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LES GAULOIS

Ecoutez ceux qui ont parlé du courage des Gaulois après l'avoir éprouvé, et de leur hospitalité, après avoir reposé sous leurs cabanes d'argile l colorée : ils vous les peindront vaillants, fiers, impétueux, avides de périls et d'adversaires. Des serments, des vœux solennels, les liaient au culte de la victoire, et leur devise était vaincre ou mourir; ils trouvaient leurs plaisirs et leurs jeux dans le choc des batailles, et, quittant leurs casques au moment du combat, ils se couronnaient de fleurs.

Résister et braver était pour eux une si forte loi, qu'ils ne cédaient pas même à la fureur des éléments. Ils luttaient avec les courants rapides et les tourbillons de la tempête ; s'ils s'étaient couchés sur le rivage de la mer lorsque le grand flot approchait, ils dédaignaient de se lever pour l'éviter, et ils sortaient plutôt qu'ils ne fuyaient d'un édifice embrasé. Cette témérité que les étrangers ont appelée démence et forfanterie avait pourtant une cause noble et sublime, car ce n'était pas seulement pour paraître exempts d'effroi qu'ils agissaient ainsi, mais surtout afin de prouver qu'ils croyaient à l'immortalité de lame. Les Gaulois avaient une haute stature, que plus d'une fois mesura notre œil étonné sur les ossements retrouvés dans de vieux tombeaux écroulés sous le pas du voyageur et sous la charrue du colon ; ces hommes belliqueux étaient toujours armés pour la guerre et la chasse ; ils fuyaient la vie sédentaire et abandonnaient à des esclaves le soin des humbles moissons,

qu'on remarquait à peine dans les vastes déserts de la Gaule, dont les eaux et les bois couvraient presque la surface» Sur les lisières des sombres forêts se montraient quelquefois des bêtes fauves d une grandeur démesurée b ; sur les bruyères des collines paissaient les onagres0 et les coursiers sauvages ; des arbres fruitiers ombrageaient les ruisseaux et les rivières ; le chèvre -feuille et les lianes errantes courbaient des arches de fleurs sur ces ondes parfumées ; les cygnes voguaient en grand nombre sur le lac périlleux, et des oiseaux aux longues ailes voltigeaient parmi les glaïeuls- et les roseaux. Marchangy.

Marchangy {Louis- Antoine-Franc ois de),

Né à Clamecy (Nièvre) le 28 août!7S2, mort en 1S25. Ses principaux ouvrages sont la Gaule poétique et Tristan le voyageur.

3 S'il en faut croire les recherches savantes de l'historien Bouquet {Histoire des Gaulois,) on trouve, dès l'an 1580 avant J.-C, et au temps même de la fondation d'Athènes par l'Egyptien Cécrops, des notions plus ou moins exactes sur les habitants de la Gaule. Voyez àxquetil, Histoire de France.

b Ces animaux gigantesques étaient d'énormes buffles sauvages appelés urochs. Il en existait encore du temps de Charlemagne, qui aimait cette chasse périlleuse.

c Anes sauvages.

Les forêts, dont ils faisaient leurs temples, n'étaient éclairées que par des rayons vacillants et presque éteints, par des reflets1 aussi pâles que les lueurs d'une lampe sépulcrale ; les chênes, les sapins, les ormes, que n'avaient jamais atteints la foudre ni la cognée, étendaient leurs branches touffues sur le sanctuaire, que remplissaient les simulacres des dieux, représentés par des pierres brutes et des troncs grossièrement façonnés. L'eau du ciel, filtrée à travers cent étages de rameaux, traçait d'humides couleurs

sur ces images livides que la mousse et les lichens rongeaient comme une lèpre affreuse.

C'est là que les druides, vêtus de la robe blanche des Platon et des Py thagore, armés de faucilles 2 d'or et portant un sceptre surmonté du croissant des prêtres de Tantique Hêliopolis0 ; c'est là que ces terribles semnothées0, le front ceint de feuilles de chêne, et de bandeaux étoiles, emblème de l'apothéose, viennent chercher avec des cérémonies mystérieuses le gui3 sacré, que nos ancêtres appelèrent longtemps le rameau des spectres, Tépouvantail de la mort et le vainqueur des poisons.

C'est là qu'attentif à leur signal, le sacrificateur immole les captifs en l'honneur iïEsus et de Teutatèsd, c'est là qu'il brûle au milieu de la nuit les figures d'osier renfermant des victimes humaines ; le sang rougit tous les autels et arrose le sol sur lequel les racines tortueuses des vieux arbres représentent d'énormes serpents.

Le Gaulois, soumis par la terreur à ce culte formidable, craint de rencontrer les dieux qu'il vient adorer dans ces vastes solitudes ; il y pénètre les bras chargés de chaînes comme un esclave, afin de s'humilier encore plus devant ces divinités ; il s'avance en tremblant, il frémit au seul bruit de ses pas. Effrayé de ce silence menaçant, son cœur bat avec force, sa vue se trouble, une sueur froide coule de tous ses membres ; s'il tombe, ses dieux lui défendent de se relever; il se traîne hors de l'enceinte, il rampe comme un reptile parmi les bruyères sanglantes et les ossements des victimes.

Souvent du milieu de ces forêts lugubres, où l'on n'entendit jamais ni le vol des oiseaux, ni le souffle des vents, de ces forêts muettes et dévorantes, où coulait sans murmure une onde infecte, sortaient tout à coup des hurlements affreux, des cris perçants, des voix inconnues, et soudain à l'horreur du tumulte succédait l'horreur du silence.

D'autres fois, de ces solitudes impénétrables la nuit fuyait tout à coup, et sans se consumer, les arbres devenaient autant de flambeaux dont les lueurs laissaient aper-

cevoir des dragons ailés, de hideux scorpions, des cérastes impurs4 s'entrelacer, se suspendre aux rameaux éblouissants ; des larves 5, des fantômes montraient leurs ombres sur un fond de lumière, comme des taches sur le soleil ; mais bientôt tout s'éteignait, et une obscurité plus terrible ressaisissait la forêt mystérieuse e.

De Marchangy. La Gaule poétique. {Voyez la page 267 '.)

a Prêtres gaulois. Druide, du grec èpvs (drus), chêne, arbre sous lequel les druides célébraient leurs mystères.

b Ville fameuse de la Basse-Egypte, où était un temple consacré au soleil.

c Vieillards druides. Semnothées, du grec Gefivbs (semnos) vénérable, et Oeos (thecs) dieu.

d Dieux des Gaulois.

e Ce fut dans la 43ième année de l'ère vulgaire qu'un décret du sénat romain, sous l'empire de Claude, ordonna l'abolition de la religion des druides dans les Gaules et dans la Grande-Bretagne, parce que ces prêtres ne cessaient de conspirer contre le gouvernement des Romains, et excitaient les peuples à rentrer dans leurs privilèges, et à se choisir des rois de leur nation.

Après quelques jours de marche, nous entrâmes sur le sol marécageux des Bataves, qui n'est qu une mince écorce de terre flottant sur un amas d'eau. Le pays, coupé par les bras du Rhin, baigné et souvent inondé par l'Océan, embarrassé par des forêts de pins et de bouleaux, nous présentait à chaque pas des difficultés insurmontables.

Epuisé par les travaux de la journée, je n'avais, durant la nuit, que quelques heures pour délasser mes membres fatigués. Souvent il m' arrivait, pendant ce court repos, d'oublier ma nouvelle fortune; et lorsqu'aux premières blancheurs de l'aube, les trompettes du camp venaient à sonner l'air de Diane a, j'étais étonné d'ouvrir les yeux au milieu des bois. Il y avait pourtant un charme à ce réveil du guerrier échappé aux périls de la nuit. Je n'ai jamais

entendu sans une certaine joie belliqueuse la fanfare du clairon1, répétée par l'écho des rochers, et les premiers hennissements des chevaux qui saluaient l'aurore. J'aimais à voir le camp plongé dans le sommeil, les tentes encore fermées, d'où sortaient quelques soldats à moitié vêtus ; le centurion b qui se promenait devant les faisceaux d'armes, en balançant son cep de vigne* i la sentinelle immobile qui, pour résister au sommeil, tenait un doigt levé, dans l'attitude du silence ; le cavalier qui traversait le fleuve coloré des feux du matin ; le victimaire qui puisait l'eau du sacrifice, et souvent un berger appuyé sur sa houlette, qui regardait boire son troupeau.

Plusieurs fois, pendant les longues nuits de l'automne, je me suis trouvé seul, placé en sentinelle, comme un simple soldat, aux avant-postes de l'armée. Tandis que je contemplais les feux réguliers des lignes romaines et les feux épars des hordes des Francs, tandis que, l'arc à demi tendu, je prêtais l'oreille au murmure de l'armée ennemie, au bruit de la mer et au cri des oiseaux sauvages qui volaient dans l'obscurité, je réfléchissais sur ma bizarre destinée. Je songeais que j'étais là, combattant pour des barbares, tyrans de la Grèce, contre d'autres barbares dont je n'avais reçu aucune injure. L'amour de la patrie se ranimait au fond de mon cœur; l'Arcadie se montrait à moi dans tous ses charmes. Que de fois, durant les marches pénibles, sous les pluies et dans les fanges de la Batavie ; que de fois, à l'abri des huttes des bergers où nous passions la nuit ; que cle fois, autour du feu que nous allumions pour nos veilles à la tête du camp ; que de fois, dis-je, avec de jeunes Grecs exilés comme moi, je me suis entretenu de mon cher pays ! Nous racontions les jeux de notre enfance, les aventures de notre jeunesse, les histoires de nos familles. Un Athénien vantait les arts et la- politesse d'Athènes ; un Spartiate demandait la préférence pour Lacédémone ; un Macédonien mettait la phalange bien au-dessus de la légion, et ne pouvait souffrir que l'on comparât César à Alexandre. " C'est à ma patrie que vous devez Homère," s'écriait un soldat de Smyrne,

et à l'instant même il chantait ou le dénombrement des vaisseaux, ou le combat d'Ajax et d'Hector : ainsi les Athéniens, prisonniers à Syracuse, redisaient autrefois les vers d'Euripide, pour se consoler de leur captivité.

Mais lorsque, jetant les yeux autour de nous, nous apercevions les horizons noirs et plats de la Germanie, ce ciel sans lumière, qui semble vous écraser sous sa voûte abaissée, ce soleil impuissant qui ne peint les objets d'aucune couleur ; quand nous venions à nous rappeler les paysages éclatants de la Grèce, la haute et riche bordure de leurs horizons, le parfum de nos orangers, la beauté de nos fleurs, l'azur velouté d'un ciel où se joue une lumière dorée, alors il nous prenait un désir si violent de revoir notre terre natale, que nous étions près d'abandonner les aigles. Il n'y avait qu'un Grec parmi nous qui blâmât ces sentiments, qui nous exhortât à remplir nos devoirs et à nous soumettre à notre destinée. Nous le prenions pour un lâche : quelque temps après il combattit et mourut en héros, et nous apprîmes qu'il était chrétien.

Les Francs avaient été surpris par Constance0: ils évitèrent d'abord le combat ; mais aussitôt qu'ils eurent rassemblé leurs guerriers, ils vinrent audacieusement au-devant de nous, et nous offrirent la bataille sur le rivage de la mer. On passa la nuit à se préparer de part et d'autre ; et le lendemain, au lever du jour, les armées se trouvèrent en présence. . . .

Parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des urochs et des sangliers, les Francs se montraient de loin comme un troupeau de bêtes féroces. Une tunique courte et serrée laissait voir toute la hauteur de leur taille, et ne leur cachait pas le genou. Les yeux de ces barbares ont la couleur d'une mer orageuse ; leur chevelure blonde, ramenée en avant sur leur poitrine et teinte d'une liqueur rouge, est semblable à du sang et à du feu. La plupart ne laissent croître leur barbe qu'au-dessus de la bouche, afin de donner à leurs lèvres plus de ressemblance avec le mufle des dogues et des loups. Les uns chargent leur main droite d'une longue framéed, et leur main gauche

d'un bouclier qu'ils tournent comme une roue rapide ; d'autres, au lieu de ce bouclier, tiennent une espèce de javelot nommé angone, où s'enfoncent deux fers recourbés ; mais tous ont à la ceinture la redoutable francisque, espèce de hache à deux tranchants, dont le manche est recouvert d'un dur acier; arme funeste, que le Franc jette en poussant un cri de mort, et qui manque rarement de frapper le but qu'un œil intrépide a marqué.

Ces barbares, fidèles aux usages des anciens Germains, s'étaient formés en coin3, leur ordre accoutumé de bataille. Le formidable triangle, où l'on ne distinguait qu'une forêt de framées, des peaux de bêtes et des corps demi-nus, s'avançait avec impétuosité, mais d'un mouvement égal, pour percer la ligne romaine. À la pointe de ce triangle étaient placés des braves qui conservaient une barbe longue et hérissée, et qui portaient au bras un anneau de fer. Ils avaient juré de ne quitter ces marques de servitude qu'après avoir sacrifié un Romain. Chaque chef, dans ce vaste corps, était environné des guerriers de sa famille, afin que, plus ferme dans le choc, il remportât la victoire ou mourût avec ses amis. Chaque tribu se ralliait sous un symbole : la plus noble d'entre elles se distinguait par des abeilles, ou trois fers de lance. Le vieux roi des Sicambres, Pharamondf, conduisait l'armée entière, et laissait une partie du commandement à son petit-fils Mérovée. Les cavaliers francs, en face de la cavalerie romaine, couvraient les deux côtés de leur infanterie : à leurs casques en forme de gueules ouvertes ombragées de deux ailes de vautour, à leurs corselets de fer, à leurs boucliers blancs, on les eût pris pour des fantômes ou pour ces figures bizarres que l'on aperçoit au milieu des nuages pendant une tempête. Clodion^, fils de Pharamond et père de Mérovée, brillait à la tête de ces cavaliers menaçants.

Le soleil du matin, s'échappant des replis d'un nuage d'or, verse tout à coup sa lumière sur les bois, l'Océan et les armées. La terre paraît embrasée du feu des casques et des lances : les instruments guerriers sonnent l'air antique de Jules-César partant pour les Gaules. La rage

s'empare de tous les cœurs, les yeux roulent du sang, la main frémit sur l'épée ; les chevaux se cabrent*, creusent l'arène, secouent leur crinière, frappent de leur bouche écumante leur poitrine enflammée, ou lèvent vers le ciel leurs naseaux brûlants, pour respirer les sons belliqueux. Les Romains commencent le chant de Probush:

" Quand nous aurons vaincu mille guerriers francs, combien ne vaincrons-nous pas de millions de Perses ! "

Les Grecs répètent en chœur le Pœan1, et les Gaulois l'hymne des druides.

Les Francs répondent à ces cantiques de mort : ils serrent leurs boucliers contre leur bouche, et font entendre un mugissement semblable au bruit de la mer que le vent brise contre un rocher ; puis tout à coup, poussant un cri aigu, ils entonnent le barditk à la louange de leurs héros :

" Pharamond î Pharamoncl î nous avons combattu avec epee !

" Nous avons lancé la francisque à deux tranchants; la sueur tombait du front des guerriers et ruisselait le long de leurs bras. Les aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussaient des cris de joie : le corbeau nageait dans le sang des morts ; tout l'Océan n'était qu'une plaie : les vierges ont pleuré longtemps î

" Pharamond ! Pharamond ! nous avons combattu avec l'épée î

" Nos pères sont morts dans les batailles : tous les vautours en ont gémi ; nos pères les rassasiaient de carnage. Choisissons des épouses qui remplissent de valeur le cœur de nos fils. Pharamond î le bardit est achevé ; les heures de la vie s'écoulent: nous sourirons quand il faudra mourir!"

Ainsi chantaient quarante mille barbares. Leurs cavaliers haussaient et baissaient leurs boucliers blancs en ca* dence; et à chaque refrain, ils frappaient du fer d'un javelot leur poitrine couverte de fer.

Déjà les Francs sont à la portée du trait de nos troupes légères. Les deux armées s'arrêtent. Il se fait un pro-

fond silence : César, du milieu de la légion chrétienne, ordonne d'élever la cotte d'armes de pourpre, signal du combat ; les archers tendent leurs arcs, les fantassins baissent leurs piques, les cavaliers tirent tous à la fois leurs épées, dont les éclairs se croisent dans les airs. Un cri s'élève du sein des légions : " Victoire à l'empereur !" Les barbares repoussent ce cri par un affreux mugissement. La foudre éclate avec moins de rage sur les sommets de l'Apennin ; l'Etna gronde avec moins de violence lorsqu'il verse au sein des mers des torrents de feu ; l'Océan bat ses rivages avec moins de fracas, quand un tourbillon, descendu par l'ordre de l'Eternel, a déchaîné les cataractes de l'abîme.

Les Gaulois lancent les premiers leurs javelots contre les Francs, mettent l'épée à la main, et courent à l'ennemi: l'ennemi les reçoit avec intrépidité. Trois fois ils retournent à la charge ; trois fois ils viennent se briser contre le vaste corps qui les repousse. Tel un grand vaisseau, voguant par un vent contraire, rejet! e de ses deux bords les vagues qui fuient et murmurent le long de ses flancs. Non moins braves et plus habiles que les Gaulois, les Grecs font pleuvoir sur les Sicambres une grêle de flèches ; et, reculant peu à peu sans rompre nos rangs, nous fatiguons les deux lignes du triangle de l'ennemi. Comme un taureau vainqueur dans cent pâturages, fier de sa corne mutilée et des cicatrices de sa large poitrine, supporte avec impatience la piqûre du taon, sous les ardeurs du midi, ainsi les Francs percés de nos dards deviennent furieux à ces blessures sans vengeance et sans gloire. Transportés d'une aveugle rage, ils brisent le trait dans leur sein, se roulent par terre, et se débattent dans les angoisses de la douleur.

La cavalerie romaine s'ébranle pour enfoncer les barbares. Clodion se précipite à sa rencontre. Le roi chevelu pressait une cavale stérile, moitié blanche, moitié noire, élevée parmi des troupeaux de rennes et de chevreuils, dans les haras5 de Pharamond... Lorsque, pendant l'hiver, elle emportait son maître sur un char d'écorce sans essieu et sans roues, jamais ses pieds ne s'enfonçaient dans les

frimas ; et, plus légère que la feuille de bouleau roulée par le veut, elle effleurait à peine la cime des neiges nouvellement tombées.

Un combat violent s'engage entre les cavaliers, sur les deux ailes des armées.

Cependant la masse effrayante de l'infanterie des barbares vient toujours roulant vers les légions. Les légions s'ouvrent, changent leur front de bataille, attaquent à grands coups de piques les deux côtés du triangle de l'ennemi. Les vélites1, les Grecs et les Gaulois, se portent sur le troisième côté. Les Francs sont assiégés comme une vaste forteresse. La mêlée s'échauffe ; un tourbillon de poussière rougie s'élève et s'arrête au-dessus des combattants ; le sang coule comme les torrents grossis par les pluies de l'hiver, comme les flots de l'Euripe dans le détroit de l'Eubée. Le Franc, fier de ses larges blessures, qui paraissent avec plus d'éclat sur la blancheur d'un corps demi-nu, est un spectre déchaîné du monument, et rugissant au milieu des morts. Au brillant éclat des armes a succédé la sombre couleur de la poussière, des sueurs et du carnage. L'haleine enflammée de cent mille combattants, le souffle épais des chevaux, la vapeur des sueurs et du sang, forment sur le champ de bataille une espèce de météore que traverse de temps en temps la lueur d'un glaive, comme le trait brillant du foudre dans la livide clarté d'un orage. Au milieu des cris, des insultes, des menaces, du bruit des épées, des coups de javelots, du sifflement des flèches et des dards, du gémissement des machines de guerre, on n'entend plus la voix des chefs.

Mérovée avait fait un massacre épouvantable des Romains. On le voyait debout sur un immense chariot, avec douze compagnons d'armes, appelés ses douze pairs, qu'il surpassait de toute la tête. Au-dessus du chariot flottait une enseigne guerrière, surnommée l'Oriflamme. Le chariot, chargé d'horrible dépouilles, était traîné par trois taureaux dont les genoux dégouttaient de sang, et dont les cornes portaient des lambeaux affreux. L'héritier de l'épée de Pharamond, rassasié de meurtres, contemplait, immo-

bile, du haut de son char de victoire, les cadavres dont il avait jonché la plaine. ...

Le chef des Gaulois aperçut Mérovée dans ce repos insultant et superbe. Sa fureur s'allume ; il s'avance vers le fils de Pharamond, il lui crie d'un ton ironique :

" Chef à la longue chevelure, je vais t'asseoir autrement sur le trône d'Hercule le Gaulois, Jeune brave, tu mérites d'emporter la marque du fer au palais de Teutatès. Je ne veux point te laisser languir dans une honteuse vieillesse."

" Qui es-tu ? " répondit Mérovée avec un sourire amer ; " es-tu de race noble et antique ? Esclave romain, ne crains-tu point ma framée ? "

" Je ne crains qu'une chose," repartit le Gaulois frémissant de courroux, " c'est que le ciel tombe sur ma tête."

" Cède-moi la terre," dit l'orgueilleux Sicambre.

" La terre que je te céderai," s'écria le Gaulois, " tu la garderas éternellement."

À ces mots, Mérovée, s'appuyant sur sa framée, s'élance du char par-dessus les taureaux, tombe à leurs têtes, et se présente au Gaulois qui venait à lui.

Toute l'armée s'arrête pour regarder le combat des deux chefs. Le Gaulois fond, l'épée à la main, sur le jeune Franc, le presse, le frappe, le blesse à l'épaule, et le contraint de reculer jusque sous les cornes des taureaux. Mérovée, à son tour, lance son angon, qui par ses deux fers recourbés s'engage dans le bouclier du Gaulois. Au même instant, le fils de Clodion bondit comme un léopard, met le pied sur le javelot, le presse de son poids, le fait descendre vers la terre, et abaisse avec lui le bouclier de son ennemi. Ainsi forcé de se découvrir, l'infortuné Gaulois montre la tête. La hache de Mérovée part, siffle, vole et s'enfonce dans le front du Gaulois, comme la cognée d'un bûcheron dans la cime d'un pin. La tête du guerrier se partage ; sa cervelle se répand des deux côtés, ses yeux roulent à terre ; son corps reste encore un moment debout, étendant des mains convulsives, objet d'épouvante et de pitié.

A ce spectacle, les Gaulois poussent un cri de douleur.

Leur chef était le dernier descendant de ce Vercingétorixm qui balança si longtemps la fortune de Jules. Il semblait que par cette mort l'empire des Gaules, en échappant aux Romains, passait aux Francs. Ceux-ci, pleins de joie, entourent Mérovée, Télèvent sur un bouclier, et le proclament roi avec ses pères, comme le plus brave des Sicambres. L'épouvante commence à s'emparer des légions. Constance, qui, du milieu du corps de réserve, suivait de l'œil le mouvement des troupes, aperçoit le découragement des cohortes. Il se tourne vers la légion chrétienne : " Braves soldats, la fortune de Home est entre vos mains. Marchons à l'ennemi. . . ." A l'approche des soldats du Christ, les barbares serrent leurs rangs ; les Romains se rallient. ... Le combat recommence de toutes parts. La légion chrétienne ouvre une large brèche dans les rangs des barbares ; la clarté du jour pénètre au fond de cette forteresse vivante. Romains, Grecs et Gaulois, nous entrons tous dans l'enceinte des Francs rompus. Aux attaques d'une armée disciplinée succèdent des combats à la manière des héros d'Uion. Mille groupes de guerriers se heurtent, se choquent, se pressent, se repoussent ; partout régnent la douleur, le désespoir, la fuite. Filles des Francs, c'est en vain que vous préparez le baume pour des plaies que vous ne pourrez guérir! L'un est frappé au cœur du fer d'une javeline, et sent s'échapper de ce cœur les images chères et sacrées de la patrie ; l'autre a les deux bras brisés du coup d'une massue, et ne pressera plus sur son sein le fils qu'une épouse porte encore à la mamelle; celui-ci regrette son palais, celui-là sa chaumière ; le premier ses plaisirs, le second ses douleurs : car l'homme s'attache à la vie par ses misères autant que par ses prospérités. Les Sicambres, tous frappés par devant et couchés sur le dos, conservaient dans la mort un air si farouche, que le plus intrépide osait à peine les regarder. . . .

Cependant les bras fatigués portent des coups ralentis ; es clameurs deviennent plus déchirantes et plus plaintives. Tantôt une grande partie des blessés, expirant à la fois, laisse régner un affreux silence ; tantôt la voix de la dou-

leur se ranime et monte en longs accents vers le ciel. On voit errer des chevaux sans maîtres, qui bondissent ou s'abattent sur des cadavres. Quelques machines de guerre abandonnées brûlent çà et là comme les torches de ces immenses funérailles.

La nuit vint couvrir de son obscurité ce théâtre des fureurs humaines. Les Francs, vaincus, mais toujours redoutables, se retirèrent dans l'enceinte de leurs chariots. Cette nuit, si nécessaire à notre repos, ne fut pour nous qu'une nuit d'alarmes : à chaque instant nous craignions d'être attaqués. Les barbares jetaient des cris qui ressemblaient aux hurlements des bêtes féroces ; ils pleuraient les braves qu'ils avaient perclus, et se préparaient euxmêmes à mourir. Nous n'osions ni quitter nos armes ni allumer des feux. Les soldats romains frémissaient, se cherchaient dans les ténèbres ; ils s'appelaient, ils se demandaient un peu de pain ou d'eau, ils pansaient leurs blessures avec leurs vêtements déchirés. Les sentinelles se répondaient en se renvoyant l'une à l'autre le cri des veilles. . . .

L'aurore nous découvrit un spectacle qui surpassait en horreur tout ce que nous avions vu jusqu'alors.

Les Francs, pendant la nuit, avaient coupé les têtes des cadavres romains, et les avaient plantées sur des piques devant leur camp, le visage tourné vers nous. Un énorme bûcher, composé de selles cle chevaux et de boucliers brisés, s'élevait au milieu du camp. Le vieux Pharamond, roulant des yeux terribles, et livrant au souffle du matin sa longue chevelure blanche, était assis au haut du bûcher. Au bas, paraissaient Clodion et Mérovée : ils tenaient à la main, en guise de torches, Y hast6 enflammé de deux piques rompues, prêts à mettre le feu au trône funèbre de leur père, si les Romains parvenaient à forcer le retranchement des chariots.

Nous restons muets d'étonnement et de douleur. Les vainqueurs semblent vaincus par tant de barbarie et tant de magnanimité. Les larmes coulent de nos yeux, à la vue des têtes sanglantes de nos compagnons d'armes : chacun

se rappelle que ces bouches muettes et décolorées prononçaient encore la veille les paroles de l'amitié. Bientôt, à ce mouvement de regret succède la soif de la vengeance. On n'attend point le signal de l'assaut; rien ne peut résister à la fureur du soldat ; les chariots sont brisés ; le camp est ouvert : on s'y précipite. . . .

C'en était fait des peuples de Pharamond, si le Ciel, qui leur garde peut-être de grandes destinées, n'eût sauvé le reste de ses guerriers. Un vent impétueux se lève entre le nord et le couchant ; les flots s'avancent sur les grèves ; on voit venir, écumante et limoneuse, une de ces marées de l'équinoxe, qui, dans ces climats, semblent jeter l'Océan tout entier hors de son lit. La mer, comme un puissant allié des barbares, entre dans le camp des Francs, pour en chasser les Romains. . . .

Chateaubriand. Les Martyrs, {Voyez la paye 63.)

a Aujourd'hui la diane se dit d'une batterie de tambour qui a lieu à la pointe du jour, pour éveiller les soldats ou les matelots.

b Centurion, officier romain qui commandait une division militaire appelée centurie. La marque de cette dignité était un cep de vigne.

c Constance de Nysse, général des armées romaines sous l'empereur Honorius. Ce général fut associé à l'empire vers l'an 420.

d Framée, arme nationale des Francs : c'était une javeline en fer étroit et tranchant.

e Anyon. Demi-pique dont le fer, semblable à celui d'une lance, était accompagné de deux crocs acérés.

f Pharamond, chef des Francs dans le commencement du cinquième siècle. Les Francs, peuple de la Germanie, essayant de secouer le joug des Komains, firent, sous la condmte de Pharamond, diverses incursions dans la Gaule, vers l'an 420, époque où ce chef fut élu roi.

Les Sicambres étaient des peuples belliqueux de la Germanie. On confond souvent leur nom avec celui des Francs.

5 Clodion, surnommé le Chevelu, succéda à Pharamond vers l'an 428. Vaincu par Aétius, général romain, il effaça cette défaite par des victoires; et, s'avançant du Rhin vers la Somme, s'empara de diverses places, jusqu'à Amiens, où il mourut en 448, laissant le trône à Mérovée, son deuxième fils.

h Probus (M. Aurelius Valerius), empereur romain, mort l'an 282 de J.-C.

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