MOYEN DE CONNAITRE LES GRANDS EFFETS DES VARIÉTÉS DE LA NATURE
Ce n'est point en se promenant dans nos campagnes cultivées, ni même en parcourant toutes les terres du domaine de l'homme, que l'on peut connaître les grands effets des variétés de la nature ; c'est en se transportant des sables brûlants de la zone torride aux glacières des pôles ; c'est en descendant du sommet des montagnes au fond des mers; c'est en comparant les déserts avec les déserts que nous la jugerons mieux, et l'admirerons davantage. En effet, sous le point de vue de ses sublimes contrastes, et des majestueuses oppositions, elle paraît plus grande en se montrant telle qu'elle est. Nous avons ci-devant peint les déserts arides de l'Arabie-Pétrée ; ces solitudes nues où l'homme n'a jamais respiré sous l'ombrage, où la terre, sans verdure, n'offre aucune subsistance aux animaux, aux oiseaux, aux insectes, où tout paraît mort, parce que rien ne peut naître1 , et que l'élément nécessaire au développement des germes de tout être vivant ou végétant, loin d'arroser la terre par des ruisseaux d'eau vive, ou de la pénétrer par des pluies fécondes, ne peut même l'humecter d'une simple rosée.
Opposons ce tableau d'une sécheresse absolue dans une terre trop ancienne, à celui des vastes plaines de fange, des savanes noyées du nouveau continent ; nous y verrons par excès ce que Vautre n'offrait que par défaut-; des fleuves d'une largeur immense, tels que l'Amazone, la Plata, l'Orénoque, roulant à grands flots leurs vagues écumantes, et se débordant en toute liberté, semblent menacer la terre d'un envahissement, et faire effort pour l'occuper tout entière. Des eaux stagnantes et répandues près et loin de leur cours, couvrent le limon vaseux3 qu'elles ont déposé ; et ces vastes marécages, exhalant leurs vapeurs en brouillards fétides, communiqueraient à l'air l'infection de la terre, si bientôt elles ne retombaient en pluies précipitées par les orages, ou dispersées par les vents. Et ces plages, alternativement sèches et noyées, où la terre et l'eau semblent se disputer
des possessions illimitées, et ces broussailles* de manglesb> jetées sur les confins indécis de ces deux éléments, ne sont peuplées que d'animaux immondes qui pullulent 6 dans ces repaires, cloaques 7 de la nature, où tout retrace l'image des déjections6 monstrueuses de l'antique limon.
Les énormes serpents tracent de larges sillons sur cette terre bourbeuse ; les crocodiles, les crapauds, les lézards, et mille autres reptiles à larges pattes, en pétrissent 9 la fange ; des millions d'insectes enflés par la chaleur humide en soulèvent la vase10, et tout ce peuple11 impur rampant sur le limon ou bourdonnant dans l'air qu'il obscurcit encore, toute cette vermine dont fourmille la terre, attire de nombreuses cohortes d'oiseaux ravisseurs dont les cris confondus, multipliés, et mêlés aux coassements des reptiles, en troublant le silence de ces affreux déserts, semblent ajouter la crainte à l'horreur, pour en écarter l'homme et en interdire l'entrée aux autres êtres sensibles ; terres d'ailleurs impraticables, encore informes l% et qui ne serviraient qu'à lui rappeler l'idée de ces temps voisins du 13 premier chaos où les éléments n'étaient pas séparés, où la terre et l'eau ne faisaient qu'une masse commune, et où les espèces vivantes n'avaient pas encore trouvé leur place dans les différents districts de la nature.
B UF F o N. ( Voyez la page 61.)
LE CHIEX.
Le chien, indépendamment de la beauté de sa forme, de la vivacité, de la force, de la légèreté, a par excellence toutes les qualités intérieures qui peuvent lui attirer les regards de l'homme. Un naturel arSent, colère, même féroce et sanguinaire, rend le chien sauvage redoutable à tous les animaux, et cède, dans le chien domestique, aux sentiments les plus doux, au plaisir de s'attacher, et au désir de plaire. Il vient, en rampant, mettre aux pieds de son maî<r%. son courage, sa force, ses talents ; il attend ses ordres poi?\ en faire usage; il le consulte, il l'interroge, il le supplie : un coup d'œil suffit, il entend les signes de sa
volonté. Sans avoir, comme l'homme, la lumière de la pensée, il a toute la chaleur du sentiment ; il a de plus que lui la fidélité, la constance dans ses affections a; nulle ambition, nul intérêt, nul désir de vengeance, nulle crainte que celle de déplaire.; il est tout zèle, tout ardeur, tout obéissanceb : plus sensible au souvenir des bienfa^rqu'à celui des outrages, il ne se rebute pas l par les mauf ais traitements, il les subit% les oublie, ou ne s'en souvient.. que pour s'attacher davantage ; loin de s'irriter ou de fqir, il lèche cette main, instrument de douleur, qui vient de le frapper ; il ne lui oppose que la plainte, et la désarme 'enfin parla patience et la soumission.
Plus docile que l'homme, plus souple' qu'aucun des animaux, non-seulement le chien s'instruit en peu de temps, mais même il se conforme aux mouvefnents, aux manières, à toutes les habitudes de ceux qui $ui commandent: il prend le ton de la maison qu'il habite ; comme les autres domestiques, il est dédaigneux chez les grands, et rustre5 à la campagne. Toujours empresse* pour son maître, et prévenant5 pour ses seuls amis, il ne fait aucune attention aux gens indifférents, et se déclare contre ceux qui, par état, ne sont faits que pour importuner ; il les connaît aux vêtements, à la voix, à leurs gestes, et les empêche d'approcher. Lorsqu'on lui a confié, pendant la nuit, la garde de la maison, il devient plus fier et quelquefois féroce ; il veille, il fait la ronde ; il sent de loin les étrangers, et, pour peu qu'ils s arrêtent6 ou tentent de franchir les barrières, il s'élance, s'oppose, et par des aboiemens réitérés, des efforts et des cris de colère, il donne l'alarme, avertit et combat. Aussi furieux contre les hommes de proie que contre les animaux carnassiers, il se précipite sur eux, les blesse, les déchire, leur ôte ce qu'ils s'efforcent d'enlever : mais content d'avoir vaincu, il se repose sur les dépouilles, n'^touche pas, même pour satisfaire son appétit, et dorme en même temps des exemples de courage, de tempérance et de fidélité.
On sentira de quelle importance cette espèce est dans l'ordre de la nature, en supposant un instant qu'elle n'eût
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jamais existé. Comment l'homme aurait-il pu, sans le secours du chien, conquérir, dompter, réduire en esclavage les autres animaux? Comment pourrait-il encore aujourd'hui, découvrir, chasser, détruire les bêtes sauvages et nuisibles? Pour se mettre en sûreté, et pour se rendre maître de l'univers vivant, il a fallu commencer par se faire un parti parmi les animaux, se concilier avec douceur et par caresses, ceux qui se sont trouvés capables de s'attacher et d'obéir, afin de les opposer aux autres. Le premier art de l'homme a donc été l'éducation du chien, et le fruit de cet art, la conquête et la possession paisible de la terre.
La plupart des animaux ont plus d'agilité, plus de force, et même plus de courage que l'homme: la nature les a mieux munis1, mieux armés ; ils ont aussi les sens, et surtout l'odorat, plus parfaits. Avoir gagné une espèce courageuse et docile, comme celle du chien, c'est avoir acquis de nouveaux sens, et les facultés qui nous manquent. Les machines, les instruments que nous avons imaginés pour perfectionner les autres sens, pour en augmenter l'étendue, n'approchent pas de ces machines toutes faites que la nature nous présente, et qui, en suppléant à l'imperfection de notre odorat, nous ont fourni de grands et d'éternels moyens de vaincre et de régner : et le chien, fidèle à l'homme, conservera toujours une portion de l'empire, un degré de supériorité sur les autres animaux ; il leur commande, il règne lui-même à la tête d'un troupeau, il s'y fait mieux entendre que la voix du berger ; la sûreté, l'ordre et la discipline sont les fruits de sa vigilance et de son activité ; c'est un peuple qui lui est soumis, qu'il conduit, qu'il protège, et contre lequel il n'emploie jamais la force que pour y maintenir la paix.
Mais c'est surtout à la guerre, c'est contre les animaux ennemis ou indépendants qu'éclate son courage, et que son intelligence se déploie tout entière0: les talents naturels se réunissent ici aux qualités acquises. Dès que le bruit des armes se fait entendre, dès que le son du cor, ou la voix du chasseur, a donné le signal d'une guerre prochaine, brillant d'une ardeur nouvelle, le chien marque sa joie par les plus
vifs transports, il annonce, par ses mouvements et par ses cris, l'impatience de combattre et le désir de vaincre : marchant ensuite en silence, il cherche à reconnaître le pays, à découvrir, à surprendre l'ennemi clans son fort ; il cherche ses traces ; il les suit pas à pas, et par des accents différents, indique le temps, la distance, l'espèce, et même l'âge de celui qu'il poursuit.
Intimidé, pressé, désespérant de trouver son salut dans la fuite, l'animal se sert aussi de toutes ses facultés ; il oppose la ruse à la sagacité: jamais les ressources de l'instinct ne furent plus admirables. Pour faire perdre sa trace, il va> vient et revient sur ses pas ; il fait des bonds, il voudrait se détacher de la terre et supprimer les espaces ; il franchit9, d'un saut les routes, les haies, passe à la nage les ruisseaux, les rivières : mais toujours poursuivi, et ne pouvant anéantir son corps, il cherche à en mettre un autre à sa place : il va lui-même troubler le repos d'un voisin plus jeune et moins expérimenté, le faire lever, marcher, fuir avec lui ; et lorsqu'ils ont confondu leurs traces, lorsqu'il croit l'avoir substitué à sa mauvaise fortune, il le quitte plus brusquement^ encore qu'il ne l'a joint, afin de le rendre seul l'objet et la victime de l'ennemi trompé. Mais le chien, par cette supériorité que donnent l'exercice et l'éducation, par cette finesse de sentiment qui n'appartient qu'à lui, ne perd pas l'objet de sa poursuite; il démêle10 les points communs, délie les nœuds du fil tortueux qui seul peut y conduire ; il voit, de l'odorat, tous les détours du labyrinthe, toutes les fausses routes où l'on a voulu l'égarer ; et, loin d'abandonner l'ennemi pour un indifférent, après avoir triomphé de la ruse, il s'indigne, il redouble d'ardeur, arrive enfin, l'attaque, et le mettant à mort, étanche dans le sang sa soif et sa haine.
L'on peut dire que le chien est le seul animal dont la fidélité soit à V épreuve11 ; le seul qui connaisse toujours son maître et les amis de la maison ; le seul qui, lorsqu'il arrive un inconnu, s'en aperçoive ; le seul qui entende son nom, et qui reconnaisse la voix domestique ; le seul qui ne se confie pas à lui-même ; le seul qui, lorsqu'il a perdu son
maître, et qu'il ne peut le trouver, l'appelle par ses gémissements ; le seul qui, dans un voyage long qu'il n'aura fait qu'une fois, se souvienne du chemin, et retrouve la route ; le seul enfin, dont les talents naturels soient évidents, et l'éducation toujours heureuse. d
BuFFON. {Voyez la page 61.)
a On a vu des chiens se coucher sur le tombeau de leurs maîtres et s'y laisser mourir de faim.
b Ici le mot tout est invariable, parce que les substantifs sont employés figurément comme adjectifs.
c Dans le Pérou, les chiens espagnols, dit-on, reconnaissaient les hommes de race indienne, les poursuivaient et les déchiraient ; et les chiens péruviens traitaient de même les Espagnols.
d Dans le Génie du christianisme, M. de Chateaubriand signale une omission à cet admirable portrait : " Tous les chiens y sont cités," dit-il, " mais Buffon a oublié le chien de l'aveugle."
Même sujet.
Le chien est le modèle, le vrai prototype* de l'amitié. Chaque espèce se distingue par un attribut particulier qui est, pour ainsi dire, un hommage rendu à ce noble et généreux sentiment : l'une est spécialement vouée à la garde des troupeaux, et le berger solitaire lui .confie sans crainte ses plus chères espérances ; l'autre veille autour de notre demeure, et nous donne la sécurité au milieu de nos immenses possessions. Nous dormons sur la foi de son instinct vigilant et protecteur. Le chien fait tourner tous les jours au profit de l'homme les dons les plus rares dont la nature l'a comblé. Il cherche, il interroge, il suit prudemment les traces de la proie que poursuit l'avide chasseur. On dirait que l'attachement qu'il porte à son maître aiguise en quelque sorte toutes les finesses de son odorat. Il s'expose pour lui, quand il s'agit de combattre les plus terribles habitants des forêts, et lui dévoue à chaque instant son infatigable intrépidité.
Mais considérons plutôt ces courageux animaux au
milieu des glaciers du mont Saint-Bernard^^ prêtant assistance aux -voyageurs qui s'égarent, les guidant au sein des ténèbres, leur créant des routes au milieu des torrents, à travers mille abîmes, et partageant avec les hommes les plus vénérés* les soins périlleux d'une bienfaisance hospitalière.
Voyez les chiens de Terre-Neuve s'élancer dans les flots, affronter le courroux des vagues, braver le déchaînement1 des vents et de la tempête, se réunir pour mieux résister au courant des fleuves, plonger dans les gouffres de la mer, et ramener vers le rivage les malheureux naufragés.
Qui n'a pas entendu parler des chiens de la Sibérie ? Il semble néanmoins qu'on n'ait pas assez célébré leur intelligence, leur dévouement, leurs services, leur générosité. Ces animaux servent à la fois, pour les Samoïèdesd, de bêtes de somme et de bêtes de trait. Ils manifestent une étonnante vigueur, et transportent des fardeaux à des distances prodigieuses. On les attelle à des traîneaux*. Plus lestes que nos coursiers, ils savent se frayer des issues au travers3 des routes les plus escarpées. Ils ne font qu effleurer* le sol, et passent rapidement sur la neige sans jamais l'enfoncer5. Aussi sobres que laborieux, il leur suffit, pour se nourrir, de quelques poissons qu on fait mariner6 ; et qu'on met ensuite en réserve. Mais, ce qu'il y a de merveilleux dans les habitudes de ces bons chiens, c'est qu'ils restent libres et livrés à eux-mêmes tout le cours de leur été. Tant qu'on n'a pas besoin de leur assistance, ils vivent de leur seule industrie. Ce n'est qu'à un signal qu'on leur donne, après l'apparition des premiers froids, qu'ils accourent affectueusement auprès de leurs maîtres, pour leur rendre tous les services dont ceux-ci ont besoin. Ils les dirigent pendant les ténèbres de la nuit, et au milieu des plus terribles orages. Quand les Samoïèdes tombent engourdis7 sur la terre couverte de frimas, leurs chiens viennent les couvrir de leurs corps, et leur communiquer leur chaleur naturelle. Mais que fait l'homme, partout si ingrat, pour tant de bons offices ? Il attend que ces animaux deviennent vieux pour exiger leur peau, et pour s'enrevêtir. Alibert. {Voyez la page 72.)