‹ Le rértoire littéraire;Chapitre 233 sur 267 · Jourd. A, A. Oui · texte numérisé non relu

Jourd. A, A. Oui

Le m. de phil. La voix E se forme en rapprochant la mâchoire d'en bas de celle d'en haut15 : A, E.

31. Jourd. A, E ; A, E. Ma foi ! oui. Ah î que cela est beau I

Le m. de phil. Et la voix I, en rapprochant encore davantage les mâchoires l'une de l'autre, et écartant les deux coins de la bouche vers les oreilles : A, E, I.

M. Jourd. A, E, I, î, I, I. Cela est vrai. Vive la science î

Le m. de phil. La voix O se forme en rouvrant les mâchoires et rapprochant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas : O.

31. Jourd. O, O. Il n'y a rien de plus juste : A, E, I, O ; I, O. Cela est admirable ! 1,0; I, O.

Le m. de phil. L'ouverture de la bouche fait justement comme un petit rond qui représente un O.

31. Jourd. O, O, O. Vous avez raison. O. Ah ! la belle chose que de savoir quelque chose î

Le m. de phil. La voix U se forme en rapprochant les dents sans les joindre entièrement, et alongeant les deux lèvres en dehors 14, les approchant aussi l'une de l'autre sans les joindre tout à fait : U.

M. Jourd. U, U. Il n'y a rien de plus véritable : U.

Le m. de phil. Vos deux lèvres s'alongent comme si vous faisiez la moue1'3 : d'où vient que si vous la voulez faire à quelqu'un, et vous moquer de lui, vous ne sauriez10 lui dire que U.

M. Jourd. U, U. Cela est vrai. Ah î que n'ai-je étudié plus tôt pour savoir tout cela î

Le m. de phil. Demain, nous verrons les autres lettres, qui sont les consonnes.

M. Jourd. Est-ce qu'il y a des choses aussi curieuses qu'à celles-ci ?

Le m. de phil. Sans doute. La consonne D, par exemple, se prononce en donnant du bout11 de la langue audessus des dents d'en haut : DA.

M. Jourd. DA, DA. Oui. Ah ! les belles choses ! les belles choses î

Le m. de phil. L'F, en appuyant les dents d'en-haut sur la lèvre de dessous : FA.

M. Jourd. FA, FA. C'est la vérité. Ah ! mon père et ma mère, que je vous veux de mal18 !

Le m. de phil. Et l'R, en portant le bout de la langue jusqu'au haut du palais ; de sorte qu'étant frôlée™ par l'air qui sort avec force, elle lui cède, et revient toujours au même endroit, faisant une manière de tremblement: R, RA.

M. Jourd. R, R, RA ; R, R, R, R, R, RA. Cela est vrai. Ah î l'habile homme que vous êtes, et que j'ai perdu de temps ! R, R, R, RA.

Le m. de phil. Je vous expliquerai à fond toutes ces curiosités.

M. Jourd. Je vous en prie. Au reste, il faut que je vous fasse une confidence. Je souhaiterais que vous m'aidassiez à écrire quelque chose dans un petit billet que je veux laisser tomber aux pieds d'une personne de grande qualité.

Le m. de phil. Fort bien.

M. Jourd. Cela sera galant, oui.

Le m. de phil. Sans doute. Sont-ce des vers que vous lui voulez écrire ?

M. Jourd. Non, non, point de vers.

Le m. de phil. Vous ne voulez que de la prose.

M. Jourd. Non, je ne veux ni prose ni vers.

Lé m. de phil. Il faut bien que ce soit l'un ou l'autre.

M. Jourd. Pourquoi?

Le m. de phil. Par la raison, monsieur, qu'il n'y a, pour s'exprimer, que la prose ou les vers.

M. Jourd. Il n'y a que la prose ou les vers ?

Le m. de phiL Non, monsieur. Tout ce qui n'est point prose est vers, et tout ce qui n'est point vers est prose.

M. Jourd. Et comme l'on parle, qu'est-ce que c'est clone que cela?

Le m. dephil. De la prose.

M. Jourd. Quoi î quand je dis : Nicole, apportez-moi mes pantoufles, et me donnez mon bonnet de nuit, c'est de la prose ?

Le m. de phiL Oui, monsieur.

M. Jourd. Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j'en susse rien, et je vous suis le plus obligé du monde de m'avoir appris cela. Je voudrais donc lui mettre dans un billet : Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour ; mais je voudrais que cela fût mis d'une manière galante, qui cela fût tourné gentiment0-*.

Le m. de phiL Mettre que les feux de ses yeux réduisent votre cœur en cendres; que vous souffrez nuit et jour pour elle les violences d'un . . .

M. Jourd. Non, non, non ; je ne veux point tout cela. Je ne veux que ce que je vous ai dit : Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d! amour.

Le m. dephil. Il faut bien étendre un peu la chose.

M. Jourd. Non, vous dis-je. Je ne veux que ces seules ' paroles-là dans le billet, mais tournées à la mode, bien arrangées comme il faut. Je vous prie de me dire un peu, pour voir, les diverses manières dont on les peut mettre.

Le m. de phiL On peut les mettre premièrement comme vous avez dit : Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour. Ou bien : D'amour mourir me font, belle marquise, vos beaux yeux. Ou bien : Vos yeux beaux d'amour me font, belle marquise, mourir. Ou bien : Mourir vos beaux yeux, belle marquise, d'amour me font. Ou bien : Me font vos yeux beaux mourir, belle marquise, d'amour.

M. Jourd. Mais de toutes ces façons-là laquelle est la meilleure ?

Le m. de phiL Celle que vous avez dite : Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour.

3f. Jourd. Cependant je n'ai point étudié, et j'ai fait cela tout du premier coup. Je vous remercie de tout mon cœur, et je vous prie de venir demain de bonne heure.

Le m. clephiL Je n'y manquerai pas.

a Ces mots, qui n'ont aucun sens, servaient à désigner dans les anciennes écoles les différents modes de syllogismes réguliers.

[Scène suivante.]

M. Jourdain, deux laquais ; un peu après madame Jourdain, et Nicole, servante.

M. Jourd. Suivez-moi, que j'aille* un peu montrer mon habit par la ville ; et, surtout, ayez soin tous deux de marcher immédiatement sur mes pas, afin qu'on voie bien que vous êtes à moi.

Laq. Oui, monsieur.

3tad. Jourd. Ah ! ah ! voici une nouvelle histoire î Qu'est-ce que c'est donc, mon mari, que cet équipage-là? Vous moquez-vous du monde, de vous être fait enharnacher de la sorte1 ? et avez-vous envie qu'on se raille partout de vous?

31. Jourd. Il n'y a que des sots et des sottes, ma femme, qui se railleront de moi.

Mad. Jourd. Vraiment, on n'a pas attendu jusqu'à cette heure ; et il y a longtemps que vos façons de faire donnent à rire à tout le monde.

Page 1