SALVANDY
soldats français le croient encore. Les têtes de colonne, en se rencontrant à Martigny, s'arrêtent, étonnées, aux pieds de ces gigantesques boulevards. Comment pousser plus avant dans ces gorges, qui semblent murées par ces abîmes sans fond î II faudrait longer les précipices effroyables, gravir les glaciers immenses, surmonter les neiges éternelles, vaincre l'éblouissement, le froid, la lassitude ; vivre dans cet autre désert, plus aride, plus sauvage, plus désolant que celui de l'Arabie, et trouver des passages au travers de ces rocs entassés jusqu'à dix mille pieds audessus du niveau des mers. Il y a bien entre les escarpements et les abîmes, suspendu sur les torrents, dominé par les crêtes d'où roulent à flots les neiges homicides, et taillé dans les anfractuositês1 de la roche vive, un sentier qui monte pendant plusieurs lieues, raide, inégal, étroit jusqu'à n'avoir parfois que deux pieds à peine, tournant à angles si aigus, qu'on marche droit au gouffre, et glissant, chargé de frimas, perdu, d'intervalle en intervalle, sous les avalanches. Chemin si terrible, qu'il a fallu préposer de charitables cénobites à la garde de cette rampe meurtrière, afin d'enhardir le voyageur isolé par la promesse de lui donner un chien pour guide, un fanal pour secours, un hospice pour repos et une prière pour aide ou pour funéraille. Là passera aussi une armée : Bonaparte l'a dit ; il a marqué du doigt la route. Martigny et Saint-Pierre sont encombrés d'apprêts qui attestent aux soldats que leur chef a pensé à tout. Aux mulets rassemblés de toute la Suisse ont été ajoutés les traîneaux, les brancards, tous les moyens de transport que le génie de l'administration française ou les habitudes de la contrée ont pu fournir. Pendant trois jours l'armée démonte ses canons, ses forges de campagne, ses caissons. Marmont et Gassendi placent leurs bouches à feu- dans des troncs d'arbres creusés, les cartouches dans des caisses légères, les affûts, les provisions, les magasins sur des traîneaux faits à la hâte ou sur ceux du pays ; puis, le 17 mai, tout s'élance ; les soldats montent, au cri de Vive le premier consul ! à l'assaut des Alpes; la musique des corps marche en tête de chaque
régiment. Quand le glacier est trop escarpé, le pas trop périlleux, le labeur trop rude, même pour ces fanatiques de gloire et de patrie, les tambours battent la charge, et les retranchements de l'Italie sont emportés. C'est ainsi que la colonne s'étend, monte, s'attache aux crêtes des Alpes, les étreint de ses anneaux mouvants. C'est un seul corps qui n'a qu'une pensée, qu'une âme; une même ardeur, une même joie court dans les rangs; les mêmes chants apprennent aux échos de ces monts la présence, la gaité, la victoire de nos soldats : la victoire ! car voilà le sommet atteint, le drapeau tricolore arboré, le grand Saint- Bernard vaincu ! Le premier consul a promis par pièce
1000 francs aux soldats qui se sont dévoués à cette tâche : tous refusent; ils n'acceptent pour récompense que les périls et l'Italie. Salvandy.
Salvandy {Narcisse- Achille de), Né en 1796. Auteur vivant. Conseiller d'Etat, et membre de la chambre des députés de France. Nous avons de cet écrivain : Alonzo ou V Espagne, histoire contemporaine; Islaor ou le Barde chrétien, nouvelle gauloise; et d'autres ouvrages d'un mérite distingué.
Une partie de Farinée des Alliés occupait les environs de Montereau, et se préparait à marcher sur la capitale. Le maréchal de Bellune, à la tête de 3000 hommes, s'était égaré en poursuivant 25,000 Russes, et Napoléon, presque sans secours, écrasa avec son artillerie un corps considérable de Wurtembergeois et de Russes (le 18 Février 1814).
Cependant Napoléon balaie l'ennemi, comme l'ouragan la poussière, le dépasse, et, se retournant aussitôt, le refoule sur Montereau, où Bellune et ses trois mille hommes doivent l'attendre. Cette cavalerie qui hennit, c'est lasienne ; ces canons qui tonnent, ce sont les siens ; cet homme qui, au milieu de la poudre, du bruit et du feu, apparaît aux premiers rangs des vainqueurs, chassant