LE CHEVAL
La plus noble conquête que l'homme ait jamais faite est celle de ce fier et fougueux animal % qui partage avec lui les fatigues de la guerre et la gloire des combats : aussi intrépide que son maître, le cheval voit le péril et Y affronte l ; il se fait au bruit des armes, il l'aime, il le cherche, et s'anime de la même ardeur. Il partage aussi ses plaisirs : à la chasse, aux tournois, à la course, il brille, il étincelle. Mais, docile autant que courageux, il ne se laisse pas emporter à son feu ; il sait réprimer ses mouvements : nonseulement il fléchit 2 sous la main de celui qui le guide, mais il semble consulter ses désirs ; et obéissant toujours aux impressions qu'il en reçoit, il se précipite, se modère ou s'arrête, et n'agit que pour y satisfaire. C'est une créature qui renonce à son être pour n'exister que par la volonté d'un autre; qui sait même la prévenir3; qui, par la promptitude et la précision de ses mouvements, l'exprime et l'exécute; qui sent autant qu'on le désire, et ne rend qu'autant qu'on veut ; qui, se livrant sans réserve, ne se refuse à4 rien, sert de toutes ses forces, s'excède, et même meurt pour mieux obéir. Buffon. {Voyez tapage 61.)
a Anecdote. — Un jour Rivarol, un des écrivains les plus spirituels du 18e siècle, causait avec D'Alembert qui n'aimait pas Buffon. D'Alembert lui disait, " Ne me parlez pas de Buffon qui, au lieu de nommer simplement le cheval, dit : La ptus nobte conquête que Vhomme ait jamais faite est celle de ce fier et fougueux animal, &c. Que ne ditil le cheval ? " " Oui," reprit Rivarol, " c'est comme ce sot de J. B. Rousseau, qui s'avise de dire :
' Des bords sacrés où naît l'Aurore, Aux bords enflammés du couchant/ au lieu de dire de VEst à l 'Ouest."