‹ Le rértoire littéraire;Chapitre 198 sur 267 · ALEXANDRE DUMAS · texte numérisé non relu

ALEXANDRE DUMAS

vingt-cinq mille Russes avec sa cravache1, c'est lui, c'est Napoléon.

Russes et Wurtembergeois se sont reconnus : les fuyards s'adossent à un corps d'armée de troupes fraîches. Où Napoléon croit trouver trois mille Français, et prendre les Russes entre deux feux, il rencontre dix mille ennemis et heurte un mur de baïonnettes ; de la hauteur de Surville, où devait flotter le drapeau tricolore, dix-huit pièces de canon s'apprêtent à le foudroyer.

La garde reçoit l'ordre d'enlever le plateau de Sur ville ; elle s'élance au pas de course ; après la troisième décharge, les artilleurs wurtembergeois sont tués sur leurs pièces : le plateau est à nous.

Cependant les canons, que l'ennemi a eu le temps d'enclouer, ne peuvent pas servir. On traîne à bras l'artillerie de la garde ; Napoléon la dirige, la place, la pointe ; la montagne s'allume comme un volcan ; la mitraille enlève des rangs entiers de Wurtembergeois et de Russes ; les boulets ennemis répondent, sifflent et ricochent- sur le plateau ; Napoléon est au milieu d'un ouragan de fer. On veut le forcer de se retirer: — "Laissez, laissez, mes amis," dit-il en se cramponnant à un affût ; " le boulet qui doit me tuer n'est pas encore fondu." En sentant la poudre de si près, l'empereur a disparu ; le lieutenant d'artillerie s'est remis à l'œuvre : " Allons, Bonaparte, sauve Napoléon."

Protégées par le feu de cette redoutable artillerie, dont l'œil de Napoléon semble conduire chaque boulet, diriger chaque coup de la mitraille, les gardes nationales bretonnes s'emparent à la baïonnette du faubourg de Melun, tandis que du côté de Fossard le général Pajol pénètre avec sa cavalerie jusqu'à l'entrée du pont ; là, ils trouvent Russes et Wurtembergeois tellement entassés, que ce ne sont plus les baïonnettes ennemies, mais les corps mêmes des hommes qui les empêchent d'avancer; il faut se faire avec le sabre un chemin dans cette foule, comme avec la hache dans une forêt trop pressée. Alors Napoléon ramène tout le feu de son artillerie sur un seul point ;

ses boulets enfilent la longue ligne du pont ; chacun d'eux enlève des rangs entiers d'hommes dans cette masse qu'ils labourent comme la charrue un champ ; et cependant l'ennemi se trouve encore trop pressé, il étouffe entre les parapets ; le pont déborde : en un instant la Seine et l'Yonne sont couvertes d'hommes et rouges de sang.

Cette boucherie dura quatre heures.

" Et maintenant/' dit Napoléon lassé en s'asseyant sur l'affût d'un canon, "je suis plus près de Vienne, qu'ils ne le sont de Paris."

Puis il laissa tomber sa tête entre ses mains, resta dix minutes absorbé dans la pensée de ses anciennes victoires et dans l'espérance de ses victoires nouvelles.

Quand il releva le front, il avait devant lui un aide-decamp qui venait lui annoncer que Soissons, cette poterne de Paris, s'était ouverte, et que les ennemis n'étaient plus qu'à dix lieues de sa capitale.

Il écouta ces nouvelles comme choses que, depuis deux ans, l'impéritie ou la trahison de ses généraux l'avait habitué à entendre : pas un muscle de son visage ne bougea, et nul de ceux qui l'entouraient ne put dire qu'il avait surpris une trace d'émotion sur la figure de ce joueur sublime qui venait de perdre le monde.

Il fit signe qu'on lui amenât son cheval ; puis, indiquant du doigt la route de Fontainebleau, il ne dit que ces seules paroles : — " Allons, messieurs, en route." — Et cet homme de fer partit impassible, comme si toute fatigue devait s°émousser sur son corps, et toute douleur sur son âme.

Alexandre Dumas.

Dumas {Alexandre),

Né en 1803. Auteur vivant. Parmi ses pièces de théâtre, on remarque Henri III et sa cour ; Christine ; La tour de Nesle, &c. Les ouvrages historiques de cet écrivain, Gaule et France, Isabeau de Bavière, &c, jouissent d'une réputation brillante et méritée.

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