LE PONT-NEUF SOUS LOUIS XIII
Le Pont- Neuf était d'ordinaire le point central où se réunissaient les marchands d'orviétan1 et de baume, les débitants d'élixir et de poudre de sympathie, les inventeurs de la panacée universelle, les arracheurs de dents ; tous grands docteurs de la petite faculté. On y trouvait de plus les chanteurs de noëls, les escamoteurs-, les équilibristes ; Tabarin et son théâtre a; par conséquent, force badauds3 et charlatans agissant réciproquement les uns sur les autres, par un grand pouvoir d'attraction.
Malheur au provincial, venu du Poitou ou de la Saintonge, jeté au milieu de cette cohue, et s'y fesant reconnaître à sa démarche gênée, à son air de circonspection, à son feutre* à petit bord, ou à sa moustache écourtée ! Il est bientôt le point de mire de tous, et les plus habiles opérateurs s'en emparent comme d'une proie pour leurs expériences.
Alors, assis malgré lui sur la sellette de la science, il se voit contraint de déguster b des élixirs de toutes sortes ; ses habits sont purgés de toute macule 6, par le frottement des pierres de propreté, qui ont le don de faire disparaître les taches, et, trois jours après, l'étoffe ; son chapeau est remis à neuf, lustré, brûlé par des eaux dites de Jouvence b ; malheur à lui surtout, s'il a une dent douteuse dans la bouche : bonne ou mauvaise, elle lui est enlevée aux cris d'admiration du cercle ! Trop heureux si, après avoir été martyrisé par les charlatans, il ne se retire pas encore dépouillé par les spectateurs ; car le vol alors n' était pas seulement réputé métier de manants1, mais aussi délassement de gentilshommes.