EXTRAITS DE L HISTOIRE DE CHARLES XII
Bataille de Narva.
Il ne restait plus à Charles XII, pour achever sa première campagne, que de marcher contre son rival de gloire,
Pierre Alexiowits. Il était d'autant plus animé contre lui, qu'il y avait encore à Stockholm trois ambassadeurs moscovites, qui venaient de jurer le renouvellement d'une paix inviolable. H ne pouvait comprendre, lui qui se piquait d'une probité sévère, qu'un législateur, comme le czar, se fît un jeu de ce qui doit être si sacré. Le jeune prince, plein d'honneur, ne pensait pas qu'il y eût une morale différente pour les rois et pour les particuliers. L'empereur de Moscovie venait de faire paraître un manifeste qu'il eût mieux fait de supprimer. Il alléguait, pour raison de la guerre, qu'on ne lui avait pas rendu assez d'honneurs lorsqu'il avait passé incognito à Riga, et qu'on avait vendu les vivres trop cher à ses ambassadeurs. C'étaient là les griefs pour lesquels il ravageait l'Ingrie avec quatre-vingt mille hommes.
Il parut devant Narva à la tête de cette grande armée, le premier octobre (1700), dans un temps plus rude en ce climat que ne l'est le mois de janvier à Paris. Le czar, qui, dans de pareilles saisons, faisait quelquefois quatre cent lieues en poste à cheval, pour aller visiter lui-même une mine ou quelque canal, n'épargnait pas plus ses troupes que lui-même. Il savait d'ailleurs que les Suédois, depuis le temps de Gustave-Adolphe, faisaient la guerre au cœur de l'hiver, comme dans l'été : il voulut accoutumer aussi les Moscovites à ne point connaître de saisons, et les rendre, un jour, pour le moins égaux aux Suédois. Ainsi, dans un temps où les glaces et les neiges forcent les autres nations, dans des climats tempérés, à suspendre la guerre, le czar Pierre assiégeait Narva à trente degrés du pôle, et Charles XII s'avançait pour le secourir. Le czar ne fut pas plus tôt arrivé devant la place, qu'il se hâta de mettre en pratique ce qu'il venait d'apprendre dans ses voyages. Il traça son camp, le fit fortifier de tous côtés, éleva des redoutes de distance en distance, et ouvrit lui-même la tranchée. Il avait donné le commandement de son armée au duc de Croi, Allemand, général habile, mais peu secondé alors par les officiers russes. Pour lui, il n'avait dans ses troupes que le rang de simple lieutenant. Il avait donné
l'exemple de l'obéissance militaire à sa noblesse, jusque-là indisciplinable, laquelle était en possession de conduire, sans expérience et en tumulte, des esclaves mal armés. Il n'était pas étonnant que celui qui s'était fait charpentier à Amsterdam pour avoir des flottes, fût lieutenant à Narva pour enseigner à sa nation l'art de la guerre.
Les Russes sont robustes, infatigables, peut-être aussi courageux que les Suédois ; mais c'est au temps à aguerrir les troupes, et à la discipline à les rendre invincibles. Les seuls régiments dont on pût espérer quelque chose étaient commandés par des officiers allemands, mais ils étaient en petit nombre. Le reste était composé de barbares arrachés à leurs forêts, couverts de peaux de bêtes sauvages, les uns armés de flèches, les autres de massues : peu avaient des fusils ; aucun n'avait vu un siège régulier ; il n'y avait pas un bon canonnier dans toute l'armée. Cent cinquante canons, qui auraient dû réduire la petite ville de Narva en cendres, y avaient à peine fait brèche, tandis que l'artillerie de la ville renversait à tout moment des rangs entiers dans les tranchées. Narva était presque sans fortifications : le baron de Horn, qui y commandait, n'avait pas mille hommes de troupes réglées ; cependant cette armée innombrable n'avait pu la réduire en six semaines.
On était déjà au 15 novembre, quand le czar apprit que le roi de Suède, ayant traversé la mer avec deux cents vaisseaux de transport, marchait pour secourir Narva. Les Suédois n'étaient que vingt mille. Le czar n'avait que la supériorité du nombre. Loin donc de mépriser son ennemi, il employa tout ce qu'il avait d'art pour l'accabler. Non content de quatre- vingt mille hommes, il se prépara à lui opposer encore une autre armée, et à l'arrêter à chaque pas. Il avait déjà mandé près de trente mille hommes, qui s'avançaient de Pleskow à grandes journées. Il fit alors une démarche qui l'eût rendu méprisable, si un législateur qui a fait de si grandes choses pouvait l'être. Il quitta son camp, où sa présence était nécessaire, pour aller chercher ce nouveau corps de troupes, qui pouvait très-bien arriver sans lui, et sembla, par cette démarche, craindre de corn.-.
battre dans un camp retranché, un jeune prince sans expérience, qui pouvait venir l'attaquer.
Quoi qu'il en soit, il voulait enfermer Charles XII entre deux armées. Ce n'était pas tout : trente mille hommes, détachés du camp devant Narva, étaient postés à une lieue de cette ville, sur le chemin du roi de Suède ; vingt mille strélitz étaient plus loin, sur le même chemin ; cinq mille autres faisaient une garde avancée. Il fallait passer sur le ventre à toutes ces troupes avant que d'arriver devant le camp, qui était muni d'un rempart et d'un double fossé. Le roi de Suède avait débarqué à Pernaw, dans le golfe de Riga, avec environ seize mille hommes d'infanterie et un peu plus de quatre mille chevaux. De Pernaw il avait précipité sa marche jusqu'à Rével, suivi de toute sa cavalerie et seulement de quatre mille fantassins. Il marchait toujours en avant, sans attendre le reste de ses troupes. Il se trouva bientôt, avec ses huit mille hommes seulement, devant les premiers postes des ennemis. Il ne balança pas à les attaquer tous les uns après les autres, sans leur donner le temps d'apprendre à quel petit nombre ils avaient affaire. Les Moscovites, voyant arriver les Suédois à eux, crurent avoir toute une armée à combattre. La garde avancée de cinq mille hommes, qui gardait entre des rochers un poste où cent hommes résolus pouvaient arrêter une armée entière, s'enfuit à la première approche des Suédois. Les vingt mille hommes qui étaient derrière, voyant fuir leurs compagnons, prirent l'épouvante, et allèrent porter le désordre dans le camp. Tous les postes furent emportés en deux jours ; et ce qui, en d'autres occasions, eût été compté pour trois victoires, ne retarda pas d'une heure la marche du roi. Il parut donc enfin, avec ses huit mille hommes, fatigués d'une si longue marche, devant un camp de quatrevingt mille Russes, bordé de cent cinquante canons. A peine ses troupes eurent-elles pris quelque repos, que, sans délibérer, il donna ses ordres pour l'attaque.
Le signal était deux fusées et le mot, en allemand, Avec l'aide de Dieu. Un officier lui ayant représenté la grandeur du péril : " Quoi î vous doutez," dit-il, " qu'avec mes huit
mille braves Suédois je ne passe sur le corps à quatre-vingt mille Moscovites ? " Un moment après, craignant qu'il n'y eût un peu de fanfaronnade dans ces paroles, il courut luimême après cet officier : " N'êtes-vous donc pas de mon avis ? " lui dit-il ; " n'ai-je pas deux avantages sur les ennemis ? l'un, que leur cavalerie ne pourra leur servir, et l'autre, que le lieu étant resserré, leur grand nombre ne fera que les incommoder, et ainsi je serai réellement plus fort qu'eux." L'officier n'eut garde d'être d'un autre avis, et l'on marcha aux Moscovites à midi, le 30 novembre 1700.
Dès que le canon des Suédois eut fait brèche aux retranchements, ils s'avancèrent, la baïonnette au bout du fusil, ayant au dos une neige furieuse, qui donnait au visage des ennemis. Les Russes se firent tuer pendant une demi-heure, sans quitter le revers des fossés. Le roi attaquait à la droite du camp, où était le quartier du czar : il espérait le rencontrer, ne sachant pas que l'empereur luimême avait été chercher ces quarante mille hommes qui devaient arriver dans peu. Aux premières décharges de la mousqueterie ennemie, le roi reçut une balle à la gorge ; mais c'était une balle morte S qui s'arrêta dans les plis de sa cravate noire, et qui ne lui fit aucun mal. Son cheval fut tué sous lui. M. de Spaar m'a dit que le roi sauta légèrement sur un autre cheval, en disant : " Ces gens-ci me font faire mes exercices," et continua de combattre et de donner les ordres avec la même présence d'esprit. Après trois heures de combat, les retranchements furent forcés de tous côtés. Le roi poursuivit la droite des ennemis jusqu'à la rivière de Narva, avec son aile gauche, si l'on peut appeler de ce nom environ quatre mille hommes qui en poursuivaient près de quarante mille. Le pont rompit sous les fuyards ; la rivière fut en un moment couverte de morts. Les autres, désespérés, retournèrent à leur camp sans savoir où ils allaient : ils trouvèrent quelques baraques, derrière lesquelles ils se mirent. Là, ils se défendirent encore, parce qu'ils ne pouvaient pas se sauver ; mais enfin leurs généraux Dolgorouki, Gollofkin, Fédérowitz vinrent se rendre au roi, et mettre leurs armes à ses pieds. Pen-
dant qu'on les lui présentait, arriva le duc de Croi, général de l'armée, qui venait se rendre lui-môme avec trente officiers.
Charles reçut tous ces prisonniers d'importance avec une politesse aussi aisée et un air aussi humain que s'il leur eût fait, dans sa cour, les honneurs d'une fête. Il ne voulut garder que les généraux. Tous les officiers subalternes et les soldats furent conduits jusqu'à la rivière de Narva: on leur fournit des bateaux pour la repasser et pour s'en retourner chez eux. Cependant la nuit s'approchait ; la droite des Moscovites se battait encore : les Suédois n'avaient pas perdu six cents hommes; dix-huit mille Moscovites avaient été tués dans leurs retranchements ; un grand nombre était noyé : beaucoup avaient passé la rivière ; il en restait encore assez dans le camp pour exterminer jusqu'au dernier Suédois. Mais ce n'est pas le nombre des morts, c'est l'épouvante de ceux qui survivent qui fait perdre les batailles. Le roi profita du peu de jour qui restait pour saisir l'artillerie ennemie. 11 se posta avantageusement entre leur camp et la ville : là il dormit quelques heures sur la terre, enveloppé dans son manteau, en attendant qu'il pût fondre, au point du jour, sur l'aile gauche des ennemis, qui n'avait point encore été tout à fait rompue. A deux heures du matin, le général Vède, qui commandait cette gauche, ayant su le gracieux accueil que le roi avait fait aux autres généraux, et comment il avait renvoyé tous les officiers subalternes et les soldats, l'envoya supplier de lui accorder la même grâce. Le vainqueur lui ût dire qu'il n'avait qu'à s'approcher à la tête de ses troupes, et venir mettre bas les armes et les drapeaux devant lui. Ce général parut bientôt après avec ses Moscovites, qui étaient au nombre d'environ trente mille. Ils marchèrent tête nue, soldats et officiers, à travers moins de sept mille Suédois. Les soldats, en passant devant le roi, jetaient à terre leurs fusils et leurs épées, et les officiers portaient à ses pieds les enseignes et les drapeaux. 11 fit repasser la rivière à toute cette multitude, sans en retenir un seul soldat prisonnier. S'il les avait gardés, le
nombre des prisonniers eût été au moins cinq fois plus grand que celui des vainqueurs.
Charles XII à Bender*.
On ne fut pas longtemps sans voir l'armée des Turcs et des Tartares qui venaient attaquer le petit retranchement avec dix pièces de canon et deux mortiers. Les queues de cheval flottaient en l'air, les clairons sonnaient, les cris de "Allah, allah ! " se faisaient entendre de tous côtés. Le baron de Grothusen remarqua que les Turcs ne mêlaient dans leurs cris aucune injure contre le roi, et qu'ils l'appelaient seulement Demirbash (tête de fer). Aussitôt il prend le parti de sortir seul, sans armes, des retranchements ; il s'avança dans les rangs des janissaires, qui presque tous avaient reçu de l'argent de lui. " Eh quoi ! mes amis," leur dit-il en propres mots, " venez-vous massacrer trois cents Suédois sans défense, vous, braves janissaires, qui avez pardonné à cent mille Russes, quand ils vous ont crié amman (pardon)? Avez-vous oublié les bienfaits que vous avez reçus de nous ? et voulez-vous assassiner ce grand roi de Suède que vous aimez tant, et qui vous a fait tant de libéralités ? Mes amis, il ne demande que trois jours, et les ordres du sultan ne sont pas si sévères qu'on vous le fait croire."
Ces paroles firent un effet que Grothusen n'attendait pas lui-même. Les janissaires jurèrent sur leurs barbes qu'ils n'attaqueraient pas le roi, et qu'ils lui donneraient les trois jours qu'il demandait. En vain on donna le signal de l'assaut. Les janissaires, loin d'obéir, menacèrent de se jeter sur leurs chefs, si l'on n'accordait pas trois jours au roi de Suède : ils vinrent en tumulte à la tente du bâcha de Bender, criant que les ordres du sultan étaient supposés. À cette sédition inopinée le bâcha n'eut à opposer que la patience.
Il feignit d'être content de la généreuse résolution des janissaires, et leur ordonna de se retirer à Bender. Le
khan des Tartares, homme violent, voulait donner immédiatement l'assaut avec ses troupes ; mais le bâcha, qui ne prétendait pas que les Tartares eussent seuls l'honneur de prendre le roi, tandis qu'il serait puni peut-être de la désobéissance de ses janissaires, persuada au khan d'attendre jusqu'au lendemain.
Le bâcha, de retour à Bender, assembla tous les officiers des janissaires et les plus vieux soldats ; il leur lut et leur fit voir l'ordre positif du sultan et le fetfa (mandement) du mouphti. Soixante des plus vieux, qui avaient des barbes blanches vénérables, et qui avaient reçu mille présents des mains du roi, proposèrent d'aller eux-mêmes le supplier de se remettre entre leurs mains, et de souffrir qu'ils lui servissent de gardes.
Le bâcha le permit ; il n'y avait point d'expédient qu'il n'eût pris, plutôt que d'être réduit à faire tuer ce prince. Ces soixante vieillards allèrent donc le lendemain matin à Varnitza, n'ayant dans leurs mains que de longs bâtons blancs, seules armes des janissaires quand ils ne vont point au combat ; car les Turcs regardent comme barbare la coutume des chrétiens de porter des épées en temps de paix, et d'entrer armés chez leurs amis et dans leurs églises.
Ils s'adressèrent au baron de Grothusen et au chancelier Mullern ; ils lui dirent qu'ils venaient dans le dessein de servir de fidèles gardes au roi, et que, s'il voulait, ils le conduiraient à Andrinople, où il pourrait parler au grandseigneur. Dans le temps qu'ils faisaient cette proposition, le roi lisait des lettres qui arrivaient de Constantinople, et que Fabrice, qui ne pouvait plus le voir, lui avait fait tenir secrètement par un janissaire. Elles étaient du comte Poniatowski, qui ne pouvait le servir ni à Bender ni à Andrinople, étant retenu à Constantinople par ordre de la Porte. Il mandait au roi que les ordres du sultan, pour saisir ou massacrer sa personne royale en cas de résistance, n'étaient que trop réels ; qu'à la vérité le sultan était trompé par ses ministres, mais que plus l'empereur était trompé dans cette affaire, plus il voulait être obéi ; qu'il
fallait céder au temps et plier sous la nécessité; qu'il prenait la liberté de lui conseiller de tout tenter auprès des ministres par la voie des négociations, de ne point mettre de l'inflexibilité où il ne fallait que de la douceur, et d'attendre de la politique et du temps le remède à un mal que la violence aigrirait sans ressource.
Mais ni les propositions de ces vieux janissaires, ni les lettres de Poniatowski, ne purent donner seulement au roi l'idée qu'il pouvait fléchir sans déshonneur. Il aimait mieux mourir de la main des Turcs que d'être en quelque sorte leur prisonnier. Il renvoya ces janissaires sans les vouloir voir, et leur fit dire que s'ils ne se retiraient, il leur ferait couper la barbe, ce qui est, dans l'Orient, le plus outrageant de tous les affronts.
Les vieillards, remplis de l'indignation la plus vive, s'en retournèrent en criant : " Ah ! la tête de fer ! puisqu'il veut périr, qu'il périsse î " Ils vinrent rendre compte au bâcha de leur commission, et apprendre à leurs camarades, à Bender, l'étrange réception qu'on leur avait faite. Tous îurèrent alors d'obéir aux ordres du bâcha sans délai, et eurent autant d'impatience d'aller à l'assaut qu'ils en avaient eu peu te jour précédent.
L'ordre est donné dans le moment. Les Turcs marchent aux retranchements ; les Tartares les attendaient déjà, et les canons commençaient à tirer. Les janissaires d'un côté, et les Tartares de l'autre, forcent en un instant ce petit camp : à peine vingt Suédois tirèrent l'épée. Les trois cents soldats furent enveloppés et faits prisonniers sans résistance. Le roi était alors à cheval, entre sa maison et son camp, avec les généraux Hord, Dahldorf et Sparre. Voyant que tous les soldats s'étaient laissé prendre en sa présence, il dit de sang-froid à ces trois officiers : " Allons défendre la maison ; nous combattrons," ajouta-t-il en souriant, "pro arts etfocis-"
Aussitôt il galope avec eux vers cette maison, où il avait mis environ quarante domestiques en sentinelle, et qu'on avait fortifiée du mieux qu'on avait pu.
Ces généraux, tout accoutumés qu'ils étaient à l'opiniâtre
intrépidité de leur maître, ne pouvaient se lasser d'admirer qu'il voulût, de sang-froid et en plaisantant, se défendre contre dix canons et toute une armée : ils le suivirent avec quelques gardes et quelques domestiques, qui faisaient en tout vingt personnes.
Mais quand ils furent à la porte, ils la trouvèrent assiégée de janissaires ; déjà même près de deux cents Turcs ou Tartares étaient entrés par une fenêtre, et s'étaient rendus maîtres de tous les appartements, à la réserve d une grande salle où les domestiques du roi s'étaient retirés. Cette salle était heureusement près de la porte par où le roi voulait entrer avec sa petite troupe de vingt personnes. Il s'était jeté en bas de son cheval, le pistolet et l'épée à la main, et sa suite en avait fait autant.
Les janissaires tombent sur lui de tous côtés ; ils étaient animés par la promesse qu'avait faite le bâcha de huit ducats d'or à chacun de ceux qui auraient seulement touché son habit, en cas qu'on le pût prendre. Il blessait et il tuait tous ceux qui s'approchaient de sa personne. Un janissaire qu'il avait blessé lui appuya son mousqueton sur le visage : si le bras du Turc n'avait fait un mouvement causé par la foule qui allait et venait comme des vagues, le roi était mort ; la balle glissa sur son nez, lui emporta un bout de l'oreille, et alla casser le bras au général Hord, dont la destinée était d'être toujours blessé à côté de son maître.
Le roi enfonça son épée dans l'estomac du janissaire ; en même temps ses domestiques, qui étaient enfermés dans la grande salle, en ouvrent la porte : le roi entre comme un trait, suivi de sa petite troupe ; on referme la porte dans l'instant, et on la barricade avec tout ce qu'on peut trouver. Voilà Charles XII dans cette salle, enfermé avec toute sa suite, qui consistait en près de soixante hommes, officiers, gardes, secrétaires, valets de chambre, domestiques de toute espèce.
Les janissaires et les Tartares pillaient le reste de la maison, et remplissaient les appartements. " Allons un peu chasser de chez moi ces barbares," dit-il ; et, se mettant à la tête de son monde, il ouvrit lui-même la porte de
la salle qui donnait dans son appartement à coucher ; il entre, et fait feu sur ceux qui pillaient.
Les Turcs, chargés de butin, épouvantés de la subite apparition de ce roi qu'ils étaient accoutumés à respecter, jettent leurs armes, sautent par la fenêtre ou se retirent jusque dans les caves. Le roi, profitant de leur désordre, et les siens animés par le succès, poursuivent les Turcs de chambre en chambre, tuent ou blessent ceux qui ne fuient point, et en un quart d'heure nettoient la maison d'ennemis.
Le roi aperçut, dans la chaleur du combat, deux janissaires qui se cachaient sous son lit : il en tua un d'un coup d'épée; l'autre lui demanda pardon en criant "Amman!" " Je te donne la vie," dit le roi au Turc, " à condition que tu iras faire au bâcha un fidèle récit de ce que tu as vu." Le Turc promit aisément ce qu'on voulut, et on lui permit de sauter par la fenêtre comme les autres.
Les Suédois, étant enfin maîtres de la maison, refermèrent et barricadèrent encore les fenêtres. Ils ne manquaient point d'armes : une chambre basse, pleine de mousquets et de poudre, avait échappé à la recherche tumultueuse des janissaires ; on s'en servit à propos. Les Suédois tiraient à travers les fenêtres, presque à bout portant, sur cette multitude de Turcs, dont ils tuèrent deux cents en moins d'un demi-quart d'heure.
Le canon tirait contre la maison ; mais les pierres étant fort molles, il ne faisait que des trous et ne renversait rien.
Le khan des Tartares et le bâcha, qui voulaient prendre le roi en vie, honteux de perdre du monde et d'occuper une armée entière contre soixante personnes, jugèrent à propos de mettre le feu à la maison, pour obliger le roi de se rendre. Ils firent lancer sur le toit, contre les portes et contre les fenêtres, des flèches entortillées de mèches allumées : la maison fut en flammes en un moment. Le toit, tout embrasé, était près de fondre sur les Suédois. Le roi donna tranquillement ses ordres pour éteindre le feu. Trouvant un petit baril plein de liqueur, il prend le baril lui-même, et, aidé de deux Suédois, il le jette à l'endroit où le feu
était le plus violent. Il se trouva que ce baril était rempli d'eau-de-vie ; mais la précipitation inséparable d'un tel embarras empêcha d'y penser. L'embrasement redoubla avec plus de rage. L'appartement du roi était consumé ; la grande salle où les Suédois se tenaient était remplie d'une fumée affreuse, mêlée de tourbillons de feu qui entraient par les portes des appartements voisins ; la moitié du toit était abîmée dans la maison même, l'autre tombait en dehors, en éclatant dans les flammes.
Un garde, nommé Walberg, osa, dans cette extrémité, crier qu'il fallait se rendre. " Voilà un étrange homme," dit le roi, u qui s'imagine qu'il n'est pas plus beau d'être brûlé que d'être prisonnier." Un autre garde, nommé Rosen, s'avisa de dire que la maison de la chancellerie, qui n'était qu'à cinquante pas, avait un toit de pierre et était à l'épreuve du feu, qu'il fallait faire une sortie, gagner cette maison, et s'y défendre. " Voilà un vrai Suédois," s'écria le roi : il embrassa ce garde, et le créa colonel sur le champ. "Allons, mes amis," dit-il, "prenez avec vous le plus de poudre et de plomb que vous pourrez ; gagnons la chancellerie, l'épée à la main."
Les Turcs, qui cependant entouraient cette maison tout embrasée, voyaient avec une admiration mêlée d'épouvante que les Suédois n'en sortaient point ; mais leur étonnement fut encore plus grand lorsqu'ils virent ouvrir les portes, et le roi et les siens fondre sur eux en désespérés. Charles et ses principaux officiers étaient armés d'épées et de pistolets : chacun tira deux coups à la fois à l'instant que la porte s'ouvrit, et dans le même clin d'œil, jetant leurs pistolets et s'armant de leurs épées, ils firent reculer les Turcs plus de cinquante pas. Mais le moment d'après, cette petite troupe fut entourée. Le roi, qui était en bottes, selon sa coutume, s'embarrassa dans ses éperons et tomba ; vingt et un janissaires se précipitent aussitôt sur lui ; il jette en l'air son épée, pour s'épargner la douleur de la rendre : les Turcs l'emmènent au quartier du bâcha ; les uns le tenant sous les jambes, les autres sous les bras, comme on porte un malade que l'on craint d'incommoder.
254 LA GLOIRE DE L'iTALIE.
Au moment que le roi se vit saisi, la violence de son tempérament et la fureur où un combat si long et si terrible avaient dû le mettre firent place tout à coup à la douceur et à la tranquillité. Il ne lui échappa pas un mot d'impatience, pas un coup d'œil de colère. Il regardait les janissaires en souriant, et ceux-ci le portaient criant "Allah ! " avec une indignation mêlée de respect. Ses officiers furent pris au même temps, et dépouillés par les Turcs et par les Tartares. Ce fut le 12 février de Tan 1713 qu'arriva cet étrange événement, qui eut encore des suites singulières.13 Voltaire. {Voyez laçage 177.)
a Après la bataille de Pultava, gagnée sur Charles XII par le czar Pierre-le-grand, le roi de Suède fut réduit à fuir en Turquie. Cerné à Bender par les Turcs, il se défendit héroïquement avec quarante Suédois dans une maison où il s'était barricadé avec eux.
b Ces deux extraits dépeignent avec force la valeur héroïque et le caractère obstiné de Charles XII, de cet homme extraordinaire dont Montesquieu a dit : " Il n'était point Alexandre, mais il aurait été le meilleur soldat d'Alexandre."
De Bender, Charles XII fut transféré à Andrinople, puis à Démotica, d'où il s'enfuit à l'aide d'un déguisement. Il arriva à Stralsund le 11 novembre 1714. Assiégé dans cette ville, il se sauva en Suède, réduit à l'état le plus déplorable. Il fut tué au siège de Frédéricshall, le 30 novembre 1718.