Diaf De votre alliance
Arg. Qui ne peut faire autre chose ....
M. Diaf. Et vous assurer ....
Arg. Que de vous dire ici ... .
M. Diaf. Que dans les choses qui dépendront de notre métier,
Arg. Qu'il cherchera toutes les occasions ....
M. Diaf. De même qu'en toute autre,
Arg. De vous faire connaître, monsieur,
M. Diaf. Nous serons toujours prêts, monsieur,
Arg. Qu'il est tout à votre service.
M. Diaf. A vous témoigner notre zèle. [A son Jils.] Allons, Thomas, avancez. Faites vos compliments.
Thomas Diaf. [à M. Diafoirus.~] N'est-ce pas par le père qu'il convient de commencer ?
M. Diaf. Oui.
Thomas Diaf. [à Argan.] Monsieur, je viens saluer, reconnaître, chérir et révérer en vous un second père, mais un second père auquel j'ose dire que je me trouve plus redevable qu'au premier. D'autant plus je vous dois, et d'autant plus je tiens précieuse cette future filiation dont je viens aujourd'hui vous rendre, par avance, les trèshumbles et très-respectueux hommages.
Toin. Vivent les collèges, d'où l'on sort si habile homme !
Thomas Diaf. [à M. Diafoirus.] Cela a-t-il bien été, mon père ?
M. Diaf. Optimè.
Arg. [à Angélique.'] Allons, saluez monsieur.
Thomas Diaf [à M. Diafoirus.] Baiserai-je?
M. Diaf Oui, oui.
Thomas Diaf [à Angélique.'] Madame, c'est avec justice que le ciel vous a concédé le nom de belle-mère, puisque Ton ....
Arg. là Thomas Diafoirus.] Ce n'est pas ma femme, c'est ma fille à qui vous parlez.
Thomas Diaf Où donc est-elle ?
Arg. Elle va venir.
Thomas Diaf. Attendrai-je, mon père, qu'elle soit venue?
M. Diaf. Faites toujours le compliment à mademoiselle.
Thomas Diaf. Mademoiselle, ni plus ni moins que la statue de Memnon rendait un son harmonieux lorsqu'elle venait à être éclairée des rayons du soleil, tout de même me sens-je animé d'un doux transport à l'apparition du soleil de vos beautés ; et, comme les naturalistes remarquent que la fleur nommée héliotrope tourne sans cesse vers cet astre du jour, ainsi mon cœur dorénavant tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables, ainsi que vers son pôle unique. Souffrez donc, mademoiselle, que j'appende aujourd'hui à l'autel de vos charmes l'offrande de ce cœur, qui ne respire et n'ambitionne autre gloire que d'être toute sa vie, mademoiselle, votre très-humble, trèsobéissant et très-fidèle serviteur et mari.
Toin. Voilà ce que c'est que d'étudier, on apprend à dire de belles choses.
Arg. [à Cléante.'] Hé! que dites-vous de cela ?
Cléan. Que monsieur fait merveilles, et que, s'il est aussi bon médecin qu'il est bon orateur, il y aura plaisir à être de ses malades.
Toin. Assurément. Ce sera quelque chose d'admirable, s'il fait d'aussi belles cures qu'il fait de beaux discours.
Arg. Allons, vite, ma chaise, et des sièges à tout le monde. \Les laquais donnent des sièges. ~] Mettez-vous là, ma fille. \A M. Diafoirus.~] Vous voyez, monsieur, que tout le monde admire monsieur votre fils ; et je vous trouve bien heureux de vous voir un garçon comme celui-là.
M. Diaf. Monsieur, ce n'est pas parce que je suis son père, mais je puis dire que j'ai sujet d'être content de lui, et que tous ceux qui le voient, en parlent comme d'un garçon qui n'a point de méchanceté. Il n'a jamais eu l'imagination bien vive, ni ce feu d'esprit qu'on remarque dans quelques uns ; mais c'est par là que j'ai toujours bien auguré de sa judiciaire S qualité requise pour l'exercice de notre art. Lorsqu'il était petit, il n'a jamais été ce qu'on
appelle vif et éveillé ; on le voyait toujours doux, paisible et taciturne, ne disant jamais mot, et ne jouant jamais à tous ces petits jeux que l'on nomme enfantins. On eut toutes les peines du monde à lui apprendre à lire ; et il avait neuf ans, qu'il ne connaissait pas encore ses lettres. Bon ! disais-je en moi-même, les arbres tardifs sont ceux qui portent les meilleurs fruits. On grave sur le marbre bien plus mal-aisément que sur le sable ; mais les choses y sont conservées bien plus longtemps ; et cette lenteur à comprendre, cette pesanteur d'imagination, est la marque d'un bon jugement à venir. Lorsque je l'envoyai au collège, il trouva de la peine, mais il se raidissait contre les difficultés ; et ses régents se louaient toujours à moi- de son assiduité et de son travail. Enfin, à force de battre le fer * il en est venu glorieusement à avoir ses licences"* ; et je puis dire, sans vanité, que, depuis deux ans qu'il est sur les bancs, il n'y a point de candidat qui ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre école. Il s'y est rendu redoutable ; et il ne s'y passe point d'acte où il n'aille argumenter à outrance5 pour la proposition contraire. Il est ferme dans la dispute, fort comme un Turc sur ses principes, ne démord jamais de son opinion, et poursuit un raisonnement jusques dans les derniers recoins de la logique. Mais, sur toute chose, ce qui me plaît en lui, et en quoi il suit mon exemple, c'est qu'il s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il n'a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle touchant . la circulation du sang, et autres opinions de même espèce.
Thomas Diaf. \jirant de sa poche une grande thèse 6 roulée qu'il présente à Angélique,"} J'ai, contre les circulateurs, soutenu une thèse, qu'avec la permission [saluant Argan} de monsieur, j'ose présenter à mademoiselle, comme un hommage que je lui dois des prémices de mon esprit.
Angél. Monsieur, c'est pour moi un meuble inutile, et je ne me connais pas à ces choses-là.
Toin. [prenant la thèse."] Donnez, donnez; elle est toujours bonne à prendre pour l'image: cela servira à parer notre chambre.
Thomas Diaf [saluant encore Argan.] Avec la permission aussi de monsieur, je vous invite à venir voir, l'un de ces jours, pour vous divertir, une dissection sur laquelle je dois raisonner.
Toin. Le divertissement sera agréable. Il y en a qui donnent la comédie à leurs maîtresses ; mais donner une dissection est quelque chose de plus galant.
Arg. [à M. Diafoirus.] N'est-ce pas votre intention, monsieur, de pousser votre fils à la cour, et d'y ménager pour lui une charge de médecin ?
M. Diaf. A vous en parler franchement, notre métier auprès des grands ne m'a jamais paru agréable ; et j'ai toujours trouvé qu'il valait mieux pour nous autres demeurer au public. Le public est commode : vous n'avez à répondre de vos actions à personne ; et, pourvu que l'on suive le courant des règles de l'art, on ne se met point en peine de tout ce qui peut arriver ; mais ce qu'il y a de fâcheux auprès des grands, c'est que, quand ils sont malades, ils veulent absolument que leurs médecins les guérissent.
Toin. Cela est plaisant! et ils sont bien impertinents, de vouloir que vous autres messieurs vous les guérissiez ! Vous n'êtes pas auprès d'eux pour cela : vous n'y êtes que pour recevoir vos pensions, et leur ordonner des remèdes ; c'est à eux à guérir, s'ils peuvent.
M. Diaf. Cela est vrai ; on n'est obligé qu'à traiter les gens dans les formes.
Arg. \à Béline qui entre."] M'amour, voilà le fils de monsieur Diafoirus.
Thomas Diaf. Madame, c'est avec justice que le ciel vous a concédé le nom de belle-mère, puisque l'on voit sur votre visage ....
Bel. Monsieur, je suis ravie d'être venue ici à propos, pour avoir l'honneur de vous voir.
Thomas Diaf Puisque l'on voit sur votre visage . • • ,
Puisque Ton voit sur votre visage .... Madame, vous m'avez interrompu dans le milieu de la période, et cela m'a troublé la mémoire.
M. Diaf. Thomas, réservez cela pour une autre fois.
Arg. Je voudrais, m'amie, que vous eussiez été ici tantôt.
Toin. Ali î madame, vous avez bien perdu de n'avoir point été ici au second père, à la statue de Memnon, et à la fleur nommée héliotrope.
Arg. Allons, ma fille, touchez dans la main1 de monsieur, et lui donnez votre foi comme à votre mari.
Angél. Mon père ! . . .
Arg. Hé bien î mon père ! Qu'est-ce que cela veut dire ?
Angél. De grâce, ne précipitez pas les choses. Donneznous au moins le temps de nous connaître, et de voir naître en nous, l'un pour l'autre, cette inclination si nécessaire à composer une union parfaite.
TJiomas Diaf. Quant à moi, mademoiselle, elle est déjà toute née en moi ; et je n'ai pas besoin d'attendre davantage.
Angél. Si vous êtes si prompt, monsieur, il n'en est pas de même de moi ; et je vous avoue que votre mérite n'a pas encore fait assez d'impression dans mon âme.
Arg. Oh ! bien, bien ; cela aura tout le loisir de se faire quand vous serez mariés ensemble.
Angél. Hé î mon père, donnez-moi du temps, je vous prie. Le mariage est une chaîne où l'on ne doit jamais soumettre un cœur par force ; et si monsieur est honnête homme, il ne doit point vouloir accepter une personne qui serait à lui par contrainte.
TJiomas Diaf. Nego conseque?itiam, mademoiselle ; et je puis être honnête homme, et vouloir bien vous accepter des mains de monsieur votre père.
Angél. C'est un excellent moyen de se faire aimer de quelqu'un, que de lui faire violence.
Thomas Diaf. Nous lisons des anciens, mademoiselle, que leur coutume était d'enlever par force de la maison des pères les filles qu'on menait marier, afin qu'il ne sem-
blât pas que ce fût de leur consentement quelles convo* latent 8 dans les bras d'un homme.
Angél. Les anciens, monsieur, sont les anciens ; et nous sommes les gens de maintenant. Les grimaces ne sont point nécessaires dans notre siècle ; et, quand un mariage nous plaît, nous savons fort bien y aller sans qu'on nous y traîne. Donnez-vous patience ; si vous m'aimez, monsieur, vous devez vouloir tout ce que je veux.
Thomas Diaf. Oui, mademoiselle, jusqu'aux intérêts de mon amour exclusivement.
Angél. Mais la grande marque d'amour, c'est d'être soumis aux volontés de celle qu'on aime.
Thomas Diaf. Distinguo, mademoiselle. Dans ce qui ne regarde pas sa possession, concedo ; mais dans ce qui la regarde, nego.
Toin. [à Angélique.'] Vous avez beau raisonner. Monsieur est frais émoulu9 du collège, et il vous donnera toujours votre reste10. Pourquoi tant résister, et refuser la gloire d'être attachée au corps de la faculté ?
Angél. Pour finir toute discussion il vaut mieux que je me retire. Adieu.
[Scène suivante.] Argan, M. Diafoirus, Thomas Diafoirus.
Arg. Je vous prie, monsieur, de me dire un peu comment je suis.
M. Diaf. \tâtant le pouls oVArgan.] Allons, Thomas, prenez l'autre bras de monsieur, pour voir si vous saurez porter un bon jugement de son pouls. Quid dicis ?
Thomas Diaf. Dico que le pouls de monsieur est le pouls d'un homme qui ne se porte point bien.
M. Diaf. Bon.
Thomas Diaf. Qu'il est duriuscule, pour ne pas dire dur.
M. Diaf. Fort bien.
Thomas Diaf. Repoussant.
M. JDiaf. Bene.
Thomas Diaf. Et même un peu caprisant l.
M. Diaf. Optime.
Thomas Diaf. Ce qui marque une intempérie dans le parenchyme* splénique, c'est-à-dire la rate.
M. Diaf. Fort bien.
Arg. Non ; monsieur Purgon dit que c'est mon foie qui est malade.
M. Diaf. Et oui : qui ait parenchyme dit l'un et l'autre, à cause de l'étroite sympathie qu'ils ont ensemble par le moyen du vas brève1 ', du pyloreh, et souvent des méats cholédoques^. Il vous ordonne sans doute de manger force rôti ?
Arg. Non ; rien que du bouilli.
M. Diaf. Et oui : rôti, bouilli, même chose. Il vous ordonne fort prudemment, et vous ne pouvez être entre de meilleures mains.
Arg. Monsieur, combien est-ce qu'il faut mettre de grains de sel dans un œuf ?
M. Diaf. Six, huit, dix, par les nombres pairs, comme dans les médicaments par les nombres impairs.
Arg. Jusqu'au revoir, monsieur.
a Parenchyme est un terme de médecine par lequel on désigne la substance d'un viscère.
b Termes de médecine et d'anatomie.
Scènes du Mariage forcé.
[Les hommes sont quelquefois la dupe des conseils qu'ils demandent, parce qu'ils n'en veulent que de conformes à leurs propres sentiments.]
Sganarelle, parlant à ceux qui sont dans sa maison.
Je suis de retour dans un moment. Que l'on ait bien soin du logis, et que tout aille comme il faut. Si l'on
m'apporte de l'argent, que l'on me vienne quérir vite chez le seigneur Géronimo; et si l'on vient m'en demander, qu'on dise que je suis sorti, et que je ne dois revenir de toute la journée,
[Scène suivante.] Sganarelle, Géronimo.
Gér. {ayant entendu les dernières paroles de Sganarelle.~\ Voilà un ordre fort prudent.
Sgan. Ah ! seigneur Géronimo, je vous trouve à propos ; et j'allais chez vous, vous chercher.
Gér. Et pour quel sujet, s'il vous plaît? Sgan. Pour vous communiquer une affaire que j'ai en tête, et vous prier de m'en dire votre avis.
Gér. Très- volontiers. Je suis bien aise de cette rencontre, et nous pouvons parler ici en toute liberté.
Sgan. Mettez donc dessus a, s'il vous plaît. Il s'agit d'une chose de conséquence, que l'on m'a proposée ; et il est bon de ne rien faire sans le conseil de ses amis.
Gér. Je vous suis obligé de m'avoir choisi pour cela. Vous n'avez qu'à me dire ce que c'est.
Sgan. Mais, auparavant, je vous conjure de ne me point flatter du tout, et de me dire nettement votre pensée. Gér. Je le ferai, puisque vous le voulez. Sgan. Je ne vois rien de plus condamnable qu'un ami qui ne nous parle pas franchement.
Gér. Vous avez raison.
Sgan. Et, dans ce siècle, on trouve peu d'amis sincères. Gér. Cela est vrai.
Sgan. Promettez-moi donc, seigneur Géronimo, de me parler avec toute sorte de franchise.
Gér. Je vous le promets.
Sgan. Jurez-en votre foi.
Gér. Oui, foi d'ami. Dites-moi seulement votre affaire. Sgan. C'est que je veux savoir de vous si je ferai bien de me marier.
Gér. Qui, vous ?
Sgan. Oui, moi-même, en propre personne. Quel est votre avis là-dessus ?
Gér. Je vous prie auparavant de me dire une chose.
Sgan. Et quoi ?
Gér. Quel âge pouvez- vous bien avoir maintenant ?
Sgan. Moi?
Gér. Oui.
Sgan. Ma foi, je ne sais : mais je me porte bien.
Gér. Quoi ! vous ne savez pas à peu près votre âge ?
Sgan. Non : est-ce qu'on songe à cela ?
Gér. Eh ! dites-moi un peu, s'il vous plaît : combien aviez-vous d'années lorsque nous fîmes connaissance ?
Sgan. Ma foi5 je n'avais que vingt ans alors.
Gér. Combien fûmes-nous ensemble à Rome ?
Sgan. Huit ans.
Gér. Quel temps avez- vous demeuré en Angleterre ?
Sgan. Sept ans.
Gér. Et en Hollande, où vous fûtes ensuite?
Sgan. Cinq ans et demi.
Gér. Combien y a-t-il que vous êtes revenu ici ?
Sgan. Je revins en cinquante-deux.
Gér. De cinquante-deux à soixante-quatre il y a douze ans, ce me semble; cinq ans en Hollande font dix-sept; sept ans en Angleterre font vingt-quatre ; huit dans notre séjour à Rome font trente-deux ; et vingt que vous aviez lorsque nous nous connûmes, cela fait justement cinquantedeux. Si bien, seigneur Sganarelle, que, sur votre propre confession, vous êtes environ à votre cinquante-deuxième ou cinquante-troisième année.
Sgan. Qui, moi ? cela ne se peut pas.
Gér. Mon dieu ! le calcul est juste ; et là-dessus je vous dirai franchement et en ami, comme vous m'avez fait promettre de vous parler, que le mariage n'est guère votre fait1. C'est une chose à laquelle il faut que les jeunes gens pensent bien mûrement avant que de la faire : mais les gens de votre âge n'y doivent point penser du tout ; et si l'on dit que la plus grande de toutes les folies est celle de se marier, je ne vois rien de plus mal à propos que de la faire,
cette folie, dans la saison où nous devons être plus sages. Enfin, je vous en' dis nettement ma pensée. Je ne vous conseille point de songer au mariage ; et je vous trouverais le plus ridicule du monde, si, ayant été libre jusqu'à cette heure, vous alliez vous charger maintenant de la plus pesante des chaînes.
Sgan. Et moi, je vous dis que je suis résolu de me marier, et que je ne serai point ridicule en épousant la fille que je recherche.
Gér. Ah ! c'est une autre chose ! Vous ne m'aviez pas dit cela.
Sgan. C'est une fille qui me plaît, et que j'aime de tout mon cœur.
Gér. Vous l'aimez de tout votre cœur ?
Sgan. Sans doute; et je l'ai demandée à son père.
Gér. Vous l'avez demandée ?
Sgan. Oui. C'est un mariage que je dois conclure ce soir; et j'ai donné ma parole.
Gér. Oh ! mariez-vous donc. Je ne dis plus mot.
Sgan. Je quitterais le dessein que j'ai fait ! Vous semble-t-il, seigneur Géronimo, que je ne sois plus propre à songer à une femme? Ne parlons pas de l'âge que je puis avoir; mais regardons seulement les choses. Y a-t-il homme de trente ans qui paraisse plus frais et plus vigoureux que vous me voyez ? N'ai-je pas encore toutes mes dents les meilleures du monde? \Il montre ses dents'} Ne fais-je pas vigoureusement mes quatre repas par jour, et peut-on voir un estomac qui ait plus de force que le mien ? [i7 tousse.'] Hem, hem, hem. Eh ! qu'en dites-vous ?
Gér. Vous avez raison. Je m'étais trompé. Vous ferez bien de vous marier.
Sgan. J'y ai répugné autrefois; mais j'ai maintenant de puissantes raisons pour cela. Outre la joie que j'aurai de posséder une belle femme qui me dorlotera- et me viendra frotter, lorsque je serai las ; outre cette joie, dis-je, je considère, qu'en demeurant comme je suis, je laisse périr dans le monde la race des Sganarelle, et, qu'en me mariant, je pourrai me voir revivre en d'autres moi-même. Que j 'au-
rai de plaisir de voir de petites figures qui me ressembleront comme deux gouttes d'eau, qui se joueront continuellement dans la maison, qui m'appelleront leur papa quand je reviendrai de la ville, et me diront de petites folies les plus agréables du monde. Tenez, il me semble déjà que j'y suis, et que j'en vois une demi-douzaine autour de moi.
Gér. Il n'y a rien de si agréable que cela ; et je vous conseille de vous marier le plus vite que vous pourrez.
Sgan. Tout de bon3, vous me le conseillez ?
Gér. Assurément. Vous ne sauriez mieux faire.
Sga?i. Vraiment, je suis ravi que vous me donniez ce conseil en véritable ami.
Gér. Et quelle est la personne, s'il vous plaît, avec qui vous allez vous marier?
Sgan. Dorimène.
Gér. Cette jeune Dorimène si galante et si bien parée?
Sgan. Oui.
Gér. Fille du seigneur Alcantor ?
Sgan. Justement.
Gér. Et sœur d'un certain Alcidas, qui se mêle de porter Tépée ?
Sgan. C'est cela.
Gér. Vertu de ma vie* /
Sgan. Qu'en dites- vous?
Gér. Bon parti î Mariez-vous promptement.
Sgan. N'ai-je pas raison d'avoir fait ce choix?
Gér. Sans doute. Ah î que vous serez bien marié ! Dépêchez-vous de l'être.
Sgan. Vous me comblez de joie de me dire cela. Je vous remercie de votre conseil, et je vous invite ce soir à mes noces.
Gér. Je n'y manquerai pas.
Sgan. Serviteur.
Gér. [à part.~\ La jeune Dorimène, fille du seigneur Alcantor, avec le seigneur Sganarelle, qui n'a que cinquante-trois ans î Ô le beau mariage î ô le beau mariage ! [Ce qu'il répète plusieurs fois en s'en allant.']
Sgan. [seul.'] Ce mariage doit être heureux ; car il
donne de la joie à tout le monde, et je fais rire tous ceux à qui j'en parle. Me voilà maintenant le plus content des hommes !
a Mettez donc dessus, pour mettez donc votre chapeau. Locution elliptique qui n'est plus d'usage.
[Dans les scènes suivantes, Sganarelle, incertain sur son mariage, consulte deux savants philosophes.]
Sganarelle; et un peu après Pancrace, philosophe aristotélicien.
Sgan. Il m'est venu depuis un moment de petits scrupules sur le mariage. Avant que de passer plus avant, je voudrais bien agiter à fond cette matière, et que Ton m'expliquât un songe que j'ai fait cette nuit, et qui vient tout à l'heure de me revenir dans l'esprit. J'ai là deux philosophes qui sont gens à me débiter tout ce qu'on peut dire à ce sujet. Il faut que je les consulte un peu sur l'incertitude où je suis.
Pane. [se tournant du côté par où il est entré, et sans voir Sganarelle.] Allez, vous êtes un impertinent, mon ami, un homme ignare l de toute bonne discipline, bannissable de la république des lettres.
Sgan. Ah ! ben. En voici un fort à propos*
Pane. \de mêmQ&ans voir Sganarelle.] Oui, je te soutiendrai par vives raisons, je te montrerai par Aristote, le philosophe des philosophes, que tu es un ignorant, un ignorantissime, ignorantifiant et ignorantifié par tous les cas et modes imaginables.
Sgan. \à part.] Il a pris querelle contre quelqu'un. \A Pancrace.'] Seigneur ....
Pane. \de même, sans voir Sganarelle.] Tu te veux mêler de raisonner, et tu ne sais pas seulement les éléments de la raison.
Sgan. \à part] La colère l'empêche de me voir. [-4 Pancrace.] Seigneur ....
Pane, [de même, sans voir Sganarelle.] C'est une proposition condamnable dans toutes les terres de la philosophie.
Sgan. [à part.~] Il faut qu'on l'ait fort irrité. [A Pancrace*'] Je ....
Pane, [de même, sans voir Sganarelle.] Toto cœlo, totâ via aberrasa.
Sgan. Je baise les mains* à monsieur le docteur. Pane. Serviteur.
Sgan. Peut-on .... ?
Pane, [se retournant vers V endroit par où il est entré.] Sais-tu bien ce que tu as fait ? un syllogisme in balordo. Sgan. Je vous ....
Pane, [de même.] La majeure en est inepte, la mineure impertinente, et la conclusion ridicule.
Sgan. Je ... .
Pane, [de même.] Je crèverais plutôt que d'avouer ce que tu dis ; et je soutiendrai mon opinion jusqu'à la dernière goutte de mon encre.
Sgan. Puis-je . . ..?
Pane, [de même.] Oui, je défendrai cette proposition, pugnis et calcibus, unguibus et rostroh.
Sgan, Seigneur Aristote, peut-on savoir ce qui vous met si fort en colère ?
Pane. Un sujet le plus juste du monde. Sgan. fit quoi encore ?
Pane. Un ignorant m'a voulu soutenir une proposition erronée, une proposition épouvantable, effroyable, exécrable.
Sgan. Puis-je demander ce que c'est ?
Pane. Ah î seigneur Sganarelle, tout est renversé aujourd'hui, et le monde est tombé dans une corruption générale. Une licence épouvantable règne partout; et les magistrats, qui sont établis pour maintenir l'ordre dans cet état, devraient rougir de honte, en souffrant un scandale aussi intolérable que celui dont je veux parler0. Sgan. Quoi donc ?
Pane. N'est-ce pas une chose horrible, une chose qui
crie vengeance au ciel, que d'endurer qu'on dise publiquement la forme d'un chapeau?
Sgan. Comment?
Pane. Je soutiens qu'il faut dire la figure d'un chapeau^ et non pas la forme ; d'autant qu'il y a cette différence entre la forme et la figure, que la forme est la disposition extérieure des corps qui sont animés ; et la, figure, la disposition extérieure des corps qui sont inanimés : et puisque le chapeau est un corps inanimé, il faut dire la figure d'un chapeau, et non pas la forme. [ Se retournant encore du côté par ou il est entré. ~] Oui, ignorant que vous êtes, c'est ainsi qu'il faut parler; et ce sont les termes exprès d'Aris« tote dans le chapitre de la qualité.
Sgan. [à part.~] Je pensais que tout fût perdu. [A Paner ace. ~\ Seigneur docteur, ne songez plus à tout cela. Je ... .
Pane. Je suis dans une colère, que je ne me sens pas.
Sgan. Laissez la forme et le chapeau en paix. J'ai quelque chose à vous communiquer. Je ....
Pane. Impertinent fieffé d !
Sgan. De grâce, remettez-vous. Je ... .
Pane. Ignorant !
Sgan. Eh ! je ... .
Pane. Me vouloir soutenir une proposition de la sorte !
Sgan. Il a tort. Je ... .
Pane. Une proposition condamnée par Aristote !
Sgan. Cela est vrai. Je ... .
Pane. En termes exprès !
Sgan. Vous avez raison. [Se tournant du côté par où Pancrace est entré J~\ Oui, vous êtes un sot et un impudent, de vouloir disputer contre un docteur qui sait lire et écrire. Voilà qui est fait: je vous prie de m'écouter. Je viens vous consulter sur une affaire qui m'embarrasse. J'ai dessein de prendre une femme, pour me tenir compagnie dans mon ménage. La personne est belle et bien faite ; elle me plaît beaucoup, et est ravie de m' épouser : mais je voudrais bien vous prier, comme philosophe, de me dire votre sentiment. Eh ! quel est votre avis là-dessus?
Pane. Plutôt que d accorder qu'il faille dire la forme dun chapeau, j'accorderais que datur vacuum in rerum ?iaturâe, et que je ne suis qu'une bête.
Sgan. [à part.'] La peste soit de l'homme! \A Pancrace.'] Eh î monsieur le docteur, écoutez vin peu les gens. On vous parle une heure durant, et vous ne répondez point à ce qu'on vous dit.
Pane. Je vous demande pardon. Une juste colère m'occupe l'esprit.
Sgan. Eh î laissez tout cela, et prenez la peine de m' écouter.
Pane. Soit. Que voulez-vous me dire ?
Sgan. Je veux vous parler de quelque chose.
Pane. Et de quelle langue voulez-vous vous servir avec moi?
Sgan. De quelle langue ?
Pane. Oui.
Sgan. Parbleu î de la langue que j'ai dans la bouche. Je crois que je n'irai pas emprunter celle de mon voisin.
Pane. Je vous dis, de quel idiome, de quel langage ?
Sgan. Ah ! c'est une autre affaire.
Pane. Voulez-vous me parler italien ?
Sgan. Non.
Pane. Espagnol?
Sgan. Non.
Pane. Allemand?
Sgan. Non.
Pane. Anglais?
Sgan. Non.
Pane. Latin?
Sgan. Non.
Pane. Grec?
Sgan. Non.
Pane. Hébreu ?
Sgan. Non.
Pane. Syriaque?
Sgan. Non.
Pane. Turc?
Sgan. Non.
Pane. Arabe?
Sgan. Non, non ; français, français, français.
Pane. Ah ! français.
Sgan. Fort bien.
Pane. Passez donc de l'autre côté ; car cette oreille-ci est destinée pour les langues scientifiques et étrangères; et l'autre est pour la vulgaire et la maternelle.
Sgan. [à part."] Il faut bien des cérémonies avec ces sortes de gens-ch
Pane. Que voulez-vous ?
Sgan. Vous consulter sur une petite difficulté.
Pane. Ah ! ah ! sur une difficulté de^philosophie, sans doute ?
Sgan. Pardonnez-moi. Je ... .
Pane. Vous voulez peut-être savoir si la substance et l'accident sont termes synonymes ou équivoques à l'égard de l'être ?
Sgan. Point du tout. Je ... .
Pane. Si la logique est un art ou une science ?
Sgan. Ce n'est pas cela. Je ... .
Pane. Si elle a pour objet les trois opérations de l'esprit ou la troisième seulement5?
Sgan. Non. Je ... .
Pane. S'il y a dix catégories, ou s'il n'y en a qu'une s ?
Sgan. Point. Je
Pane. Si la conclusion est de l'essence du syllogisme ?
Sgan. Nenni. Je ... .
Pane. Si l'essence du bien est mise dans l'appétibilité, ou dans la convenance11?
Sgan. Non. Je ... .
Pane. Si le bien se réciproque avec la fin ?
Sgan. Hé non. Je ... .
Pane. Si la fin nous peut émouvoir par son être réel, ou par son être intentionnel l ?
Sgan. Non, non, non, non, non, de par tous les diables, non.
Pane. Expliquez donc votre pensée, car je ne puis pas la deviner.
Sgan. Je vous la veux expliquer aussi; mais il faut m'écouter. {Pendant que Sganarelle dit :] L'affaire que j'ai à vous dire, c'est que j'ai envie de me marier avec une fille qui est jeune et belle. Je l'aime fort, et je l'ai demandée à son père ; mais, comme j'appréhende ....
Pane, {dit en même temps, sans écouter Sganarelle :] La parole a été donnée à l'homme pour expliquer ses pensées ; et, tout ainsi que les pensées sont les portraits des choses, de même nos paroles sont-elles les portraits de nos pensées. {Sganarelle, impatienté, ferme la bouche du docteur avec sa main à plusieurs reprises, et le docteur continue de parler d'abord que Sganarelle ôte sa main.~\ Mais ces portraits diffèrent des autres portraits en ce que les autres portraits sont distingués partout de leurs originaux, et que la parole renferme en soi son original, puisqu'elle n'est autre chose que la pensée expliquée par un signe extérieur; d'où vient que ceux qui pensent bien sont aussi ceux qui parlent le mieux. Expliquez-moi donc votre pensée par la parole, qui est le plus intelligible de tous les signes.
[Sganarelle pousse le docteur dans sa maison, et tire la porte pour V empêcher de sortir. ,]
Sgan. Peste de l'homme !
Pane, {aie dedans de sa maison. ] Oui, la parole est animi index et spéculum^. C'est le truchement^ du cœur, c'est l'image de l'âme. [77 monte à la fenêtre, et continue.^ C'est un miroir qui nous présente naïvement les secrets les plus arcanes1 de nos individus; et, puisque vous avez la faculté de ratiociner et de parler tout ensemble, à quoi tient-il que vous ne vous serviez de la parole pour me faire entendre votre pensée ?
Sgan. C'est ce que je veux faire ; mais vous ne voulez pas m'écouter.
Pane. Je vous écoute, parlez.
Sgan. Je dis donc, monsieur le docteur, que ....
Pane. Mais surtout soyez bref.
Sgan. Je le serai.
Pane. Evitez la prolixité.
Sgan. Hé ! monsi ....
Pane. Tranchez-moi votre discours d'un apophthegme à la laconienne.
Sgan. Je vous ....
Pane. Point d'ambages m, de circonlocution. [Sganarelle, de dépit de ne pouvoir parler ', ramasse des pierres pour en casser la tête du docteur.]
Pane. Hé quoi ! vous vous emportez au lieu de vous expliquer? Allez, vous êtes plus impertinent que celui qui m'a voulu soutenir qu'il faut dire la forme d'un chapeau ; et je vous prouverai, en toute rencontre, par raisons démonstratives et convaincantes, et par arguments in Barbara, que vous n'êtes et ne serez jamais qu'une pécore4, et que je suis et serai toujours in utroque Juren, le docteur Pancrace.
Sgan. Quel diable de babillard !
Pane. [en rentrant sur le théâtre.] Homme de lettres, homme d'érudition.
Sgan. Encore?
Pane. Homme de suffisance, homme de capacité ; [S'en allant] homme consommé dans toutes les sciences, naturelles, morales et politiques ; [Revenant] homme savant, savantissime, per omnes modos et casus0 ; [S'en allant'] homme qui possède, superlative, fables, mythologies et histoires, [Revenant] grammaire, poésie, rhétorique, dialectique p et sophistique % [S'en allant] mathématique, arithmétique, optique, onirocritiquer, physique et métaphysique, [Revenant] cosmométries, géométrie, architecture, spéculoire et spéculatoire*; [S'en allant] médecine, astronomie, astrologie, physionomie, métoposcopiev, chiromanciex, géomancie y, &c.
a Expression proverbiale qui signifie : donner dans la plus grande des erreurs, être à mille lieues de la vérité. b Des poings, des pieds, des ongles et du bec. c "Cet appel à la sévérité des magistrats fait allusion aux efforts
sérieux de l'université pour obtenir la confirmation de l'arrêt de 1624, lequel condamnait au bannissement les nommés Villon, Bitault et Claves, pour avoir pensé autrement qu'Aristote." — Aime-Martin.
d " Fieffé vient de fief. Jl se dit de ceux qui ont quelques vices. Dans ce sens, il signifie achevé, comme qui dirait un homme à qui il ne manque rien d'un tel vice, de la même façon qu'il ne manque rien pour posséder un fief à celui qui l'a reçu de son seigneur." — Caseneuve.
e Le vide existe dans la nature.
f C'est-à-dire si elle a pour objet la perception, le jugement, et le raisonnement, ou ce dernier seulement.
g Les catégories étaient un moyen de classer toutes les pensées de l'entendement humain. Aristote en comptait dix.
h II s'agit de savoir si V essence du bien se trouve dans ce qiCon désire ou dans ce qui convient.
1 Cette question est aussi inintelligible que les précédentes sont ridicules.
k L'indice et le miroir de l'âme.
1 Arcanes, mot latin francisé; il signifie secret mystérieux. Plus bas, ratiociner pour raisonner, terme de logique.
Point à! ambages, c'est-à-dire point d'embarras de paroles.
n " La jurisprudence se composait de deux corps de droit, l'ecclésiastique et le civil. In utroque jure veut dire dans l'un et dans l'autre droit. Un docteur in utroque jure était donc celui qui professait le droit civil et le droit canon." — Aimé-Martin.
0 Par tous les cas et modes imaginables.
p Logique, art de raisonner.
q Sophistique, de la nature du sophisme, argument captieux qui pèche ou dans le fond ou dans la forme. Chez les anciens on donnait le nom de sophiste aux philosophes et aux rhéteurs.
r Onirocritique, du grec oveipos (pneiros) songe, et tcpivu (Jcrino) je juge : art d'interpréter les songes.
s Mesure de la terre.
t Spéculoire et spéculatoire. La spéculatoire est l'art d'interpréter les éclairs, le tonnerre, les comètes, et autres météores ou phénomènes semblables. La spéculoire est la partie de l'art divinatoire, qui consiste à faire voir dans un miroir les personnes ou les choses que l'on désire connaître." — Auger.
v Métoposcopie, du grec fiéroj-rrov (métôpon) front, et <jK07récj (sJcojiéo) je considère : art de conjecturer le sort d'une personne par l'inspection des traits de son visage.
x Chiromancie, du grec xeiP (cheir) main, et fiavreia (mantéia) divination : prédiction par l'inspection des lignes de la main.
y Géomancie, du grec yn (gê) terre, et pavreia : art de deviner au moyen de lignes qu'on trace au hasard sur la terre.
[Scène suivante.]
Sganarelle.
Sgan. \seuh~\ Au diable les savants, qui ne veulent point écouter les gens ! On me l'avait bien dit, que son maître Aristote n'était rien qu'un bavard. Il faut que j'aille trouver l'autre ; peut-être qu'il sera plus posé, et plus raisonnable. Holà !
[Scène suivante.] Marphurius, philosophe pyrrhorden*\ Sganarelle.
3Iarp. Que voulez- vous de moi, seigneur Sganarelle?
Sgan. Seigneur docteur, j'aurais besoin de votre conseil sur une petite affaire dont il s'agit, et je suis venu ici pour cela. [A part.'] Ah ! voilà qui va bien : il écoute le monde, celui-ci.
Marp. Seigneur Sganarelle, changez, s'il vous plaît, cette façon de parler. Notre philosophie ordonne de ne point énoncer de proposition décisive, de parler de tout avec incertitude, de suspendre toujours son jugement ; et, par cette raison, vous ne pouvez pas dire, Je suis venu, mais, // me semble que je suis venu.
Sgan. Il me semble?
Marp. Oui.
Sgan. Parbleu ! il faut bien qu'il me semble, puisque cela est.
Marp. Ce n'est pas une conséquence ; et il peut vous le sembler, sans que la chose soit véritable.
Sgan. Comment ! il n'est pas vrai que je suis venu ?
Marp. Cela est incertain, et nous devons douter de tout.
Sgan. Quoi ! je ne suis pas ici, et vous ne me parlez pas?
Marp. Il m'apparaît que vous êtes là, et il nie semble que je vous parle ; mais il n'est pas assuré que cela soit.
Sgan. Hé î que diable î vous vous moquez. Me voilà, et vous voilà bien nettement, et il n'y a point de me semble à tout cela. Laissons ces subtilités, je vous prie, et parlons de mon affaire. Je viens vous dire que j'ai envie de me marier.
Marp. Je n'en sais rien.
Sgan. Je vous le dis.
Marp. Il se peut faire.
Sgan. La fille que je veux prendre est fort jeune et fort belle.
Marp. Il n'est pas impossible.
Sgan. Ferai-je bien ou mal de l'épouser?
Marp. L'un ou l'autre.
Sgan. [à part.~\ Ah ! ah ! voici une autre musique. [A Marp.~\ Je vous demande si je ferai bien d'épouser la fille dont je vous parle.
Marp. Selon la rencontre1.
Sgan. Ferai-je mal?
Marp. Par aventure.
Sgan. De grâce, répondez-moi comme il faut.
Marp. C'est mon dessein.
Sgan. J'ai une grande inclination pour la fille.
Marp. Cela peut être.
Sgan. Le père me l'a accordée.
Marp. H se pourrait.
Sgan. Mais, en l'épousant, je crains
Marp. La chose est faisable.
Sgan. Qu'en pensez-vous ?
Marp. Il n'y a pas d'impossibilité.
Sgan. Mais que feriez-vous, si vous étiez à ma place ?
Marp. Je ne sais.
Sgan. Que me conseillez- vous de faire ?
Marp. Ce qu'il vous plaira.
Sgan. J'enrage.
Marp. Je m en lave les mains 2.
Sgan. Au diable soit le rêveur !
Marp. II en sera ce qui pourra3.
Sgan. [à part.~\ La peste du bourreau ! Je te ferai changer de note, chien de philosophe enragé. [27 donne des coups de bâton à Marphurius.']
Marp. Ah! ah! ah!
Sgan. Te voilà payé de ton galimatias, et me voilà content.
Marp. Comment ! Quelle insolence ! M'outrager de la sorte ! avoir eu l'audace de battre un philosophe comme moi!
Sgan. Corrigez, s'il vous plaît, cette manière de parler. Il faut douter de toutes choses ; et vous ne devez pas dire que je vous ai battu, mais qu'il vous semble que je vous ai battu.
Marp. Ah ! je m'en vais faire ma plainte au commissaire du quartier* des coups que j'ai reçus.
Sgan. Je m'en lave les mains.
Marp. J'en ai les marques sur ma personne.
Sgan. Il se peut faire.
Marp. C'est toi qui m'as traité ainsi.
Sgan. Il n'y a pas d'impossibilité.
Marp. J'aurai un décret contre toi.
Sgan. Je n'en sais rien.
Marp. Et tu seras condamné en justice.
Sgan. Il en sera ce qui pourra.
Marp. Laisse-moi faire.
a Philosophie de Pyrrhou d'Élide (376 a.c), fondateur du pyrrhonisme ou du scepticisme, troisième école sortie de celle de Pythagore.
Scènes du Festin de Pierre.
Don Juan ; Sganarelle, La Violette, Ragotin, ses
valets.
La Vio. Monsieur, voilà votre marchand, monsieur Dimanche, qui demande à vous parler.
Sgcm. Bon ! voilà ce qu'il nous faut qu'un compliment de créancier. De quoi s'avise-t-il1 de nous venir demander de l'argent ; et que ne lui disais-tu que monsieur n'y est pas?
La Vio. Il y a trois quarts d'heure que je le lui dis; mais il ne veut pas le croire, et s'est assis là-dedans pour l'attendre.
Sgan. Qu'il attende tant qu'il voudra.
Don Juan. Non, au contraire, faites- le entrer. C'est une fort mauvaise politique que de se faire celer aux créanciers. Il est bon de les payer de quelque chose ; et j'ai le secret de les renvoyer satisfaits sans leur donner un double3.
a Espèce de monnaie ancienne, qni valait deux deniers.
[Scène suivante.]
Don Juan, M. Dimanche, Sganarelle, La Violette, Ragotin.
Don Juan. Ah ! monsieur Dimanche, approchez. Que je suis ravi de vous voir, et que je veux de mal à mes gens de ne vous pas faire entrer tout d'abord î J'avais donné ordre qu'on ne me fit parler à personne ; mais cet ordre n'est pas pour vous, et vous êtes en droit de ne trouver jamais de porte fermée chez moi.