgré les exceptions et dérogations admises, les vives protestations du patronat. Mais le législateur sut tenir tête à l'orage, et l’œuvre accomplie demeura.
Une autre réforme serait le complément utile pour tous, nécessaire pour certains, du repos dominical : c’est l'établissement du repos de l'après-midi du samedi, ou de la semaine anglaise, qui en est, pour ainsi dire, l'expression consacrée.
Qu'est-ce donc que la semaine anglaise ? C'est une méthode ingénieuse de computation de la durée du travail, adoptée de bonne heure en Angleterre, pour préparer et faciliter aux travailleurs la réelle observance du repos du dimanche. Elle consiste essentiellement à pratiquer une semaine où chacun des six jours ouvrables est enfermé dans une durée maxima, égale pour les cinq premiers jours, mais sensiblement abrégée pour le samedi. D’étape en élape, par des diminutions successives, octroyées par l'usage ou fixées par la loi, le samedi est arrivé aujourd'hui à n'avoir plus qu’un nombre d'heures si restreint que le travail de la matinée suffit à l’épuiser. Le personnel, dans ces conditions, peut être libéré à midi, ou de très bonne heure au moins dans l’après-midi.
Cette institution éminemment anglaise a franchi les frontières de son pays d’origine. D’autres nations ont à leur tour cherché à donner à leur industrie le repos de l'après-midi du samedi.
Parmi les imitateurs de l'Angleterre, il faut faire une place à part aux Etats-Unis qui, les premiers, lui empruntèrent cet usage et qui, aujourd’hui, sont très avancés dans cette voie. On ne saurait s'en étonner, étant donné les affinités qui existent entre les deux peuples anglais et américain, et l'intensité de leurs relations économiques et sociales. Mais, en Amérique, la coutume se développa librement, la loi ne lui ayant pour ainsi dire apporté qu'un appui purement moral.
Le but restant le même : désir de faire du samedi un jour de demi-congé, le moyen qu’employèrent les Américains pour l’atteindre différait sensiblement du moyen anglais. Ils adoptèrent la limitation hebdomadaire de la durée du travail, qui permet de réduire la part du samedi en chargeant d'autant celle des autres jours. La répartition sans règles fixes laisse malheureusement trop de place à l'arbitraire. Et cette méthode, qui a laissé obtenir des résullats assez satisfaisants encore aux Américains, chez lesquels l’ouvrier est suffisamment organisé pour se défendre, est loin de donner aux travailleurs les garanties du système anglais.
Il semble que l’idée d’un demi-congé le samedi soit faite pour recueillir l’adhésion empressée, sinon des milieux patronaux, tout au moins du monde ouvrier. Mais il faudrait la faire connaître. Les appréhensions ou même l'hostilité, auxquelles pourrait se heurter d'abord cette nouveauté, ne résisteraient pas longtemps sans doute à l'examen impartial et consciencieux des conditions dans lesquelles le repos du samedi après-midi pourrait çà et là s’acclimater. Et peut-être serait-ce alors, pour ce repos, le point de départ d’une extension considérable.
$ 2. — Utilité au point de vue moral et au point de vue social, du repos de l'après-midi du samedi donné à la famille ouvrière.
C'est sans contredit pour l’ouvrière que le besoin du repos du samedi après-midi se fait particulièrement sentir. Il ya en effet pour la femme, dans tout travail qui la retient hors de son foyer, et surtout dans le travail industriel, si absorbant et si fatigant à la fois, un état de choses éminemment contraire aux indicalions de la nature el nuisible au grand rôle social qui est échu à l’épouse et à la mère.
Des écrivains notoires ont fait entendre à ce propos leurs protestations généreusement indignées : « Depuis que la vapeur est la reine du monde, dit Jules Simon (1), la femme est sortie de la maison, comme en était sorti autrefois le mari, obligé d'aller à l'aube du jour gaguer le pain de la famille, et de n’y revenir qu'après que le soleil élait couché. La vapeur a pris la femme... Le père est à l'atelier, la mère est à l'atelier, et l'enfant est... dans le ruisseau. » Et il ajoute : « Le résultat produit est celui qu'en croirait à peine possible : le paupérisme au milieu d’une industrie qui prospère. »
C’est encore cette situation pénible de la femme qui arrachait à Michelet (2) ces pathétiques accents : « L’ouvrière, mot impie, sordide, qu'aucune langue n'eut jamais, qu'aucun temps n'aurait compris avant cet âge de
(1) L'ouvrière, préface.
(2) La femme.
fer, et qui balancerait à lui seul tous nos prétendus progrès. »
Si le travail de la femme, en dehors de son foyer, tout fâcheux qu'il apparaisse, semble devoir être accepté comme une des fatales conditions de la vie moderne, du moins doit-on s’efforcer d’atténuer les déplorables conséquences qu'il entraîne tant pour la santé de la femme ellemême, sur laquelle reposent les destinées d’une race, que pour la bonne ordonnance de la vie familiale, base de la société.
Le demi-congé du samedi peut être regardé comme l’un des meilleurs moyens que l’on puisse préconiser dans ce but; caril viendrait utilement compléter le repos hebdomadaire, aujourd'hui concédé aux travailleurs, et serait seul capable d'en faire pour l’ouvrière une réalité bienfaisante.
Si en effet la femme finit sa tâche et touche sa paye le samedi vers six heures du soir, comme cela se passe actuellement, dans le plus grand nombre des usines, en France et dans d’autres pays, aussi désireuse qu’elle soit de regagner rapidement son logis, elle n'y arrivera guère avant sept heures, parfois même sept heures et demie, suivant le quartier et son éloignement de Pusine. Brisée déjà par sa journée de travail, elle doit, aussitôt rentrée chez elle, se remettre courageusement à l’ouvrage : s’occuper des enfants, préparer au moins un maigre et rapide repas pour l’arrivée du mari, meltre un peu d'ordre dans le ménage. Il lui faudrait des heures, et elle n’a que des minutes ! Comment suffire à pareille tâche ?
Et le lendemain dimanche, loin de pouvoir enfin se reposer un peu, elle devra se lever de bon matin. Que n'a-t-elle pas à faire, en effet, en cette journée soi-disant consacrée au repos et au loisir ?
C'est le seul jour de la semaine où elle puisse consacrer quelques heures aux besoins des siens, de la maisonnée. (‘comme il lui va falloir fiévreusement s’occuper |
Elle fera d’abord le ménage en grand, nettoiera l’intérieur, forcément négligé pendant les six jours précédents, et s’efforcera de donner au moins le mérite de la propreté au modeste mobilier. Si l’on reçoit la visite de quelque voisin où ami, l’on aura la fierté légitime de lui montrer une maison bien tenue. Puis, toujours se dépèchant, elle ira faire ses emplettes chez les fournisseurs et rentrera préparer à la hâle un pauvre repas. alors que ce repas devrait être le meilleur de la semaine, celui par lequel on célébrerait la réunion de toute la famille, la plupart du temps disséminée, les autres jours, aux tables des marchands de vins, les plus proches de l'atelier. La femme, enfin, devra encore ravauder les vêtements des enfants, du mari et les siens propres. Souvent même ne voudra-t-elle pas faire la lessive !
Quelle tâche surhumaine, pour peu que la famille soit nombreuse !
Et ainsi, au lieu de pouvoir tenir compagnie au mari, aller avec lui et les enfants goûter le délassement d’une promenade en plein air, voire à la campagne l'été, loin du quartier triste et trop vu, la pauvre créature devra satleler au travail du matin au soir, et se résigner à laisser l'homme porter son désæuvrement de cabaret en cabaret ; il en reviendra, c’est à craindre, la bourse allégée et l'esprit absent, et la récompense de la bonne ménagère sera le plus souvent, hélas, d’être rudoyée ou même battue.
Telle est la situation nécessairement lamentable à
laquelle est réduite l'ouvrière; à moins que, oublieuse de lous ses devoirs, elle n'abandonne son ménage au désordre, en se désintéressant de toute l'économie domestique. Mais alors quels autres graves dommages ressortiront, pour l'hygiène et la cohésion familiale, de cet état de choses malheureusement trop fréquent ! Combien de fois sombrera ainsi le bonheur du foyer! Quelle influence néfaste aura souvent, sur la conduite de l’homme, l’intérieur mal tenu! Sans qu'il soit permis d'imputer tous les délits d'hommes mariés à la démoralisation causée par des conditions d'intérieur anormales, il n'existe pas moins là un lien de causalité naturel et logique.
La semaine anglaise, en donnant à l'ouvrière la liberté de son après-midi, le samedi, apporte un heureux correcif aux fâcheuses conséquences du travail industriel de la femme.
Alors l’ouvrière, en possession de sa paye, a, devant elle, le samedi, le temps suffisant pour faire de bonne besogne. Les quelques heures de travail fouruies dans :a matinée ne l’empêchent pas, alerte et gaie, d'aller l'aprèsmidi faire ses emplettes chez les fournisseurs. Ayant le temps, elle achète avec discernement; elle fait même, le plus souvent, ses provisions pour le lendemain, ce qui lui évilera la peine de se lever et de sortir le dimanche de trop bon matin. Puis, elle recoud les vêtements de travail endommagés, et elle s'efforce, en le nettoyant et en le mettant en ordre, de donner au logis un aspect aussi confortable et aussi agréable que possible. Chacun, de la sorte, éprouvera plus de plaisir à y passer le dimanche familial, et à y prendre de saines distractions.
Le repos commun, ainsi préparé, pourra être, pour la
femme une réalité. Il sera de plus essentiellement moralisateur : les sentiments de solidarité et d'affection trouveront là une excellente et rare occasion de se développer entre les membres de la famille.
Ces considérations, dont la portée sociale ne saurait échapper, légitiment suffisamment tout effort tenté pour faire octroyer à la femme le repos partiel du samedi.
L'enfant, dans les pays surtout qui n'ont pas établi pour lui de régime spécial et approprié à ses forces, trouverait certainement aussi, dans cette mesure, un utile palliatif à l'excès de son labeur; cela lui permettrait en outre de compléter une instruction restée parfois un peu trop rudimentaire.
De même l'adolescent, dont la santé est si souvent ébranlée par la métamorphose que la nature imprime brusquement à sa constitution physique, et dont les forces sont bien rarement à la hauleur de sa tâche, jouirait avec fruit de ce supplément de repos.
Que dire maintenant de l'homme? Nous touchons là évidemment au point le plus délicat de la question. S'agira-t-il d'appliquer la réforme dans l'intérêt de la femme et de la famille? Ceite généreuse pensée sera vraisemblablement capable de rallier la majorité des suffrages. Voudrait-on, au contraire, en faire une réforme générale, qui atteindrait ouvertement el nécessairement les hommes adultes? On risquerait peut-être alors de soulever une résistance intransigeante, et de courir à un échec complet. Aussi sera-l-il plus sage de n'être point si exigeant d'abord. 11 faut, pour réussir, lenir compte des difficultés de l'heure présente, et savoir modérer ses désirs. Et puis ne suffira-t-1l pas, pour l’homme de laisser faire les choses, et de s’en remettre à leur marche naturelle ? Qu'il soit,
comme en Angleterre, tenu en dehors du texte qui créera à la femme la liberté du samedi après-midi : cela ne l’empèchera pas d'en jouir bientôl à son tour ; l'industrie, à laquelle il n'aura point été fait violence, et qui s’habituera à la norvelle coutume, la lui appliquera d'elle-même, d'autant plus qu’elle y sera poussée par une véritable nécessité, celle qui veut l'unité dans le travail. L'homme devrait-il même ne quitter l'usine que quelques moments après le départ du personnel protégé, après avoir par exemple nettoyé et mis en ordre les lieux de travail, qu'il trouverait encore son compte à la mesure nouvelle, et ne devrait pas songer à se plaindre d’une injustice. Il est fort, il doit s'en réjouir, et ne point être jaloux des plus faibles. Et puis le retour de sa femme au foyer ne peut être pour lui qu'un bienfait!
Si, en ce qui concerne l’homme adulte, travailleur de l’industrie, il semble actuellement préférable de se montrer modeste el peu exigeant au sujet des moyens susceptibles de Jui assurer, dans un avenir prochain, le repos du samedi après-midi, si l’on peut estimer surtout qu'un appel pressant au législateur pour obtenir de lui une large intervention dans ce sens rencontrerait sans doute encore assez peu de crédit, ce n'est pas à dire cependant que l'utilité du demi-congé du samedi n’apparaisse pas, pour l’homme lui-même, comme une perspective heureuse an point de vue social et au point de vue moral à la fois.
Sans doute, il faut le reconnaître, les raisons qui militent en faveur de l'application à l'homme de celte mesure, semblent, à première vue, moins concluantes, moins irrésistibles que lorsqu'il s’agit de la femme. L'homme n'a pas, en vérilé, un rôle aussi complexe, aussi
écrasant, que celui de sa compagne, à la fois ouvrière, épouse et mère. Faut-il néanmoins considérer que sa tâche consiste uniquement à assurer l'existence matérielle de son foyer? Ce serait là une conception vraiment trop superficielle et simpliste.
L'homme, qui a pris la responsabilité de fonder une famille, a d’autres devoirs encore que celui d’en assurer la subsistance. Il est le chef, il est le maître de la communauté ; 1] a, envers les siens, des devoirs de direction et de protection, auquel il ne saurait se soustraire sans grand dommage. Il doit pouvoir apporter à sa femme un conseil éclairé sur l'ordonnance de la maison, veiller au maintien ivtelligent de l'équilibre de leur modeste budget, en ménageant quelques réserves pour les mauvais jours. Il doit aussi et surtout suivre de près l'éducation de ses enfants et leur donner quelques principes de saine morale. Un supplément d'heures libres le samedi paraît susceptible d’avoir en ce sens la plus heureuse influence.
Actuellement, que se passe-t-il en général? Le samedi soir, presque partout, le travail s’arrêle un peu plus tôt. On règle les comptes et l’on procède à la paye. Cela fait, il reste fréquemment à l’ouvrier, avant l'heure du dîner, une demi-heure ou une heure. Et c’est là le maiheur ! Celle heure, qui ne permet d'entreprendre aucun travail utile, aucune besogne sérieuse au logis, laisse l’ouvrier s'égarer chez le marchand de vins. Et l’on sait quelles en sont les tristes conséquences !
Si, libéré plus tôt, il pouvait jouir, le samedi, de quelques heures de liberté, alors il songerait à rentrer chez lui pour s’y occuper dans l'intérêt commun. Il ne manque pas, dans l'intérieur pauvre, de petits travaux que peut faire l’homme de bonne volonté : tantôt il
reclouera où repeindra un objet mobilier, tantôt il sciera du bois, ou s’occupera de la cave, et même, lorsqu'il a la bonne fortune d’être un peu en dehors de la ville et de posséder un petit jardinet, il y donnera tous ses soins. Il pourra enfin s'intéresser davantage à la vie des siens, sera plus à mème de conquérir et d'entretenir leur affection. Quelle joie pour lui de faire sauter sur ses genoux le plus jeune des marmots, et d'organiser pour les autres quelques jeux, auxquels il se mêlera, et au cours desquels il trouvera toujours matière à les instruire. Et tout cela se passera sous l'œil bienveillant de la mère, dont l’activité inlassable trouvera sa récompense dans ce réconfortant spectacle de l’harmonie familiale.
Dans un autre ordre d'idées, signalons que, dans certaines professions, existe l'habitude, fâcheuse, parce qu'irrégulière, de faire le lundi. La vacance du samedi soir, régulièrement organisée pour tous, ne serait-elle pas hautement préférable ?
À ces arguments déjà si impressionnants, on pourrait ajouter que le repos du samedi ne serait pas sans avoir, en France notamment, la plus favorable influence pour Ja généralisation et l'observation bénévole du repos hebdomadaire lui-même; il permettrait la suppression d'un grand nombre de dérogations, dues précisément à la nécessité où se trouve actuellement la classe ouvrière de faire le dimanche des achats qu’elle ne peut effectuer un autre jour, faute de liberté. Pour le petit commerce, pour les détaillants, les résultats seraient certains et considérables : leur clientèle pouvant acheter le samedi, ne manquerait pas de le faire, et les petits commerçants, dont les intérêts n'auraient plus à souffrir de la fermeture du dimanche, seraient trop heureux de faire jouir leurs
employés et de proñter eux-mêmes d'u n repos bien gagné.
Si d'ailleurs l’industrie, dans son ensemble, adoptait la coutume anglaise du chômage de l'après-midi du samedi, la pratique créerait vite des usages nouveaux pour en favoriser le fonctionnement. Les grands magasins, par exemple, où s’approvisionne la classe ouvrière. prendraient vraisemblablement l'habitude de faire, à son intention, le samedi, des expositions et des soldes.
Le système présente donc, au point de vue social, des avantages marqués et indéniables.
Il a été cependant l'objet, non pas dans les pays qui l'ont expérimenté, ce qui est très intéressant à retenir, mais ailleurs, el particulièrement en France, de diverses critiques dont nous allons avoir à apprécier la portée.
$ 3. — Objections principales et générales élevées
contre le repos du samedi après-midi. Leur refutation
Quelles sont les raisons le plus communément invoquées à l’enconire du repos de l'après-midi du samedi ?
Hâtons nous de constater que les objections soulevées sont à peu près exclusivement d'un ordre économique, le système proposé apparaissant à tous comme inattaquable au point de vue social et humanitaire.
Certains cependant se sont avisés de prétendre que le repos du samedi àprès-midi, s'il venait à être appliqué à l'homme, prêterait encore au développement de l’alcoolisme L'argument ne semble pas péremptoire. Sans doute il serait grandement désirable de voir diminuer, en France
surtout, le nombre hélas toujours croissant des débits de boissons, qui offrent à chaque pas, aux volontés chancelantes, l'appât de leurs liquides aussi variés que malsains et dégradants ; c’est mème peut-être l’œuvre la plus urgente à accomplir, dans l'intérêt de la classe ouvrière. et de la société tout entière. Mais pourquoi la liberté de quelques heures, le samedi, devrait-elle forcément augmenter le nombre de ceux qui fréquentent trop assidûment les cabarets? N'est-ce pas, au contraire, le temps de liberté trop court, ne permettant, à cause de cette brièveté, d'entreprendre rien, qui est véritablement dangereux pour ouvrier ?
C'est le travail sans repos suffisant, ravalant l’homme au rôle de bête de somme, qui est surtout mauvais et démoralisan!, et qui pousse l’ouvrier à la boisson. Congés irréguliers, permissions accrochées dans ces moments de lassitude que tout homme connaît, voilà encore des circonstances favorables à l’ivroguerie ; elles devraient logiquement disparaître le jour où serait régulièrement instauré un repos de (rente-six heures consécutives, partant du samedi après-midi. Les buveurs invétérés persisteraient peut-être dans leurs anciens errements, mais nous nous refusons à croire que l’ouvrier intelligentet rangé ne serait appelé à trouver dans la liberté nouvelle qui lui écherrait, que l’occasion d’une déplorable modification de ses mœurs. Les sages assurément resteront sages, et ceuxlà sont la masse; quant aux autres, puissent-ils trouver motif à se corriger !
Les conséquences économiques du système ne donneraient-elles pas sujet à une critique plus sérieuse et plus grave? C’est ce qu'il nous faut maintenant examiner.
Les préventions qui se dressent a l'encontre du chômage
industriel, le samedi après-midi, varient naturellement suivant qu'elles sont le propre de l’une ou de l’autre des parties intéressées.
Chez les ouvriers, on craint une perte de salaire, une diminution de la somme, souvent peu élevée déjà, que l’on touche à la paye, et qui permet seule de vivre la semaine suivante; on craint encore que la pratique de la semaine anglaise ne fasse perdre en partie aux ouvriers le bénéfice des réductions obtenues, après tant d'efforts, dans la durée de la journée de travail : ne parle-t-on pas, en effet, de mettre l'allongement du travail des cinq premiers jours de la semaine comme condition, au moins momentanée, de la réduction de la durée du sixième ?
Du côté des patrons, des industriels, on redoute un arrêt, un fléchissement même de la production, par suite de la diminution des heures de travail : d’où il résulterait un état d’infériorité vis-à-vis de la concurrence étrangère.
Qu'y a-t-il de fondé dans tout cela ? Faut-il voir là un écueil devant lequel toutes les bonnes volontés doivent forcément céder? Ne pourrait-on pas, au contraire, en approfondissant un peu les choses, sans parti pris, moutrer que les intérêts en présence ne sont pas absolument inconciliables ?
La question des salaires est, on le comprend, une queson vitale pour l’ouvrier : le salaire estle plus souvent son unique ressource, el encore ne lui permet-il que de vivre au jour le jour ; (c’est d’ailleurs à cette impossibilité pour l'ouvrier en général de pouvoir mettre quelques sous de côté, et à la tristesse qu'elle entraîne lorsque viennent la vieillesse et l'invalidité, qu’on a voulu porter remède par la création des retraites ouvrières), Si dans ces conditions, le demi-congé du samedi devait nécessairement
entraîner une diminution des salaires, ou concevrait fort bien qu'il fût mal accueilli des travailleurs.
Mais d'abord, si cela était vrai, est-ce que toute réduction des heures de travail n’offrirait pas le même inconvénient et n’encourrait pas le même reproche? Or, la journée de travail a constamment diminué de durée depuis cinquante ans, et nous avons vu les salaires, pendant cette période, suivre une marche régulièrement ascendante, doubler même dans bien des cas. Il n’y aurait donc pas réduction forcée et correspondante du salaire, dans le cas ou la durée du travail se trouverait réduite.
Cette dernière hypothèse n’est pas la seule à envisager. Si la journée du samedi est écourtée, diminuée de moitié même, on peut, pour ne pas gêner l’industrie par un changement trop brusque, compenser momentanément cette perte de temps, totalement ou en partie, par un léger allongement des autres jours de la semaine, ce qui ferait qu'en définitive la durée moyenne des jours ouvrables ne serait point changée. Les salaires u’auraient donc pas de raison de baisser; d'autant plus que l’ouvrier, plus dispos après le repos si complet qu'il se verrait ainsi allouer, pourrait fournir, surtout dans les premiers jours de la semaine, un travail plus intensif et plus fécond, légitimant et devant amener une augmentation du taux de sa rémunération.
Chacun trouverait son compte à la combinaison nouvelle, l'activité plus grande de l’ouvrier faisant tomber l'objection patronale, tirée de la diminution éventuelle de production.
Nous verrons, d'autre part, que l'industriel réaliserait aussi, sur ses frais généraux, par la fermeture et l’arrèt du travail peudant une demi-journée, une économie des plus notables, susceptible d'affaiblir ses possibles récriminations.
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Reste l'obstacle le plus gênant peut-être, l'argument regardé comme décisif par les adversaires, non pas précisément du demi-congé du samedi, mais de la limitation hebdomadaire de la durée du travail, moyen généralement envisagé pour en obtenir la réalisation immédiate : on voit. dans le léger allongement de la journée normale, également appliqué aux jeunes ouvriers et aux femmes, un recul sur les progrès accomplis après lant de luttes, et une faculté dangereuse aux mains patronales. Repos du samedi après-midi, soit, disent ies patrons, mais nous augmenterous alors les cinq premiers jours aux profit du sixième ; pas d'augmentation compensatrice, répondent les ouvriers. Et chacun de rester sur ses positions, sans vouloir chercher le terrain d'entente.
Et cependant, la concession que pourraient consentir en ce sens les ouvriers ne serait que toule momentanée : la marche vers la diminution de la durée du travail reprendrait fatalement son cours, mais du moins, la transition serait ménagée, et, en attendant, l'augmentation, légère somme toute, qui pourrait être imposée, ne serait-elle pas largemeut compensée par le bénéfice certain que procureraient à tous la tiberlé du samedi après-midi, et le repos de trentesix heures consécutives, qui en découlerail ?
La limitation hebdomadaire des heures de travail, avec l'indication toutefois d’un maximum journalier, pour éviter les abus, paraît être actuellement, grâce à sa souplesse, le moyen le plus susceptible de faire admettre le demi-congé du samedi, dans les pays surtout qui n’ont pas encore, comme lAnglelerre, une longue pratique de la réglementation. Il aurait le grand avantage, n’enlevant pas d'un seul coup plusieurs heures par semaine à la production, de ne pas jeter dans l'industrie une perturba-
tion, qui provoquerait vraisemblablement la révolte, et serait la mort de la réforme elle-même.
En réalité, patrons et ouvriers ne connaissent pas assez cette coutume du repos le samedi après-midi, considérée en Angleterre comme une des meilleures de la vie domestique et sociale. Ils ne voient pas, par conséquent, les résultats qu'elle a donnés, et n’en saisissent pas l’importance.
Il serait souhaitable que la question füt partout étudiée sérieusement el sans parti pris. Les syndicats des deux camps, patronal et ouvrier, leurs organes de propagande, journaux et bulletins, ne devraient pas la passer sous silence. Les bourses du travail pourraient en faire aussi un article de leur programme de revendications. C’est une cause qui vaut tout autant, sinon mieux que beaucoup d’autres, qui trouvent de zélés et ardenis protagonistes.
Il est permis aujourd'hui d'espérer que le moment n’est pas éloigné où, la question étant enfin comprise, le repos de l'après-midi du samedi aura l’universelle fortune qu'il mérite.
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