‹ Le rértoire littéraire;Chapitre 169 sur 267 · LOUIS XI · texte numérisé non relu

LOUIS XI

Louis XI, fils et successeur de Charles VII, né à Bourges en 1423, monta sur le trône en 1461. Il mourut en 1483. Son fils, Charles VIII, lui succéda à lage de treize ans.

Ce personnage, unique dans nos annales, ne semble point appartenir à la série des rois français : tyran justicier aux mœurs basses, chéri et méprisé de la populace ; fesant décapiter le connétable a, et empoisonner les pies et les geais instruits à dire par les Parisiens : " Larron, va dehors ; va, Perretteh ;" esprit matois1 opérant de grandes choses avec de petites gens; transformant ses valets en hérauts d'armes, ses barbiers en ministres0, le grand-prévôt en compèreà, et deux bourreaux, dont l'un était gai et l'autre triste, en compagnons* ; regagnant par sa dextérité ce qu'il perdait par son caractère ; réparant comme roi les fautes qui lui échappaient comme homme ; brave chevalier à vingtans, et pusillanime vieillard; expirant entouré de gibets, de cages de fer, de chausses-trappes-, de broches3, de chaînes appelées les fillettes du roi, d'ermites, d'empiriques, d'astrologues f ; mourant après avoir créé l'administration, les manufactures, les chemins, les postes ; après avoir rendu permanents les offices de judicature, fortifié le royaume par sa politique et ses armes, et vu descendre au tombeau ses rivaux et ses ennemis, Edouard d'Angleterre, Galéas de Milan, Jean d'Aragon, Charles de Bourgogne, et jusqu'à l'héritière de ce duc s.

L'idée des chaînes et des tortures était si fortement empreinte dans l'esprit de Louis, que, fatigué des disputes des Nominaux et des Réalistes^-, il fit enchaîner et enclouer dans les bibliothèques les gros ouvrages des premiers, afin qu'on ne les pût lire. Et ce même homme protégea contre l'université et le parlement les premiers imprimeurs venus d'Allemagne que l'on prenait pour des sorciers. L'imprimerie, ce puissant agent de la liberté, fut élevée en France par un tyran.

Le constant travail de la vie de Louis XI, et l'idée fixe qui le domina, furent l'abaissement de la haute aristocratie

et la centralisation du pouvoir dans sa personne : ce qu'il fit en bien et en mal vient de cette préoccupation.

En tout, Louis XI était ce qu'il fallait qu'il fût pour accomplir son œuvre. Né à une époque sociale où rien n'était achevé et où tout était commencé, il eut une forme monstrueuse, indéfinie, toute particulière à lui, et qui tenait des deux tyrannies entre lesquelles il paraissait. Une preuve de son énergie sous cette enveloppe, c'est qu'il craignait la mort, et que pourtant il surmontait cette frayeur quand il s'agissait de commettre un crime. Il est vrai qu'il espérait tromper Dieu comme les hommes; il avait des amulettes** et des reliques pour toutes les sortes de forfaits. Louis XI vint en son lieu et en son temps : il y a une si grande force dans cet à-propos, que le plus vaste génie hors de sa place peut être frappé d'impuissance, et que l'esprit le plus rétréci, dans telle position donnée, peut bouleverser le monde.

Louis XI, vers la fin de sa vie, s'enferma au Plessis-lès- Tours, dévoré de peur et d'ennui. Il se traînait d'un bout à l'autre d'une longue galerie, ayant sous les yeux pour toute récréation, quand il regardait par les fenêtres, le paysage, des grilles de fer, des chaînes, et des avenues de gibets qui menaient à son château : pour seul promeneur dans ces avenues, parassait Tristan le grand-prévôt, compère de Louis. Des combats de chats et de rats, des danses de jeunes paysans et de jeunes paysannes, qui venaient figurer dans les donjons du Plessis le bonheur et l'innocence champêtres, servaient à dérider le front du tyran.

Quand Louis XI disparaît, l'Europe féodale tombe; Constantinople est pris; les Lettres renaissent; l'imprimerie est inventée ; l'Amérique au moment d'être découverte ; la grandeur de la maison d'Autriche se fait pressentir par le mariage de l'héritière de Bourgogne avec Maximilien. Henri VIII, Léon X, François Ier, Charles- Quint, Luther avec la réformation, ne sont pas loin : vous êtes au bord d'un nouvel univers.

Chateaubriand. {Voyez la page 63.)

298 PARIS AU XVe SIÈCLE.

a Louis de Luxembourg, connétable de France, accusé d'avoir invité les Anglais à tenter une nouvelle invasion continentale.

b " Va, Perrette" Ce mot fait sans doute allusion à une certaine Perrette de Châlons, qui fut l'une des maîtresses de Louis XL

c Olivier-Ledain, barbier de Louis XI, sut captiver l'affection de ce prince, au point qu'il en obtint des lettres de noblesse ; mais, après la mort du roi, Olivier fut arrêté par ordre du procureur-général de Tours, et pendu en 1484.

d Louis Tristan, grand-prévôt de Louis XI, servit d'abord avec distinction dans les guerres de Charles VII contre les Anglais. Louis XI, monté sur le trône, l'attacha à sa personne, et dès lors il ne fut plus que l'exécuteur des vengeances du roi, qui le menait partout à sa suite, se plaisant à l'appeler son compère,

e Walter Scott, dans son roman de Quentin Durward, a rendu populaires ces deux personnages, dont l'un est Petit-André et l'autre Trots-Echelles.

f L'astrologie judiciaire était l'un des travers de ce temps. On lit dans l'histoire de Louis XI par Duclos, que le roi, mécontent d'un astrologue, le fit un jour appeler, et lui dit : " Toi, qui jirévois tout, quand mourras-tu?" L'astrologue, averti, ou soupçonnant que ce prince lui tendait un piège, répondit : " Je mourrai trois jours avant votre Majesté" La crainte et la superstition du roi l'emportèrent sur son ressentiment, et il prit un soin particulier de cet adroit imposteur.

g Marie de Bourgogne, fille unique de Charles-le- Téméraire ; elle mourut en 1482.

h Querelles philosophiques du temps.

PARIS AU XVe SIECLE; SON ACCROISSEMENT SUCCESSIF.

Le Paris d'il y a trois cent-cinquante ans, le Paris du quinzième siècle était déjà une ville géante. Nous nous trompons en général, nous autres Parisiens, sur le terrain que nous croyons avoir gagné depuis. Paris, depuis Louis XI, ne s'est pas accru de beaucoup plus d'un tiers. Il a, certes, bien plus perdu en beauté, qu'il n'a gagné en grandeur,

Paris est né, comme on sait, dans cette vieille île de la Cité qui a la forme d'un berceau. La grève1 de cette île fut sa première enceinte, la Seine son premier fossé. Paris demeura plusieurs siècles à l'état d'île, avec deux ponts,, l'un au nord, l'autre au midi, et deux têtes de ponts, qui étaient à la fois ses portes et ses forteresses : le grand Châ-

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