‹ Le rértoire littéraire;Chapitre 223 sur 267 · L AVARE · texte numérisé non relu

L AVARE

eF14un peu d argent [Harpagon prend un air sérieux"] ; et vous pourriez facilement me procurer le gain de ce procès, si vous aviez quelques bontés pour moi . . . Vous ne sauriez croire le plaisir qu'elle aura de vous voir. [Harpagon reprend un air gai.]

Harp. Certes, tu me ravis de me dire cela.

Fros. En vérité, monsieur, ce procès m'est d'une conséquence tout à fait grande. [Harpagon reprend un air sérieux.] Je suis ruinée, si je le perds ; et quelque petite assistance me rétablirait mes affaires ... Je voudrais que vous eussiez vu le ravissement où elle était à m'entendre parler de vous. [Harpagon reprend un air gai.] La joie éclatait dans ses yeux au récit de vos qualités ; et je l'ai mise enfin dans une impatience extrême de voir ce mariage entièrement conclu.

Harp. Tu m'as fait grand plaisir, Frosine ; et je t'en ai, je te l'avoue, toutes les obligations du monde.

Fros. Je vous prie, monsieur, de me donner le petit secours que je vous demande. [Harpagon reprend encore son air sérieux.] Cela me remettra sur pied15, et je vous en serai éternellement obligée.

Harp. Adieu. Je vais achever mes dépêches16.

Fros. Je vous assure, monsieur, que vous ne sauriez jamais me soulager dans un plus grand besoin.

Harp. Je mettrai ordre que mon carrosse soit tout prêt pour vous mener à la foire.

Fros. Je ne vous importunerais pas si je ne m'y voyais forcée par la nécessité.

Harp. Et j'aurai soin qu'on soupe de bonne heure, pour ne vous point faire malades.

Fros. Ne me refusez pas la grâce dont je vous sollicite11. Vous ne sauriez croire, monsieur, le plaisir que . . .

Harp. Je m'en vais. Voilà qu'on m'appelle. Jusqu'à tantôt.

[Scène suivante.]

Harpagon ; dame Claude, tenant un balai ; maître

Jacques, La Merluche, Brindavoine, ses valets.

Harp. Allons, venez çà tous, que je vous distribue mes ordres pour tantôt1, et règle à chacun son emploi. Approchez, dame Claude ; commençons par vous. Bon, vous voilà les armes à la main. Je vous commets au soin de nettoyer partout; et surtout, prenez garde de frotter les meubles trop fort, de peur de les user. Outre cela, je vous constitue pendant le souper au gouvernement des bouteilles ; et, s'il s'en écarte9- quelqu'une, et qu'il se casse quelque chose, je m'en prendrai à vous, et le rabattrai3 sur vos gages.

M. Jacq. \à part.~] Châtiment politique !

Harp. \à dame Claude.~\ Allez.

Harp. Vous, Brindavoine, et vous, La Merluche, je vous établis dans la charge de rincer les verres, et de donner à boire, mais seulement lorsque l'on aura soif, et non pas selon la coutume de certains impertinents de laquais qui viennent provoquer les gens, et les faire aviser* de boire lorsqu'on n'y songe pas. Attendez qu'on vous en demande plus d'une fois, et vous ressouvenez de porter toujours beaucoup d'eau.

M. Jacq. \à part.~\ Oui, le vin pur monte à la tête.

La Merl. Quitterons-nous nos souquenilles 5, monsieur ?

Harp. Oui, quand vous verrez venir les personnes ; et gardez bien de gâter vos habits.

[Scène suivante.] Harpagon, Valère, maître Jacques.

Harp. Valère, aide-moi à ceci. Or çà ; maître Jacques, approchez-vous ; je vous ai gardé pour le dernier.

M. Jacq. Est-ce à votre cocher, monsieur, ou bien à votre cuisinier, que vous voulez parler ? car je suis l'un et l'autre.

376 l'avare.

Harp. C'est à tous les deux.

M. Jacq. Mais à qui des deux le premier ?

Harp. Au cuisinier.

M. Jacq. Attendez donc, s'il vous plaît, [Maître Jacques ôte sa casaque de cocher, et paraît vêtu en cuisinier .]

Harp. Quelle diantre de cérémonie est-ce là ?

M. Jacq. Vous n'avez qu'à parler.

Harp. Je me suis engagé, maître Jacques, à donner ce soir à souper.

M. Jacq. [à par t. 2 Grande merveille !

Harp. Dis-moi un peu, nous feras-tu bonne chère ?

M. Jacq. Oui, si vous me donnez bien de l'argent.

Harp. Que diable ! toujours de l'argent ! Il semble qu'ils n'aient rien autre chose à dire : de l'argent, de l'argent, de l'argent ! Ah ï ils n'ont que ce mot à la bouche, de l'argent ! toujours parler d'argent ! Voilà leur êpêe de chevet9; de l'argent!

Val. Je n'ai jamais vu de réponse plus impertinente que celle-là. Voilà une belle merveille que de faire bonne chère avec bien de l'argent ! C'est une chose la plus aisée du monde, et il n'y a si pauvre esprit qui n'en fît bien autant ; mais, pour agir en habile homme, il faut parler de faire bonne chère avec peu d'argent.

M. Jacq. Bonne chère avec peu d'argent !

Val. Oui.

M. Jacq. [à Valère.j Par ma foi, monsieur l'intendant, vous nous obligerez de nous faire voir ce secret, et de prendre mon office de cuisinier: aussi-bien vous mêlezvous1 céans d'être le factotum.

Harp. Taisez-vous. Qu'est-ce qu'il nous faudra ? 31. Jacq. Combien serez-vous de gens à table Tm Harp. Nous serons huit ou dix ; mais il ne faut prendre que huit. Quand il y a à manger pour huit, il y en a bien pour dix»

Val. Cela s'entend.

M. Jacq. Hé bien ! il faudra quatre grands potages et cinq assiettes... Potages... Entrées11 ...

Harp. Que diable î voilà pour traiter toute une ville entière.

M. Jacq. Rôt....

Harp. \mettant la main sur la bouche de maître Jacques.^ Ah î traître, tu manges tout mon bien.

M. Jacq. Entremets2, —

Harp. [mettant encore la main sur la bouche de maître Jacques. ~\ Encore î

Val. \à maître Jacques.'] Est-ce que vous avez envie de faire crever tout le monde ? et monsieur a-t-il invité des gens pour les assassiner à force de mangeaille? Allezvous-en lire un peu les préceptes de la santé, et demander aux médecins s'il y a rien de plus préjudiciable à l'homme que de manger avec excès.

Harp. Il a raison.

Val. Apprenez, maître Jacques, vous et vos pareils, que c'est un coupe-gorge qu'une table remplie de trop de viandes ; que, pour se bien montrer ami de ceux que l'on invite, il faut que la frugalité règne dans les repas qu'on donne, et que, suivant le dire d'un ancien, II faut manger pour vivre, et non pas vivre pour mangerh.

Harp. Ah, que cela est bien dit î Approche, que je t'embrasse pour ce mot. Voilà la plus belle sentence que j'aie entendue de ma vie : Il faut vivre pour manger, et non pas manger pour w\... Non, ce n'est pas cela. Comment estce que tu dis ?

Val. Qu il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.

Harp. [à maître Jacques.] Oui. Entends-tu ? [à Va- 1ère.] Qui est le grand homme qui a dit cela?

Val. Je ne me souviens pas maintenant de son nom.

Harp. Souviens-toi de m'écrire ces mots : je les veux faire graver en lettres d'or sur la cheminée de ma salle.

Val. Je n'y manquerai pas. Et pour votre souper, vous n'avez qu'à me laisser faire, je réglerai tout cela comme il faut.

Harp. Fais donc.

M. Jacq. Tant mieux, j'en aurai moins de peine.

378 l'avare.

Harp. \à Valère."] Il faudra de ces choses dont on ne mange guère, et qui rassasient d'abord; quelque bon haricot bien gras, avec quelque pâté en pot bien garni de marrons.

Val. Reposez-vous sur moi.

a Expression proverbiale : Vépée au chevet, l'épée qui ne nous quitte jamais. Au figuré, V expression qu'on a sans cesse à la bouche.

b Ce proverbe est imité de la formule latine : — E. U. V. N. V. U. E. — Ede ut vivas, ne vivas ut edas.

[Scène suivante.] Cléante, La Flèche.

La FI. [sortant du jardin avec une cassette."] Ah ! monsieur, que je vous trouve à propos ! Suivez-moi vite.

Clé. Qu'y a-t-il?

La FI. Suivez-moi, vous dis-je ; nous sommes bien.

Clé. Comment?

La FI. Voici votre affaire.

Clé. Quoi?

La FI. J'ai guigné1 ceci tout le jour.

Clé. Qu'est-ce que c'est?

La FI. Le trésor de votre père que j'ai attrapé.

Clé. Comment as-tu fait ?

La FI. Vous saurez tout. Sauvons-nous ; je l'entends crier.

[Scène suivante.] Harpagon, criant " Au voleur ! " dès les jardin.

Au voleur ! au voleur ! à l'assassin ! au meurtrier ! Justice, juste ciel ! je suis perdu, je suis assassiné ; on m'a coupé la gorge, on m'a dérobé mon argent. Qui peutce être ? Qu'est-il devenu ? Où est-il ? Où se cache-t-il ? Que ferai-je pour le trouver? Où courir? Où ne pas courir ? N'est-il point là ? N'est-il point ici ? Qui est-ce ? Arrête [à lui-même se prenant par le bras]. Rends-moi mon argent, coquin .... Ah ! c'est moi .... Mon esprit

est troublé, et j'ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas ! mon pauvre argent î mon pauvre argent î mon cher ami î on m'a privé de toi ; et, puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie : tout est fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde. Sans toi il m'est impossible de vivre. C'en est fait 2 ; je n'en puis plus ; je me meurs ; je suis mort ; je suis enterré .... N'y a-t-il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris? Hé î que dites-vous ? Ce n'est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup3, qu'avec beaucoup de soin on ait épié l'heure ; et l'on a choisi justement le temps où je parlais à mon traître de fils. Sortons. Je veux aller quérir la justice, et faire donner la question* à toute ma maison, à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés î Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Hé ! de quoi est-ce qu'on parle là ? de celui qui m'a dérobé ? Quel bruit fait-on là-haut ? est-ce mon voleur qui y est ? De grâce, si l'on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l'on m'en dise. N'est-il point caché là parmi vous ? Ils me regardent tous, et se mettent à rire. Vous verrez qu'ils ont part, sans doute, au vol que l'on m'a fait. Allons vite, des commissaires, des archers3, des prévôts*5 y des juges, des gênes1, des potences et des bourreaux. Je veux faire pendre tout le monde ; et, si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après.

[Scène siûvante.]

Harpagon, un commissaire, et un peu après maître Jacques.

Le com. Laissez-moi faire; je sais mon métier. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je me mêle de découvrir les vols ; et je voudrais avoir autant de sacs de mille francs que j'ai fait pendre de personnes.

Har. Tous les magistrats sont intéressés à prendre

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