‹ Le rértoire littéraire;Chapitre 155 sur 267 · AUGUSTIN THIERRY · texte numérisé non relu

AUGUSTIN THIERRY

leurs traits en haut, pour qu'ils descendissent par dessus le rempart du camp ennemi. Beaucoup d'Anglais furent blessés, la plupart au visage, par suite de cette manœuvre ; Harold lui-même eut l'œil crevé d'une flèche, et il n'en continua pas moins de commander et de combattre. L'attaque des gens de pied et de cheval recommença de près, aux cris de : " Notre-Dame1 ! Dieu aide î Dieu aide ! "

Mais les Normands furent repoussés à l'une des portes du camp, jusqu'à un grand ravin recouvert de broussailles et d'herbes, où leurs chevaux trébuchèrent et où ils tombèrent pêle-mêle, et périrent en grand nombre. Il y eut un moment de terreur panique dans l'armée d'outre-mer ; le bruit courut que le duc avait été tué, et, à cette nouvelle, la fuite commença. Guillaume se jeta lui-même au devant des fuyards et leur barra le passage, les menaçant et les frappant de sa lance ; puis, se découvrant la tête : " Me voilà ! " leur cria-t-il ; " regardez-moi ; je vis encore,, et je vaincrai avec l'aide de Dieu."

Les cavaliers retournèrent aux redoutes ; mais ils ne purent davantage en forcer les portes ni faire brèche. Alors le duc s'avisa d'un stratagème pour faire quitter aux Anglais leur position et leurs rangs ; il donna l'ordre à mille cavaliers de s'avancer, et de fuir aussitôt. La ,vue de cette déroute simulée fit perdre aux Saxons leur sangfroid ; ils coururent tous à la poursuite, la hache suspendue au cou. A une certaine distance, un corps, posté à dessein, joignit les fuyards, qui tournèrent bride ; et les Anglais, surpris dans leur désordre, furent assaillis de tous côtés à coups de lances et d'épées dont ils ne pouvaient se garantir, ayant les deux mains occupées à manier leurs grandes haches. Quand ils eurent perdu leurs rangs, les clôtures des redoutes furent enfoncées, cavaliers et fantassins y pénétrèrent ; mais le combat fut encore vif, pêlemêle, et corps à corps. Guillaume eut son cheval tué sous lui ; le roi Harold et ses deux frères tombèrent morts au pied de leur étendard, qui fut arraché et remplacé par le drapeau envoyé de Rome. Les débris de l'armée anglaise, sans chef et sans drapeau, prolongèrent la lutte

jusqu'à la fin du jour, tellement que les combattants des deux partis ne se reconnaissaient plus qu'au langage.

Augustin Thierry. Histoire de la conquête cV Angleterre par les Normands.

Augustin Thierry,

Auteur vivant. Membre de l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres, auteur de plusieurs ouvrages historiques très-estimes parmi lesquels on remarque : La conquête d* Angleterre par les Normands, Etudes sur V histoire de France, Dix années d'études historiques. Ces ouvrages, fruits de longues et pénibles recherches, sont écrits avec une conscience rare et un talent très-remarquable. M. A. Thierry vient d'être chargé, par le ministre de l'instruction publique, de diriger la publication des documents inédits de Y Histoire du Tiers- Etat, ouvrage d'une très-grande importance peur la France.

a Hastings, ville et port d'Angleterre dans le comté de Sussex. Elle est bâtie en amphithéâtre sur la côte : vue de la mer, l'aspect en est admirable.

b Guillaume-le- Conquérant, duc de Normandie, né à Falaise en 1027, partit de Saint- Valéry, le 30 septembre 1066, avec une flotte de 300 vaisseaux et une armée de 60,000 hommes, pour conquérir l'Angleterre, au trône de laquelle il n'avait d'autre droit qu'un prétendu testament à' Edouard-le- Confesseur. Il mourut en 1087.

c Haubert } sorte de cuirasse ancienne, ou cotte de mailles.

d Ponthieu, petit pays à l'ouest de la Picardie ; Abbeville en était la capitale.

e Les Bretons, habitants de la Bretagne ; les Manceaux, ceux du Maine ; Poitevins, ceux du Poitou.

f Santiago ou Compostela (Saint-Jacques-de-Compostelle), ville d'Espagne, capitale de la Galice. C'est le chef-lieu de l'ordre des chevaliers de Saint-Jacques. Les reliques du saint et de ses disciples y attiraient autrefois une affluence considérable de pèlerins.

g Ces reliques étaient des ossements que l'on croyait sacrés.

h Harold II, fils aîné du comte de Godwin, grand-maître de la maison du roi, monta sur le trône d'Angleterre à la mort d'Edouard-le-Confesseur, le 5 janvier 1066.

1 Roland, prétendu neveu de Charlemagne, était, selon Eginard, préfet des frontières de Bretagne. Une ancienne tradition nous a conservé le

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