‹ Le rértoire littéraire;Chapitre 61 sur 267 · LE VOYAGEUR DANS LE DESERT · texte numérisé non relu

LE VOYAGEUR DANS LE DESERT

Haletant l de fatigue et de soif, la gorge desséchée, respirant avec peine un air ardent qui le dévore, il espère qu'un instant de repos lui rendra quelques forces ; il s'arrête, il voit défiler'1 ceux qui étaient ses compagnons, et dont il sollicite en vain les secours ; le malheur a fermé tous les cœurs ; sans détourner un regard, l'œil fixe, chacun suit en silence la trace de celui qui le précède, tout passe, tout suit; et les membres engourdis* ;, déjà trop chargés de leur pénible existence, s affaissent* et ne peuvent être

ranimés ni par le danger, ni par la terreur : la caravane a passé, elle n'est déjà plus pour lui qu'une ligne ondoyante dans l'espace, bientôt elle n'est plus qu'un point, et ce point s' évanouit ; c'est la dernière lueur de la lumière qui s'éteint : ses regards égarés cherchent et ne rencontrent plus rien ; il les ramène sur lui-même, et bientôt ferme les yeux pour échapper à l'aspect du vide affreux qui l'environne ; il n'entend plus que ses soupirs, ce qui lui reste d'existence appartient à la mort ; seul, tout seul au monde, il va mourir, sans que l'espérance vienne un instant s'asseoir auprès de son lit de mort ; et son cadavre, dévoré par l'aridité du sol, ne laissera bientôt que des os blanchis qui serviront de guide à la marche incertaine du voyageur qui aura osé braver le même sort. t

Denon. Voyage en Egypte, pendant la campagne du général Bonaparte.

Denon (JDomïnïqiie-Vivant, baron), Né en 1747, mort en 1825. Sa vie aventureuse se passa toute en voyages. Il visita la Suisse, l'Italie et la Sicile, et il fit partie de cette élite de savants et d'artistes t qui allèrent (en 1798) à la suite de Napoléon, conquérir aussi l'Egypte au profit de l'art et de la science. L'ouvrage qu'il publia à son retour en France eut un succès complet et mérité ; c'est le Voyage dans la Haute et Basse Egypte, pendant les campagnes du gênerai Bonaparte, avec un atlas dont il avait fait tous les dessins.

La ville de Tobolsk, capitale de la Sibérie, est située sur les rives de l'Irtish ; au nord elle est entourée d'immenses forêts qui s'étendent jusqu'à la mer Glaciale*. Dans cet espace de onze cents verstesh on rencontre des montagnes arides, rocailleuses 1 et couvertes de neiges éternelles; des plaines incultes, dépouillées, où, dans les jours les plus chauds de l'année, la terre ne dégèle pas à un pied ; de tristes et larges fleuves dont les eaux glacées n'ont jamais arrosé une prairie, ni vu épanouir une fleur. En avançant davantage vers le pôle, les cèdres, les sapins, tous les grands arbres disparaissent; des broussailles de

mélèzes rampants*1 et de bouleaux3 nains deviennent le seul ornement de ces misérables contrées; enfin, des marais chargés de mousse se montrent comme le dernier effort d'une nature expirante ; après quoi toute trace de végétation disparaît. Néanmoins c'est là qu'au milieu des horreurs d'un éternel hiver, la nature a encore des pompes magnifiques ; c'est là que les aurores boréales* sont fréquentes et majestueuses, et qu'embrassant l'horizon en forme d'arc très-clair d'où partent des colonnes de lumière mobile, elles donnent à ces régions hyperboréesA des spectacles dont les merveilles sont inconnues aux peuples du midi. Au sud de Tobolsk s'étend le cercle d'Isckimd; des landes, parsemées de tombeaux et entrecoupées de lacs amers, le séparent des Kirguis, peuple nomade 5 et idolâtre. A gauche il est borné par l'Irtish, qui va se perdre, après de nombreux détours, sur la frontière de la Chine, et à droite par le Tobol. Les rives de ce fleuve sont nues et stériles ; elles ne présentent à l'œil que des fragments de rocs brisés, entassés les uns sur les autres, et surmontés de quelques sapins ; à leur pied, dans un angle du Tobol, on trouve le village domanial^ de Saïmka ; sa distance de Tobolsk est de plus de cinq cents verstes. Placé jusqu'à la dernière limite du cercle, au milieu d'un pays désert, tout ce qui l'entoure est sombre comme son soleil, et triste comme son climat.

Cependant le cercle d'Ischim est surnommé l'Italie de la Sibérie, parce qu'il a quelques jours d'été, et que l'hiver n'y dure que huit mois : mais il y est d'une rigueur extrême. Le vent du nord qui souffle alors continuellement, arrive chargé des glaces des déserts arctiques, et en apporte un froid si pénétrant et si vif, que, dès le mois de septembre, le Tobol charrie1 des glaces. Une neige épaisse tombe sur la terre, et ne la quitte plus qu'à la fin de mai. Il est vrai qu'alors, quand le soleil commence à la fondre, c'est une chose merveilleuse que la promptitude avec laquelle les arbres se couvrent de feuilles et les champs de verdure; deux ou trois jours suffisent à la nature pour faire épanouir toutes ses fleurs. On croirait presque entendre le bruit de la végétation ; les chatons* des bouleaux

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