‹ Le rértoire littéraire;Chapitre 222 sur 267 · FRAGMENTS DES COMEDIES DE MOLIERE · texte numérisé non relu

FRAGMENTS DES COMEDIES DE MOLIERE

Scènes tirées de F Avare.

Harpagon a, homme riche et très-avare \ La Flèche, valet de Cléante, fils cTHarpagon.

Harp. Hois d'ici tout à l'heure, et qu'on ne réplique pas. Allons, que Von détale de chez moi1 , maître juré filou, vrai gibier de potence2.

La Flèche, \à part.~] Je n'ai jamais rien vu de si méchant que ce maudit vieillard; et je pense, sauf correction2 , qu'il a le diable au corps.

Harp. Tu murmures entre tes dents !

La Flèche. Pourquoi me chassez-vous ?

Harp. C'est bien à toi, pendard, à me demander des raisons ! Sors vite, que je ne {assomme*.

La Flèche. Qu'est-ce que je vous ai fait?

Harp. Tu m'as fait, que je veux que tu sortes.

L,a Flèche. Mon maître, votre fils, m'a donné ordre de l'attendre.

Harp. Va-t'en l'attendre dans la rue, et ne sois point dans ma maison planté tout droit comme un piquet, à observer ce qui se passe, et faire ton profit de tout. Je ne veux point voir sans cesse devant moi un espion de mes affaires, un traître dont les yeux maudits assiègent toutes mes actions, dévorent ce que je possède, et furètent0 de tous côtés pour voir s'il n'y a rien à voler.

La Flèche. Comment diantre voulez- vous qu'on fasse pour vous voler? Êtes-vous un homme volable, quand vous renfermez toutes choses, et faites sentinelle jour et nuit?

Harp. Je veux renfermer ce que bon me semble, et faire sentinelle comme il me plaît. Ne voilà pas de mes ?)iouchards6h qui prennent garde à ce qu'on fait ! [Bas, à part.] Je tremble qu'il n'ait soupçonné quelque chose de mon argent. [Haut.] Ne serais-tu point homme à faire courir le bruit que j'ai chez moi de l'argent caché?

La Flèche. Vous avez de l'argent caché ?

Harp. Non, coquin, je ne dis pas cela. [Bas.] J'enrage î [Haut.'] Je demande si malicieusement tu n'irais point faire courir le bruit que j'en ai.

La Flèche. Hé î que nous importe que vous en ayez ou que vous n'en ayez pas, si c'est pour nous la même chose ?

Harp. [levant la main pour donner un soufflet à La Flèche.] Tu fais le raisonneur ! Je te baillerai de ce raisonnement-ci par les oreilles1. Sors d'ici, encore une fois.

La Flèche. Hé bien ! je sors.

Harp. Attends : ne m'emportes-tu rien ?

La Flèche. Que vous emporterais-je?

Harp. Viens ça que je voie. Montre-moi tes mains.

La Flèche. Les voilà.

Harp. Les autres.

La Flèche. Les autres ?

Harp. Oui.

La Flèche. Les voilà.

Harp. [montrant les hauts-de-chcaisses de La Flèche.] N'as-tu rien mis ici dedans ?

La Flèche. Voyez vous-même.

Harp. [ tâtant le bas des ha uts-de-chausses de La Flèche. ] Ces grands hauts-de-chausses sont propres à devenir les receleurs des choses qu'on dérobe, et je voudrais qu'on en eût fait pendre quelqu'un.

La Flèche, [à part] Ah î qu'un homme comme cela mériterait bien ce qu'il craint! et que j'aurais de joie à le voler î

Harp. Hé?

La Flèche. Quoi ?

Harp. Qu'est-ce que tu parles de voler ?

368 l'avare.

La Flèche. Je dis que vous fouillez bien partout pour voir si je vous ai- volé.

Harp. C'est ce que je veux faire. [Harpagon fouille dans les poches de La Flèche."]

La Flèche, \à part.] La peste soit de l'avarice et des avaricieux !

Harp. Comment ! que dis-tu ?

La Flèche. Ce que je dis?

Harp. Oui; qu'est-ce que tu dis d'avarice et d'avaricieux ?

La Flèche. Je dis que la peste soit de l'avarice et des avaricieux.

Harp. De qui veux-tu parler ?

JLa Flèche. Des avaricieux.

Harp. Et qui sont-ils, ces avaricieux?

La Flèche. Des vilains et des ladres*.

Harp. Mais qui est-ce que tu entends par là ?

La Flèche. De quoi vous mettez-vous en peine9?

Harp. Je me mets en peine de ce qu'il faut.

La, Flèche. Est-ce que vous croyez que je veux parler de vous ?

Harp. Je crois ce que je crois ; mais je veux que tu me dises à qui tu parles quand tu dis cela.

La Flèche. Je parle. . . . je parle à mon bonnet.

Harp. Et moi, je pourrais bien parler à ta barrette10.

La Flèche. M'empêcherez- vous de maudire les avaricieux ?

Harp. Non ; mais je t'empêcherai de jaser et d'être insolent. Tais-toi.

La Flèche. Je ne nomme personne.

Harp. Je te rosserai si tu parles.

La Flèche. Qui se sent morveux, qu'il se mouche11.

Harp. Te tairas-tu ?

La Flèche. Oui, malgré moi.

Harp. Ah ! ah !

La Flèche, [montrant à Harpagon une poche de son justaucorps.] Tenez, voilà encore une poche : êtes-vous satisfait ?

Harp. Allons, rends-le-moi sans te fouiller.

La Flèche. Quoi ?

Harp. Ce que tu m'as pris.

La Flèche. Je ne vous ai rien pris du tout.

Harp. Assurément?

La Flèche. Assurément.

Harp. Adieu. Va-t'en à tous les diables.

La Flèche, [à part.~] Me voilà fort bien congédié!

Harp. Je te le mets sur la conscience au moins.

a Harpagon, du latin harpago, harpon, dérivé du grec àpwâZio (harpazo), je saisis.

b Le lexicographe Ménage croit que les espions ont été appelés mou» chards, parce que ces sortes de gens pénètrent partout comme des mouches.

[Scène suivante.]

Harpagon ; Valère, {amant déguisé?) intendant cf Harpagon ; Elise.

Harp. Ici, Valère. Nous t'avons élu pour nous dire qui a raison, de moi ou de ma fille.

Val. C'est vous, monsieur, sans contredit.

Harp. Sais-tu bien de quoi nous parlons ?

Val. Non ; mais vous ne sauriez avoir tort, et vous êtes toute raison.

Harp. Je veux, ce soir, lui donner pour époux un homme aussi riche que sage; et la coquine me dit au nez1 qu'elle se moque de le prendre. Que dis-tu de cela ?

Val. Ce que j'en dis?

Harp. Oui.

Val. Hé! héï

Harp. Quoi?

Val. Je dis que, dans le fond, je suis de votre sentiment ; et vous ne pouvez pas que vous n'ayez raison*; mais aussi n'a-t-elle pas tort tout à fait ; et ... .

Harp. Comment! Le seigneur Anselme est un parti considérable ; c'est un gentilhomme qui est noble, doux,

370 l'avare.

posé, sage et fort accommodé*) et auquel il ne reste aucun enfant de son premier mariage. Saurait-elle mieux rencontrer ?

Val. Cela est vrai. Mais elle pourrait vous dire que c'est un peu précipiter les choses, et qu'il faudrait au moins quelque temps pour voir si son inclination pourrait s'accorder avec

Harp. C'est une occasion qu'il faut prendre vite aux cheveux3. Je trouve ici un avantage qu'ailleurs je ne trouverais pas, et il s'engage à la prendre sans dot.

Val. Sans dot?

Harp. Oui.

Val. Ah ! je ne dis plus rien. Voyez-vous ? voilà une raison tout à fait convaincante ; il se faut rendre à cela.

Harp. C'est pour moi une épargne considérable.

Val. Assurément ; cela ne reçoit point de contradiction. Il est vrai que votre fille peut^vous représenter que le mariage est une plus grande affaire qu'on ne peut croire; c[\xil y va d'être heureux ou malheureux* toute sa vie; et qu'un engagement qui doit durer jusqu'à la mort ne se doit jamais faire qu'avec de grandes précautions.

Harp. Sans dot !

Val. Vous avez raison ; voilà qui décide tout ; cela s'entend. Il y a des gens qui pourraient vous dire qu'en de telles occasions l'inclination d une fille est une chose, sans doute, où l'on doit avoir de l'égard, et que cette grande inégalité d'âge, d'humeur et de sentiments, rend un mariage sujet à des accidents très-fâcheux.

Harp. Sans dot î

VaL Ah î il n'y a pas de réplique à cela ; on le sait bien. Qui diantre peut aller là contre ? Ce n'est pas qu'il n'y ait quantité de pères qui aimeraient mieux ménager5 la satisfaction de leurs filles que l'argent qu'ils pourraient donner ; qui ne les voudraient point sacrifier à l'intérêt, et chercheraient, plus que toute autre chose, à mettre dans un mariage cette douce conformité qui sans cesse y maintient l'honneur, la tranquillité et la joie; et que. . . .

Harp. Sans dot !

Val. Il est vrai, cela ferme la bouche à tout. Sans dot ! Le moyen de résister à une raison comme celle-là !

Harp. \à part, regardant du côté du jardin.'} Ouais ! il me semble que j'entends un chien qui aboie. N'est-ce point qu'on en voudrait à mon argent? [à Valère.~] Ne bougez, je reviens tout à l'heure.

a C'est-à-dire : Vous ne pouvez pas ne pas avoir raison.

[Scène suivante.]

Harpagon, Frosine.

Harp. \Bas.~} Tout va comme il faut. [Haut.'] Hé bien ? qu'est-ce Frosine ?

JFros. Ah ! mon dieu î que vous vous portez bien ! et que vous avez là un vrai visage de santé î

Harp. Qui? moi?

Fros. Jamais je ne vous vis un teint si frais et si gaillard1.

Harp. Tout de bon?

Fros. Comment î vous n'avez de votre vie été si jeune que vous êtes, et je vois des gens de vingt-cinq ans qui sont plus vieux que vous.

Harp. Cependant, Frosine, j'en ai soixante bien comptés.

Fros. Hé bien ! qu'est-ce que cela ? soixante ans î voilà bien de quoi"1 ! C'est la fleur de l'âge, cela; et vous entrez maintenant dans la belle saison de l'homme.

Harp. Il est vrai; mais vingt années de moins, pourtant, ne me feraient point de mal, que je crois.

Fros. Vous moquez-vous ? Vous n'avez pas besoin de cela, et vous êtes d'une pâte3 à vivre jusqu'à cent ans.

Harp. Tu le crois ?

Fros. Assurément ; vous en avez toutes les marques.

Harp. Tant mieux. Comment va notre affaire ?

Fros. Faut-il le demander ? et me voit-on mêler de rien dont je ne vienne à bout? J'ai, surtout pour les mariages, un talent merveilleux.

372 l'avare.

Harp. Mais, Frosine, as-tu entretenu la mère touchant le bien quelle peut donner à sa fille ? Lui as-tu dit qu'il fallait qu'elle s'aidât un peu, qu'elle fît quelque effort, qu'elle se saignât* pour une occasion comme celle-ci ? car encore n'épouse-t-on point une fille sans qu'elle apporte quelque chose.

Fros. Comment ! c'est une fille qui vous apportera douze mille livres de rente.

Harp. Douze mille livres de rente ?

Fros. Oui. Premièrement, elle est nourrie et élevée dans une grande épargne de bouche 5. C'est une fille accoutumée à vivre de salade, de lait, de fromage et de pommes, et à laquelle, par conséquent, il ne faudra ni table bien servie, ni consommés6 exquis, ni orges mondés7 perpétuels, ni les autres délicatesses qu'il faudrait pour une autre femme ; et cela ne va pas à si peu de chose, qu'il ne 8 monte bien tous les ans à trois mille francs pour le moins. Outre cela, elle n'est curieuse que d'une propreté fort simple, et n'aime point les superbes habits, ni les riches bijoux, ni les meubles somptueux, où donnent ses pareilles9 avec tant de chaleur; et cet article-là vaut plus de quatre mille livres par an. De plus, elle a une aversion horrible pour \ejeu10; ce qui n'est pas commun aux femmes d'aujourd'hui; et j'en sais11 une de nos quartiers qui a perdu, à trente et quarante, vingt mille francs cette année. Mais n'en prenons que le quart. Cinq mille francs au jeu par an, quatre mille francs en habits et bijoux, cela fait neuf mille livres ; et mille écus que nous mettons pour la nourriture ; ne voilà-t-il pas par année vos douze mille francs bien comptés ?

Harp. Oui : cela n'est pas mal ; mais ce compte-là n'est rien de réel.

Fros. Pardonnez-moi. N'est-ce pas quelque chose de réel que de vous apporter en mariage une grande sobriété, l'héritage d'un grand amour de simplicité de parure, et l'acquisition d'un grand fonds de haine pour le jeu ?

Harp. C'est une raillerie que de vouloir me constituer sa dot de toutes les dépenses qu'elle ne fera point. Je n'irai pas donner quittance de ce que je ne reçois pas.

Fros. Elles m'ont parlé d'un certain pays où elles ont du bien dont vous serez le maître.

Harp. Il faudra voir cela. Mais, Frosine, il y a encore une chose qui m'inquiète. La fille est jeune, comme tu vois ; et les jeunes gens, d'ordinaire, n'aiment que leurs semblables, ne cherchent que leur compagnie; j'ai peur qu'un homme de mon âge ne soit pas de son goût.

Fros. Àh ! que vous la connaissez mal î C'est encore une particularité que j'avais à vous dire. Elle a une aversion épouvantable pour tous les jeunes gens, et n'a de l'amour que pour les vieillards.

Harp. Elle?

Fros. Oui, elle. Je voudrais que vous l'eussiez entendue parler là-dessus. Elle ne peut souffrir du tout la vue d'un jeune homme ; mais elle n'est pas plus ravie, ditelle, que lorsqu'elle peut voir un beau vieillard avec une barbe majestueuse. Les plus vieux sont pour elle les plus charmants; et je vous avertis de n'aller pas vous faire plus jeune que vous êtes. Elle veut tout au moins qu'on soit sexagénaire ; et il n'y a pas quatre mois encore qu'étant prête d'être mariée, elle rompit tout net11 le mariage, sur ce que son amant fit voir qu'il n'avait que cinquante-six ans, et qu'il ne prit point de lunettes pour signe? le contrat.

Harp. Sur cela seulement ?

Fros. Oui. Elle dit que ce n'est pas contentement pour elle que cinquante-six ans ; et surtout elle est pour les nez qui portent des lunettes.

Harp. Dis-moi un peu : Marianne ne m'a-t-elle point encore vu? N'a-t-elle point pris garde à moi13 en passant?

Fros. Non ; mais nous nous sommes fort entretenues de vous. Je lui ai fait un portrait de votre personne, et je n'ai pas manqué de lui vanter votre mérite, et l'avantage que ce lui serait d'avoir un mari comme vous.

Harp. Tu as bien fait, et je t'en remercie.

Fros. J'aurais, monsieur, une petite prière à vous faire. J'ai un procès que je suis sur le point de perdre faute

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