‹ Le rértoire littéraire;Chapitre 47 sur 267 · EFFET PITTORESQUE DES RUINES DE PALMYRE · texte numérisé non relu

EFFET PITTORESQUE DES RUINES DE PALMYRE

d'arbre dont le feuillage échevelé*, et les fruits ^en cristaux, forment, avec les débris pendants, de beaux accords de tristesse. Une caravane, arrêtée dans ces déserts, y multiplie les effets pittoresques. Le costume oriental allie bien sa noblesse à la noblesse de ces ruines ; et les chameaux et les dromadaires semblent en accroître les dimensions, lorsque, couchés entre de grands fragments de maçonnerie, ces énormes animaux ne laissent voir que leurs têtes fauves5 et leurs dos bossus.

Les ruines changent de caractère en Egypte ; souvent elles étalent6, dans un petit espace, toutes les sortes d'architecture et toutes sortes de souvenirs. Le sphinx et les colonnes du vieux style égyptien s'élèvent auprès de l'élégante colonne corinthienne. Un morceau d'ordre toscan s'unit à une tour arabesque. D'innombrables débris sont roulés dans le Nil, enterrés dans le sol, cachés sous l'herbe : des champs de fèves, des rizières7, des plaines de trèfles, s'étendent à l'entour. Quelquefois des nuages, jetés en ondes sur les flancs des ruines, les partagent en deux moitiés : le chacal*, monté sur un piédestal vide, allonge son museau de loup derrière le buste d'un Panh à tête de bélier9 : la gazelle, l'autruche, Yihisl0C, la gerboise11 d, sautent parmi les décombres ; et la poule sultane s'y tient immobile, comme un oiseau hiéroglyphique de granit et de porphyre 12.

La vallée de Tempe, les bois de l'Olympe, les côtes de l'Àttique et du Péloponèse, étalent de toutes parts les ruines de la Grèce. Là, commencent à paraître les mousses, les plantes grimpantes et les fleurs saxatiles 13 e ; une guirlande vagabonde de jasmin embrasse une Vénus antique, comme pour lui rendre sa, ceinture1*. Une barbe de mousse blanche descend du menton d'une Hébéf; le pavot croît sur les feuillets du livre de Mnémosyne%, aimable symbole de la renommée passée et de l'oubli présent de ces lieux. Les flots de l'Egée qui viennent expirer sous de croulants portiques, Philomèleh qui se plaint, Alcyone'1 qui gémit, Cadmusk qui roule ses anneaux autour d'un autel, le cygne qui fait son nid dans le sein d'une Léda1: tous ces acci-

dents, produits par les Grâces, enchantent ces poétiques débris. Un souffle divin anime encore la poussière des temples d'Apollon et des Muses, et le paysage entier, baigné par la mer, ressemble au beau tableau d' Appelles, consacré à Neptune, et suspendu à ses rivages.

Chateaubriand. {Voyez la page G3.)

a Harpocrate, dieu du silence.

b Pan, dieu des campagnes, des troupeaux, et particulièrement des bergers.

c L'ibis est un oiseau d'Egypte.

d La gerboise est un petit quadrupède singulier de l' Afrique et de l'Asie. e Saxatile, (du latin saxum, rocher,) qui croît, qui habite dans les rochers.

f Hébé, déesse de la jeunesse.

g Mnémosyne, déesse de la mémoire.

h Philomèle, métamorphosée en rossignol. (Voyez les Métamorphoses d1 Ovide, et les Géorgiques de Virgile.)

" Qualis populeâ mcerens Philomela sub uinhrâ." Cest ainsi que Philomèle pleure a V ombre d'u?i peuplier.

Virg. Georg. iib. iv. 511.

1 Àlcyone, fille d'Eole, ne pouvait se consoler de la mort du roi Céïx son époux, qui s'était noyé dans la mer. Les dieux les changèrent l'un et l'autre en halcyons, et voulurent que la mer fut tranquille dans le temps que ces oiseaux feraient leurs nids. C'est pour cette raison que Virgile dit qu'ils sont chéris de Thétis.

" Dilectas Thetidi halcyones," &c.

Les halcyons, ces oiseaAix chéris de (la mer) Thétis.

Virg. Georg. Iib. i. 399.

k Cadmus, roi de Thèbes, métamorphosé en serpent. 1 Léda, femme de Tyndare. ( Voyez Ovide.)

Un soir que je m'étais avancé jusqu'à la vallée des sêpulcres, je montai sur les hauteurs qui la bordent, et d'où l'œil domine à la fois l'ensemble des ruines et L'immensité du désert. Le soleil venait de se coucher ; un bandeau rougeâtre marquait encore sa trace à l'horizon lointain des monts de la Syrie : la pleine lune, à l'orient, s'élevait sur un fond bleuâtre aux planes rives de l'Euphrate; le ciel

était pur, l'air calme et serein ; l'éclat mourant du jour tempérait l'horreur des ténèbres ; la fraîcheur naissante de la nuit calmait les feux de la terre embrasée ; les pâtres avaient retiré leurs chameaux ; l'œil n'apercevait plus aucun mouvement sur la plaine monotone et grisâtre ; un vaste silence régnait sur le désert ; seulement, à de longs intervalles, l'on entendait les lugubres cris de quelques oiseaux de nuit et de quelques chacals. . . . L'ombre croissait, et déjà, dans le crépuscule, mes regards ne distinguaient plus que les fantômes blanchâtres des colonnes et des murs. . . . Ces lieux solitaires, cette soirée paisible, cette scène majestueuse, imprimèrent à mon esprit un recueillement religieux1. L'aspect d'une grande cité déserte, la mémoire des temps passés, la comparaison de l'état présent, tout éleva mon cœur à de hautes pensées. Je m'assis sur le tronc d'une colonne ; et là, le coude appuyé sur le genou, la tête soutenue sur la main, tantôt portant mes regards sur le désert, tantôt les fixant sur les ruines, je m'abandonnai à une rêverie profonde.

Ici, me clis-je, ici fleurit jadis une ville opulente ; ici fut le siège d'un empire puissant. Oui, ces lieux maintenant si déserts, jadis une multitude vivante animait leur enceinte, une foule active circulait dans ces routes aujourd'hui solitaires : en ces murs, où règne un morne silence, retentissaient sans cesse le bruit des arts et les cris d'allégresse et de fêtes ; ces marbres amoncelés formaient des palais réguliers ; ces colonnes abattues ornaient la majesté des temples; ces galeries écroulées- dessinaient les places publiques î Là, pour les devoirs respectables de son culte, pour les soins touchants de sa subsistance, affluait un peuple nombreux. Là, une industrie créatrice de jouissances appelait les richesses de tous les climats, et l'on voyait s'échanger la pourpre de Tyr* pour le fil précieux de la Sériqueh ; les tissus moelleux de Cachemire* pour les tapis fastueux de la Lydied; l'ambre de la Baltique pour les perles et les parfums arabes; l'or ô!Opkire pour Fétain de Thtdéfl

Et maintenant, voilà ce qui subsiste de cette ville puis-

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