NAPOLÉON BONAPARTE
grâce aux actions surhumaines dont la fable grossit leur histoire, et finissent par laisser Férudit incertain si ces Hercule, ces Sesostris, ces Romulus, dont le nom "et les monuments sont partout, ont jamais vécu ; qu'un jour la civilisation disparût de notre vieux continent; qu'il restât des poésies, des chroniques, des médailles, des ruines ; qu'à travers les ravages du temps, l'historien lût le même nom inscrit sur la pierre de l'Escurialb, sur le marbre du Capitole, sur le granit des Pyramides ; qu'il le retrouvât dans les débris de Sehœnbrunn c, de Potsclamd, de Kremlin e, comme sous le sable des déserts, ajouterait-il foi aux témoignages qui feraient de ce nom celui d'un seul conquérant, d'un même potentat, d'un monarque grand entre les législateurs aussi bien qu'entre les guerriers ? Comment croire à cet empire du monde avec un point de départ si lointain, à ce complet changement de la face de l'univers sous la main d'un seul homme, à ces nations, à ces dynasties faites ou défaites en dix ans ? comment croire surtout à ces victoires sans nombre, à ces conquêtes sans terme, avec toutes les créations des arts, les routes ouvertes, les temples restaurés, les ponts construits, les musées fondés? avec Anvers creusé f et les Alpes aplanies s? Que dire de ces autres créations plus grandes, les institutions, les codes, une législation entière, qui embrasse à la fois la vie civile et politique des peuples, au lendemain d'une révolution dévorante, à travers les invasions et les guerres plus dévorantes peut-être ? Conciliez avec tant de puissance ces catastrophes soudaines ; avec tant de génie, sa chute immense ; avec tant de gloire, l'abandon du genre humain ; et avec cet abandon, les terreurs des rois, l'Europe liguée pour se défendre contre un homme, l'Océan même préposé à sa garde, parce qu'un de ses pas pouvait encore ébranler le inonde î cet exil sur un écueil solitaire en face du géant Adamastorh, cette agonie de Prométhée1, tiennent de la mythologie plus que de l'histoire. L'histoire, comment fera-t-elle pour expliquer la mort de Napoléon, impuissante et ignorée comme sa naissance, lorsque, longtemps après, il reste à son nom assez d'empire pour prêter de la force à
qui l'honore, et affermir le roik qui va à la tête de tout le peuple rendre gloire à sa statue relevée ! Les partis mêmes qui Font combattu, se disputant l'héritage de sa mémoire comme un trophée, comme une arme, comme un bouclier, sembleront une imitation des chefs de la Grèce se disputant les armes d'Achille. Tout est homérique, tout est fatal, tout est prodigieux dans cette grande vie, pour qui contemple son cours depuis l'île où fut son berceau jusqu'à celle où gît son sépulcre, astre éclatant et terrible qui, pour remplir l'Orient et l'Occident, se lève du sein des mers et retourne s'y abîmer î
De Salvandv. {Voyez la page 334.)
a Comme Achille clans l'Iliade, Enée dans l'Enéide, &c.
b UEscurial, à sept lieues de Madrid. C'est une célèbre maison royale où les souverains d'Espagne séjournent de temps à autre.
c Schœnirûnn (belle source), palais impérial à une demi-lieu de Vienne, où, en 1805 et en 1809, Napoléon établit son quartier-général.
d Potsdam, ville des Etats prussiens, à six lieues de Berlin. Dans une des églises de cette ville est le tombeau de Frédéric II, que visita Napoléon.
e Le Kremlin est, à Moscou, l'ancien palais des Czars.
f Le grand bassin à' Anvers.
s La route du Siynplon, pratiquée au travers des Alpes lépontiennes, a 14 lieues de longueur, et a coûté six années de travaux^
h Le géant Adamastor, génie des tempêtes, est une création du Camoëns, dans son poème de la Lusiade.
1 Prome'the'e, ayant dérobé le feu du ciel (voyez la note b, page 264), fut condamné par Jupiter à être attaché sur un rocher du Caucase, où un vautour devait lui dévorer le foie.
k Louis-Philippe 1er, roi des Français.
Cette pyramide de maisons inégales et blanches, et dont la base est une ceinture crénelée l, par où sortent des canons à fleur d'eau-; ces dômes blafards3 que coiffent des palmiers et des cigognes, comme autant d'aigrettes*
sur un turban ; ces monuments sans croisées extérieures, espèces de maisons aveugles; cette plage sur laquelle se balancent quelques barques alongées, mais sans voile déployée, sans rames, sans gouvernail: enfin cette ville et cette mer engourdies sous le soleil, c'est Alger.
Alger dort, ce vaste nid de pirates ; rien n'y décèle la vie et l'activité. Il est impossible d'admettre que c'est de là que partent des nuées de corsaires, avec leurs mille barques ; que c'est là qu'ils retournent avec leurs mille prises, remorquant0 à la suite les uns des autres le brick français et le schooner anglais, la flûte6 hollandaise et la tartane1 sicilienne, le chebecs napolitain et le mistick9 sarde : non, ce n'est pas là Alger, la terreur des mers, l'effroi de la chrétienté.
Ce dernier mot nous dispense presque de dire que nous nous plaçons à cinquante ans environ de distance de notre époque, où Alger est une ville européenne a, presque une ville de second ordre ; ayant des lanternes et un peuple, ce qui est le commencement de toute civilisation et de toute révolution ; possédant des fontaines et pas d'eau, comme une ville de premier ordre ; ayant enfin ce que nous n'avons pas, les Bédouins ; ce que n'a pas le désert, un maire et un juge de paix.
Alger n'était pas comme cela il y a cinquante ans.
Il y a cinquante ans aussi, lorsqu'une voile française ou italienne blanchissait à l'horizon, ne fût-elle grande que comme l'aile d'un albat?osh, Alger, la vieille barbaresque, s'éveillait alors, frappait dans le creux de ses mains comme un sultan appelant ses esclaves, et hommes nus, rouges, noirs, cuivrés, armés ou sans armes, brandissant l'aviron ou la hache, femmes et enfants, tous coulaient sans bruit le long des maisons, le long des ravins, le long des plages, le long de leurs barques plates, et puis gagnaient la haute mer.
Le soir, Alger fumait et flamboyait comme un brasier ; les captifs ramenés étaient traînés dans les chantiers du dey. Les femmes captives passaient dans son sérail, avec leurs éventails ou leurs mantilles, et puis s'effectuait le
partage du menu butin. A ceux-ci les belles voiles, à ceux-ci les draps moelleux, à ceux-ci les belles armes, les armes d'acier incrustées de nacre, les fusils à double coup, les pistolets si beaux à la ceinture, si fiers au poignet ; à ceux-là For en barre ou l'or monnayé, à ceux-là les comestibles, le café, le sucre, le tabac, le vin, l'eau-de-vie ; au chef le tonneau de riz, au soldat le sac, à la femme la mesure, à l'enfant la pincée 10. Ainsi de tout ; puis Alger, ivre et repue, ivre de vin français, repue de comestibles anglais, dansait en rond et tournait, comme un derviche0, jusqu'à ce qu'elle tombât sur la terre. Dans cet état, Alger paraissait ne pas exister ; c'est peut-être dans cet état que la surprit une fois JBarberousse6- ; mais à coup sûr ce ne fut pas dans celui-là qu'elle chassa Charles- Quint*.