CHAPITRE PREMIER
8 ler. — La révolution industrielle, — Le machinisme et ses abus. — Remède : Diminution de la durée du travail. — Forme : La semaine anglaise, aboutissant au repos partiel du samedi.
$ 2. — Extension de la coutume. — Appui des Trade-Unions. — Œuvre du législateur. — La semaine anglaise aujourd’hui.
$ 3. — Emploi de l’après-midi du samedi par les travailleurs.
$ 4. — La révolution industrielle. — Le machinisme et ses
abus. — Remêde : Diminution de la durée du travail. — La
semaine anglaise aboutissant au repos partiel du samedi.
Après être restée longtemps attachée à un régime essentiellement agricole, l'Angleterre a été la première à voir chez elle naître et se développer la grande industrie, dont l’essor rapide devait gagner tout le continent et marquer le xix° siècle d'une très profonde empreinte.
L'industrie anglaise ne date réellement que du xvin* siècle; au commencement du xix°, l'application progressive de la vapeur aux machines et aux moyens de transport, l'exploitation de riches gisements houillers, ont centuplé sa puissance.
Toutes les transformations qui en résultèrent, dans la technique de la production, devaient avoir, dans le pays, leur répercussion, tant au point de vue social qu’au point de vue géographique lui-même : elles créèrent littéralement une nouvelle Angleterre.
Au sens social, on vit une classe ouvrière, grossie sans cesse par l’émigration de la population des campagnes, appauvrie et opprimée, se grouper dans les villes, sous la direction el au profit des grands manufacturiers, qui ne tardèrent pas à former une véritable aristocratie industrielle.
Au sens géographique, les comlés du Nord et du Nord- Ouest, contrée jusque-là peu peuplée, médiocrement exploitée, mal parlagée aussi en droits politiques, commencèrent à s'enrichir ; ils finirent même par devenir les plus riches, et partant les plus forts.
Ce fut dans le textile que les effets de la révolution industrielle de l'Angleterre se firent tout d’abord sentir. Des inventeurs nombreux, dont beaucoup étaient de propres fils d’Albion, dotèrent les filatures d'instruments qui leur permirent d'acquérir tout de suite, dans le monde, une suprématie incontestable, et en firent un des principaux facteurs de la richesse britannique. Watt donna à l'Angleterre la machine à vapeur, qu’elle appliqua, dès 1785, à l'industrie du coton, et que vint animer le produit énormément accru des mines de houille, désormais soumises à une large et scientifique exploitation.
Puis ce furent Artwright, Hargreaves, Crampton, Cartwright qui lui prodiguèrent à leur tour le tribut de leurs découvertes, si précieuses pour les arts mécaniques.
Avec les machines nouvelles, la production augmenta dans des proportions énormes, et les conditions de cette production subirent une métamorphose évidente. C'est alors qu'apparut très nette, la distinction entre le capital et la main d'œuvre. Les industriels firent de gros bénéfices ; les ouvriers pourtant n’en eurent aucune part. Bien mieux, leur situation, sous le nouveau régime, devint beaucoup plus mauvaises qu’elle n’était autrefois. L'acquisition des machines, encore fort coûteuses, absorbait un capital important. Les progrès incessants, el les perfectionnements journellement apportés au matériel, imposaient d'autre part un amortissement rapide. À ces outils coûteux, le capital, devenu exigeant, s’eftorçait de faire produire le plus possible. Aussi la durée de la journée de
: les ouvriers
travail se trouva-t-elle notablement allongée ; travaillèrent douze, quatorze, quinze heures, parfois davantage, auprès de la machine devenue leur bourreau.
Il y avait là une situation dont les conséquences ne pouvaient être que désastreuses pour la classe ouvrière tout entière; elles l’étaient d'autant plus que le machinisme, en restreignant l'importance de la force musculaire chez l’ouvrier, et en n’exigeant souvent, avec la division des tâches poussée jusqu’à l'extrême, qu'un travail facile et simple, avait permis aux industriels d'ouvrir largement les portes de leurs usines aux enfanis et aux femmes, ec de s'assurer ainsi une main-d'œuvre abondante et économique.
Altirés par l’appât d’un gain, si modeste füt-il, les parents avaient consenti à enlever l'enfant à son école, à
ses jeux, pour l’enfermer dans la manufacture. Femmes et filles, citadines et paysannes, s'étaient à l'envi précipitées vers le travail industriel, qui offrait une ressource a leur misère.
De sorte que, vers le milieu du xix° siècle, le nombre des hommes descendit, dans les ateliers, à la proportion de 23 0/0 (chiffre donné par lord Ashley lui-même, dans un discours qu'il prononçait à la Chambre des Communes, le 15 mars 1844).
Il était, dans ces conditions, absolument nécessaire de venir au secours des femmes et des enfants.
D'ailleurs, cette longue durée de la journée de travail, imposée par le machinisme à la main-d'œuvre, ne pouvait ètre que transitoire.
L'’Angleterre, en effet, semble avoir été autrefois, comme elle l'est à nouveau de nos jours, célèbre par ses courtes journées de travail. Dans sa Church History, Fuller voit même, dans les courtes journées, et dans l'abondance de la nourriture dans ce pays, les deux grandes raisons qui auraient persuadé aux Uisserands flamands de venir s'établir en Angleterre, sur les instances d'Édouard HI (1).
Le peuple anglais avait pris jadis l'habitude d’accompagner son labeur d'un juste mélange de repos. Une commission d'enquête (2) qui s’informa en 1833 des conditions du travail dans les manufactures anglaises, nous fournit de ce fait une preuve intéressante. Cette commission rapporte la déposition d’un vieillard, tricoteur au métier, qui
(1) John Rae, La journée de huit heures, traduit par Geo. F. Stark, page 7. Giard et Brière, édit, 4900.
(2) Select Comimiltee, 1833. (Kactories Commission). Report, oui
avait travaillé au métier à bas pendant soixante-neuf ans. Get homme déclarait que lorsqu'il avait commencé à travailler, en 1745, à l’âge de dix ans, les tricoteurs ne faisaient jamais plus de dix heures par jour cinq jours par semaine, et qu'ils consacraient le samedi à porter leur ouvrage à Notlingham, ou à jardiner, ou à ce qu'ils avaient à faire. Mais, plus tard, ils furent obligés de travailler douze heures par jour, et, dans les dernières années, jusqu’à quatorze et quinze heures.
Or, ces trop longues journées, en diminuant la vigueur personnelle de la main-d'œuvre, menaçaient de ruiner la machine la plus précieuse, la grande machine mère, comme l’a appelée Blanqui, celle dont dépend le succès de tout le reste.
Il fallut bien se rendre à l'évidence, et restituer peu à peu ses droits à la tradition.
Sans doute tout le monde en Angleterre ne fut pas en mème temps et également frappé des dangers d'un industrialisme barbare, ou du moins certains refusèrent-ils d'ouvrir les yeux. Toujours est-il cependant que des manufacturiers, plus hardis ou plus clairvoyants que les autres, animés aussi de sentiments généreux et émus des lamentables conditions d'existence d’un personnel surmené, teatèrent ça et là l'expérience de la réduction des heures de travail. [ls n’eurent pas à le regretter : au point de vue moral, les résultats étaient des plus probants el des plus favorables; quant à la production, elle n’en ressentait aucun fâcheux effet, la réduction du temps de travail se trouvant compensée par l'activité plus grande que pouvait déployer l’ouvrier physiquement moins épuisé.
Robert Owen, le célèbre patron philanthrope et socialiste, avait été le premier à tenter, dans son importante
filature de coton de New-Lanark, de larges réformes sociales. Or, un de ses anciens ouvriers, John Alexander, déclarait à la Commission d'enquête sur les manufactures, en 1833, qu’à son grand étonnement, après la nouvelle réduction des heures de travail, opérée par Owen dans son élablissement en 1816, la production n'avait pas été sensiblement inférieure à sa production antérieure, et que cela était dû exclusivement à l'effort personnel plus considérable que cette mesure avait spontanément provoqué parmi les ouvriers, qui montrèrent un accroissement très marqué de gaîté et d'ardeur, quoique, ajoutail-il, cet accro:sement n'eût pas élé aussi grand que celui qui avait été observé lors de la réduction précédente de la journée de douze heures et demie à onze heures et demie (1).
Pour fixer la durée du travail industriel, que l'on voulait réduire, on opéra d’une façon particulière, dont le principe peut s'établir de la manière suivante : Prenant un nombre d'heures donné pour base de la journée normale que l’on se proposait d'adopter, on caleulait d’après ce chiffre Ja durée du travail pour la semaine entière, c’està-dire pour les six jours ouvrables. Puis, au lieu de réparüir également, sur ces six jours, le Lotal obtenu, on s’arrangeait, en allongeant quelque peu, mais d'une manière uniforme et fixée d'avance, le maximum des cinq premiers jours, pour ne laïsser au sixième qu'une part réduite. La semaine devait se terminer de la sorte par une journée plus courte, le samedi. Pourquoi cet arrangement ?
C'est que le repos du dimanche, observé comme un véritable dogme, a été de très bonne heure pratiqué en
(1) Select Committee, 1833. First Report, p. 96. Rapporté par John Rae, p. 14 et 15.
Angleterre et consacré par la loi : Son principe, posé, sous Henri VI, par une loi de 1448, a recu depuis une consécration toujours plus large, dans plus du trente « Acls » successifs.
On voulait donc, en complétant le repos hebdomadaire par quelques heures prises sur le samedi, le rendre vraiment efficace et réparateur, et laisser à tous la faculté de le consacrer exclusivement aux pratiques de piété et au recueillement familial.
Le tempérament britannique était naturellement disposé à concevoir el à admettre que l'intérêt de tous consiste à produire le plus possible dans le moindre temps. Aussi l'ouvrier anglais a-t-il, par l'énergique effort de son labeur, singulièrement facilité la diminution progressive, mais finalement très considérable de la durée du travail qu'il s'était vu imposer un instant. Et, s’il est aujourd’hui, de tous les travailleurs, celui qui jouit des plus courtes journées, il est juste de reconnaître qu’il emploie son temps comme on ne le fait nulle part ailleurs : « calme toujours, sans grands efforts apparents, sans mouvements inutiles ni paroles superflues, mais grâce à une intensité, une vigueur et une continuité d'action extraordinaires, sans hésitations ni à-coups, il mène à bien sa tâche, déployant pour cela une force musculaire et de volonté toutà fait remarquables (1). » Les cinq premiers jours de la semaine sont ainsi remplis d’une activité fiévreuse, le sixième est réduit à peu près de moitié, tandis que le septième est consacré tout entier au repos.
Ce n’est pas en un jour, évidemment, que la classe
(4) Les classes ouvrières en Europe, par René Lavollée, tome IE. L'’Angleterre, p. 362 et suiv. Paris, Guillaumin 1896.
ouvrière anglaise est parvenue à conquérir cette situation privilégiée. Comment s'est-il donc fait qu’elle ait pu, malaré le formidable chaos qui entraîna les activités humaines, au cours du dix-neuvième siècle, dans la plus âpre des luttes pour la vie, voir exaucer de la sorte son légitime el ardent désir d’une situation meilleure? C’est ce que nous
allons examiner à présent.
$ 2. — Extension de la semaine anglaise. — Action des Trade- Unions. — Œuvre du législateur. — La semaine anglaise aujourd’hui.
C'est très haut sans doute qu'il faudrait remonter dans l'histoire de l’industrie anglaise pour trouver les premières manifestations de la tendance qui aboutit finalement à établir le demi-congé du samedi. La religieuse observance du repos dominical, imposée à la fois par le dogme et par la loi, n’exigeait-elle pas en effet qu’il fût loisible à tous de préparer ceile véritable suspension de la vie normale ?
L'absence de documents sur la matière ne nous permet pas toutefois de rattacher à une date précise et certaine l’origine du repos du samedi après-midi. N'est-ce pas d'ülleurs le propre des coutumes de s'implanter peu à peu et sans bruit ? Tout ce que l’on peut dire en l’espèce, c’est qu'il semble bien que, dès la première moitié du dix-huiième siècle, bon nombre de travailleurs avaient pris l'habitude d'abandonner de bonne heure leur ouvrage le samedi pour pouvoir, comme nous l'indique l’ouvrier bonnetier que nous avons plus haut entendu, vaquer dans l’aprèsmidi à leurs occupations, et se ménager de la surte la pleine quiétude du lendemain dimanche.
La révolution industrielle, qui suivit l'apparition du machinisme, vint un moment suspendre le jeu de cette heureuse coutume. Embrigadés en foule dans de vastes établissements, les travailleurs de toutes catégories devaient subir la loi de l'employeur. Mais l'habitude antérieurement prise avait des racines profondes qui la firent réapparaître le jour où l’industrie anglaise fut amenée à s'éloigner du système impitoyable de labeur à outrance, qui menaçait l'avenir de la race.
Le chômage partiel du samedi se montra d'abord timide et modeste, il est vrai, dans sa résurrection. Mais il ne tarda pas d’autre part à s'imposer comme l’utile, et même l'indispensable correctif d’un régime où s’épuisaient les énergies et les activités les mieux trempées. Fort apprécié des travailleurs, il vit sa fortune définitivement assurée le jour où les trade-unions et le législateur vinrent lui apporter leur double et précieuse adhésion. Dès lors il put acquérir un caractère de fixité et de généralité qui lui avait toujours fait défaut dans le passé.
Dans tous les grands mouvements qui, au dix-neuvième siècle, entrainèrent l'Angleterre vers l’amélioration des classes laborieuses, la question du repos du samedi se montra indissolublement liée à celle de la diminution des heures de travail, toujours, et à juste titre, mise au premier plan de la liste des réformes poursuivies.
De bonne heure, les Trade-Unions cherchèrent à assurer à leurs membres la semaine de cinq journées et demie de travail.
Les ouvriers anglais ont été les premiers à recourir à l'association, et cela tient sans nul doute à ce que l’Angleterre a, la première, pratiqué la grande industrie. « La cause essentielle de la formation d'associations durables de
salariés », dit un auteur anglais « doit se trouver dans un caractère particulier du dix-huitième siècle. La condition fondamentale du trade-unionisme réside dans la révolution économique que traversaient certaines industries (1). »
La grande masse des travailleurs avait cessé de se composer de producteurs indépendants, contrôlant eux-mêmes le marché, et possédant les outils et le produit de leur travail : la plupart de ceux-là étaient passés à la condition de salariés à vie, ne possédant ni les instruments de production, ni les marchandises une fois travaillées. D'autre part la manufacture, substituée par la vapeur au petit atelier, avait groupé les ouvriers, souvent en très grand nombre, sous la direction d’un même patron. Et elle avait fait ainsi apparaître comme nettement distincts désormais des intérêts à peu près confondus autrefois. L'intérêt de l'ouvrier, qui avait pu jadis discuter librement, et seul à seul avec le patron, les conditions de son engagement, s'était trouvé complètement transformé par la disparition des marchés individuels, et le paiement des travailleurs par catégories, La société était de ce fait dorénavant divisée en deux classes bien distinctes : celle des employeurs, cherchant, par tous les moyens, à tirer le plus possible du capital engagé, capital considérable et sans cesse croissant ; et celle des salariés, qui ne recevaient, en échange d’un travail parfois exterminateur, qu’une rémunération insuffisante, et qui n'étaient plus associés à la fortune de l’entreprise qu’ils faisaient vivre. Une véritable solidarité liait les ouvriers, tous également réduits à une situation précaire : ils comprirent que leur union ferait leur force et
(1) Histoire du Trade-Unionisme, par Sidney et Béatrice Webb, traduction par Albert Métin, p. 27-28.
serait seule capable d’arracher aux exigences du capital une amélioration de leur sort.
« L'exemple capilal de la connexion du trade-unionisme avec le divorce qui sépara l’ouvrier de l'instrument de production se trouve, dit Sidney Webb (1), dans la formation rapide des associations ouvrières lors de l'introduction du système des fabriques. »
« Les Trade-Unions dans le Yorkshire (industrie de la laine) commencèrent avec la création des fabriques et l’utilisation des forces mécaniques... La transformation de la filature de coton en grande industrie, qui se place vers 1780, fut également accompagnée par le développement du trade-unionisme. »
Mais des lois prohibitives, comme le statut général de 1799 (Act 39, Georges IT), qui interdisait et punissait toute espèce d’associalion ou coalition, firent, pendant les vingt premières années du dix-neuvième siècle, poursuivre légalement les trade-unionistes comme rebelles et révolutionnaires. Cette persécution, conlrariant le développement normal des Unions, entraînait leurs membres à la violence et aux révoltes. Elle finit par amener l’abrogation des lois contre les coalitions, et par donner naissance au tradeunionisme moderne,
Un Acte de 1825 (6 Georges IV, C. 129) établit le droit de marchandage collectif, comprenant le pouvoir de retirer le travail du marché par une entente collective. Ce n'était pas encore, pour le trade-unionisme, l'ère de la parfaite liberté, mais du moins pouvait-il en fait vivre et agir désormais. Après avoir versé un moment dans l'utopie de réorganisation sociale préconisée par Owen, le monde
(1) Histoire du Trade-Unionisme, p. 38.
Se LE REPOS DU SAMEDI APRÈS-MIDI DANS L'INDUSTRIE
ouvrier dut bientôt reconnaître la vanité de cet idéal. A partir de 1848, animées d’un esprit nouveau, les grandes Unions s’organisèrent, se donnant une administration centralisée et imposant à leurs membres le paiement régulier de cotisations dont l'accumulation devait constituer un précieux élément pour la lutte. Dirigés d’autre part par des hommes énergiques et intelligents, elles substituèrent, dans tous les cas possibles, la diplomatie industrielle aux méthodes plus rudes, mais souvent aussi moins efficaces, de la guerre de classe. Les grèves ne disparurent pas, mais elles furent méthodiques et, en général sans violences. On chercha dès lors le progrès par la réforme, et notamment par la réforme législative.
Et le législateur, lorsqu'il se fut décidé à entrer dans la voie des réformes sociales, ne manqua pas de faire constamment appel aux lumières trade-unionistes.
Au Parlement anglais, quelques philanthropes se montrèrent de bonne heure émnus par les maux évidents qu’engendrait le système des fabriques, et proposèrent le vote de certaines mesures destinées à protéger l’ouvrier. Mais les premiers projets présentés eurent à vaincre des résistances sérieuses, rarement déguisées et souvent triomphantes, qui en ont, pendant un temps, compromis la réalisation ou limité la portée.
La question de l'intervention du législateur dans les rapports entre patrons et ouvriers était neuve à l’avènement du régime industriel. Pour faire admettre le principe d'une entremise législative, on allait avoir à combattre le caractère profondément individualiste de la race, et le point de vue traditionnel de l'indépendance absolue de la personne humaine dans ses rapports avec ses semblables. Ces tendances naturelles trouvaient
d'ailleurs un singulier appui dans les arguments de la science économique, tout acquise au laisser faire. On en retrouve l'expression dans un rapport de 1811 qui affirmait « qu'aucune intervention de la législature dans la liberté de l’industrie ou dans la liberté entière qu'a chaque individu de disposer de son temps et de son travail, de la manière et dans les couditions qu'il juge les plus avantageuses à son propre intérêt, ne peut se faire sans violer des principes généraux de la première importance pour la prospérité et le bonheur de la communauté, sans établir le plus pernicieux précédent, ou même sans aggraver, après un temps très court, le poids de la détresse générales et sans apporter des obstacles qui empêchent d'écarter cette misère. (1) »
Cependant les abus du travail industriel, qui ne faisaient que s’accroitre, modifièrent l'état d'esprit général, d'abord nettement hostile à la réglementation. Il fallut bien reconnaître que la liberté ne suffisait pas à assurer le progrès social.
Alors, sous la poussée de l'opinion publique, émue de la situation pénible faite, particulièrement aux enfants et aux femmes, par le régime industriel moderne, le Parlement anglais se décida à intervenir: il le fit timidement d’abord. é
Son premier soin fut de chercher à diminuer la durée exagérément longue de la journée de travail. Ce fut le point de départ de la législation des fabriques, dans laquelle vint plus tard se fondre la législation des ateliers, et qui forme aujourd’hui un monument complet et soigneusement édifié de protection sociale.
(4) Rapporté par Sidney et Béatrice Webb, Histoire du Trade Unionisme, page 61.
MARTINAT
Toutes les fois qu'on lui proposait de régler, sur le terrain industriel, les libres relations des citoyens entre eux, le Parlement, avant d'agir, nommail une commission, qu'il chargeait de procéder à une vaste enquête auprès des parties intéressées, et de lui faire connaître ensuite les résultats de ses investigations : il estimait, en tirant enseignement des déposilions entendues, et en tenant un large compte des conclusions des commissaires, suivre, pour réformer, la voie la meilleure etla plus logique.
Un fait frappe tout de suite lorsque l’on aborde la longue série des Actes qui constituent la législation industrielle de l'Angleterre : c'est que ce pays s’est engagé dans la voie des réformes sociales sans théories préconçues et absiraites, basées sur la justice pure et les droits supérieurs de l'homme. Il semble même n'avoir jamais eu aucune vue d'ensemble sur les sujets à propos desquels il légiférait. Sa législation procéda d’un empirisme pratique doni l'expérience a montré les avantages. Voulant porter remède à un mal vérifié et particulier, le législateur allait droit au but, sans se laisser'arrêter par les représentations de ceux qui alléguaient que d’autres maux, aussi peu défendables, existaient ailleurs, et se refusaient en conséquence, sous couleur de justice et d’impartialité, à erlever aux uns une liberté qu’on laisserait aux autres. Les succès qu’elle remporta sont la meilleure justification de cette méthode.
Les dangers qui pouvaient résulter, pour l'avenir même de la race et de la nation, du factory system ou régime des fabriques, pratiqué dans loule sa rigueur, étaient apparus aux Robert Peel, aux Robert Owen : ils attirèrent l’attention du Parlement sur les nouveaux problèmes, nés de l'industrialisme.
L'Acte de 1802, sur les apprentis des manufactures de coton, modeste mesure prise sur les pressantes instances des hygiénistes, fut la première concession de législateur aux partisans de la protection.
Eu essayant de défendre, lui chef d'industrie expérimenté, l'étalon de vie des travailleurs par la législation et l’action syndicale à la fois, Owen gagna à sa cause l'influence puissante, non seulement de philanthropes, mais de quelques manufacturiers à l'esprit élevé (1), qui préchèrent d'exemple avec lui.
Cependant beaucoup d'hommes d'État, fermement attachés aux idées orthodoxes, hésitaient encore. Lorsque, en 1815, Robert Peel proposa de fixer l’âge d'admission au travail industriel et de limiter la durée du labeur de tous les enfants employés dans les manufactures de coton, il rencontra la plus vive opposition.
La tentative pourtant ne fut pas tout à fait vaine. Peel réussit au moins, en effet, à faire accepter par la Chambre des Communes (en 1816; une enquête sur la condition des enfants employés dans les manufactures.
Cette enquête montra, malgré les affirmations contraires des industriels, l'existence des abus Îles plus fâcheux. Un volumineux rapport fut rédigé par la Commission ou Select Commiltee. Certaines des dépositions entendues, qui ont trait à la durée du travail alors en usage, sont à retenir. L’une d’elles surtout nous à paru intéressante à rapporter ici : c'est ceile d'un M. John Swainson, propriétaire d’une manufacture de coton à Preston (comté de Lancastre). Il dépose (2) :
(1) Sidney et Béatrice Webb, Histoire du Trade Unionisme, p. 162. (2) Select Committee. State of children employed in manufactories .
« Les filatures, dans le voisinage de Preston, travaillent au total quatorze heures et demie par jour, y compris une heure ou une heure et demie pour les repas. Quelques établissements travaillent même plus longtemps. Les ouvriers, les fleurs adultes comme les enfants, paraissent plus vieux que leur âge, ce qui me porte à croire que les heures sont plus longues qu'avantageuses. J'ai essayé de faire réduire les heures de travail par tous les patrons filateurs de la région, réunis dans un meeting. On ne m’a pas opposé de raisons sérieuses et susceptibles de faire repousser ma proposition, mais le résultat obtenu fut des plus minces : j'ai réduit mes heures, mais une seule autre usine m'a suivi. Je ne pense pas qu'une réduction de la durée du travail puisse être effectuée sans l’intervention du Parlement.
Demande des commissaires. — Vous nous avez dit qu'à l'heure actuelle votre temps de travail portait sur treize heures et demie par jour, sauf le samedi. Combien d'heures travaillez-vous donc le samedi?
Réponse de M. Swainson. — Je crois que nous travaillons buit heures le samedi; tout au moins la machine à vapeur marche huit heures. Cela fait par conséquent soixantequinze heures et demie par semaine.
Demande. — La Commission voudrait savoir si, à votre avis, un arrangement par lequel on travaillerait soixantedouze heures par semaine, douze heures chaque jour, serait plus agréable au personnel, et plus avantageux pour les intérêts des manufacturiers que le régime actuel
Report. Minutes of Evidence, 1816. Séance du 6 juin 1816. Présidence de Sir Robert Peel, pages 213 et 274.
de soixante-quinze heures et demie par semaine, avec seulement huit heures le samedi.
Réponse. — Je pense que ni les patrons, ni les ouvriers n'aimeraient à lravailler douze heures le samedi.
Demande. — Si l’on adoptait une réglementation législafive, pensez-vous qu'il serait préférable de fixer un nombre d'heures de travail hebdomadaire plutôt que journalier ?
Réponse. — Il serait préférable, pour la collectivité en général, d'adopter une réglementation hebdomadaire. Il est désirable que les pauvres geus aient le temps nécessaire pour aller au marché le samedi, el ne soient pas obligés d'acheter leur nourriture aux revendeurs ; et qu'ils aient toujours la faculté de nettoyer leur logis le samedi après-midi, sans empiéter sur le dimanche. »
Cette déposition marque très nettement combien était déjà vivace, dans les filatures de coton tout au moins, l'habitude d'arrêter de bonne heure, le samedi, le travail industriel, au profit des occupations ménagères.
L'enquête de 1816 ne porta ses fruits que quelques années plus tard. Après une vigoureuse campagne menée par Owen, la Chambre des Communes adoptait, en 1819, un Acte qui, s'appliquant aux seules usines de coton, défendait de faire travailler plus de douze heures par jour les personnes de moins de seize ans. Et un « Amending Bill », présenté en 1825 par sir John Cam Hobhouse, et devenu loi la même année, modifiait de la façon suivante l'Acte de 1819 : Aucune personne de moins de seize ans ne devait travailler plus de douze heures par jour, non compris une heure et demie pour les repas, soit treize heures et demie de présence en tout. Le samedi,
on me permeltait à ces mêmes personnes que neuf heures de travail et la journée devait finir au plus tard à quatre heures trente après-midi.
C'était la première consécration législative d’un samedi plus court que les autres jours. Elle n'atteignait que les personnes âgées de moins de seize ans, seules protégées encore. Les fileurs avaient pourtant demandé que le nombre des heures de travail füt réglé pour les hommes également; mais on leur répondit, comme on le fit toujours en Angleterre, même lorsque la protection se fut étendue aux adolescents et aux femmes : c’est un devoir de justice de protéger les enfants, les faibles; mais vous êtes des hommes, c'est à vous de vous défendre.
L'enquête qui précéda la loi de 1825 nous fournit la preuve que tout le personnel des usines participait en fait au même régime. Un cardeur de coton de Manchester, nommé James Lever, déposait ainsi devant la commission : « Les heures de travail vont de cinq heures et demie du matin à sept heures du soir, avec une heure pour déjeûner ; toutefois le samedi le travail cesse à quatre heures… Cela fait un régime de soixante douze heures par semaine appliqué à toute l'usine (1). »
Un écrivain qui, à cette époque, s’informa de la condition des travailleurs industriels en Angleterre, nous donne à l'égard du samedi l'appréciation suivante : « La liberté du samedi après-midi est une excellente mesure. Le plaisir d’être libre le samedi soir donne aux enfants du courage deux jours à l'avance. Jamais ils ne sont levés de si bonne heure que le samedi matin. On a le temps de tout
(1) Select Committee on Artizans and Machinery. Fifth Report (1824). Minutes 6f Evidence. Séance du 29 mars 1824, p. 337 et suiv.
préparer pour le dimanche (1). » Et le demi-congé du samedi n’était pourtant pas encore une réalité, puisque la journée se prolongeait jusqu'aux environs de quatre heures, dans les manufactures mêmes qui pratiquaient la coutume d’un samedi écourté.
Cependant les premières interventions législatives se montraient évidemment insuffisantes. La durée du travail continuait à demeurer fort longue dans l'ensemble. Contre cet état de choses les femmes étaient sans protection, et les enfants eux-mêmes voyaient bien souvent le texte existant rester pour eux lettre morte, les magistrats chargés de veiller à l'observation des prescriptions légales ne mettant pas grand zèle à s'acquitter de ce soin.
Ca ne fut guère qu en 1830 que commença un sérieux mouvement en faveur d’une réduction sensible des heures de travail imposées aux ouvriers dans les fabriques. Ce mouvement, qui prit et conserva le nom de « mouvement des dix heures » (ten hours movement) était esquissé depuis quelques années, mais dans Îles seuls districts cotonniers. En 1830, il réussit à prendre de l'ampleur, grâce à l'enthousiasme qu'il suscita dans les classes ouvrières, qui commençaient à comprendre leurs intérêts et à sentir leur force.
Le Yorkshire, pays essentiellement manufacturier, donna l'impulsion initiale. L'agitation y fut conduite par un homme d'Église, tory, nommé Richard Oastler (2) qui,
(1) Condition de la clusse ouvrière en Angleterre (1828). Notes de voyage de Gustave d'Eichtal. Extrait de la Revue Historique, tome LXXIX, année 19902. Paris, Félix Alcan, édit. 1902
(2) Richard Oastler (1789-1861) appelé le « roi de la fabrique », avocat de l'abolition de l’esclavage dans les Indes Occidentales, conduisit l'agitation pour la journée de dix heures depuis 1830. Il fut
s'instituant le champion des travailleurs des fabriques, publia un certain nombre d'articles intitulés « L'esclavage dans le Yorkshire (1) », où …l dénonçait, en termes violents, le factory system, el demandait, au nom de l’humanilé, la journée de dix heures pour tous les travailleurs de moins de vingt et un ans.
L'apparition des articles d'Oastler fut le point de départ du grand mouvement populaire qui compta parmi ses chefs Stephens, Doherty, Georges Condy et Philippe Grant et qui aboutit à la formation de nombreux short lime commitlees où « comités du court temps », où se trouvaient réunis des hommes de tous les partis luttant, dans un commun effort, pour la journée de dix heures. Ce grand mouvement, qui agita l'Angleterre pendant une trentaine d'années, el eut une répercussion certaine sur son orientation politique, trouva, au Parlement mème, des avocats qui plaidèrent éloquemment et inlassablement sa cause : Thomas Sadler (2), John Fielden, d’autres encore, et Lord Ashley (3) lui-même, gagné en 1832 à la cause de l'enfance,
emprisonné pour dettes en 1840, et, durant son emprisonnement, qui dura trois ans, publia les Mémoires d'un prisonnier dans lesquels il continua périodiquement à montrer le besoin d’une réforme des fabriques.
(1) Leeds Mercury, 30 octobre 1830 et Leeds Intelligencer, 21 octobre
(2) Michel-Thomas Sadler, né en 1780, philantrophe tory et économiste, commença en 1823 à s'intéresser aux enfants des fabriques. Député de Newark en 1821, introduisit un Bill pour restreindre le travail des enfants en 1831. Président de la Commission d'enquête sur la condition des enfants employés dans les manufactures (avril 1832). Mort en 1835.
(3) Anthony Ashley Cooper, Lord Ashley, ensuite Lord Shaftesbury, né en 1801. Entré au Parlement en 1826. S'intéressa aux enfants des fabriques en 1832. Promoteur d’un Bill des dix heures en 1833. Mort en 1885.
prêta constamment dès lors le concours de son généreux talent aux partisans de la diminution de la durée du travail dans les manufactures.
Les premières tentatives faites en faveur d'un « Bill des dix heures » se heurtèrent à une résistance ouverte des manufacturiers. Et le Parlement, décidé à se bien renseigner avant d'agir, nomma, au mois d'avril 1832, une Commission qu’il chargea de s'informer de la condition des enfants employés dans les manufactures. Cette Commission ou Select Committee que Sadler d'abord, Lord Ashley ensuite, furent appelés à présider, se livra, sur tous les points du Royaume, aux investigations les plus complètes et les plus consciencieuses. L'enquête (1) révéla les abus des trop longues journées ; elle montra aussi que nombre de patrons déploraient eux-mêmes ces abus, mais se déclaraient impuissants à y remédier, emportés, disaient-ils, par un courant auquel ils ne pouvaient résister. La diminution de la durée du travail, avait-il été affirmé par une grande partie des personnes entendues, aurait pour tous les plus heureux effets ; et certaines avaient précisé leurs dires. La diminution des heures, disait M. Matihew- Combtree (manufacture de couvertures, déposition-rapport, p. 101), donnerait seule aux enfants la possibilité de suivre les cours de quelque école du soir, et d'apprendre à lire et à écrire, ce qui leur serait précieux. Elle permettrait aux jeunes filles de connaître et de pratiquer leurs devoirs domestiques, de cultiver leur intelligence, en même temps qu’elle préserverait leur moral (William Kershaw, déposition-rapport, p. 50). D'autres faisaient remarquer que la
(1) Report from Committee on the Bill to regulate the Labour of
Children in the mills and Factories of (he United Kingdom, 1832. Minutes of Evidence, Hours of Labour.
réduction des heures égaliserait le travail, assurerait une meilleure façon au produit fabriqué et diminuerait le gaspillage, ce qui serait tout à l'avantage des manufacturiers eux-mêmes. (Déposition de Joseph Sadler, apprèteur de coton filé, Rapport, p. 277). De tout cela il semblait bien ressortir que les patrons n'avaient en réalité, pour motifs de résistance, qu’un entêtement irraisonné, et le fallacieux prétexte de la concurrence étrangère.
Aussi, les conclusions du rapport rédigé par la Commission se montrèrent-elles nettement favorables à une réglementation de la durée du travail.
Le Factory Act de 1833, qui fixait à douze heures par jour ou soixante-neuf heures par semaine la durée maxima de l'emploi des personnes âgées de moins de dixbuit ans, dans les usines de coton, de laine, de lin, de chanvre, de toile, d’étoupe ou de soie, fut une première, mais insuffisante satisfaction donnée aux parlisans, de jour en jour plus nombreux, de la protection efficace des travailleurs. Cet Acte avait du moins le grand mérite d'assurer l'observation des volontés du législateur, en créant un corps d'inspecteurs du lravail : par là il marquait une étape importante dans l’histoire de la législation anglaise des fabriques.
Cependant le but n’était pas atteint; la campagne continua. La Chambre des Communes était continuellement saisie de propositions nouvelles, et les Commissions d'Enquête ou Select Committees fonctionnaient pour ainsi dire en permanence. Le principal objet de leur étude portait sur la durée du travail, el les rapports rédigés, en même temps qu'ils signalaient tous encore l'abus des journées trop longues, étaient souvent amenés aussi à faire mention de l'habitude prise, par les usines de certaines régions, de
cesser le travail de bonne heure le samedi. C’est ainsi par exemple qu’un rapport, daté de 1840, nous apprend qu’à cette époque, les ouvriers des filatures de soie de Derby quittaient l'usine le samedi deux ou trois heures environ plus tôt que les autres jours (1).
Cet usage, là où il existait, semblant très apprécié, le législateur anglais pensa qu'il était nécessaire d'en ménager l'existence, voire même d'en favoriser le développement. Il prit donc l'habitude d'envisager la durée du travail comme portant sur une période hebdomadaire embrassant cinq journées normales et une fraction de journée. Etilest fort intéressant de remarquer que ce principe étant une fois admis, tandis que les réductions successivement proposées à la durée de la journée normale de travail soulevaient parfois de vives polémiques, et donnaient lieu, au Parlement, à des débats souvent longs et animés, l'abréviation du samedi, au contraire, s’opérait parallèlement, d'une manière pour ainsi dire automatique. Il lui arriva même d’accaparer tout, ou presque tout le bénéfice des réductions consenties dans la durée hebdomadaire du travail.
En 1844, sur un Bill des dix heures présenté par Lord Ashley, la Chambre des Communes limilait à douze heures la journée des adolescents et des fernmes dans les manufactures du textile. Elle créait en outre pour l'enfant un régime spécial : celui du travail au demi-temps ou du travail un jour sur deux, au choix de l'industriel (optional system). Bien que le Bill consenti constituât déjà un progrès,
(1) Déposition de M. Ambrose Moore, filateur à Derby, devant la Commission d'Enquête (Select Committeel\ nommée par la Chambre des Communes pour faire un rapport sur l’applicalion de la loi relalive aux fabriques. 6° Rapport. Séance de la Commission du 8 juillet 1840, sous la présidence de Lord Ashley, p. 80, n° 9.724.
a LE REPOS DU SAMEDI APRÈS-MIDI DANS L'INDUSTRIE
puisqu'il atteignait les femmes, les partisans des dix heures n’en étaient pas moins battus.
Mais ils parvenaient à gagner à leur cause des wihgs (libéraux) éminents, tels que Macaulay, Lord Palmerston, Lord John Russel. En 1846, Lord Ashley présentait à nouveau son Bill des dix heures, mais découragé devant l'hostilité rencontrée, il résignait bientôt son siège au Parlement. Ce fut John Fielden qui, ayant repris le Bill l’année suivante, en 1847, eut la bonne fortune de le faire passer, sans presque rencontrer d'opposition cette fois : il est vrai qu'une crise passagère, mais très vive, avait à ce moment privé l'iudustrie d’une bonne partie de ses commandes.
L'Acte du 7 août 4847, qui s’appliquait au textile, déjà devenu la grande industrie nationale anglaise, semblait constituer une assez belle victoire pour le mouvement dont Lord Ashley avait été l’âme. Dix heures par jour et huit heures exceptionnellement le samedi, telle devait être, dans les usines du textile, la durée maxima du travail pour la femme et pour l’adolescent. L'enfant conservait son régime spécial (optional system). Quant à l’homme adulte, il restait en dehors de la réglementation : cette abstention à son égard est un principe dont le législateur britannique n'a jamais voulu s’écarter. Mais, nous avons eu déjà Poccasion de le voir, l’ouvrier anglais n'a nullement souffert de ce manque de protection légale et directe : les nécessités du travail industriel, qui veut l'unité, et la puissance persuasive des Unions lui ont donné en fait les avantages qu'on ne Jui assurait pas en droit. {l profita notamment, tout comme les autres catégories de travailleurs, d’une liberté supplémentaire dans l'après-midi du samedi.
La victoire de 1847 ne fut malheureusement pas en réalité aussi décisive qu’on avait pu l’espérer. L'industrie organisa des relais qui neutralisèrent en grande partie les effets bienfaisants attendus des dispositions législatives nouvelles, et la Cour de l'Echiquier, hostile encore au au principe d'intervention, proclama, par un arrêt de 1850, la légalité de ces relais.
Dans ces conditions, un nouvel appel au Parlement s’imposait. Lord Aslhey reprit son œuvre, et, le {4 mars 1850, présenta un Bill nouveau (f}. Mais on reprocha à ce projet de mal définir les heures de repas, et le gouvernement, pour résoudre la difficulté, proposa .d'enfermer le temps de travail des personnes protégées dans une période de douze heures, en attribuant une heure et demie aux repas, et.en spécifiant que le samedi le travail cesserait. à deux heures après-midi. Sir Georges Grey, secrétaire d'État à l'Intérieur, affirmait que cet arrangement, bien qu'il dût ajouter deux heures de travail à la semaine, serait encore le meilleur moyen d'atteindre le but que se proposait Lord Ashley. Ce dernier comprit la nécessité d’une transaction, et accepta le compromis, qui devint l’Acte du 5 août 4850. Philipp Grant, et bon nombre de chartistes notoires, s'étaient ralliés au Bill du Gouvernement, estimant qu'il réaliserait déjà un progrès sérieux, et qu'il serait toujours Lemps, plus tard, de demander davantage. Pourtant il se trouva quelques intransigeants, comme Oastler et J. M. Cobbett, pour reprocher à Lord Ashley d’avoir trahi ses idées en se rangeant à la proposilion gouvernementale.
Quoi qu'il en soit, l’Acte de 1850 fut regardé, à juste titre, comme la première grande charte des textiles
(1) Hansard Parliamentary Debates. Vol. CIX, p. 834.
anglais : dans ces industries, Île travail des femmes et des adolescents devait désormais durer soixante heures par semaine, soit dix heures et demie les cinq premiers jours, et sept heures et demie le samedi.
Cette loi mit définitivement fin aux incertitudes et à l'agitation qui risquaient d'atteindre à la longue la prospérité des districts manufacturiers. Elle eut, sur l'avenir du textile, une portée considérable : rencontrant, dans son application, moins de résistance et de mauvais vouloir qu'on ne l’aurait pu craindre, elle amena, notamment par l'octroi de la liberté de presque tout l'après-midi du samedi, une renaissance physique et morale des travailleurs, qui ne pouvait manquer de rejaillir sur la prospérité de l'industrie elle-mème. Grâce à l'amélioration de l’outillage et de l’ouvrier, la diminution de production, prédite par les adversaires et attendue même par les optimistes, ne se produisit pas, ou du moins ses effets furent-ils faibles et momentanés. Si quelques petites entreprises n’eurent pas la force de supporter le changement de régime, et disparurent, absorbées par de puissantes rivales, dans l'ensemble les profits des industriels ne furent guère ou point diminués, et les salaires, après avoir subi une dépression légère et courte, ne tardèrent pas à regagner, puis à dépasser leur ancien niveau. |
Cette démonstration économique des bienfaits de la réglementation devait naturellement affaiblir d’une manière sensible. lies arguments de ses adversaires, lui rallier de nombreux suffrages, et amener l'extension des Factory Acts.
La législation relative au textile avait été réclamée sur le terrain de certains abus définis, avec cette idée préconçue, exprimée ou tacile, que ces abus étaient particuliers à cette industrie. Et l’on peut sans doute chercher
l'explication de cette tournure d'esprit dans le fait que l'industrie du coton, concentrée la première dans de vastes établissements, occupant un grand nombre de salariés, élait plus aisée à contrôler, et devait tout d’abord retenir l'attention du législateur. Et quand ce dernier eut, en sa faveur, admis et posé le principe d'intervention, il s’en fit naturellement un guide pour lavenir. Or, l'expérience ayant montré que, loin d’avoir souffert de la concurrence avec ses rivales restées libres, l’industrie réglementée du coton était en constant progrès, tout devait porter à présumer que l'intervention législative, au lieu de faire du tort, s'était plutôt montrée avantageuse.
Dès lors, les hommes d'Etat acquirent peu à peu la conviction que les maux résultant de l’excès du travail et des fâcheuses conditions hygiéniques dans lesquelles on l’accomplissait, élaient, à de rares exceptions près, communs à toutes les industries, et que cet état de choses, aggravé tous les jours par une concurrence sans merci, aboutissait à épuiser dans sa source une partie de la populalion de chaque génération.
La conversion de l'opinion publique, entre 1845 et 1860, fut aussi rapide que complète. Des hommes politiques connus etinfluents, Rocbuk, Cobden, sir Georges Graham, d’autres encore, se laissaient ouvertement gagner à la cause d’une réglementation étendue.
Il semble bien qu'il faille voir la principale cause de cette évolution du sentiment général dans les rapports des inspecteurs des fabriques, qui, créés en 1833, et remplissant leurs fonctions avec zèle et intelligence, ont ainsi puissamment contribué au développement raisonné de la législation industrielle,
L'école de Manchester avait toujours considéré, et
longtemps réussi à faire admettre comme évident, que Île rendement de l'industrie devait fatalement subir une diminution proportionnelle à la rédaction des heures de travail. Les inspecteurs s’aperçurent, non sans en éprouver eux-mêmes peut-être quelque surprise, que ces idées élaient fausses, et ils réussirent à montrer, par des exemples, que le rendement de onze heures de travail peut être parfois supérieur à celui de douze heures. On s'étonna alors de n'avoir pas plus tôt compris que la longue durée du travail généralement en usage, loin de favoriser la production, ne servait en définitive qu’à la rendre irrégulière, en faisant alterner les périodes de presse et de surmenage avec les périodes de chômage. Et l’on pensa qu'il serait, en vérité, beaucoup plus sage de répartir, en l'organisant d’une façon rationnelle, le travail sur l’année entière.
Aussi lorsque, en 1867, on proposera d'étendre le domaine des Actes à toutes Îes fabriques et à tous les ateliers, l'opinion préparée fera à la proposition, et malgré sa hardiesse, un accueil généralement sympathique.
On n’attendit pas d’ailleurs à cette époque pour s’apercevoir qu'en dehors des filatures et des tissages, certaines autres industries, qui en étaient très voisines, soit par la nature même de leur travail, soit par les lieux où il s’accomplissait, devaient elles aussi ètre réglémentées : cela apparaissait nécessaire afin d'éviter les jalousies et les froissements, voire les déplacements intempestifs de main d'œuvre, qui se produisent fatalement là où des régimes différents s'appliquent à une même catégorie de detravailleurs. Voilà pourquoi, dès 4860 (27 juillet) un Bill élait voté qui plaçait sous l’empire des Factory Acts les imprimeries sur étoffes, les teintureries et les blanchisseries. Et bientôt après, en 18614, c'était l'industrie de la
dentelle qui était à son tour l’objet de la sollicitude législative, et se voyait notamment octroyer, le samedi, un demi-congé commençant à deux heures de l'après-midi. (Lace-works Act de 1871).
Onallait faire davantage encore. A la suite d’une nouvelle enquête réclamée, en août 1861 par Lord Shaftesbury à la Chambre des Lords, intervint, en 1864, un Bill qui étendait les Factory Acts aux manufactures de poterie, d’allumettes chimiques, de cartouches, de bonneterie et de papiers peints, et élargissait en outre la définition dela manufacture de manière à lui faire comprendre « tout endroit où des personnes travaillent pour un salaire dans l’une quelconque des industries spécifiées. »
Les commissions cependant continuaient leurs enquêtes, notamment dans les ateliers des diverses industries du vêtement et de la mode, où les heures restaient excessivement longues. De leurs investigations les commissaires tirèrent cette conviction qu'il serait impossible de tracer, dans les industries de la couture, une ligue de démarcation entre les petits employeurs et les grands établissements, et que réglementer ces derniers en laissant les premiers sans contrôle, ce serait commettre une grave injustice, et créer beaucoup de mécontents. Aussi concluaient-ils à ce que toutes ces industries fussent également soumises à la réglementalion.
Le résultat fut que M. Walpole, introduisait à la chambre des Communes, en mars1867(1), un Billextensif des Factory Acts, et en même temps un « Bill pour la réglementation des heures de travail, » En présentant cette proposition, et pour la jusüfier, M. Walpole disait que : le succès des Actes relatifs aux manufactures avait été si grand, les
(1) Hansard March 1867, pages 1272, 1277. Rapporté par B. L. Hutchius et A. Harrison. A history of Factory Legislulion, p. 165.
MARTINAT 4
À À "| or ni EU LE REPOS DU SAMEDI APRÈS-MIDI DANS L INDUSTRIE
bénéfices qu’on avait retirés avaient été si marqués el si universellement reconnus, alors que les maux subsistant dans certaines industries non contrôlées apparaissaient si flagrants, que le moment lui semblait venu d'étendre le principe de la protection plus largement qu’on ne l'avait encore fait. Répondant par avance aux objections qui ne manqueraient pas d'être opposées à l'ingérance de l'Etat dans le domicile privé des citoyens, et dans l'exercice des droits du père de famille, Walpole montrait que, dans maints passages de leurs rapports, les commissaires avaient insisté sur la nécessité de surveiller ce qui se passe dans les demeures privées, et rappelé que c'était le devoir de l'Etat, «le père du pays », de remplir le rôle de prolecleur de l'enfant, lorsque le père, protecteur naturel, se désintéresse de sa mission ou la conçoit mal. Il était toutefois d'avis qu'il convenait de ne pas imposer un régime uniforme à lous les lieux de travail, grands ou petits, et qu'il fallait trouver une ligne de démarcation entre les uns et les autres : on ne pouvait, d'après lui, chercher ectte ligne de partage dans la nature du travail accompli, car ce travail était à peu près le même partout; il préférait s'arrêter à la distribution basée sur le nombre de personnes employées, les grands établissements (100 personnes dans le Bill original, chiffre ramené à 50 par la commission) devant êlre soumis à la réglementation des Factory Acts et à la surveillance des inspecteurs des fabriques, landis que les petits se verraient appliquer un système de réglementation modifié et approprié, et un contrôle local.
Malgré sa hardiesse, le Bill rencontra peu d'opposition (1) à la Chambre, et ne suscita aucune allaque violente : le
(1) Hansard March ist. 1867: July 30 th, 1867. Rapporté par Hutchius, p, 166,
principe de la réglementation étendue aux ateliers fut admis à l'unanimité. Et le lendemain du vote, le Times, dans un leading article, qualifiait le nouveau texte d'œuvre de bon sens et de sagesse économique (1).
Le Factory and Workshop Act de 1867 est l'un des plus compliqués parmi les textes anglais ayant régi la matière,
Le Factory Act de 1867 n’était pas un acte de consolidation ; il ne changeait rien à la législation en vigueur dans le textile, le blanchissage et la teinture des étolfes, la dentelle, ni les industries comprises dans l’Acte de 1864. Mais il plaçait un grand nombre de nouvelles industries sous le régime imposé aux fabriques : hauts fourneaux, travail du cuivre, forges et fonderies, usines métallurgiques, fabriques de papeterie, de verre, manufactures de. tabac... etc, et généralement « tous établissements employant au moins cinquante personnes à une opération quelconque de fabrication. » Tous ces lieux de travail se trouvaient désormais régis par les dispositions sanitaires de l’Acte de 1864, et, quant aux heures de travail, à l'âge des enfants... etc, par les règles en vigueur des Actes de 1833, 1844, 1850, 1853 et 1856. Quelques dispositions nouvelles avaient cependant été ajoutées. Mais la liste des exceptions élait fort longue, et malheureusement annihilait à moitié les effets des dispositions adoptées.
L'Acte de 1867 s’appliquait aussi aux ateliers ou workshops, c'est-à-dire à tous les établissements, non visés déja dans les Factory Acts, et dans lesquels moins de cinquante personnes étaient employées à un travail de manufacture.
Le Workshop Act de 1867, en qualifiant d'employés
(1) The Times leader, k mars 1867,
«toutes les personnes occupées, avec ou sans salaire », englobait toute l'industrie à domicile. Touchant la durée du travail, il disposait : Admis à huit ans à l'atelier, l'enfant ne fera que demi-Lemps jusqu'à treize ans, comme dans les fabriques. Quant aux adolescents et aux femmes ils ne devront pas faire plus de douze heures par jour, dont à déduire une heure el demie pour les repas. Enfin, aucun enfant adolescent ni femme ne devra étre employé après deux heures le samedi, excepté dans les établissements occupant seulement cinq où moins de cinq personnes. Mais les limites entre lesquelles on pouvait chaque jour placer les heures de travail permises étaient iei beaucoup plus larges que pour les fabriques : elles allatent de six heures du matin à huit heures du soir pour les enfants, de cinq heures du malin à neufheures du soir pour les adotescents ebles femmes ; et cela rendait la protection un peu illusoire, l'expérience ayant prouvé que pour être strictement respectée la journée légale devait être enfermée dans un cadre aux dimensions plus justement calculées.
Après le succès de 1850, les textiles étaient restés un long Lemps sans changer de statut. Vers 1870, leurs Unions commencèrent à manifester l'intention de réclamer une nouvelle diminution des heures de travail. Déjà l'on parlait de journée de huit heures, sans oser l'avouer ouvertement encore. En attendant, on demandait la semaine de cinquante quatre heures, soit neuf heures el demie par jour et le demi-congé du samedi.
Les expériences précédentes, et le souvenirde l'agitation longtemps stérile du mouvement chartiste, avaient porté leurs fruits. Les Unions, plus fortes, s'étaient assagies et disciplinées. Aussi le mouvement en faveur de la journée de neuf heures fut-il conduit avec calme et avec méthode,
Les Factory Acts qui suivirent prirent un caractère nouveau. Au lieu de constituer de simples mesures prises en vue d’apaiser l’opinion déchaïnée, ils se présentèrent comme un ensemble de dispositions, étudiées sans bâte et préparées à bon escient, que l'on s’accoutumait à regarder comme faisant partie de l’organisation du travail entre employeurs et employés, et qui n'étaient soumises au Parlement que pour qu’il leur donnât la sanction nécessaire.
Un rapport, dressé en 1873, a la demande du Local Government Board, préconisa, informations prises, la réduvtion des heures de travail dans le textile, de soixante à cinquante quatre heures par semaine. Un Bill fut introduit. Il échoua d’abord en 1873, devant l'opposition des doctrinaires libéraux. Repris en 1874 par le Vicomte Cross, Secrétaire d'Etat à l'Intérieur et conservateur, il réussit à passer le 30 juillet. Mais il n’apportait, quant aux heures de travail, qu'une légère modification à la loi existante ; elle portait sur le samedi : le travail devait être réduit, ce jour-là, dans le textile, à six heures et demie pour les adolescents et les femmes.
Cet Acte attira l'attention sur l’état chaotique de la législation industrielle. On s’aperçut que les Factory Acts, étendus graduellement à diverses industries, avaient subi, en passant de l'une à l’autre, quelques retouches destinées à les accommoder aux exigences de la technique, ou même simplement aux désirs des manufacturiers et aux habitudes des ouvriers, et qu'ainsi on avait été parfois amené à s’écarter quelque peu des principes. Et l’on tomba d'accord pour reconnaître que le moment était venu de simplifier la législation en Punifiant.
Une grande Commission Royale fut en conséquence
instituée, en 1875, pour relever les anomalies et inconvénients qui découlaient des différences de régimes imposées par les Actes, et préparer la codification des Factory and Workshop Laws.
Le rapport, qui clôtura les travaux de cette Commission, commençait par juger l’œuvre accomplie : « Nous n'avons aucune raison de croire, disait-il, que la législation qui a eu pour les ouvriers des avantages si marqués, ait causé aucune perte sérieuse aux indusiries auxquelles elle a été appliquée. Au contraire, les progrès de la manufacture semblent n'avoir été en aucune façon entravés par les Actes relatifs aux fabriques, et ils ne sont que peu nombreux, mème parmi les employeurs, les hommes qui désireraient aujourd’hui l'abrogalion des principales dispositions de ces Actes, ou refuseraient de reconnaître les avantages qu'ils ont produits. » (4)
Le rapport de 1876 contenait, sur la question du samedi, des déposilions fort intéressantes, émanant de représentants des industries les plus diverses. Pareourons donc quelques-unes de ces dépositions.
Déposition de M. Edwin Wrigiey (2), représentant de
l'industrie des fabricants de papiers, de Manchester : « Nous travaillons, disait-il, de six heures du matin à huitheures du soir. Le samedi, nous arrêtons à deux heures environ, el tout le monde est parti à trois heures ou trois heures et demie. Nous employons beaucoup de
(1) Rapport des commissaires chargés de rechercher les conditions du travail dans les Actes sur les manufactures ‘et ateliers en vue de leur consolidation et amendement. Présenté à la Chambre des Communes en 1876. Factory and Workshop Acls Commission, 1876, Minutes of Evidence, vol. 1, Londres Eyre, 1876.
(2) Rapport. Séance du 5 juillet 1875, Manchester, n°° 10-282 10-286,
femmes, mais pas d'ouvriers à demi-temps (kalf-timers — enfants). »
Déposition de M. John Campbell (1) (blanchisseries d'Ecosse, bleach works), employé :
« L'application aux blanchisseries écossaisses des dispo sitions du Factory Act de 1874, fixant à cinquante six heures et demie la durée du travail hebdomadaire, ne changerait guère les habitudes déja existantes, et eile serait bien vue à la fois par les employés et par la grande majorité des employeurs, la plupart de ces derniers ayant déjà concédé cinquante sept heures. Ces cinquante sept heures se répartissent de la manière suivante: on travaille dix heures chaque jour, et le samedi sept heures seulement, en arrêtant à deux heures de l'après-midi. Il y a même quelques maisons qui travaillent dix heures et demie par jour, mais ne vont que jusqu’à onze heures le samedi. »
Déposition de M. William Pollock, (2) patron blanchisseur, à Glascow :
Demande des commissaires : Vos heures ont été considérablement abrégées par l’Acte de 1860. Avez-vous été par là amenés à modifier vos habitudes ?
Réponse de M. Pollock : « Oui, un peu. Nous avions une heure pour les repas, et maintenant il n’y a plus que trois quarts d'heure, et cela afin de pouvoir donner congé
le samedi après-midi. »
(1) Rapport. Minutes of Evidence. Séance du 11 septembre 1875. Glascow, n°,16.675, p. 702.
(2) Rapport. Séance du 7 septembre 1875. Minules of Evidence, nos 14.650, 14.656, p. 699 et n° 14.696.
Déposition de M. Frank Sandeman, (1) directeur d'une usine travaillant le jute ou chanvre de l'Inde, à Dundee:
« Nous travaillons cinquante six heures à Dundee, et quittons le travail à une heure le samedi. »
Déposition de M. Henry W. Kindersley (2) sous-inspecteur des fabriques du district de Glascow :
« Je pense que dans les petits ateliers, on n'enfreint jamais le Workshop Act, en ce qui touche le demi-congé du samedi. Je fais allusion, en parlant ainsi, aux ateliers tels que ceux des scieries, des produits chimiques, et ordinairement aussi des briqueteries. Ils dépassent rarement, je pourrais presque dire jamais, deux heures de l'après-midi le samedi. Mais il y a une classe d’ateliers qui enfreint souvent la loi : parmi ces ateliers il faut ranger ceux des couturières el des modistes, et aussi, je crois, à Glascow, ceux des fabricants de boîtes de fantaisie. »
Déposition de M. John Hampton (3), directeur de la maison John et Samuel Roberts, mécaniciens, fondeurs de fer et de cuivre, fabricants de tuyaux pour le gaz et pour l’eau, Swan Village, West Bromwich : « Le samedi, nous devons arrêter le travail à deux heures. Souvent les hommes ne peuvent avoir terminé leur ouvrage à cette heure-là, mais, comme ont est obligé de renvoyer les jeunes garçons, ils préfèrent, plutôt que de travailler seuls, ne faire eux aussi qu'une demi-journée le samedi. Nous considérerions certainement comme avantageux de pouvoir, pour ces hommes
(4) Rapport. Séance du i# septembre 1835, Dundee, Minutes of Evidence, n° 17.102, page 812.
(2) Rapport. Séance du ? septembre 1875, n° 14.554, p. 694.
(3) Rapport de 1876. Séance de la Commission du 18 juin 1875, n° 6.852.
qui n'ont pas fini, continuer jusqu'à quatre heures, en gardant les adolescents dont ils ont besoin, sans être pour cela passibles de pénalités, »
Déposition de Me Hardmann, M'es Campbell et Burton (1), couturières en robes et manteaux :
« Nous sommes des ouvrières aux pièces. Nous désirons que la loi nous aide à quitter le travail à deux heures le samedi. Nous approuvons donc la disposition qui doit nous faire obtenir le demi-congé, mais nous souhaitons que la loi nous laisse la liberté de travailler au-delà des heures normales, dans les moments de presse. »
Déposition de MM. John R. W. Rice et Henry. O Harris (2), coufectionneurs de costumes et manteaux, à Leeds :
« Nous souhaiterions qu'il fût possible aux ouvriers qui n'ont pas tout à fait terminé à quatre heures le samedi, de rester une demi-heure ou une heure, le temps de finir leur besogne. »
Déposition de M. John Keegan (3), secrétaire du congrès de l'Association des Trade-Unions, qui en 1868, 1869 et 1870, provoqua une agitation en faveur de l’amélioration du sort des femmes :
« Les femmes employées dans l'ébénisterie et l'ameublement ne travaillent pas de très longues heures, mais il y à beaucoup de maisons, à Dublin, qui ne donnent pas le demi-congé du samedi. »
(4) Rapport de 1876. Séance de la commission du à juillet 1875, n°s 40 205 et suivants.
(2) Rapport de 1876. Séance du 16 juillet 1875, n°° 12.924 et suivants.
(3) Rapport de 1876. Séance de la commission du 21 septembre 1875, à Dublin, n°s 19.087, 19.088.
Déposition de M. Dodshon Foster (1), propriétaire, à Londres, d’un établissement pour la mise en bouteille de la bière :
« Notre industrie a demandé à ne pas être soumise aux Factory and Workshop Laws. Les hommes sont obligés de travailler avec les enfants; renvoyer les enfants, c'est donc renvoyer les hommes, et le demi congé du samedi, pendant la saison des affaires, nous serait très préjudiciable. Nous travaillons neuf heures et demie par jour exactement.
Demande des commissaires. — Ne pourrail-on pas s'arranger pour accorder le demi-congé du samedi en répartissant, sur les cinq premiers jours de la semaine, la perte de quatre heures et demie de travail que pourrait occasionner la fermeture à deux heures le samedi? Le Parlement attache une grande importance à ce que le demicongé du samedi soit donné aux adolescents tout au moins.
Réponse. — Le samedi est un jour où le travail est parliculièrement considérable. On pourrait peut-être accorder ce demi congé ua autre jour.
Demande. -— Les hommes n'’essaient-ils pas d'obtenir le demi-congé du samedi ?
Réponse. — Non; ils ne semblent pas s'en soucier. »
En résumé, l’ensemble de ces dépositions indique que la coutume de chômer, dans une mesure plus ou moins large, l'après midi du samedi, était déjà très répandue en 1876, dans bon nombre d'industries anglaises. La loi n'avait done, pour ces industries là, qu’à enregistrer et à hxer les habitudes existantes. Dans la plupart des autres
(1) Rapport de 1875. Séance du % octobre 1875, à Londres, n°5 20.431 el suivants, page 981.
industries, les travailleurs souhaitaient de se voir, à leur tour, octroyer le demi-congé. Par contre, pour des raisons parliculières, toutes soigneusement mises au compte des nécessités industrielles, certains chefs d'établissements résislaient à cette demande, et repoussaient nettement l'arrêt du samedi après-midi, ou voulaient conserver toute liberté d’en restreindre à leur gré la durée,
Les données de l'enquête de 1875 parurent en définitive suffisamment concluantes au Parlement pour légitimer de sa part une action favorable à l'extension du demi-congé du samedi.
C’est dans cet esprit que furent votées les dispositions du Factory and Workshop Act du 27 mai 1878. Cet Acte, l’un des plus importants qu'ait forgés le législateur anglais, refondait en un seul corps toutes les lois antérieures relalives aux fabriques, mais en les modifiant sensiblement. Il se débarrassait d'abord de l'arbitraire distinction entre les fabriques et les ateliers, basée sur le seul fait qu'il y a plus ou moins de cinquante personnes dans l'entreprise. Il substituait à ce critérium trop fuyant une définition générale de la manufacture. On devait désormais entendre par ce mot : « Tout établissement où des marchandises sont fabriquées, transformées, réparées ou ornées, finies ou adaptées pour la vente, au moyen d'un travail manuel salarié, et où 1l est fait usage de la force mécanique » (quelques opérations cependant, spécialement énumérées, élaient comprises dans le texte, au titre des fabriques non textiles, qu'elles exigeassent ou non l’emploi de la force mécanique).
L'acte raugeait en cinq catégories les lieux de travail auxquels il s'appliquait :
10 Les fabriques textiles, qui étaient auparavant et
demeuraient assujetties à des heures de travail plus courtes ; 2° Les fabriques non textiles ;
3° Les ateliers dans lesquels des enfants, des adolescents
et des femmes sont employés (ateliers mixtes);
%° Les ateliers dans lesquels ne sont employés ni enfants ni adolescents (appelés #w0omens workshops, où aleliers de femmes) ;
5° Les ateliers domestiques, où sont seuls occupés les membres de la famille.
Les conditions d'emploi étaient les mêmes pour les fabriques non textiles et les ateliers ordinaires, tandis que l’on donnait un statut beaucoup plus large aux ateliers de femmes et aux ateliers domestiques.
Pour expliquer la situation particulière faite aux ateliers de femmes, il est nécessaire d'indiquer qu’au cours de la discussion de l'acte de 1878, il avait été proposé d’exclure de la réglementation les femmes de plus de dix huit ans. El, chose étrange, c’étaient les femmes elles mêmes qui avaient demandé ce retour en arrière. Leurs Unions, en effet, dirigées par des libérales ardentes, se montraient alors nettement hostiles à une intervention en leur faveur, intervention qu’elles considéraient comme un empiètement sur leurs droits : cette protection que vous nous offrez, déclaratent-elles, ne nous dit rien qui vaille ; elle ne tend à rien moins qu’à nous priver de nos emplois au profit des hommes. L'opinion sembla un instant se laisser toucher par ces arguments des individualistes, arguments que les faits, pourtant, s’élaient chargés de démentir.
M. Joseph Chamberlain (1) et M. Arthur Chamber-
(4) Minutes of Evidence. M. J. Chamberlain's Evidence, q. 5.249.
laïin (1), tous deux grands manufacturiers, à Birmingham, élaient à ce sujet d’un avis opposé, le premier prétendant que la situation économique des femmes s'était améliorée grâce à la protection, l’autre disant au contraire que les gages des femmes, par suite des règles pesant sur leur travail, ne s'étaient que fort peu ou même point élevés.
La Chambre des Communes avait néanmoins repoussé tous les amendements qui voulaient exclure les femmes des diverses clauses du Bill. Mais elle se laissa aller, en ce qui concerne les ateliers de femmes (women’s workshops) à un compromis, qui, ea leur donnant un régime plus hbéral, avait pour effet de rendre tout contrôle illusoire.
Quelle était la situation faite aux diverses catégories de locaux industriels, régis par l'Acte du 27 mai 1878, au point de vue de la durée et de l’organisation du travail ?
Les usines du textile se voyaient conserver un traitement de faveur. Le personnel protégé comprenait, comme auparavant, les enfants, les adolescents et les femmes. Aux femmes et aux adolescents des deux sexes, où octroyait la semaine de cinquante-six heures et demie, soit dix heures pour chacun des cinq premiers jours, et six heures et demie pour le samedi. Quant à la semaine de l'enfant toujours basée sur l’option de l'employeur entre le demitemps et le travail un jour sur deux, elle se trouvait réduite à vingt-huit heures.
A l'égard du samedi, le texte avait soin de spécifier.
« Le samedi, la journée est abrégée : elle commence à la même heure que les autres jours, mais elle ne dure pas plus de six heures ou six heures et demie, suivant qu'il s'agit d'un travail de manufacture ou d’un autre travail.
(4) Minutes of Evidence, M. A. Chamberlain's Evidence, q. 4.954 $ 2.
Commencé à six heures, le travail de manufacture cesse à midi et demie ou une heure, suivant qu'il est accordé, pour les repas, une heure de repos où moins ; les travaux de tout autre genre cessent, suivant la même situation, à une heure où une heure.et demie du soir.
Commencé à sept heures, le travail de manufacture finit à une heure et demie, et tout autre travail à deux heures, quel que soit d'ailleurs le temps accordé pour les repas. »
Le textile se trouvait ainsi appelé à jouir du repos à peu près complet de l'après-midi du samedi, et la sortie de l'usine à midi et demie, une heure et même une heure et et demie assurait à l'ouvrière active, tout le temps nécessaire pour faire de bonne besogne à son foyer, et s'arranger de marière à pouvoir, le lendemain, goûter avec les siens la paix dominicale.
Pour les fabriques non textiles et les ateliers mixtes, qui devaient parliciper au mème régime, le législateur s'était montré moins large que pour le textile : ce n'était pas que les abus faits de la liberté lui fussent ici apparus moins criants ou moins fâcheux, mais l'expérience de la réglemenlalon était encore trop neuve sur ce terrain pour qu'il osàl sans arrière-pensée se lancer plus avant. Le statut consenti n'en constituait pas moins un sérieux avantage. J était dit que : la journée de travail devait durer au plus, pour le personnel protégé de six ou sept heures du matin à six ou sept heures du soir pendant les cinq premiers jours, et finir au plus tard à deux heures le samedi, sans que le maximum hebdomadaire püt dépasser soixante heures.
Dans les ateliers de femmes (women's workshops) le travail devait durer au plus douze heures, prises entre six heures du matin et dix heures du soir, les cinq premiers jours de
la semaine, et le samedi huit heures, pour terminer la journée à quatre heures du soir.
Cette réglementation imposée à tous les établissements industriels employant des femmes, des adolescents et des enfants, c'est-à-dire à la presque totalité de l'industrie anglaise, en dehors des mines, de la métallurgie et de Ja fabrication des produits chimiques, était, malgré les nombreuses exceptions consenties dans certains chapitres, assez sévère et minulieuse.
Mais la loi de 1878 ne s’en tenait pas là. Le principe de l'intervention était étendu même à l'industrie domestique, au home sacré, el, jusque-là, réputé inviolable.
La section 16 de l’Acte disait en effet : « Lorsque des individus seront employés à domicile (at home), c'est-à-dire dans une maison, dans une chambre ou dans un local particulier qui, bien que servant d'habitation, constitue, en raison du travail qui s'y exécute, une fabrique ou un atelier au sens du présent acte, lorsqu'il n'y est fait usage ni de vapeur ni d’eau, ni d'aucune autre force mécanique comme auxiliaire de Ja fabrication, et que les seules personnes y travaillant sont des membres de la famille même qui y habite, les prescriptions ci-dessus du présent acte, relatives au travail des enfants, des adolescents et des femmes, ne seront pas applicables à une telle fabrique ou à un tel atelier, et, en leur lieu et place, les règles suivantes devront y être observées. »
Il était par suite disposé, en ce qui concerne la durée et les conditions du travail :
« Pour les adolescents, de quatorze à dix-huit ans, lajournée devra être comprise entre six heures du matin et neuf heures du soir les cinq premiers jours, avec quatre heures et demie au moins d'arrêt, et, le samedi, entre six heures du
malin et quatre heures du soir, avee deux heures et demie au moins d'arrêt.
Pour les enfants (de onze à quatorze ans) la journée sera comprise entre six heures du matin et une heure du soir ou entre une heure et huit heures du soir les cinq premiers jours, et se terminera à quatre heures du soir le samedi. » Mais, de par la loi, tous les enfants des ateliers domestiques élaient des ouvriers à demi temps (half timers) partageant leur journée entre l’école et le métier.
Cette extension, portée jusque dans la famille, de la tutelle légale établie à l’origine dans l'intérèt exclusif de la populalion manufacturière, constituail une victoire des plus significatives remportée sur l’intransigeance des idées traditionnelles. On trouverait malaisément un exemple plus remarquable de la facilité avec laquelle, en Angleterre, de graves dérogations aux principes fondamentaux de la constitution britannique elle-même, sont décrétées par le législateur, el acceptées par Popinion publique, quand il s’agit d’un intérêt supérieur à sauvegarder, d’un abus à supprimer ou à prévenir.
Au résumé, 1] y avait dans l’Acte de 1878, une législa- Uon très protectrice pour les travailleurs. Tout spécialement, une étape considérable était franchie vers la liberté du samedi après-midi qui devenait, pour le textile au moins, une bienfaisante réalité.
S'étaient-ils donc trompés ceux qui avaient ainsi traduit leur foi dans la législation pour adoucir les misères sociales ? La loi de 1878 fut-elle inappliquée ou peu efficace ? L'expérience à énergiquement répondu non. La première hypothèse est d’ailleurs presque invraisemblable, en Angleterre, où les textes relativement peu nombreux, sont, une fois adoptés dans l'intérêt général, rigoureuse-
ment observés sous le contrôle attentif des parties directement intéressées.
Les résultats de la loi de 1878 furent des plus heureux, à la fois pour les travailleurs et pour l’industrie ellemême. Non seulement l’Acte de 1878 fut généralement bien appliqué, mais ses bénéfices ne furent pas uniquement ceux que l'on pouvait directement attendre des mesures édictées. L'exemple offert, l'impulsion donnée firent si bien que le progrès, prenant son essor, laissa bientôt loin derrière lui l'exigence des textes. Il est intéressant à cet égard de rappeler ici le passage suivant, tiré d’un rapport de l'Inspection du travail, daté de 1891 : « La loi, disait l’inspecteur, captain Bevan (du district de Walsall) est loyalement observée en ce qui concerne les heures de travail. Le samedi spécialement, dans les industries des machines et de la fonte, il y a même une tendance à abréger encore la journée, et quelques maisons arrètent maintenant à midi. On peut dire la même chose des industries du harnais à Walsall (1).»
L'Angleterre cependant devait mener plus loin son œuvre législative. Après quelques lâtonnements, elle résolut de donner à son industrie un statut général traitant et résolvant tous les problèmes posés. C'est alors que fut élaboré l’Acte du 17 août 1901 qui, très complet et très” détaillé, réunissant en un seul corps les dispositions maintenues des lois précédentes et des mesures nouvelles, constitue un véritable code de l’industrie et organise la police du travail sur les bases les plus larges.
L'un des traits les plus caractéristiques de cette loi est
(4) Factories and Workshops. Report of the Chief Inspector, 1891, p. 13.
MARTINAT 5
l'attribution à l'administration centrale (ministre secrétaire d'État pour l'Intérieur) d’un pouvoir réglementaire très élendu, qu'il ne peut exercer toutefois qu’en consultant les intéressés, et sous le contrôle du Parlement (art. 79 à 86 de l’Act). C’est là une étape marquante que l'Angleterre, pays tvpe de la liberté, n’a pas craint de franchir la première.
Cette remarque faile, nous ne reliendrons de l'Acte de 1901 que les dispositions qui visent directement la journée du samedi ei qui sont contenues dans la deuxième partie de l'Acte, celle qui a trait aux heures de travail et aux congés.
La question du demi congé du samedi donna lieu, au cours de la discussion devant la Chambre des Communes, età propos du textile, à un débat intéressant. La grande commission, chargée d'étudier et de rapporter le projet du gouvernement, avait, par voie d'amendement, proposé que : la fermeture des usines du textile eût lieu le samedi à midi au lieu de une heure.
Un débat s'inslilua autour de cet amendement (1) : les députés des districts colonniers étaient tout désignés pour y prendre part.
Le premier orateur, M. Harwood, élu de Bolton (Lancashire) vint exposer à la Chambre les raisons qui avaient poussé Ja grande commission dont il faisait partie, à demander l'insertion dans le texte de celte modification. D'après lui, la proposition qui devait atleindre, si elle était votée, près d'un million et demi d'ouvriers, et réduire le travail du textile à cinquante-six heures et demie par
(4) Chambre des Communes. Parliamentary debates. Session 1901, Vol, 199. Séance du 12 août 19014. p. 514 et suivantes,
semaine, se juslifiait aisément par les considérations suivantes : le textile qui, au point de vue de la durée du travail, était resté depuis 1874 dans le statu quo, avait vu par contre s’accroître l'intensité de son labeur et sa productivité, les machines à surveiller étant pour chacun plus nombreuses, et animées d'une plus grande vitesse. Or, pendant ce quart de siècle d’autres industries avaient amélioré la condition de leurs travailleurs ; c’est ainsi que les mécaniciens, par exemple, avaient vu leur travail hebdomadaire réduit de cinquante-six à cinquante-trois heures. L’honorable représentant de Bolton parlait en faveur des enfants, des adolescents et des femmes du textile, qu’on ne devait pas, disait-il, laisser abandonnés à leur propre faiblesse, alors que les hommes, sachant et pouvant s'occuper euxmèmes de leurs affaires, s'étaient fait ailleurs octrover des satisfactions importantes.
Ces considérations de justice élant développées, M. Harwood abordaitles difficultés créées par la situation présente : « Que se passe-t-il à l’heure actuelle dans de nombreuses villes? La masse des hommes adultes et des garçons travaille dans les ateliers ou fabriques où se font tous les travaux touchant à la mécanique, tandis que les femmes et les filles sont employées dans les usines. Or tous les ateliers de mécaniciens, dans le Lancashire, ferment à midi le samedi : les ouvriers l'ont exigé el obtenu depuis longtemps. On peut facilement s’imaginer les inconvénients qui résultent de cette dualité de régimes. Tandis que hommes et garçons rentrent chez eux à midi, les femmes et les filles ne regagnent leur logis qu'àäune heure. Ainsi le déjeuner ne peut être pris en commun et la vie de famille est troublée un jour par semaine. D'un autre côté, le samedi, dans les usines, le temps de travail ininterrompu
est plus long ; si l’on songe qu'a cela s’ajoule le nettoyage, on s'aperçoit que les femmes peinent davantage au dehors le jour même où leurtravail domestique est la plus considérable.» Dans le domaine de l'intérêt économique national, l'expérience était rassurante : elle garantissait qu'il ne se produirait nulle diminution dans la capacité de production de l’industrie anglaise, que sa prospérité et sa supériorité mettaient d’ailleurs à l'abri de la concurrence étrangère. Au surplus, parlant au nom des ouvriers, M. Harwood affirmait qu'ils étaient prêts, pour le cas ou la réduction d’une heure projetée amènerait une perte quelconque pour la production, à abandonner, pour combler cette perte, une partie correspondante de leurs salaires. « Il y a là, terminait M. Harwood, une question domestique de la plus haute importance. Elle intéresse en même temps la constitution physique du peuple, condition particulièrement désavantaseuse dans les districts cotonniers. Enlin, si l'industrie du coton manque de jeunes garçons, c'est que ceux-ci s'en éloignent, pour se porter vers la métallurgie qui leur offre une situation plus favorable. Je n'hésite donc pas à demander au Secrétaire d'État à l'Intérieur de s'associer à la proposition de la commission : loin de porter aucun préjudice à l'industrie, elle serait un bienfait pour des milliers de travailleurs. »
Également député du Lancashire, M. James Kenyon s’associait aux conclusions de M. Harwood, mais faisait remarquer en outre que non seulement les mécaniciens, mais encore les industries nombreuses du bâtiment, cessaient le travail à midi le samedi. Il ajoutait enfin que la fermeture à midi des usines du textile, très heureuse pour la santé des bénéficiaires, aurait aussi l'avantage d'assurer la réalité du demi-congé : l’heure supplémentaire accordée
serait surtout appréciée l'hiver, durant lequel la sortie actuelle ne laissait guère aux ouvriers que deux heures de liberté avant la nuit, temps notoirement insuffisant pour permettre aux ménagères de mener à bien leurs diverses besognes. Comme l’orateur précédent, M. Kenyon était convaineu que la prospérité de l’industrie n’était pas en jeu.
Les manufacluriers firent, il est vrai, entendre leur voix : le colonel Pillington, représentant la ville de Newton (Lancashire) se fit leur porte-paroles. D'après lui, il convenait de laisser aux parties toute latitude pour s’entendre entre elles, mais de ne pas faire ici intervenir la loi. Il fallait prévoir les temps de crise, et avoir un système dont l’élasticité permit de traverser sans encombre les momeuts difficiles. I montrait l'horizon assombri d’un nuage redoutable : l'étranger menaçant la suprématie de l’industrie nationale.
Le secrétaire d'État à l'Intérieur, M. Ritchie, vint à son tour faire connaître l'opinion du gouvernement. Il contesta nettement l'urgence de la mesure réclamée : « Cerlains passe-temps du samedi, dit-il, sont très populaires dans le Lancashire et le Yorkshire. Il s’agit ici d’un arrêt de football {football stop). C'est bien plutôt sur ce terrain que sur celui du travail excessif des femmes que l’on se place pour demander le changement. Mais c’est là une question qui n’intéresse que le Lancashire et une partie du Yorkshire, non le pays tout entier. Pourquoi ces deux comtés n’établiraient-ils pas à l'amiable ie régime qui leur convient? Certaines usines n’ont-elles pas déjà pris l'habitude de fermer leurs portes le samedi à midi ? Il me semble qu’il y a plutôt là matière à entente volontaire et libre, qu’à intervention législative. » Et le ministre concluait au
rejet de l'amendement et au rétablissement du texte primitif. IL ne fut pas suivi, et par 163 voix contre 141 l'amendement fut adopté.
L'acte du 17 août 1901 porte, en définitive, sur la durée du travail, les dispositions suivantes, relatives au samedi :
Dans les fabriques de tissus :
« La journée de travail des adolescents et des femmes commence le samedi à six ou sept heures du matin. Quand elle commence à six heures du matin, elle finit :
a) S'il est accordé une heure au moins pour les repas, à midi pour le travail de fabrication, et à midi et demie pour quelque occupation que ce soit.
b) S'il est accordé moins d’une heure pour les repas, à onze heures et demie du malin pour le travail de fabrication, et à midi pour quelque occupation que ce soit.
Si la journée, le samedi, commence à sept heures du matin, elle finit à une heure pour je travail de fabrication, et à une heure et demie pour quelque occupation que ce soit. »
Quant aux enfants, le système de l'option laissée à l'industriel entre le demi-temps et le travail un jour sur deux continue pour eux à fonctionner. Mais, le samedi, leur journée de travail commence et finit aux mêmes heures que celle des adolescents. De plus, les enfants ne doivent travailler ni deux samedis de suite, ni les samedis des semaines où 1ls auront travaillé les autres jours plus de cinq heures et demie de suite.
Dans les fabriques non textiles et les ateliers :
« Le samedi, la journée, hors les cas spécialement exceptés par la présente loi, commence à six, sept ou huit
heures du matin pour finir à deux, trois ou quatre heures du soir. La journée des enfants finit, le samedi, à deux heures après-midi. »
Il y avait ici un léger reeul sur la loi de 1878.
Travail à domicile :
L'acte de 1901 lui consacrait toute sa sixième partie. Que devait-on entendre par travail à domicile? L’article 115 répondait :
Arhcle 115 : « Les expressions fabrique domestique et atelier domestique désignent les maisons particulières, pièces ou locaux qui, bien que servant d'habitation, sont, à raison du travail qui s’y exécute, des fabriques ou des ateliers, selon le cas, au sens de la présente loi, et où ni la vapeur, ni l’eau, ni aucune autre force mécanique n’est employée pour les manipulations qui s’y pratiquent, et où travaillent exclusivement les membres d'une même famille y habitant. »
Comme on le voit, l'ingérence dans la vie familiale, au sein du home, admise en 1878, se trouvait, après expérience faite, maintenue et précisée. L'intervention ici restait d’ailleurs beaucoup plus libérale que pour les usines. Il était dit :
Article 111 : « L'application de la présente loi aux fabriques et aux ateliers domestiques a lieu sous les conditions ci-dessous :
1) Les règles relatives aux heures de travail des femmes, adolescents et enfants ne leur sont pas applicables, et sont remplacées par les suivantes :
a) Les adolescents ou enfants ne peuvent y travailler que peudant le temps ci-après fixé ;
b\ La journée de travail des adolescents, excepté le
Te LE REPOS DU SAMEDI APRÈS-MIDI DANS L'INDUSTRIE
samedi, commence à six heures du matin pour finir à neuf heures du soir, et le samedi, elle commence à six heures du matin pour finir à quaire heures après-midi.
d) La journée de travail des enfants ou commence à six heures du matin pour finir à une heure après-midi, ou commence à une heure après-midi pour finir à huit heures du soir, et le samedi à quatre heures après-midi. »
Enfin, la loi de 4901 qui, voulant assurer à l'enfant des fabriques et ateliers une instruction suffisante, lui imposait, dans les intervalles de son travail industriel, la fréquentation d'une école, faisait cependant une exception en faveur du samedi :
« L'enfant n’est pas obligé par la présente loi de suivre l'école le samedi ni les jours de congé où de demi-congé fixés en vertu de la présente loi, pour la fabrique ou l’atelier où il travaille. »
L'ensemble de cette législation protectrice du travail, apportant aux uns, assurant d'une manière définitive aux autres le demi-congé du samedi, en a fait profiter, au résumé, une masse de travailleurs qui se chiffre par plusieurs millions : c'est d'abord l'énorme population des manufactures textiles qui jouit ainsi complètement de sa liberté pendant la demi-journée du samedi; les hommes adulles eux-mêmes, non régis par les textes, et souvent employés au rangement et au nettoyage des lieux de traval, mènent rapidement à bien cette besogne hygiénique, et suivent de près le personnel protégé. Dans les manufactures non textiles et les ateliers, l'ensemble des ouvriers quitte la besogne le samedi à deux, trois ou quatres heures de l’après-midi, suivant l'heure à laquelle on a commencé
dans la matinée; la journée des enfants finit obligatoirement à deux heures de l'après-midi, Quant au travail à domicile (fabriques et ateliers domestiques), il doit se terminer, pour les adolescents et les enfants, à quatre heures de l'après-midi. On à voulu laisser à la femme, chez elle, la libre disposition de l'emploi de son temps.
Tout permet de supposer que le législateur, engagé dans celte voie, ira plus loin encore. Des amendements sont de temps en temps déposés en ce sens à la Chambre des Communes. C’est ainsi, qu'au cours de la session de 1907, le 4 juin, M. Jowett déposait un projet de loi tendant à interdire le travail, du samedi midi au lundi malin six heures, dans les filatures de coton, de laine, fabriques de fil peigné, de toile, filatures de chanvre soie et jute, fabrique de papiers, blanchisseries et teintureries.
Il est à peu près certain, d’aulre part, que pour les manufactures non textiles et les ateliers, un effort plus grand sera fait, qui prescrira la fermeture plus tôt.
Mais ce serait une grave erreur de croire que le domaine de la coutume se contente d’être celui que la loi régit : il est beaucoup plus vaste.
Le bâtiment, par exemple, et les nombreuses industries qui s’y rattachent, finissent pour la plupart, leur journée à midi ou à une heure le samedi.
Les mines, qui jouissent pourtant de journées partieulièrement courtes, ont aussi le demi-congé du samedi. Or la Grande-Bretagne est le pays d'Europe qui extrait le plus de charbon, et compte le plus grand nombre d'ouvriers employés dans les exploitations houillères. La journée du travail, dans les mines anglaises, à toujours été brève, el cela de très bonne heure à tel point
que, si nous en croyons Arthur Young (1), les mineurs du Yorkshire pouvaient, eu 1778, en dehors de leurs occupations dans la mine, trouver le temps nécessaire pour cultiver quelques acres de terre. Après une période, au commencement du dix-neuvième siècle, où la situation des mineurs se trouva plus dure, on revint, avec d'excellents résultats, aux anciens usages. Bien plus, on prit l’habitude, dans la plupart des districts miniers, de réduire Îles heures de travail d’un ou deux jours de la semaine, etmême, dans quelques-uns, de faire du samedi un jour de chômage complet dans loutes les houillères. Cette habitude est tellement passée dans les mœurs que, lorsqu'en 1907 on procéda à une enquête pour s'assurer, avant le vote de la loi des huit heures, des conditions présentes du travail dans les mines, le secrétaire de la commission d'enquête, M. A. Delmer, ingénieur des mines, envisageant dans son rapport quelle répercussion pourrait avoir sur les jours courts, la loi qui établirait la journée de huit heures, s’exprimait de la sorte /2) : « Les jours de chômage complet ne pourront guère être supprimés. Nous cousidérons que là où le samedi, soit de chaque semaine, soit de chaque quinzaine, ou bien tout autre jour, est habituellement regardé comme un jour de chômage complet, il y a très peu de chance d'en faire un jour de travail. C'est pourquoi nous faisons abstraction de ces jours. Les Jours où la durée du travail est actuellement réduite, pourraient, dans une cerlaine mesure, être supprimés et
(t) Arthur Young, Tour in North of England, A, 262.
(2) A. Delmer. Enquête anglaise sur la journée de huit heures duns dans les mines, 1907. Bibliothèque de la Chambre de Commerce de Paris.
compenser partiellement les effets de la loi. Cependant, comme nous l'avons déjà fait observer, les jours où le travail est réduit, et qui ne sont pas des samedis, le travail atteint à peu près huit heures : il y a done peu de chose à gagner. Quant aux samedis, où les heures de travail sont actuellement inférieures à huit heures, nous pensons qu'il serait extrêmement difficile d'en augmenter les heures. Le chômage complet ou partiel du samedi est, chez les mineurs, une habitude à laquelle tous les ouvriers, spécialement les jeunes gens et les garçons, tiennent beaucoup... » Nul ne songerait d’ailleurs à s'étonner que les mineurs, dont le lravail est si dur et si pénible, se soient particulièrement attachés au chômage du samedi : il permet à ces reclus de la terre de venir un moment prendre, sous le soleil, les distractions dont tout homme à besoin, el qu'ils ne sauraient goûter le dimanche.
C'est donc, au résumé, la grande majorité de l'énorme population ouvrière de l'industrie anglaise qui voit sa semaine de labeur se terminer de bonne heure le samedi. Une fois échappée à l'atmosphère poussiéreuse et malsaine de l'atelier, ou aux ténèbres de la mine, loin du bruit des machines et de la fièvre de l'usine, que va-t-elle faire de son temps ?
S 3. — Emploi de l'après-midi du samedi par les travailleurs. Habitudes nées à leur tour de cette liberté.
Après avoir montré l'importance de la coutume, il convient maintenant de se demauder quels usages on en fait, quels bénéfices on en retire.
Primitivement créée pour permeltre à la femme de
donner les soins nécessaires à son ménage et à sa famille, pour lutter aussi contre les dangers que faisait courir à sa santé et à celle de l'adolescent et de l'enfant, la vie dans les manufactures, la liberté du samedi, en s'étendant à l'homme préparait à celui-ei des loisirs, dont il lui fallait chercher l'emploi : ajoutons Lout de suite que cet emploi fut trouvé aisément. Et nous ne saurions mieux faire que de rapporter ici les observations relatées en 1891 déjà, par Finspection du Travail, au sujet des mœurs nouvelles des classes laborieuses. Un inspecteur, M. Lewis, fait, à propos d'un distriel particulier, celui de Swansea, soumis à sa surveillance, des constatations d’un ordre évidemment général. Il s'exprime ainsi : « Un signe caractéristique du temps présent, fait pour frapper, mais non pour déplaire, est la façon assurément beaucoup plus large, dont les travailleurs se livrent aujourd’hui aux voyages el se donnent de salutaires distractions. Durant les mois d'été, ce sont les excursions par chemin de fer, par roule ou par au, qui dominent et jouissent de facilités de plas en plus grandes. L'hiver, le football compte des milliers de fervents, sortis des rangs du peuple, qui accompagnent, pendant toute la saison, leurs champions favoris sur les différents terrains de lutte, et suivent leur fortune avec un enthousiasme sans bornes. En fait, et d'une facon générale, il y a évidemment dans ce district, une tendance croissante, de la part de «Jack », à entremêler, dans sou travail, une part nécessaire de plaisir. Ge changement dans les habitudes des classes industrieuses dépasse l'entendement de quelques employeurs, qui se souviennent encore du temps où le mineur ou le forgeron qui, avec les siens, allait chaque semaine prendre, au bord de la mer, une
journée de repos, élait regardé par ses compagnons comme
EN ANGLETERRE Fa
coupable d'un crime presque aussi énorme que celui qui aurait consisté à dérober un mouton au bélant troupeau de la colline voisine (4). »
La tendance des ouvriers à vouloir, eux aussi quelques loisirs, signalée déjà il y a vingt ans, n'a fait que se développer depuis lors, et les employeurs ont reconnu euxmêmes qu'il était inutile d'essayer de barrer la route à ce courant irrésistible. Les travailleurs, c’est certain, se sont aujourd hui affranchis en grande partie du servage qui les a pendant un temps opprimés et tenus, sans répit, attachés à leur labeur. [ls éprouvent partout un besoin de liberté de plus en plus grand, mais ils font de cette liberté un usage qui varie beaucoup, et est intimement lié avec les aptitudes de leur race et les aspirations de leur tempérament.
L’Anglais a une psychologie spéciale : homme d’action et d'énergie, ami avant tout des réalisations, confiant dans la force bien plus encore que dans le droit, il était tout naturellement appelé à se passionner pour les sports, où l'énergie et l'endurance ont particulièrement l’occasion de se déployer, et qui contribuent puissamment à forüifier la race. Aussi les sports tiennent-ils effectivement une place importante dans sa vie. Jeunes hommes, célibataires, hommee mariés même, font, en grand nombre, partie d'associations et de clubs qui s'adonnent les uns au football, d'autres au cricket et au golf. Ceux qui n’entrent pas dans les clubs y ont au moins des amis. Et chacun s'intéresse au succès de tel ou tel camp. Le dimanche
(4) Factories and Workshops. Report of the Chief Inspector lo her Majesty's Principal Secretury of State for the Home Depariment. 1891. Report of the Inspector, M. Lewis (District of Swansea) : Customs of the working classes (South wales), pages 29 et 30.
devant être consacré au recueillement familial, on a pris l'habitude de disputer les grands matches le samedi aprèsmidi. 11 faut voir alors l’empressement que mettent à se rendre aux terrains de jeux les ouvriers qui disposent de leur après-midi ; une foule énorme suit avec passion les péripéties de la lutte. Ces matches sont tellement suivis qu'il serait à peu près impossible de retenir les employés ou ouvriers à l'usine les jours de championnats. C’est là en somme l'occasion d’une promenade en plein air qui ne peut être que favorable à la santé de spectateurs obligés, les autres jours, de respirer les miismes de l'usine ou de l'atelier.
Mais il y a les jours de mauvais temps, de brouillard ou de pluie, peu propices aux distractions de ce geure. Aussi s’en trouve-til d'autres. Les théâires, les musichalls donnent, le samedi après-midi, des matinées où l’ouvrier, qui en a le moyen, pourra de temps en temps conduire sa famille. Le Palais de Cristal, à Londres, organise ainsi généralement Something special on (quelque attraction spéciale) le samedi. Tous les lieux de plaisir, en somme, tiennent compte de l'usage établi, et, obligés le dimanche de fermer leurs portes, ils profitent le samedi de la liberté générale.
L'été, le peuple trouve encore d’autres passe-temps. Ceux qui ont la bonne fortune d’habiter aux environs de la ville, et d’avoir un petit jardin, occupent leur après-midi du samedi à le cultiver, à l’orner de fleurs.
D'autres prennent en foule les nombreux trains de plaisir, fonctionnant à leur intention, qui les emmènent passer trente-six heures à la campagne ou respirer l'air au bord de la mer.
Voilà pour les distractions. Mais il ne faudrait pas croire
que l'après-midi du samedi leur est entièrement consacré. Les occupations sérieuses ne perdent pas leurs droits ce jour là. Le citoyen donne volontiers quelques instants à sa patrie peu exigeante : c’est le samedi qu'ont lieu les exereices militaires des Volunteers (aujourd’hui les territoriaux). Les clubs, les meetings politiques, l'examen des questions professionnelles, au sein des syndieats, altirent encore bon nombre des chômeurs. Hommes et garçons trouvent donc facilement à occuper leur après-midi.
Et les femmes? Pour elles, la question ne se pose même pas. Leur ménage les appelle, les soins multiples qu’elles ont à donner au foyer familial, ont vite fait couler les heures. La mère et les filles s’emploient activement à faire régner la plus grande propreté dans le home, refuge sacré de l'Anglais, et se livrent aux travaux de coutvre nécessaires. On fait aussi les emplettes dans le voisinage : par suite, le samedi soir, dans les quartiers ouvriers, on remarque une aclivité fébrile, et le petit commerce, surtout celui de l’alimentalion, fait des affaires d’or.
Ainsi préparé, le dimanche peut ètre un repos complet, goûté au sein de la famille dans le confort du home : il fait succéder, à l'animation accoutumée dela rue, un calme et un silence qui surprennent l'étranger.