L USURIER
Saisïrez-vous bien sa figure pâle et blafarde l à laquelle je voudrais que l'Académie me permît de donner le nom de face lunaire, et qui ressemblait à du vermeil dédoré 2 ? Les cheveux de mon usurier étaient plats, soigneusement peignés, et d'un gris cendré. Les traits de son visage, impassible autant que celui de M. de Talleyrand, paraissaient avoir été coulés en bronze. Jaunes comme ceux d'une fouine2') ses petits yeux n'avaient presque point de cils, et craignaient la lumière, dont ils étaient garantis par T abat-jour^ d'une vieille casquette verte. Son nez pointu était si grêlé'0 dans le bout que vous l'eussiez comparé à une vieille6. Il avait les lèvres minces de ces alchimistes et de ces petits vieillards peints par Rembrandt a ou par Metzu. Cet homme parlait bas, d'un ton doux, et ne s'emportait jamais. Son âge était un problème: on ne pouvait pas savoir s'il était vieux avant le temps, ou s'il avait ménagé sa jeunesse afin qu'elle lui servît toujours. Tout était propre et râpé1 dans sa chambre, pareille, depuis le* drap vert du bureau jusqu'au tapis du lit, au froid sanctuaire de ces vieilles filles qui passent la journée à frotter leurs meubles. En hiver, les tisons de son foyer toujours enterrés dans un talus de cendres, y fumaient sans flamber. Ses actions, depuis l'heure de son lever jusqu'à ses accès de toux le soir, étaient soumises à la régularité d'une pendule. C'était, en quelque sorte, un homme modèle que le sommeil remontait. Si vous touchez un cloporte* cheminant sur un papier, il s'arrête et fait le mort ; de même, cet homme s'interrompait au milieu de son discours et se taisait au passage d'une voiture, afin de ne pas forcer sa voix. A l'imitation de Fontenelle, il économisait le mouvement vital, et concentrait tous les sentiments humains dans le moih. Aussi sa vie s'écoulait-elle sans faire plus de bruit que le sable d'une horloge antique. Vers le soir, l'homme-billetc se changeait en un homme ordinaire, et ses métaux se métamorphosaient en cœur humain. S'il était content de sa journée, il se frottait les mains en lais-
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sant échapper par les rides crevassées de son visage une fumée de gaîté, car il est impossible d'exprimer autrement le jeu muet de ses muscles. Enfin, dans ses plus grands accès de joie, sa conversation restait monosyllabique, et sa contenance était toujours négative : voilà le voisin dont le hasard m'avait gratiné dans la maison que j'habitais, rue des Grèsd. Cette maison, qui n'a pas de cour, est humide et sombre ; les appartements ne tirent leur jour que de la rue. A ce triste aspect, la gaîté d'un fils de famille expirait avant qu'il n'entrât chez mon voisin. Le seul être avec lequel il communiquait, socialement parlant, était moi. Il venait me demander du feu, m'empruntait un livre, un journal, et me permettait le soir d'entrer dans sa cellule où nous causions quand il était de bonne humeur. Ces marques de confiance étaient le fruit d'un voisinage de quatre années et de ma sage conduite qui, faute d'argent, ressemblait beaucoup à la sienne. Avait-il des parents, des amis ? Etait-il riche ou pauvre ? personne n'aurait pu répondre à ces questions. Je ne voyais jamais d'argent chez lui. Sa fortune se trouvait sans doute dans les caves de la Banque. Il recevait lui-même ses billets, en courant dans Paris d'une jambe sèche comme celle d'un cerf e. Il était d'ailleurs martyr de sa prudence. Un jour, par hasard, il portait de l'or ; un double napoléon se fit jour, on ne sait comment, à travers son gousset ; un locataire qui le suivait dans l'escalier le ramassa et le lui présenta : "Cela ne m'appartient pas," répondit-il avec un geste de surprise. " A moi de l'or î vivrais-je comme je vis, si j'étais riche ? " Le matin, il apprêtait lui-même son café sur un réchaud de tôle qui restait toujours dans l'angle noir de sa cheminée. Un rôtisseur lui apportait son dîner. Notre vieille portière montait à une heure fixe pour approprier sa chambre. Enfin, par une singularité que Sterne f appellerait une prédestination, cet homme s'appelait Gobseck.
De Balzac. {Voyez la2mge 109.)
a Rembrandt et Metzu, peintres célèbres de l'école flamande.
b Fontenelle, né à Rouen en 1657, mort en 1757, auteur de plusieurs