FRAGMENTS DES AVENTURES DE TELEMAQUE
Télémaque dans Vile de Crèteh.
Télémaque, à son arrivée dans l'île, apprend1 qu'Idoménée, qui en était2 roi, vient de3 sacrifier son fils unique, pour accomplir un vœu indiscret; que les Cretois, pour venger le sang du fils, ont réduit* le père à quitter leur pays ; qu'après de longues incertitudes, ils sont actuellement assemblés afin $h élire un autre roi. Télémaque admis 6 dans cette assemblée, y remporte7 les prix à divers jeux, et résout* avec une rare sagesse plusieurs questions morales et politiques proposées aux concurrents par les vieillards, juges de l'île. Le premier de ces vieillards, frappé^ de la sagesse de ce jeune étranger, propose à l'assemblée de le couronner roi; et la proposition est accueillie10 de tout le peuple avec de vives acclamations. Cependant Télémaque refuse de régner sur les Cretois, préférant la pauvre Ithaque à la gloire et à l'opulence de Crète. Il propose d'élire Mentor*, qui refuse aussi le diadème. Enfin l'assemblée pressant Mentor de choisir pour toute la nation, il rapporte11 ce qu'il vient d'apprendre des vertus d'Aristodème, et décide aussitôt l'assemblée à le proclamer roi.
Nausicrate, habitant de Vile de Crète, raconte à Télémaque le malheur dldoménée.
" IdOMÉNÉE, fils de Deucalion et petit-fils de Minosd, était allé12, comme les autres rois de la Grèce, au siège de Troie. Après la ruine de cette ville, il fit voile13 pour revenir en Crète ; mais la tempête fut si violente, que le pilote de son vaisseau, et tous les autres qui étaient expérimentés dans la navigation, crurent u que leur naufrage était inévitable. Chacun avait la mort devant les yeuxXb\
chacun voyait16 les abîmes ouverts11 pour l'engloutir; chacun déplorait son malheur, n'espérant is pas même le triste repos des ombres qui traversent le Styxe après avoir reçu la sépulture19 f. Idoménée, levant*0 les yeux et les mains vers le ciel, invoquait*1 Neptune : ' O puissant dieu/ s écriait-** il, 'toi qui tiens*3 l'empire des ondes, daigne** écouter un malheureux! Si tu me fais*5 revoir l'île de Crète, malgré la fureur des vents, je {immolerai*6 la première tête qui se présentera à mes yeux.'
" Cependant son fils, impatient de revoir son père, se hâtait*7 d'aller au-devant de lui pour l'embrasser : malheureux, qui ne savait*8 pas que c'était courir à sa perte*9 ! Le père, échappé30 à la tempête, arrivait dans le port désiré; il remerciait31 Neptune d'avoir écouté3* ses vœux: mais bientôt il sentit33 combien ses vœux lui étaient funestes. Un pressentiment de son malheur lui donnait un cuisant repentir de3* son vœu indiscret; il craignait35 d'arriver parmi les siens36 :, et il appréhendait de revoir ce qu'il avait de plus cher au monde. Mais la cruelle Némésis%, déesse impitoyable, qui veille31 pour punir les hommes, et surtout les rois orgueilleux, poussait38 d'une main fatale et invisible Idoménée. Il arrive; à peine ose39-t-i\ lever les yeux. Il voit son fils ; il recule*0, saisi d'horreur. Ses yeux cherchent*1, mais en vain, quelque autre tête moins chère qui puisse** lui servir de victime.
" Cependant le fils se jette à son cou, et est tout étonné que son père réponde si mal*3 à sa tendresse ; il le voit fondant** en larmes. ' O mon père,' dit*5-i\, ' d'où vient*6 cette tristesse ? Après une si longue absence, êtes-vous fâché de vous revoir dans votre royaume, et de faire la joie de votre fils? Qu'ai-jéjfeï47 ? vous détournez*8 vos yeux de peur de me voir!' Le père, accablé*9 de douleur, ne répondait50 rien. Enfin, après de profonds soupirs, il dit : <0 Neptune, que t'ai-je promis51! à quel prix m'as-tu garanti1* du naufrage! rends-moi53 aux vagues et aux rochers, qui devaient, en me brisant, finir ma, triste vie 5* ; laisse vivre mon fils ! O dieu cruel ! tiens, voilà mon sang, épargne55 le sien.' En parlant56 ainsi, il tira51 son épée
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pour se percer ; mais ceux qui étaient autour de lui carré* tèrentbS sa main.
" Le vieillard Sophronyme, interprète des volontés des dieux, lui assura qu'il pouvait contenter Neptune sans donner la mort à son fils. c Votre promesse/ disait-il, ( a été imprudente: les dieux ne veulent59 point être honorés par la cruauté; gardez vous bien60 d'ajouter à la faute de votre promesse celle de l'accomplir contre les lois de la nature: offrez61 cent taureaux plus blancs que la neige à Neptune ; faites couler leur sang autour de son autel couronné de fleurs ; faites fumer un doux encens en l'honneur de ce dieu.'
"Idoménée écoutait ce discours, la tête baissée62, et sans répondre : la fureur était allumée 6S dans ses yeux ; son visage pâle et défiguré, changeait à tout moment de couleur : on voyait ses membres tremblants. Cependant son fils lui disait : ' Me voici, mon père ; votre fils est prêt à mourir pour apaiser le dieu ; n'attirez64 pas sur vous sa colère : je meurs65 content, puisque ma mort vous aura garanti de la vôtre. Frappez, mon père ; ne craignez point de trouver en moi un fils indigne de vous, qui craigne de mourir.'
" En ce moment, Idoménée, tout hors de lui, et comme déchiré par les Furies infernales, surprend66 tous ceux qui X observaient61 de près; il enfonce6* son épée dans le cœur de cet enfant ; il la retire toute fumante et pleine de sang, pour la plonger dans ses propres entrailles ; il est encore une fois retenu69 par ceux qui X environnent10. L'enfant tombe11 dans son sang; ses yeux se couvrent1- des ombres de la mort; il les entrouvre12' à la lumière ; mais à peine ïa-t-il trouvée, quil ne peut plus la supporter1^ Tel qu'un beau lis au milieu des champs, coupé dans sa racine par le tranchant de la charrue, languit, et ne se soutient plus151 ; il n'a point encore perdu16 cette vive blancheur, et cet éclat qui charme les yeux ; mais la terre ne le nourrit plus, et sa vie est éteinte11^; ainsi le fils d'Idoménée, comme une jeune et tendre fleur, est cruellement moissonné dès son premier âge 7S. Le père, dans l'excès de sa douleur, devient19 insensible ; il ne sait où il est, ni ce qu'il a fait, ni
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ce qu'il doit80 faire ; il marche chancelant81 vers la ville, et demande 82 son fils.
" Cependant le peuple, touché de compassion pour l'enfant, et d'horreur pour l'action barbare du père, s'écrie que les dieux justes l'ont livré aux Furies. La fureur leur fournit des armes ; ils prennent des bâtons et des pierres 83 1; la discorde souffle dans tous les cœurs un venin mortel. Les Cretois, les sages Cretois, oublient** la sagesse qu'ils ont tant aimée ; ils ne reconnaissent plus85 le petit-fils du sage Minos. Les amis d'Idoménée ne trouvent86 plus de salut pour lui qu'en le ramenant81 vers ses vaisseaux : ils s'embarquent avec lui ; ils fuient88 à la merci des ondes. Idoménée, revenant89 à soi, les remercie de l'avoir arraché d'une terre qu'il a arrosée du sang de son fils90, et qu'il ne saurait plus habiter. Les vents les conduisent91 vers YHespériem, et ils vont fonder un nouveau royaume dans le pays des Salentins11.
" Cependant les Cretois, n'ayant plus de roi pour les gouverner, ont résolu d'en choisir un qui conserve9* dans leur pureté les lois établies93. Voici les mesures qu'ils ontprises9* pour faire ce choix. Tous les principaux citoyens des cent villes sont assemblés ici. On a déjà commencé par des sacrifices: on a assemblé tous les sages les plus fameux des pays voisins, pour examiner la sagesse de ceux qui paraîtront95 dignes de commander. On a préparé des jeux publics, où tous les prétendants combattront96 ; car on veut donner pour prix la royauté à celui qu'on jugera vainqueur de tous les autres, et pour l'esprit et pour le corps. On veut un roi dont le corps soit fort et adroit, et dont l'âme soit ornée de la sagesse et de la vertu. On appelle91 ici tous les étrangers."
Après nous avoir raconté toute cette histoire étonnante, Nausicrate nous dit; " Hâtez-vous donc, ô étrangers, de venir dans notre assemblée: vous combattrez avec les autres ; et si les dieux destinent la victoire à l'un de vous, il régnera en ce pays." Nous le suivîmes98, sans aucun désir de vaincre, mais par la seule curiosité de voir une chose si extraordinaire.
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Nous arrivâmes à une espèce de cirque très-vaste, environné d'une épaisse forêt : le milieu du cirque était une arène préparée pour les combattants ; elle était bordée par un grand amphithéâtre d'un gazon frais sur lequel était assis" et rangé un peuple innombrable. Quand nous arrivâmes, on nous reçut avec honneur ; car les Cretois sont les peuples du monde qui exercent le plus noblement et avec le plus de religion l'hospitalité. On nous fit asseoir, et on nous invita à combattre. Mentor s'en excusa sur son âge, et Hazaël sur sa faible santé. Ma jeunesse et ma vigueur m'ôtaient toute excuse ; je jetai néanmoins un coup d'œil sur Mentor pour découvrir sa pensée, et j'aperçus qu'il souhaitait I0° que je combattisse. J'acceptai donc l'offre qu'on me faisait: je me dépouillai de mes habits;101 on fit couler des flots d'huile douce et luisante sur tous les membres de mon corps ; et je me mêlai 102 parmi les combattants. On dit de tous côtés que c'était le fils d'Ulysse, qui était venu pour tâcher de remporter les prix ; et plusieurs Cretois, qui avaient été à Ithaque pendant mon enfance, me reconnurent.
Le premier combat fut celui de la lutte103. Un Rhodien d'environ trente -cinq ans surmonta tous les autres qui osèrent se présenter à lui. Il était encore dans toute la vigueur de la jeunesse : ses bras étaient nerveux et bien nourris104 : au moindre mouvement qu'il faisait, on voyait tous ses muscles : il était également souple et fort. Je ne lui parus pas digne d'être vaincu ; et, regardant avec pitié ma tendre jeunesse, il voulut se retirer : mais je me présentai à lui. Alors nous nous saisîmes l'un l'autre ; nous nous serrâmes à perdre la respiration. Nous étions épaule contre épaule, pied contre pied0, tous les nerfs tendus10'3, et les bras entrelacés comme des serpents, chacun s'efforçant d'enlever de terre son ennemi. Tantôt il essayait de me surprendre en me poussant du côté droit ; tantôt il s'efforçait de me pencher du côté gauche. Pendant quil me tâtait ainsi105, je le poussai avec tant de violence, que ses reins plièrent: il tomba sur l'arène, et m'entraîna sur lui. En vain il tâcha de me mettre dessous ; je le tins immobile
sous moi ; tout le peuple cria : " Victoire au fils d'Ulysse ! " Et j'aidai au Rhodien confus à se relever.
Le combat du ceste? fut plus difficile. Le fils d'un riche citoyen de Samos avait acquis une haute réputation dans ce genre de combats. Tous les autres lui cédèrent ; il n'y eut que moi qui espérai la victoire. D'abord il me donna dans la tête, et puis dans l'estomac, des coups qui me firent vomir le sang, et qui répandirent sur mes yeux un épais nuage. Je chancelai ; il me pressait, et je ne pouvais plus respirer : mais je fus ranimé par la voix de Mentor, qui me criait : " O fils d'Ulysse, seriez- vous vaincu?" La colère me donna de nouvelles forces^ ; j'évitai plusieurs coups dont j'aurais été accablé. Aussitôt que le Samien m'avait porté un faux coup, et que son bras s'allongeait en vain, je le surprenais dans cette posture penchée : déjà il reculait, quand je haussai mon ceste pour tomber sur lui avec plus de force : il voulut esquiver, et perdant l'équilibre, il me donna le moyen de le renverser. A peine fut-il étendu par terre, que je lui tendis la main pour le relever. Il se redressa lui-même, couvert de poussière et cle sang : sa honte fut extrême : mais il n'osa renouveler le combat.
Aussitôt on commença les courses des chariots, que Ton distribua au sort101. Le mien se trouva le moindre pour la légèreté des roues et pour la vigueur des chevaux. Nous partons : un nuage de poussière vole, et couvre le ciel. Au commencement, je laissai les autres passer devant moi. Un jeune Lacédémonien, nommé Crantor, laissait d'abord tous les autres derrière lui. Un Cretois, nommé Polyclète, le suivait cle près. Hippomaque, parent d'Idoménée, qui aspirait à lui succéder, lâchant les rênes à ses chevaux fumants de sueur, était tout penché sur leurs crins fioU tcmts10S; et le mouvement des roues de son chariot était si rapide, qu'elles paraissaient immobiles comme les ailes d'un aigle qui fend les airs. Mes chevaux s'animèrent et se mirent peu-à-peu en haleine ; je laissai loin derrière moi presque tous ceux qui étaient partis avec tant d'ardeur. Hippomaque, parent d'Idoménée, poussant trop ses che-
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vaux, le plus vigoureux s'abattit, et ôta, par sa chute, à son maître l'espérance de régner. Polyclète, se penchant trop sur ses chevaux, ne put se tenir ferme dans une secousse ; il tomba ; les rênes lui échappèrent, et il fut trop heureux de pouvoir en tombant éviter la mort. Crantor voyant avec des yeux pleins d'indignation que j'étais tout auprès de lui, redoubla son ardeur : tantôt il invoquait les dieux, et leur promettait de riches offrandes ; tantôt il parlait à ses chevaux pour les animer: il craignait que je ne passasse entre la borne et lui ; car mes chevaux, mieux mé?ïagés10J que les siens, étaient en état de le devancer: il ne lui restait plus d'autre ressource que celle de me fermer le passage. Pour y réussir, il hasarda de se briser contre la borne ; il y brisa effectivement sa roue. Je ne songeai qu'à faire promptement le tour, pour n'être pas engagé dans son désordre ; et il me vit un moment après au bout de la carrière. Le peuple s'écria encore une fois : " Victoire au fils d'Ulysse ! c'est lui que les dieux destinent à régner sur nous."
Cependant les plus illustres et les plus sages d'entre les Cretois nous conduisirent dans un bois antique et sacré, .reculé110 de la vue des hommes profanes, où les vieillards que Minos avait établis juges du peuple et gardes des lois, nous assemblèrent. Nous étions les mêmes qui avions combattu dans les jeux ; nul autre ne fut admis. Les sages ouvrirent le livre où toutes les lois de Minos sont recueillies. Je me sentis saisi de respect et de honte, quand j'approchai de ces vieillards que l'âge rendait vénérables, sans leur ôter la vigueur de l'esprit. Ils étaient assis avec ordre, et immobiles dans leurs places : leurs cheveux étaient blancs ; plusieurs n'en avaient presque plus. On voyait reluire sur leurs visages graves une sagesse douce et tranquille ; ils ne se pressaient point de parler ; ils ne disaient que ce qu'ils avaient résolu de dire. Quand ils étaient d'avis différents, ils étaient si modérés à soutenir ce qu'ils pensaient de part et d'autre, qu'on aurait cru qu'ils étaient tous d'une même opinion. La longue expérience des choses passées, et l'habitude du travail leur donnaient de grandes
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vues sur toutes choses : mais ce qui perfectionnait le plus leur raison, c'était le calme de leur esprit délivré des folles passions et des caprices de la jeunesse. La sagesse toute seule agissait en eux, et le fruit de leur longue vertu était d'avoir si bien dompté leurs humeurs, qu'ils goûtaient sans peine le doux et noble plaisir d'écouter la raison. En les admirant, je souhaitai que ma vie pût s'accourcir pour arriver tout-à-coup à une si estimable vieillesse. Je trouvais la jeunesse malheureuse d'être si impétueuse, et si éloignée de cette vertu si éclairée et si tranquille.
Le premier d'entre ces vieillards ouvrit le livre des lois de Minos. C'était un grand livre qu'on tenait d'ordinaire renfermé dans une cassette d'or avec des parfunts^ l ! r. Tous ces vieillards le baisèrent avec respect; car ils disent qu'après les dieux, de qui les bonnes lois viennent, rien ne doit être si sacré aux hommes, que les lois destinées à les rendre bons, sages et heureux. Ceux qui ont dans leurs mains les lois pour gouverner les peuples doivent toujours se laisser gouverner eux-mêmes par les lois. C'est la loi, et non pas l'homme, qui doit régner. Tel est le discours de ces sages. Ensuite, celui qui présidait proposa trois questions, qui devaient être décidées par les maximes de Minos.
La première question était de savoir quel est le plus libre de tous les hommes. Les uns répondirent que c'était un roi qui avait sur son peuple un empire absolu, et qui était victorieux de tous ses ennemis. D'autres soutinrent que c'était un homme si riche, qu'il pouvait contenter tous ses désirs. D'autres dirent que c'était un homme qui ne se mariait point, et qui voyageait pendant toute sa vie en divers pays, sans être jamais assujetti aux lois d'aucune nation. D'autres s'imaginèrent que c'était un barbare, qui, vivant de sa chasse au milieu des bois, était indépendant de toute police112 et de tout besoin. D'autres crurent que c'était un homme nouvellement affranchi113, parce qu'en sortant des rigueurs de la servitude, il jouissait plus qu'aucun autre des douceurs de la liberté. D'autres enfin s'avisèrent de dire que c'était un homme mourant, parce
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que la mort le délivrait de tout, et que tous les hommes ensemble n'avaient plus aucun pouvoir sur lui. Quand mon rang fut venu, je n'eus pas de peine à répondre, parce que je n'avais pas oublié ce que Mentor m'avait dit souvent. " Le plus libre de tous les hommes," répondis-je, " est celui qui peut être libre dans l'esclavage même. En quelque pays et en quelque condition qu'on soit, on est très-libre, pourvu qu'on craigne les dieux, etquon ne craigne queux*. En un mot, l'homme véritablement libre est celui qui, dégagé de toute crainte et de tout désir, n'est soumis qu'aux dieux et à sa raison." Les vieillards s'entre-regardèrent en souriant, et furent surpris de voir que ma réponse fût précisément celle de Minos.
Ensuite on proposa la seconde question en ces termes : " Quel est le plus malheureux de tous les hommes ?" Chacun disait ce qui lui venait dans V esprit 1 14. L'un disait : " C'est un homme qui n'a ni biens, ni santé, ni honneur." Un autre disait: "C'est un homme qui n'a aucun ami." D'autres soutenaient que c'est un homme qui a des enfants ingrats et indignes de lui. Il vint un sage de l'île de Lesbos, qui dit : " Le plus malheureux de tous les hommes est celui qui croit l'être ; car le malheur dépend moins des choses qu'on souffre, que de l'impatience avec laquelle on augmente son malheur." A ces mots toute l'assemblée se récria11'3 ; on applaudit, et chacun crut que ce sage Lesbien remporterait le prix sur cette question. Mais on me demanda ma pensée, et je répondis, suivant les maximes de Mentor: " Le plus malheureux de tous les hommes est un roi qui croit être heureux en rendant les autres hommes misérables : il est doublement malheureux par son aveuglement : ne connaissant pas son malheur, il ne peut s'en guérir; il craint même de le connaître. La vérité ne peut percer la foule des flatteurs pour aller jusqu'à lui. Il est tyrannisé par ses passions ; il ne connaît point ses devoirs ; il n'a jamais goûté le plaisir de faire le bien, ni senti les charmes de la pure vertu. Il est malheureux, et digne de l'être : son malheur augmente tous les jours ; il court à sa perte, et les dieux se préparent à le confondre par une punition éter-
nelle." Toute l'assemblée avoua que j'avais vaincu le sage Lesbien, et les vieillards déclarèrent que j'avais rencontré le vrai sens de Minos.
Pour la troisième question, on demanda lequel des deux est préférable ; d'un côté, un roi conquérant et invincible dans la guerre ; de l'autre, un roi sans expérience de la guerre, mais propre à policer sagement116 les peuples dans la paix. La plupart répondirent que le roi invincible dans la guerre était préférable. " A quoi sert117" disaient-ils, €i d'avoir un roi qui sache bien gouverner en paix, s'il ne sait pas défendre le pays quand la guerre vient ? Les ennemis le vaincront, et réduiront son peuple en servitude." D'autres soutenaient, au contraire, que le roi pacifique serait meilleur, parce qu'il craindrait la guerre, et l'éviterait par ses soins. D'autres disaient qu'un roi conquérant travaillerait à la gloire de son peuple aussi bien qu'à la sienne, et qu'il rendrait ses sujets maîtres des autres nations ; au lieu qu'un roi pacifique les tiendrait dans une honteuse lâcheté118.
On voulut savoir mon sentiment. Je répondis ainsi : " Un roi qui ne sait gouverner que dans la paix ou dans la guerre, et qui n'est pas capable de conduire son peuple dans ces deux états, n'est qu'à demi roi. Mais si vous comparez un roi qui ne sait que la guerre, à un roi sage, qui, sans savoir la guerre, est capable de la soutenir dans le besoin par ses généraux, je le trouve préférable à l'autre. Un roi entièrement tourné à la guerre voudrait toujours la faire : pour étendre sa domination et sa gloire propre, il ruinerait ses peuples. A quoi sert-il à un peuple, que son roi subjugue d'autres nations, si on est malheureux sous son règne? D'ailleurs, les longues guerres entraînent toujours après elles beaucoup de désordres ; les victorieux mêmes se dérèglent11<è pendant ces temps de confusion. Vovez ce qu'il en coûte à la Grèce pour avoir triomphé de Troie ; elle a été privée de ses rois pendant plus de dix ans. Lorsque tout est en feu par la guerre, les lois, l'agriculture, les arts languissent. Les meilleurs princes mêmes, pendant qu'ils ont une guerre à soutenir, sont contraints 12° de faire le plus
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grand des maux, qui est de tolérer la licence, et de se servir des méchants. Combien y a-t-il de scélérats 121 qu'on punirait pendant la paix, et dont on a besoin de récompenser l'audace dans les désordres de la guerre î Jamais aucun peuple n'a eu un roi conquérant, sans avoir beaucoup à souffrir de son ambition. Un conquérant, enivré de sa gloire, ruine presque autant sa nation victorieuse que les nations vaincues. Un prince qui n'a point les qualités nécessaires pour la paix, ne peut faire goûter à ses sujets19-9' les fruits d'une guerre heureusement finie : il est comme un homme qui défendrait son champ contre son voisin, et qui usurperait celui du voisin même, mais qui ne saurait ni labourer, ni semer pour recueillir aucune moisson. Un tel homme semble né pour détruire, pour ravager, pour renverser le monde, et non pour rendre un peuple heureux par un sage gouvernement*.
" Venons maintenant au roi pacifique. Il est vrai qu'il n'est pas propre à de grandes conquêtes ; c'est-à-dire qu'il n'est pas né pour troubler le bonheur de son peuple, en voulant vaincre les autres peuples que la justice ne lui a pas soumis : mais, s'il est véritablement propre à gouverner en paix, il a toutes les qualités nécessaires pour mettre son peuple en sûreté contre ses ennemis. Voici comment : Il est juste, modéré, et commode à V égard de1"3 ses voisins; il n'entreprend jamais contre eux rien qui puisse troubler la paix ; il est fidèle dans ses alliances. Ses alliés l'aiment, ne le craignent point, et ont une entière confiance en lui. S'il a quelque voisin inquiet, hautain, et ambitieux, tous les autres rois voisins, qui craignent ce voisin inquiet, et qui n'ont aucune jalousie du roi pacifique, se joignent à ce bon roi pour l'empêcher d'être opprimé. Sa probité, sa bonne foi, sa modération, le rendent l'arbitre de tous les états qui environnent le sien. Pendant que le roi entreprenant est odieux à tous les autres, et sans cesse exposé à leurs ligues, celui-ci a la gloire d'être comme le père et le tuteur de tous les autres rois. Voilà les avantages qu'il a an-dehors1**. Ceux dont il jouit au-dedans sont encore plus solides. Puisqu'il est propre à gouverner en paix, je dois supposer
qu'il gouverne par les plus sages lois. Il retranche le faste, la mollesse, et tous les arts qui ne servent qu'à flatter les vices ; il fait fleurir les autres arts qui sont utiles aux véritables besoins de la vie ; surtout il applique ses sujets à l'agriculture. Par là, il les met dans l'abondance des choses nécessaires. Ce peuple laborieux, simple dans ses mœurs, accoutumé à vivre de peu, gagnant facilement sa vie, par la culture de ses terres, se multiplie à l'infini. Voilà dans ce royaume un peuple innombrable, mais un peuple sain, vigoureux, robuste, qui n'est point amolli par les voluptés, qui est exercé à la vertu, qui n'est point attaché aux douceurs d'une vie lâche et délicieuse, qui sait mépriser la mort, qui aimerait mieux mourir que de perdre cette liberté qu'il goûte sous un sage roi appliqué à ne régner que pour faire régner la raison, Qu'un conquérant voisin attaque ce peuple, il ne le trouvera peut-être pas assez accoutumé à camper, à se ranger en bataille, ou à dresser10-'3 des machines pour assiéger une ville ; mais il le trouvera invincible par sa multitude1*6 y par son courage, par sa patience dans les fatigues, par son habitude de souffrir la pauvreté, par sa vigueur dans les combats, et par une vertu que les mauvais succès mêmes ne peuvent abattre. D'ailleurs, si le roi n'est point assez expérimenté pour commander lui-même ses armées, il les fera commander par des gens qui en seront capables, et il saura s'en servir sans perdre son autorité. Cependant il tirera du secours de ses alliés ; ses sujets aimeront mieux mourir que de passer sous la domination d'un autre roi violent et injuste : les dieux mêmes combattront pour lui. Voyez quelles ressources il aura au milieu de ses grands périls. Je conclus donc que le roi pacifique qui ignore la guerre est un roi très-imparfait, puisqu'il ne sait point remplir une de ses plus grandes fonctions, qui est de vaincre ses ennemis ; mais j'ajoute qu'il est néanmoins infiniment supérieur au roi conquérant qui manque des qualités nécessaires dans la paix, et qui n'est propre qu'à la guerre."
J'aperçus dans l'assemblée beaucoup de gens qui ne pouvaient goûter ces avis ; car la plupart des hommes, éblouis
par les choses éclatantes, comme les victoires et les conquêtes, les préfèrent à ce qui est simple, tranquille et solide, comme la paix et la bonne police10-1 des peuples. Mais tous les vieillards déclarèrent que j'avais parlé comme Minos.
Le premier de ces vieillards s'écria: "Je vois l'accomplissement d'un oracle d'Apollon, connu dans toute notre île. Minos avait consulté le dieu, pour savoir combien de temps sa race régnerait, suivant les lois qu'il venait d'établir. Le dieu lui répondit: c Les tie?isl°-8 cesseront de régner quand un étranger entrera dans ton île pour y faire régner tes lois.' Nous avions craint que quelque étranger viendrait 129 faire la conquête de l'île de Crète : mais le malheur d'Idoménée, et la sagesse du fils d'Ulysse, qui entend mieux que nul autre mortel les lois de Minos, nous montrent le sens de l'oracle. Que tardons-nous à couronner celui que les destins nous donnent pour roi ?"
Aussitôt les vieillards sortent de l'enceinte du bois sacré ; et le premier, me prenant par la main, annonce au peuple déjà impatient, dans l'attente d'une décision, que j'avais remporté le prix. A peine acheva-t-il de parler, qu'on entendit un bruit confus de toute l'assemblée. Chacun pousse des cris de joie. Tout le rivage et toutes les montagnes voisines retentissent de ce cri : " Que le fils d'Ulysse, semblable à Minos, règne sur les Cretois !"
J'attendis un moment, et je faisais signe de la main pour demander qu'on m' écoutât. Cependant Mentor me disait à l'oreille : " Henoncez-vous à votre patrie ? l'ambition de régner vous fera-t-elle oublier Pénélope^ qui vous attend comme sa dernière espérance, et le grand Ulysse, que les dieux avaient résolu de vous rendre ?" Ces paroles percèrent mon cœur, et me soutinrent contre le vain désir de régner.
Cependant un profond silence de toute cette tumultueuse assemblée me donna le moyen de parler ainsi : " O illustres Cretois, je ne mérite point de vous commander. L'oracle qu'on vient de rapporter marque bien130 que la race de Minos cessera de régner quand un étranger entrera dans
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cette île, et y fera régner les lois de ce sage roi ; mais il n'est pas dit que cet étranger régnera. Je veux croire que je suis cet étranger marqué par l'oracle. J'ai accompli la prédiction ; je suis venu dans cette île ; j'ai découvert le vrai sens des lois, et je souhaite que mon explication serve à les faire régner avec l'homme que vous choisirez. Pour moi, je préfère ma patrie, la pauvre, la petite île d'Ithaque, aux cent villes de Crète, à la gloire et à l'opulence de ce beau royaume. Souffrez que je suive ce que les destins ont marqué. Si j'ai combattu dans vos jeux, ce n'était pas dans l'espérance de régner ici ; c'était pour mériter votre estime et votre compassion; c'était afin que vous me donnassiez les moyens de retourner promptement au lieu de ma naissance. J'aime mieux obéir à mon père Ulysse, et consoler ma mère Pénélope, que régner sur tous les peuples de l'univers. O Cretois, vous voyez le fond de mon cœur : il faut que je vous quitte : mais la mort seule pourra finir ma reconnaissance. Oui, jusques au dernier soupir, Télémaque aimera les Cretois, et s'intéressera à leur gloire comme à la sienne propre."
A peine eus-je parlé, qu'il s'éleva dans toute l'assemblée un bruit sourd, semblable à celui des vagues de la mer qui s'entrechoquent dans une tempête. Les uns disaient : " Est-ce quelque divinité sous une figure humaine ?" D'autres soutenaient qu'ils m'avaient vu en d'autres pays, et qu'ils me reconnaissaient, D'autres s'écriaient : " Il faut le contraindre1^ de régner ici." Enfin, je repris la parole, et chacun se hâta de se taire, ne sachant si je n'allais point accepter ce que j'avais refusé d'abord. Voici les paroles que je leur dis:
" Souffrez, ô Cretois, que je vous dise ce que je pense. Vous êtes le plus sage de tous les peuples ; mais la sagesse demande, ce me semble, une précaution qui vous échappe. Vous devez choisir, non pas l'homme qui raisonne le mieux sur les lois, mais celui qui les pratique avec la plus constante vertu. Pour moi, je suis jeune, par conséquent sans expérience, exposé à la violence des passions, et plus en état de m'instruire en obéissant, pour commander un jour.
que de commander maintenant. Ne cherchez donc pas un homme qui ait vaincu les autres dans ces jeux d'esprit et de corps, mais qui se soit vaincu lui-même* ; cherchez un homme qui ait vos lois écrites dans le fond de son cœur, et dont toute la vie soit la pratique de ces lois ; que ses actions plutôt que ses paroles vous le fassent choisir."
Tous les vieillards, charmés de ce discours, et voyant toujours croître les applaudissements de l'assemblée, me dirent: u Puisque les dieux nous ôtent l'espérance de vous voir régner au milieu de nous, du moins aidez-nous à trouver un roi qui fasse régner nos lois. Connaissez-vous quelqu'un qui puisse commander avec cette modération ?" " Je connais," leur dis-je d'abord, " un homme de qui je tiens tout ce que vous avez estimé en moi; c'est sa sagesse, et non pas la mienne, qui vient de parler ; il m'a inspiré toutes les réponses que vous venez d'entendre."
En même temps toute l'assemblée jeta les yeux sur Mentor, que je montrais, le tenant par la main. Je racontais les soins qu'il avait eus de mon enfance, les périls dont il m'avait délivré, les malheurs qui étaient venus fondre sur moi dès que j'avais cessé de suivre ses conseils.
D'abord on ne l'avait point regardé, à cause de ses habits simples et négligés, de sa contenance modeste, de son silence presque continuel, de son air froid et réservé. Mais quand on s'appliqua à le regarder, on découvrit dans son visage je ne sais quoi de ferme et d'élevé ; on remarqua la vivacité de ses yeux, et la vigueur avec laquelle il faisait jusqu'aux moindres actions. On le questionna ; il fut admiré: on résolut de le faire roi. Il s en défendit121- sans s'émouvoir : il dit qu'il préférait les douceurs d'une vie privée à l'éclat de la royauté ; que les meilleurs rois étaient malheureux en ce qu'ils ne faisaient presque jamais les biens qu'ils voulaient faire, et qu'ils faisaient souvent, par la surprise1™ des flatteurs, les maux qu'ils ne voulaient pas. Il ajouta que si la servitude est misérable, la royauté ne Test pas moins, puisqu'elle est une servitude déguisée. " Quand on est roi," disait-il, " on dépend de tous ceux dont on a besoin pour se faire obéir. Heureux celui qui n'est
point obligé de commander ! Nous ne devons qu'à notre seule patrie, quand elle nous confie l'autorité; le sacrifice de notre liberté pour travailler au bien public."
Alors les Cretois, ne pouvant revenir de leur surprise, lui demandèrent quel homme ils devaient choisir. " Un homme," répondit-il, " qui vous connaisse bien, puisqu'il faudra qu'il vous gouverne, et qui craigne de vous gouverner. Celui qui désire la royauté ne la connaît pas ; et comment en remplira-t-il les devoirs, ne les connaissant point ? Il la cherche pour lui ; et vous devez désirer un homme qui ne l'accepte que pour l'amour de vous."
Tous les Cretois furent dans un étrange étonnement de voir deux étrangers qui refusaient la royauté, recherchée par tant d'autres ; ils voulurent savoir avec qui ils étaient venus. Nausicrate, qui les avait conduits depuis le port jusques au cirque où l'on célébrait les jeux, leur montra Hazaël avec lequel Mentor et moi nous étions venus de l'île de Chypre. Mais leur étonnement fut encore bien plus grand, quand ils surent que Mentor avait été esclave d'Hazaël ; qu'Hazaël, touché de la sagesse et de la vertu de son esclave, en avait fait son conseil™ et son meilleur ami ; que cet esclave mis en liberté était le même qui venait de refuser d'être roi ; et qu'Hazaël était venu de Damas en Syrie, pour s'instruire des lois de Minos, tant l'amour de la sagesse remplissait son cœur.
Les vieillards dirent à Hazaël : " Nous n'osons vous prier de nous gouverner, car nous jugeons que vous avez les mêmes pensées que Mentor. Vous méprisez trop les hommes pour vouloir vous charger de les conduire : d'ail-, leurs vous êtes trop détaché1*3 des richesses et de l'éclat de la royauté, pour vouloir acheter cet éclat par les peines attachées au gouvernement des peuples." Hazaël répondit : " Ne croyez pas, ô Cretois, que je méprise les hommes. Non, non : je sais combien il est grand de travailler à les rendre bons et heureux ; mais ce travail est rempli de peines et de dangers. L'éclat qui y est attaché est faux, et ne peut éblouir que des âmes vaines. La vie est courte ; les grandeurs irritent plus les passions, qu'elles ne peuvent
les contenter : c'est pour apprendre à me passer de ces faux biens, et non pas pour y parvenir, que je suis venu de si loin. Adieu : je ne songe qu'à retourner dans une vie paisible et retirée, où la sagesse nourrisse mon cœur, et où les espérances qu'on tire de la vertu, pour une autre meilleure vie après la mort, me consolent dans les chagrins de la vieillesse. Si j'avais quelque chose à souhaiter, ce ne serait pas d'être roi, ce serait de ne me séparer jamais de ces deux hommes que vous voyez."
Enfin les Cretois s'écrièrent, parlant à Mentor : " Ditesnous, ô le plus sage et le plus grand de tous les mortels, dites-nous donc qui est-ce que nous pouvons choisir pour notre roi : nous ne vous laisserons point aller, que vous ne nous ayez appris le choix que nous devons faire." Il leur répondit : " Pendant que j'étais dans la foule des spectateurs, j'ai remarqué un homme qui ne témoignait aucun empressement: c'est un vieillard assez vigoureux. J'ai demandé quel homme c'était ; on m'a répondu qu'il s'appelait Aristodème. Ensuite j'ai entendu qu'on lui disait que ses deux enfants étaient au nombre de ceux qui combattaient ; il a paru n'en avoir aucune joie : il a dit que pour l'un il ne lui souhaitait point les périls de la royauté, et qu'il aimait trop la patrie pour consentir que l'autre régnât jamais. Par là, j'ai compris que ce père aimait d'un amour raisonnable l'un de ses enfants qui a de la vertu, et qu'il ne flattait point l'autre dans ses dérèglements. Ma curiosité augmentant, j'ai demandé quelle a été la vie de ce vieillard. Un de vos citoyens m'a répondu : ' Il a longtemps porté les armes, et il est couvert de blessures ; mais sa vertu sincère et ennemie de la flatterie l'avait rendu incommode à Idoménée. C'est ce qui empêcha ce roi de s'en servir dans le siège de Troie : il craignit un homme qui lui donnerait de sages conseils qu'il ne pourrait se résoudre à suivre ; il fut même jaloux de la gloire que cet homme ne manquerait pas d'acquérir bientôt; il oublia tous ses services ; il le laissa ici pauvre, méprisé des hommes grossiers et lâches qui n'estiment que les richesses, mais content dans sa pauvreté. Il vit gaîment dans un endroit écarté
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de l'île, où il cultive son champ de ses propres mains. Un de ses fils travaille avec lui ; ils s'aiment tendrement ; ils sont heureux. Par leur frugalité et par leur travail, ils se sont mis dans l'abondance des choses nécessaires à une vie simple. Le sage vieillard donne aux pauvres malades de son voisinage tout ce qui lui reste au-delà de ses besoins et de ceux de son fils. Il fait travailler tous les jeunes gens ; il les exhorte, il les instruit ; il juge tous les différends de son voisinage; il est le père de toutes les familles, Le malheur de la sienne est d'avoir un second fils qui n'a voulu suivre aucun de ses conseils. Le père, après l'avoir longtemps souffert pour tâcher de le corriger de ses vices, l'a enfin chassé : il s'est abandonné à une folle ambition et à tous les plaisirs.'
" Voilà, ô Cretois, ce qu'on m'a raconté : vous devez savoir si ce récit est véritable. Mais si cet homme est tel qu'on le dépeint, pourquoi faire des jeux ? pourquoi assembler tant d'inconnus ? Vous avez au milieu de vous un homme qui vous connaît et que vous connaissez ; qui sait la guerre ; qui a montré son courage non-seulement contre les flèches et contre les dards, mais contre l'affreuse pauvreté ; qui a méprisé les richesses acquises par la flatterie ; qui aime le travail ; qui sait combien l'agriculture est utile à un peuple ; qui déteste le faste ; qui ne se laisse point amollir par un amour aveugle de ses enfants ; qui aime la vertu de l'un, et qui condamne le vice de l'autre : en un mot, un homme qui est déjà le père du peuple. Voilà votre roi, s'il est vrai que vous désiriez de faire régner chez vous les lois du sage Minos."
Tout le peuple s'écria : " Il est vrai, Aristodème est tel que vous le dites ; c'est lui qui est cligne de régner." Les vieillards le firent appeler : on le chercha dans la foule, où il était confondu avec les derniers du peuple. Il parut tranquille. On lui déclara qu'on le faisait roi. Il répondit : " Je n'y puis consentir qu'à trois conditions: la première, que je quitterai la royauté dans deux ans, si je ne vous rends meilleurs que vous n'êtes, et si vous résistez aux lois ; la seconde, que je serai libre de continuer une vie
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simple et frugale ; la troisième, que mes enfants n'auront aucun rang, et qu'après ma mort on les traitera sans distinction, selon leur mérite, comme le reste des citoyens."
A ces paroles, il s'éleva dans l'air mille cris de joie. Le diadème fut mis par le chef des vieillards gardes des lois, sur la tête d'Aristodème. On ût des sacrifices à Jupiter, et aux autres grands dieux. Aristodème nous fit des présents, non pas avec la magnificence ordinaire aux rois, mais avec une noble simplicité. Il donna à Hazaël les lois de Minos écrites de la main de.Minos même ; il lui donna aussi un recueil de toute l'histoire de Crète, depuis Saturne et Vâge d'orx ; il fit mettre dans son vaisseau des fruits de toutes les espèces qui sont bonnes en Crète et inconnues dans la Syrie, et lui offrit tous les secours dont il pourrait avoir besoin.