‹ Le rértoire littéraire;Chapitre 154 sur 267 · BÉLISAIRE DANS UN CHATEAU DE LA THRACE · texte numérisé non relu

BÉLISAIRE DANS UN CHATEAU DE LA THRACE

Quoi ! vous, à qui l'empire a dû pendant trente ans sa gloire et ses prospérités, c'est vous que Ton ose accuser de révolte et de trahison, vous qu'on a traîné dans les fers, qu'on a privé de la lumière ! Et c'est vous qui venez nous donner des leçons de dévouement et de zèle ! " — " Et qui voulez-vous donc qui vous en donne ? " dit Bélisaire, " les esclaves cle la faveur ? " — "Ah, quelle honte ! ah, quel excès d'ingratitude ! " poursuivit Tibère : " l'avenir ne le croira jamais." — "Il est vrai," dit Bélisaire, "qu'on m'a un peu surpris : je ne croyais pas être si mal traité. Mais je comptais mourir en servant l'état ; et mort ou aveugle, cela revient au même. Quand je me suis dévoué à ma patrie, je n'ai pas excepté mes yeux. Ce qui m'est plus cher que la lumière et que la vie, ma renommée, et surtout ma vertu, n'est pas au pouvoir de mes persécuteurs. Ce que j'ai fait peut être effacé de la mémoire de la cour ; il ne le sera point de la mémoire des hommes: et quand il le serait, je m'en souviens, et c'est assez."

Les convives, pénétrés d'admiration, pressèrent le héros de se mettre à table : " Non," leur dit-il : " à mon âge, la bonne place est le coin du feu." On voulut lui faire accepter le meilleur lit du château ; il ne voulut que de la paille : " J'ai couché plus mal quelquefois," dit-il ; " ayez seulement soin de cet enfant qui me conduit, et qui est plus délicat que moi."

Le lendemain, Bélisaire partit dès que le jour put éclairer son guide, et avant le réveil de ses hôtes, que la chasse avait fatigués. Instruits de son départ, ils voulaient le suivre et lui offrir un char commode, avec tous les secours dont il aurait besoin. "Cela est inutile," dit le jeune Tibère ; " il ne nous estime pas assez pour daigner accepter nos dons." C'était sur l'âme de ce jeune homme que l'extrême vertu, dans l'extrême malheur, avait fait le plus d'impression. MarmonteL. (Voyez la page bZ.)

a Bélisaire, général des armées de l'empereur Justinien et un des plus grands capitaines de son temps. L'on dit qu'après une longue suite de triomphes ce grand homme fut accusé de conspirer contre Justinien,

que ce prince lui fit crever les yeux, et que le sauveur de l'état fut obligé de mendier son pain dans les rues de Constantinople. La postérité a répété avec attendrissement le fameux mot: Date oholum Beîisario (donnez une obole à Bélisaire).

b Justinien, empereur d'Orient, né en 483, mort en 565. Le règne de Justinien est illustre par des travaux importants de jurisprudence. L'empereur fit faire sous ses yeux, par les plus habiles jurisconsultes de son temps, la rédaction et la compilation de toutes les constitutions des empereurs ; ces ouvrages nous ont été transmis sous les titres suivants : les Institut es-, le Code dit de Justinien ; le Digeste ou Pandectes et les Navettes,

BATAILLE DE HASTIXGS*.

Sur le terrain qui porta depuis, et qui aujourd'hui porte encore le nom de Lieu de la Bataille, les lignes des Anglo- Saxons occupaient une longue chaîne de collines fortifiées de tous côtés par un rempart de pieux et de claies cV osier l .

Dans la nuit du 13 octobre (1066), Guillaumeb fit annoncer aux Normands que le lendemain serait jour de combat. Des prêtres et des religieux qui avaient suivi en grand nombre l'armée envahissante, attirés, comme les soldats, par l'espoir du butin, se réunirent pour faire des oraisons et chanter des litanies, pendant que les gens de guerre préparaient leurs armes et leurs chevaux. Dans l'autre armée, la nuit se passa d'une manière toute différente : les Saxons se divertissaient avec grand bruit, et chantaient leurs vieux chants nationaux, en vidant, autour de leurs feux, des cornes remplies de bière et de vin.

Au matin, dans le camp normand, l'évêque de Bayeux, fils de la mère du duc Guillaume et d'un bourgeois de Falaise, célébra la messe et bénit les troupes, armé d'un haubert0 sous son rocket- ; puis il monta un grand coursier blanc, prit une lance et fit ranger sa brigade de cavaliers. Toute l'armée se divisa en trois colonnes d'attaque : à la première étaient les gens-d'armes venus du comté de Boulogne et du Ponthieud avec la plupart des hommes engagés

personnellement pour une solde ; à la seconde se trouvaient les auxiliaires bretons, manceaux et poitevins e; Guillaume, en personne, commandait la troisième, formée des recrues de Normandie. En tête de chaque corps de bataille marchaient plusieurs rangs de fantassins à légère armure, vêtus d'une casaque matelassée* ', et portant des arcs longs d'un corps d'homme ou des arbalètes d'acier. Le duc montait un cheval espagnol qu'un riche Normand lui avait amené d'un pèlerinage à Saint- Jacques-de -Galice f. Il tenait suspendues à son cou les plus révérées d'entre les reliques s, sur lesquelles Haroldh avait juré, et l'étendard bénit était porté à côté de lui par un jeune homme appelé Toustain-le-Blan c.

L'armée se trouva bientôt en vue du camp saxon, au nordouest de Hastings. Les prêtres et les moines qui l'accompagnaient se détachèrent, et montèrent sur une hauteur voisine, pour prier et regarder le combat. Un Normand, appelé Taillefer, poussa son cheval en avant du front de bataille, et entonna le chant des exploits, fameux dans toute la Gaule, de Charlemagne et de Roland K En chantant, il jouait de son épée, la lançait en l'air avec force, et la recevait dans sa main droite ; les Normands répétaient ses refrains ou criaient: "Dieu aide ! Dieu aide!"

A portée de trait, les archers commencèrent à lancer leurs flèches, et les arbalétriers leurs carreaux k; mais la plupart des coups furent amortis* par le haut parapet des redoutes saxonnes. Les fantassins, armés de lances, et la cavalerie, s'avancèrent jusqu'aux portes des redoutes, et tentèrent de les forcer. Les Anglo-Saxons, tous à pied autour de leur étendard planté en terre, et formant derrière leurs redoutes une masse compacte et solide, reçurent les assaillants à grands coups de hache, qui, d'un revers, brisaient les lances et coupaient les armures de maille. Les Normands, ne pouvant pénétrer dans les redoutes, ni en arracher les palissades, se replièrent, fatigués d'une attaque inutile, vers la division que commandait Guillaume. Le duc alors fit avancer de nouveau tous ses archers, et leur ordonna de ne plus tirer droit devant eux, mais de lancer

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