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Le résurrectioniste

Résurrecdonniste ! Je ne sache pas qu'aucun dictionnaire ancien ou moderne ail jamais enrôlé ce mot dans ses armées. Il n'est pas français, je l'avoue; mais, à mon avis , c'est le seul qui puisse convenablement reproduire dans notre lan-

VI LES RÉSL'RRECTIONNISTES.

gue le mot anglais Résurrection -man (Homme de la résurrection).

C'est sous ce nom que les Anglais désignent le pillard des cimetières, l'homme qui se livre au hideux métier de voler pendant la nuit les corps pour les vendre ensuite aux écoles de médecine ou de chirurgie

Le peuple anglais a toujours eu en horreur l'œuvre de la dissection ; aussi les corps des individus dëcëdés dans les hôpitaux sont-ils religieusement rendus aux familles et enterres avec la décence qu'on remarque en Angleterre, même dans la classe indigente. Le déshonneur attaché à la dissection fut toujours considéré si grand, que la loi qui condamne le meur-

LES RESDRRECTIONNISTES. VII

trier à la peine capitale dit aussi que son corps sera livre à la faculté, pour être disséqué. De là l'extrême aversion des Anglais pour le scalpel.

Autrefois les amphithéâtres et les établissements de chirurgie et de médecine souffraient considérablement du manque de sujets à disséquer ^ ils ne pouvaient s'en procurer qu'à grand'peine , et surtout à grands frais.

L'esprit de spéculation se plaît aussi bien dans le trafic honteux que dans le commerce honorable *, le prix élevé qu'on offrait d'un corps mort fit un jour naître l'idée d'exploiter les cimetières pour subvenir à l'approvisionnement.

Ce commerce abominable avait pris

vin LES RÉSURRECnONNISTES.

jadis une incroyable extension ; mais aujourd'hui, bien qu'il se continue encore dans quelques comtés de l'Angleterre , il passe presque inaperçu , et ce n'est que de loin en loin qu'on en signale l'existence. Des mesures prises par le Parlement il y a quelques années ont efficacement remédié au mal ; et en fournissant aux écoles les moyens de se procurer des sujets, elles ont tellement fait tomber le prix des corps , que les résurrectionnistes ont trouvé que le profit était devenu trop mince pour s'exposer plus longtemps aux rigueurs de la loi en dépouillant les champs du repos.

A l'époque où cette spéculation était dans toute sa force , il se dérobait an-

LES RÉSURRECTIONMSTES. IX

nuellement plus de cinq mille corps qui étaient achetés par les cours d'anatomie d'Edimbourg , les établissements particuliers de Londres, et les hommes de l'art : l'invention des cercueils patentes ne fut pas inême une sauvegarde pour les morts.

On raconte qu'un des plus fameux spoliateurs des tombeaux, Israël Chapmari , qui avait etë plusieurs fois conduit devant M. Nares, eut l'impudence de dire un jour à ce magistrat qu'il était certain d'avoir son corps s'il venait à mourir avant lui ; et l'on ajoute que lorsque la mort, qui moissonne sans choix et sans préférence , eut frappe M. Nares , la police fut obligée , d'après sa prière , de

garder son tombeau jour et nuit pendant six semaines. Le même rësurreclionniste avoua à la justice qu'il se procurait, à l'aide de ses ouvriers (c'est ainsi qu'il appelait ses hommes ) , de quarante à cinquante corps par semaine. La profondeur des fosses était le moindre des obstacles. Un autre de ces misérables a confessé qu'il était parvenu, avec quelques prête - mains j à enlever dix -sept corps dans une seule nuit.

Avant l'institution de la police telle qu'elle existe aujourd'hui , la paroisse se reposait de l'inviolabilité des tombes sur le watchman du cimetière. Celui-ci comptait sur le gardien que la famille payait pour veiller sur la tombe-, mais,

LES RESURRECTIONNISTES. XI

comme les rësurrectionnistes payaient ce dernier beaucoup plus généreusement, il s'ensuit que le crime se commettait avec impunité.

Les cimetières des campagnes fournissaient aux rësurrectionnistes une ample moisson de corps. Les longues nuits d'hiver favorisaient leur audace , et les nombreux transports dont le commerce en général couvrait les grandes routes pendant la nuit, leur offraient les moyens de gagner la capitale sans donner lieu aux soupçons. De là, ils se dirigeaient vers les hôpitaux, où un portier, prévenu d'avance, se tenait prêt à ouvrir les portes à leur approche, afin d'éviter tout retard et toute surprise.

Xll f.ES RÉSURRECTIONNISTES.

Celte ignoble engeance d'hommes forma , il y a quelques années , une coalition pour obtenir un salaire plus élevé , et refusa de fournir des corps aux écoles de chirurgie et de médecine de Glascow et d'Edimbourg à moins d'une augmentation. Ces misérables donnaient pour raisons que les dangers et les difficultés à piller les cimetières s'étaient accrus , malgré leur connivence avec les fossoyeurs, et qu'il devenait tous les jours plus rare de ressusciter des corps sains , par rapport à la manière corrompue dont les hommes mouraient et vivaient dans ces temps modernes.

Ces vols sacrilèges ont quelquefois

LES RESURRECTIONNISTES. XUI

donné lieu à des événements qui paraissent extraordinaires , mais qui n'en sont pas moins vrais. Un résurrectionniste porte un jour un sujet chez un des plus célèbres professeurs d'anatomie ; on lui ordonne de le placer dans une arrièrepièce, et à son retour il reçoit le prix qu'il en avait demandé. Bientôt après le docteur entend du bruit, et , en allant visiter par curiosité son cadavre , il découvre que Thomme n'est pas mort.

« Eh quoi! dit-il au résurrectionniste, cet homme est vivant ? — Tant mieux pour vous , réplique-t-il , vous n en serez que plus à même de le tuer quand vous en aurez besoin. »

Un voleur, qui voulait dévaliser une

Xrv LES RÉSURRECTIONIVISÏES.

maison , fut cache par un complice dans un sac, et vendu comme sujet à disséquer à un médecin qui , s'ëtant aperçu de la ruse , le porta au sommet de son escalier, et le fit rouler du haut en bas des marches en pierre avec une telle force , que le malheureux ne put s'empêcher de jeter des cris. Quand on délia le sac, il en sortit dans un ëtat de fureur extraordinaire. L'operateur, homme brave et vigoureux, lui en eut bientôt imposé, en lui criant d'une voix de Stentor : k Si tu bouges , tu es un homme mort et disséqué. »

Une dernière anecdote complétera le portrait des résurrectionnistes.

Plusieurs de ces hommes avaient porté,

pendant la nuit, un certain nombre de corps dans un hôpital. Les chirurgiens ayant refusé de leur donner le prix qu'ils en demandaient, ils entrèrent dans une telle colère , qu'ils se mirent à mutiler et lacérer ces cadavres au point d'en rendre l'usage impossible. Les chirurgiens furent forcés d'en passer par l'exigence de leurs pourvoyeurs , et de les renvoyer à la recherche d'autres sujets. D'un côté , les mesures adoptées par le Parlement , et de l'autre la facilité de se procurer des squelettes venant de l'étranger avec exemption entière de droits, ont presque anéanti et finiront par anéantir tout à fait ce commerce odieux. De nos jours , c'est à de fort longs inter-

XVI LES RESURRECTIONNISTES.

valles que les journaux signalent de semblables profanations, et l'empressement à faire justice des coupables devient une garantie de plus en plus sûre pour l'avenir.

Le caractère du vivant spéculant sur le mort nous a semblé prêter à l'original et au dramatique : puisse le lecteur trouver que la plume est venue suffisamment au secours des idées.

Au mois d'août i665, une affreuse calamité pesait sur la ville de Londres. La peste y courait de quartier en quartier , de rue en rue , de maison en maison, d'étafje en étage, moissonnant sur son passage grands et humbles, riches et pauvres, vieux et jeunes; hideuse sous les traits de ses victimes, furieuse, se jouant des ressources de l'art, renversant

partout les digues qui lui étaient opposées, et exerçant ses ravages jusqu'au sein des églises, au pied des autels.

Un voile de deuil couvrait alors toute la ville en larmes ; la consternation paralysait tous les esprits et glaçait tous les cœurs. Le fléau avaitjeté l'épouvante dans l'âme des plus intrépides. Chez les uns, il se trahissait par une morne stupeur, une contenance égarée, une effrayante expression de folie; chez les autres , par des cris et des gestes convulsifs nés du désespoir.

Les femmes surtout, n'étant pas assez fortes pour comprimer le sentiment de la terreur et supporter d'horribles tortures, s'abandonnaientà desinvocationsdéchirantes; mais leurs lamentations provenaient moins encore des souffrances qu'elles puisaient dans le mal, que des peines amères dont elles étaient accablées à la vue des objets qui leur étaient les plus chers frappés jusque dans leurs bras ou à leurs mamelles taries.

Les enfants, serviles imitateurs des démons^ trations lugubres de leurs parents, répondaient à leurs gémissements par des gémissements, et pleuraien t parce (qu'ils voyaient pleurer. Le deuil régnait partout, mais le deuil sans crêpe ; car le choc de la contagion, venant avec la rapidité de la foudre , ne laissait pas même le temps de songer aux signes extérieurs de la douleur. Le deuil était dans les cœurs, dans les traits, dans la contenance, dans la voix, partout enfin excepté dans l'habit. Le deuil de fait avait remplacé le deuil de convenance et d'étiquette : il s'affichait par des sanglots.

Le fléau ayant étendu et multiplié ses ravages, la désolation et le désespoir avaient débordé j mais telle est la force de l'habitude qu'on s'accoutume insensiblement au poids des plus lourdes calamités. La présence continuelle de la mort , la vue poignante de ses terribles effets sans cesse se renouvelant , avaient graduellement endurci , pétrifié le

6 l'A PESTE.

cœur des hommes. La douleur avait trouvé un adoucissement dans l'excès même de json intensité. On n'avait -plus de larmes , on en avait déjà trop répandu. On vit presque sans émotion des cadavres affreusement décomposés, parce qu'on s'attendait soi-même à présenter bientôt le même spectacle. La nature désolée semblait vouloir rentrer dans le chaos; on aurait dit que le jugement dernier allait s'annoncer au bruit des trompettes retentissantes.

La ville, étreinte sous les ailes gigantesques du fléau dévastateur, n'offrait plus qu'une vaste et morne solitude. Ses rues, naguère encombrées par une population active et empressée, ressemblaient à un désert où se dessinaient çà et là quelques ombres que l'instinct de la vie y appelait pour se procurer le pain quotidien. Le long silence qui y régnait n'était interrompu que par les cris de la souffrance et le râle de l'agonie.

Toute assistance humaine étant devenue

presque inutile , on n'avait plus recours qu'au Ciel, on conjurait la Divinité: — a Seigneur, ayez pitié de nous ! — Sauvez-nous, grand Dieu ! — Grâce, grâce , ô mon Dieu ! » Tels étaient les vœux fervents qu'adressaientà l'Etre suprême, d'une voi« suppliante et avec toutes les marques du désespoir , les âmes qui, ayant à déplorer la perte d'un parent ou d'un ami , tremblaient à leur tour pour elles-mêmes.

La nature semblait prendre part et s'associer au deuil général. Un brouillard chaud et infect avait chassé ces jours si purs qui brillent à cette époque de l'année , et le soleil avait entièrement disparu derrière des nuages sombres et épais qui s'étendaient en rideaux sans symétrie sur la surface des cieux.

La nuit ajoutait encore par ses ombres à la douleur commune. C'était sous ses auspices que s'enlevaient les innombrables victimes de l'épidémie ; c'était pendant les ténèbres que se transportaient les corps au champ du repos qu'on avait été obligé de multiplier devant la

masse. Aux watchmen désorganisés avaient succédé des promeneurs sinistres, promeneurs à gages, dont l'office était de rompre une fois toutes les heures le silence de la nuit par ces paroles impératives jetées à pleine voix: — «Sortez vos morts! « Terrible injonction que la nécessité rendait indispensable, et à laquelle il fallait répondre sans hésiter.

La peste avait également tué toutes les affaires, suspendu toutes les transactions, anéanti le commerce. L'homme ne songeait plus à s'enrichir, le plaideur oubhait ses procès, le légiste ne tourmentait plus ses dossiers, les officiers des sheriffs n'avaient plus de mains pour arrêter, enfin les bancs de la justice étaient vides, et le sanctuaire des lois et de la chicane ne résonnait plus des plaidoiries des avocats. Le juge lui-même avait quitté son siège, craignant que la maladie ne vînt l'y surprendre.

On ne vendait et l'on n'achetait plusque des

cercueils. La mort en avait fait une monstrueuse commande. Bientôt même les bras des ouvriers ne purent suffire au besoin. Il fallut se quereller et presque se battre pour arracher la faveur d'une misérable bière.

— Mais je vous en supplie , criait un fils en larmes, c'est pour mon infortuné père !

— Laisseriez-vous mon enfant sans sépulture ? criait une pauvre mère , la poitrinehaletante , les cheveux en désordre et la bouche desséchée.

La foule était si grande chez les charpentiers, les tapissiers, et chez tous ceux qui avaient fait de cet objet métier et marchandise , qu'on pouvait presque dire que les morts étaient à la queue pour un billet d'entrée dans leurs quatre planches à peine cousues et béantes dans les angles.

Les caprices du mal étaient aussi singuliers que variés; mais, hélas! le résultat n'était que trop souvent le même. Les uns tombaient morts subitement dans la rue comme fou-

droyés : fin terrible , mais qui du moins sauvait de tortures inouïes! D'autres, ignorant qu'ils recelaient dans leur sein le virus actif et fatal de la contagion , se sentaient tout à coup saisis au milieu d'une rue, d'une place, chancelaient et n'avaient que le temps de se traîner des pieds et des mains vers quelque seuil désert, quelque riche portail, et là s'étendaient froids et raides , sans pouls et sans vie.

Dans ces désastreuses circonstances, l'autorité avait interposé ses décrets ; elle avait prescrit tout ce que la sagesse peut dicter pour opposer une digue au torrent dévastateur. Le Parlement interdit les réunions, ordonna l'isolement. On crut qu'en interceptant les communications, en prévenant tout contact, on arrêterait les progrès du mal. Ces mesures étaient prudentes sans doute ; mais pouvaientelles empêcher la circulation de l'air empesté qui dominait dans l'espace , et semait la contagion sur sa route ?

LA PESTE. Il

Il était surtout défendu à ceux que l'épidémie avait atteints de quitter leurs maisons, que des croix rouges marquaient comme infectées. Les pestiférés étaient rigoureusement consignés chez eux sous la garde d'inexorables gardiens , armés de hallebardes qui veillaient en dehors à ce qu'ils ne sortissent que quarante] ours après guérison , et exigeaient de leurs amis pour entrer un permis de l'autorité, fort avare de ses faveurs dans des moments si terribles.

Rien ne fit.

La faux de la mort avait rencontré^ tant de victimes, qu'il était devenu impossible de leur rendre les devoirs que la religion, l'bumanité et la décence prescrivaient; et d'ailleurs tout retard dans les funérailles n'était-il pas un nouvel aliment pour le fléau ? Des mesures générales avaient été prises par les paroisses pour l'inhumation; mais, inutiles barrières! la confusion et l'encombrement des cadavres avaient entraîné le désordre, et il s'ensuivait

des scènes d'horreur qu'une aussi grande calamité pouvait seule faire excuser.

Bientôt le manque de bras et de temps n'ayant plus permis de creuser des fosses particulières pour chaque corps, ainsi qu'il est d'usage en Angletecre, on avait ouvert de vastes abîmes, tombes communes, royaumes de néant. Des tombereaux funéraires, presquefrères de ceux qui débarrassaient tous les jours la ville de ses immondices , circulaient dans les rues et ramassaient dans leur, tournée les dernières dépouilles de la mort. Des hommes qui se dévouaient les chargeaient pêle-mêle sur ces dégoûtants chariots saignants aux quatre coins, pour de là les transporter aux gouffres de la mortalité, sans distinction, sans appareil , et sur la fin sans larmes.

Force avait donc été de renoncer à toute espèce de pompe et de solennité. Les corps se descendaient hideusement au moyen de cordes par la croisée ou le balcon lorsque le fatal tombereau venait à passer, et le conducteur

les recevait sans s'informer du nom, des titres ou des qualités de celui qu'on lui remettait. C'est ainsi que se confondaient la fortune et la misère, l'enfance et la vieillesse, l'innocence et le crime, le grand et le modeste, le mérite et l'ignorance. La peste ne connut jamais de distinction; tout lui est bon pour assouvir sa rage.

D'épouvantables épisodes, intervenus dans les transports de chair putréfiée, n'ont point été oubliés et traverseront encore des siècles sans s'effacer de la mémoire. Ici , c'est un de ces chars lugubres, chargé du butin de la peste, qui se trouve privé de son conducteur que la maladie vient de frapper et tuer sur place. Les chevaux, libres de la main qui les guidait, n'en ont pas moins continué leur marche vers le lieu que l'habitude leur a enseigné; mais bientôt un obstacle leur ayant fait culbuter le tombereau qu'ils traînaient, on a pu les voir semer chemin faisant, le long de leur route, de nombreux cadavres

que personne ne songeait à ramasser. Là, ce sont encore les chevaux d'un chariot funéraire, qui, veufs aussi de leur conducteur, tirent par instinct leur charge inanimée vers l'antre de la sépulture. Déjà même ils sont arrivés sans encombre jusque près de la fosse, lorsque , s'étant trop approchés du bord, la terre vient à manquer sous leurs pieds, et l'attelage est précipité dans l'abîme sépulcral avec un horrible fracas. On peut se faire une idée du désordre qu'il y produisit, mais nulle puissance n'y pouvait remédier : il fallait que ces animaux périssent par-dessus les hommes après les avoir refoulés, crevés, déchirés, et s'être teints de leur sang corrompu.

On s'était tellement familiarisé avec la mort, qu'elle avait cessé de devenir un objet d'épouvante : on semblait même l'attendre avec patience; on y était préparé comme à un accident inévitable que la résignation rend moins terrible. Elle produisait sur l'homme l'effet d'un arrêt capital dont le jour d'exécution n'est pas

encore fixé et que l'espérance recule indéfiniment. L'indifférence avait remplacé tout sentiment de crainte pour soi ou de sympathie nour les autres.

Cependant, au milieu de ce chaos d'alarmes , de ce bouleversement général , de cette calamité universelle, de grands et sublimes exemples de dévouement contrastèrent noblement avec la froideur et la nonchalance que l'intensité même de l'épidémie avait fait naître. L'amour conjugal et maternel, la piété filiale, les liens de l'amitié fournirent des épisodes dont les annales de l'humanité et de la vertu se sont emparées. Les hommes de l'art, appelés par leur vocation à combattre les effets du mal, s'y livraient avec une intrépidité et un courage dignes des beaux temps de la Grèce et de Rome. Tous déployaient une admirable activité dans l'exercice de leur ministère; mais souvent un pieux dévouement ne les mettait point à l'abri, et beaucoup d'entre eux payaient de leur vie les secours qu'ils prodi-

guaient à leurs frères. Les docteurs les plus célèbres étaient d'avis que la contagion circulait dans le sang d'une moitié de la population; et comme rien ne pouvait faire soupçonner chez la plupart le germe du fatal venin, leur approche était d'autant plus dangereuse qu'on les fréquentait ouvertement et sans défiance.

A quels signes alors pouvait-on découvrir la présence de l'épidémie ? L'art était en défaut aussi bien que la prévoyance. Des médecins prétendaient que l'odeur de l'haleine suffisait comme indice; d'autres soutenaient qu'on pouvait s'assurer de l'existence du mal en faisant respirer celui qu'on accusait d'en être attaqué , contre un miroir sur lequel l'haleine, se condensant, laissait voir, à l'aide du microscope, des animaux vivants , d'une forme étrange, monstrueuse, repoussante. L'obscurité des symptômes multipliait les systèmes : chacun avait le sien plus ou moins conforme à la raison et à la nature. Les praticiens

les plus prudents étaient les plus heureux dans leurs cures ; mais ceux qui par des suppositions terribles frappaient l'imagination de leurs malades, ajoutaient à leurs souffrances physiques les souffrances morales non moins cruelles et plus perfides. La frayeur produite par les hideuses images et les créations fantastiques qu'ils disaient découvrir dans le souffle de leurs poumons, donnait presque toujours la mort.

Au miheu de cet effroyable désastre, les temples mêmes n'étaient fréquentés que par un très-petit nombre d'êtres courageux dont la piété triomphait de la crainte : une vaste confusion régnait partout. C'était une plaie comme celles qui jadis désolèrent l'Egypte, lorsque Dieu voulut ])unir son peuple rebelle à ses commandements. La peste, sous la forme d'une divinité infernale, étendait son manteau empoisonné sur toute la ville.

Ce fut la Cité qui ressentit le plus vivement ses ravages. On s'y était flatté un moment d'échapper au fléau ; et quand il y parut , la

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consternation arrêta soudain les rouages du commerce, et bouleversa l'empire du lord maire. L'épouvante avait encore aggravé les effets du mal. Là, comme ailleurs, tout fut rompu, oublié. On s'évitait, on se fuyait comme on fuit le serpent dont on redoute le dard. Des familles disparurent du monde sans y laisser un seul des leurs pour en perpétuer le nom. Le vieillard qu'une vie sobre et régulière amenait par degrés au terme que la nature assigne à l'âge, succombait avant d'y arriver; la jeune vierge tombait comme une fleur dont un insecte malfaisant a piqué la tige. Toute communication devenait fatale, tout contact morteL La couche conjugale n'était plusqu'un réduit empesté où la destruction avait pris la place de la vie. Les draps de l'hyménée devenaient les linceuls de la mort; enfin il semblait que l'ange exterminateur du jugement dernier avait mission de frapper tout de son glaive, et que le néant allait bientôt succéder à la lumière et à la vie.

Londres commençait enfin à respirer. La peste, fatiguée de son travail destructeur, s'éloignait par degrés pour retourner au delà des mers sous des climats plus habitués à la voir naître et mourir.

A mesure que le fléau s'anaiblissait, la confiance, revenue, se raflermissait. Les temples, rouverts h la piété , s'encombraient de fidèles

qui venaient rendre des actions de grâces au Seigneur de les avoir jusque-là cachés à la contagion, et demander que sa bonté les délivrât entièrement d'une si épouvantable calamité. Cependant quelques personnes, sous l'influence tardive d'un mal qui se débattait lui-même dans son agonie, tombaient encore victimes ; mais le nombre en diminuait tous les jours. Ces derniers coups d'un fléau expirant , qui venaient jeter dans une affliction profonde des familles déjà revenues à l'espérance et au calme , n'accusaient-ils pas un des mille caprices de la destinée? La perte d'un fils ou d'un père était d'autant plus vivement sentie qu'elle commençait à être inattendue. Mais en tout temps n'a-t-il pas fallu des contrastes à la joie générale ?

Chez quelques-uns , les démonstrations de contentement longtemps comprimées ressemblaient à l'ivresse et à la folie; et chez d'autres , les riches , elles se manifestaient par des secours etdes aumônes. Le bonheur d'avoir

survécu avait fait oublier au plus grand nombre les tristes tableaux d'intérieur dont une mort implacable les avait faits témoins.

Le J¥^est End, et surtout la Cité, avaient repris leur activité ordinaire. Les mesures d'isolement avaient cessé , et les anneaux de la chaîne sociale s'étaient petit à. petit ressoudés. Les affaires de commerce, suspendues pendant la fureur de l'épidémie , s'étaient renouées , la justice avait retrouvé son glaive et sa balance, et desjoursd'abondance et de bonheur allaient succéder à des jours de désolation et d'horreur.

Le retour à la confiance , à la sécurité , à la vieentln, était évident , palpable et justifié par cela qu'un cas de peste était devenu chose rare et à citer. Grâce au Ciel, on la croyait tout à fait abattue, anéantie , lorsque, par une de ces fatalités trop communes dans les grandes calamités , elle se releva pour venir traîtreusement plonger une des premières familles de la ville dans le désespoir, en perçant d'un de ses traits une âme qui était l'espérance et l'or-

gueil d'une maison opulente, respectée et en crédit.

Arthur Hogarth, que la nature s'était plu à orner de ses dons les plus précieux , et qui devait surtout à une éducation distinguée d'être le plus bel ornement de la société , avait été soudainement frappé et venait de s'éteindre dans les bras d'une mère inconsolable, d'une mère à qui l'impitoyable sort avait enlevé en moins d'une année son époux et ce fils qu'elle chérissait. Quelques médecins, en raison du peu d'altération dans les traits de la victime , contestaient cependant que sa mort fût l'œuvre de la peste; mais le coup avait été si subit et la chute si prompte qu'il avait fallu se ranger du côté de la majorité.

La taille gigantesque du jeune Arthur, et sa corpulence en harmonie avec sa stature peu ordinaire, en avaient fait un homme tellement remarquable, qu'il était connu de toute la ville. Le bruit de sa mort avait remué les esprits en proportion de la grande réputation

de beauté dont il jouissait. Les journaux annoncèrent l'événement avec tous les commentaires que pouvait leur suggérer pareille circonstance , et contribuèrent ainsi à répandre la triste nouvelle jusqu'aux extrémités du royaume.

Tout ce que l'art peut inventer, créer pour le soulagement de la nature humaine, avaitété mis en usage pour arracher Arthur au trépas; mais si un miracle avait pu le sauver, l'amour maternel en aurait eu la gloire. Pendant tout le temps de la maladie (Je son fils, de son fils bien aimé , la malheureuse mère avait jour et nuit veillé à son chevet. Dans ce service pénible, elle n'était soutenue que par son aflection et son courage. Le sommeil n'avait plus d'influence sur sa paupière, et à peine se donnait-elle le temps de puiser de nouvelles forces dans les aliments nécessaires. Elle ne voyait que son Arthur, son cher fils périssant comme un arbre grand et vigoureux que la foudre a tué dans sa racine; elle aurait donné son

existence pour sauver la sienne; mais le destin ne ratifie pas ces sortes d'échange , et le sacrifice fut consommé. Il n'était pas dans le pouvoir des hommes de l'empêcher.

Cependant il fallait arracher l'infortunée mère au lit de mort de ce fils unique; il fallait lui ravir ce corps qu'elle couvrait de ses larmes, pour le donner à la terre qui le réclamait; et à peine si Arthur avait rendu le dernier soupir que déjà l'on pensait aux apprêts des funérailles, qui devaient être faites avec une magnificence digne du rang, de la fortune et de la considération dont jouissait la famille; car la mort a aussi sa vanité, et souvent la pompe étudiée des convois ne le cède en rien à l'éclat joyeux des mariages et des baptêmes. La couleur fait souvent toute la différence.

Il y avait déjà quelque temps que les tombereaux funèbres mis en réquisition au fort de l'épidémie avaient cessé de rouler à travers places et rues, et que les convois avaient

repris leur marche ordinaire, marche lente et solennelle : ainsi le départ du malheureux Arthur pour sa demeure éternelle devait être salué de tous les honneurs, rien ne manquait pour lui rendre les derniers devoirs.

Il y eut un point cependant qui força de déroger à la coutume de garder le mort pendant huit jours : on était requis d'accélérer les funérailles sur la déclaration des médecins qui attribuaient le décès à la contagion. C'était le surlendemain qu'elles devaient avoir lieu. Ni les prières, ni les larmesde la pauvre mère ne purent lui conserver plus longtemps l'image de son fils : l'ordre était irrévocable; on dut enlever le corps à peine refroidi pour l'aller déposer, hors des murs, dans un cimetière isolé , les cimetières de la ville ne comptant plus un pouce de terrain de libre.

L'usage prévalut pour toutes les autres formalités. Désireux de payer au défunt la dette de l'amitié, un immense concours de visiteurs fut admis dans la chambre où Arthur avait

rendu le dernier soupir. Il était étendu dans un cercueil de chêne, doublé de velours noir. Le couvercle, qui ne devaitêtre fixé qu'à l'heure du départ, au moyen d'écrous, laissait voir ses noms en lettres formées de clous d'argent : au-dessus se dessinaient une tête et des os de mort aussi en argent, et au bas les armes de la famille. Là, reposait cette victime d'un mal qui avait frappé sans laisser de traces, calme comme l'homme qui dort; et, sans la pâleur livide qui couvrait son front, on aurait dit qu'il allait s'éveiller. Sa tête, élevée par un élégant coussin , était ceinte d'un capuchon blanc comme la neige : une chemisette ornée d'une dentelle magnifique rabattait sur son cou et ses épaules, et le reste du corps était enveloppé d'un riche linceul de satin.

Parmi les amis , il y en eut qu'un sentiment de superstition conduisit près du défunt pour faire honneur à la croyance populaire, pour loucher le mort, parce que toucher le mort doit amener du bonheur, et d'autres qui ,

pour obéir à l'étiquette, acceptaient de la main d'un des parents, dans une pièce voisine , des vins exquis et des gâteaux consacrés par la circonstance.

L'heure de l'enterrement allait bientôt sonner. Un corbillard de luxe attelé de quatre chevaux vigoureux, d'un noir d'ébène, recouvert d'un superbe velours bordé de franges, et surmonté d'immenses panaches, avait pris sa station selon la coutume et au milieu de la foule des curieux , devant la taverne voisine, ayant à sa suite les voitures de deuil, et guettant le premier signal qui lui serait fait de venir prendre le corps pour 1^ cimetière. Une nuée de muets ^ noirs des pieds à la tête, le chapeau entouré de bandes flottantes de taffetas, et portant à la main un court bâton noir aux bouts d'argent, formaient l'escorte du cortège et s'abandonnaient à d'amples li-

' Mutes.

gft UN CONVOI.

bâtions d'ale et de porter en attendant que le chef du convoi donnât l'ordre d'avancer.

Depuis le matin, deux muets, se distinguant du gros de leur armée par de longues et amples écharpes semblables pour la forme et l'effet , sauf la couleur, aux baudriers dont sont revêtus les suisses des églises catholiques romaines, veillaient en sentinelles et sans bouger en dehors de la porte de la maison. Un morne silence régnait dans l'intérieur, et les volets de toutes les croisées avaient été tenus religieusement fermés.

L'instant d'enlever le corps étant arrivé , le corbillard et les voitures de deuil s'approchèrent de la maison : quatre hommes noirs descendirent le cercueil, et le coulèrent d'une main exercée dans le corbillard, que ce poids d'un exemple rare fit légèrement balancer pendant quelques secondes; puis, à mesure que les parents sortaient du salon pour aller prendre place dans les voitures, deux valets leur jetaient sur les épaules le large man-

UN CONVOI. 3t

teau noir, et leur présentaient une paire de gants blancs.

Le convoi venait de se mettre en marche et s'acheminait lentement vers le cimetière. Contre l'ordinaire, un grand nombre de personnes suivaient à pied , n'ayant pu être admises dans les voitures de deuil, toujours réservées pour les parents les plus proches ou les amis désignés par la famille. Tous accompagnaient en silence celui dont ils regrettaient la destinée, et ne se faisaient remj^rquer que par la profonde tristesse empreinte sur leur visage. Ils pensaient en même temps au fils qui n'était plus et à la mère qui restait pour pleurer la mort de ce fils qu'elle idolâtrait.

Ce^)endant, au milieu de ce groupe marchant dans le recueillement, ressortait un personnage qui, pour être si loin du corps, s'était plus d'une fois attiré les regards par son costume. C'était un homme de moyenne stature, mais d'apparence robuste. Il était enveloppé d'un large manteau noir; un chapeau

rabattu dérobait ses traits à la vue , et sa figure était constamment masquée par un mouchoir blanc.

Il n'y eut pas une âme dans la foule qui ne cherchât à deviner quel pouvait être ce personnage mystérieux, cet ami du défunt, qui s'était posé d'une manière si bizarre. La curiosité était excitée au plus haut point, et les yeux s'épuisaient à épier dans l'homme au manteau noir seulement un geste qui pût le trahir. On l'eût sans d.oute moins étudié si sa tenue ne l'avait autant signalé à l'attention de tous. Néanmoins, la solennité de la circonstance eut bientôt coupé court aux informalions. Chacun fit à part soi ses suppositions et parut oublier pour un instant l'inconnu lorsqu'il se fut accoutumé à son vêtement et à sa tournure singulière.

Après une heure de marche, la tête du convoi avait atteint la grille du cimetière.

Quelque indifférent que soit le souvenir de la personne qui n'est plus à l'individu pré-

sent à la descente du corps dans la tombe, il aura beau s'étourdir, chercher des distractions , il ne pourra se défendre d'un sentiment de sympathie. Il éprouvera une espèce d'oppression, un serrementde cœur, un cauchemar de jour qui pèsera obstinément sur ses sens. Les réflexions forcées que ce spectacle lugubre arrachera à son esprit se porteront droit vers l'éternité. 11 envisagera d'un œil morne et inquiet, et jusqu'au dénouement, la scène mélancolique qui se déploiera autour de lui; et, bien qu'il ait été déjà plusieurs fois témoin d'un pareil spectacle, il en suivra les détails jusqu'à ce que l'ombre ait disparu.

Rien de plus simple que le rite religieux observé en pareille circonstance dans les congrégations protestantes. Le corps se dépose à l'entrée de la chapelle plantée comme la sauvegarde des âmes au miheu de leur terrain, et parents et amis entourent le ministre, qui , du haut de sa chaire , laisse tomber sur le corps une courte mais énergique prière.

Le silence qui venait de succéder à la vibration des saintes paroles qui avaient trouvé leur écho dans le cœur de tous les assistants, signifiait que lame du défunt n'avait plus rien à attendre des hommes et que. la terre s'était ouverte pour le donner au néant. Le corps se retrouva de nouveau aux maitis des muets , et, accompagné de toute la foule , il arriva bientôt à la fosse où des cordes éprouvées le descendirent, guidées par la main rude et terreuse des fossoyeurs.

Malgré l'attention profonde et le recueillement douloureux qui étaient apportés à cette triste cérémonie, le personnage mystérieux n'avait point tout à fait échappé à l'observation silencieuse du plus grand nombre. A mesure que la cérémonie approchait de sa fin , il s'était montré plus actif. Il suivait d'un œil curieux et avide les moindres mouvements des porteurs , et semblait attacher à leur fardeau sacré un intérêt inconcevable.

Quand on eut transporté le cercueil là où il

devaits'enfouir pour toujours, il s'était avancé aussi près qu'il lui avait été possible, écoutant quand il ne pouvait plus voir, et paraissant vouloir s'assurer que le corps avait été descendu dans la fosse ; puis , dès qu'il en avait étéconvaincu , on l'avait remarqué s'éloigner et s'arrêter de nouveau quelques pas plus loin pour faire une marque, mais sans savoir quelle marque il pouvait avoir faite.

Au moment où les fossoyeurs, après avoir rempli leur utile mais repoussant ministère , remontaient leurs cordés > où les assistants, stupéfiés par le bruit sourd des premières pelletées de terre tombant de tout leur poids sur le bois sonore du cercueil , s'arrachaient avec effort de ce lieu imposant, l'homme au manteau s'était déjà perdu dans la foule, et avait disparu comme l'astre malfaisant qui aurait un instant obscurci l'horizon.

Parents et amis, à leur retour au domicile du défunt, y trouvèrent une espèce de collation à laquelle ils firent honneur toujours

pour se conformer à l'usage. On s'entretint encore quelque temps de celui qu'on venait de rendre à la terre, sa mère primitive , et la compagnie se dispersa peu à peu pour rentrer en communication avec la vie. Puis il en fut de même pour Arthur que pour tous ceux qui le précédèrent dans la tombe. La nuit ayant plongé dans ses ombres les tristes réflexions de la journée , au réveil les distractions de la ville , le soin des affaires , et par-dessus tout la fragilité de l'esprit humain , eurent bientôt effacé l'impression douloureuse que cette mort avait généralement faite.

La mère d'Arthur resta seule inconsolablel

UN GOCKNEY.

Mille fois pardon si j'interromps mon histoire, qui déjà faisait mine de marcher toute seule; mais j'ai l'honneur de vous présenter en toute hâte un personnafre qui , je Tespèrt) vous reposera un instant des noirs tableaux que je viens de dérouler à vos yeux. Ce personnage, du nombre de ceux qui eurent le bonheur d'échapper au fléau, non sans avoir

40 UN COCKiNEY.

tremblé et la nuit et le jour de tous leurs membres, a nom assez remarquable : Sweethome'.

Maintenant rassurez-vous , je ne vous ferai pas connaître ce héros dans ces heures d'agonie, car la peur ne rend ni beau ni gai; je vous le montrerai frais et gaillard , gras et radieux , tel qu'il était en effet aux jours de repos et de tranquillité, lorsque déjà la peste bien éteinte avait presque cessé de faire le sujet de toutes les conversations.

M. Sweethome était ce qu'on appelle à Londres un Cockney. Un cockney est ce qu'on appelle vulgairement à Paris un badaud. Le cockney et le badaud , quoiqu'à cent lieues l'un de l'autre et séparés par la Manche, peuvent se donner la main : tous les deux ont été jetés dans le même moule. Si le cockney n'est jamais sorti de Londres j le badaud n'a janiais poussé de reconnaissance plus loin que Paris

Doux fojcr. Piouoncez suilômc.

et la banlieue. L'Angleterre et la France n'ont donc rien à s'envier de ce côté-là : chacune a son peuple de badauds; il n'y a que le nom qui change.

M. Sweethome était arrivé jusqu'à l'âge de cinquante ans sans être allé plus loin que Greenwich; encore était-ce par terre! car l'eau, toute douce qu'elle fût, n'était pas son élénient favori , tandis que le cabotage de la voiture aidait généreusement à sa difrestion souvent pénible par la faute de ses imprudences à table et d'une soif que le liquide allumait au lieu d'éteindre. •.

Le roastbeef et le porter avaient fait de M. Sweethome , je ne dirai pas un bel homme, car il était petit, mais un [tcrsonnage remarquable sous le rapport des joues et du ventre.

A voir sa face rubiconde , ses mains potelées et ce corps chez lequel les aliments étaient tout profit, on eût dit ([ue M. Sweethome était alderman ; voilà cependant comme la mine trompe. M. Sweelhoni(; était , ou |)lutot

avait été tout bonnement tapissier. Son commerce, qui avait marché comme sur des roulettes, lui avait valu une honnête aisance ; et en homme prudent, il avait échangé contre ses tapis de salon et sa mince droguette, de belles et bonnes hank-notes , et contre son magasin un délicieux cottage aux portes de la capitale qu'il ne voulait pas perdre de vue : plus loin , c'eût été pour lui un autre monde, un autre hémisphère.

L'ex-tapissier n'avait plus d'affaires qui le troublassent, et vivait heureux dans son modeste cottage y aylrement dit sa maisonnette entre deux jardins : l'un, et c'était celui du devant, embelli de jasmin, de lierre et de seringat; l'autre , et c'était celui de derrière , planté de légumes et de salade pour son usage particulier.

M. Sweethome habitait seul cette maisonnette villo-campagne avec une vieille domestique qui avait toute sa confiance etla méritait à tous égards. 11 lui était arrivé une fois de se

UN COCKJVEY. 43

marier, mais il ignorait ce qu'était devenue la compagne de sa vie; non qu'il y eût eu séparation après bruit, dispute ou catastrophe, comme il en arrive souvent au sein des ménages chez cockneys et badauds , mais parce qu'un oncle, vieux comme presque tous les oncles^ riche comme presque tous les oncles , habitant les Indes par cette raison qu'il est écrit que dans le monde, aussi bien qu'au théâtre , tout oncle vieux et riche doit habiter les Indes, ou revenirdes Indes, parcequ'un oncle, dis-je, impotent, cloué au delà des mers et sentant sa fin arriver, avait désiré voir sa nièce avant de fermer les yeux, et l'avait appelée près de lui.

Cet événement, ou, si Ton aime mieux, cet appel d'un oncle qui n'oubliait pas sa nièce , était arrivé à l'époque où le commerce des époux Sweethome était en pleine activité, c'est-à-dire au moment où le mari aunait le plus de tapisserie , rembourrait le plus d'oreillers, battait le plus de matelas, drapait le

plus de rideaux, enfilait le plus de tringles, et en retour de ces objets vendus et de toutes ces peines comptait le plus d'espèces. Or, lors même que M. Sweethome eût été dominé par le désir d'accompagner mistress Sweethome dans ce long trajet, la raison l'en eût détourné, car, en Angleterre plus qu'ailleurs, les affaires avant tout. Pendant que madame recueillera là-bas , monsieur récoltera à la maison ; et plus tard les deux bourses n'en faisant qu'une , l'ambition de chacun pourra être plus largement satisfaite. Le tapissier aura la table pour se délecter, et la tapissière la toilette pour plaire ; car si le mari est beaucoup gourmand, la femme est tant soit peu coquette. Ensuite M. Sweethome était brouillé à mort avec l'élément aquatique : il lui avait juré haine depuis que, dans son jeune âge, son père, sous promesse de lui faire voir la lune dans un seau d'eau, lui avait par plaisanterie poussé la tête au fond.

Mistress Sweethome s'était donc cmban[uéc

pour les Grandes Indes, et il y avait de cela plus de quinze ans; mais par une fatalité inouïe, par un étrange jeu du destin, on ne l'y avait point encore vue , et l'on ne savait ce qu'il avait été fait d'elle. L'oncle écrivait toujours à sa nièce de venir, ce qui prouvait du reste qu'en dépit de ses infirmités il avait vécu quinze ou seize années de plus; mais M. Sweethome répondait toujours à l'oncle que sa nièce était partie depuis plus de quinze ans, et qu'il était on ne peut plus étonné d'apprendre qu'elle n'était pas encore arrivée.

Le désespoir de M. Svveethome avait élé très-grand les premières années ; mais il avait fini par se faire à l'idée (jue sa femme avait péri dans un naufrage, et il avait avec le temps contracté l'habitude de prier pour elle, évitant toutefois ces mots : Que la terre lui soit légère !

M. Sweethome vivait donc en célibataire et débarrassé de la crainte d'entendre mistress

46 UN COCKOTY.

Sweethome se plaindre de ce qu'il s'était retiré trop tôt.

Si M. Sweethome n'avait pas dépassé la dernière borne de Highgate ' , lieu de sa retraite, il savait en revanche sa ville de Londres par cœur. Il connaissait l'église de Saint- Paul comme s'ill'avait bâtie, regardait comme sa demeure le cabinet d'histoire naturelle , et se serait promené les yeux fermés dans le jardin zoologique, où le hasard lui faisait toujours rencontrer quelque intime. M. Sweethome parlait de l'abbaye de Westminster et du coin des poètes comme s'il se fût agi de ses propres appartements. Il avait pour amis le roi et le lord maire ; il applaudissait aux discours des membres élus pour la Cité , saluait les sheriffs et ôtait son gant à quiconque avaitlefauteuildansuncluboudansun comité.

Il était politique, car il n'assistait pas à une

' Village situe sur une hauteur, et à trois milles de Londres.

UN COCKJSEV. 47

séance du parlement qu'il ne comptât les sièges et ne dît qui les occupait ; il était critique, car il ornait sa mémoire de mille et un titres d'ouvrages nouveaux qu'il jugeait au fond sans les avoir lus; il était artiste, car il ne manquait pas ce qu'il appelait un bon spectacle au demi-prix, un spectacle commençant par Shakespeare et finissant par une pantomime ou la danse de corde.

Dans sa carrière de tapissier, c'est-à-dire dans le cours de vingt années passées à clouer au mur des portraits de famille , à faire peindre des Chinois de paravents, à suspendre des lustres, empailler des banquettes et faire secouer des tapis, beaucoup d'aventures étaient arrivées à M. Sweethome; mais je n'en vois qu'une qui soit assez plaisante pour être citée.

Un gentleman fort riche , marié et père de trois jolies filles , étant déménagé avec sa famille , fit dire par un de ses domestiques î\u tapissier le plus voisin de passer chez lui le

lendemain matin pour causer au sujet de son ameublement. Le tapissier le plus. voisin se trouvait être justement M. Sweethome, et M. Sweethome se flattait déjà à l'avance d'une commande digne et du gentleman et de luimême, qui avait son amour-propre de tapissier. Il arriva que pendant la nuit une des trois demoiselles de la maison se sentit fort indisposée, et comme elle allait de plus mal en plus mal d'heure en heure , un domestique fut dépêché dès le matin chez le premier apothicaire venu , faute de temps pour faire appeler l'apothicaire ordinaire de la famille, qui demeurait à une certaine distance.

Le messager rentra bientôt en annonçant qu'un pharmacien qu'on disait fort habile allait venir sur-le-châmp, et sortit de nouveau pour obéir à ses maîtres, qui l'envoyaient prévenir une parente très-proche sous le rapport de l'alliance , mais fort éloignée sous celui du domicile.

A peine était-il parti qu'on frappa à la porte.

Les deux sœurs de la malade s'élancèrent à la croisée de la chambre à coucher, et voyant un homme d'une tournure respectable, elles ne doutèrent pas que ce ne fût l'ajjothicaire si vivement désiré. Envoyer la femme de chambre pour le recevoir et l'amener près de sa jeune maîtresse avait été l'affaire d'une minute.

— Vous étiez attendu avec bien de l'impatience , monsieur, dit la femme de chambre à l'inconnu; mademoiselle surtout vous demande à chaque instant ; veuillez vous donner la peine de monter à sa chambre.

M. Sweethome, car c'était bien M. Sweethome , trouvait que dans ce préambule il y avait quelque chose qui n'était pas naturel ; et après être arrivé au premier étage, il se disposait à faire son entrée au salon , lorsque la femme de chambre l'engagea à monter plus haut , et l'introduisit dans une chambre à coucher où la maman et deux de ses filles se trouvaient debout pour le recevoir, et la

troisième dans son lit. Qu'on juge de l'étonnement et de l'embarras du tapissier lorsque la maman , après l'avoiv fait asseoir au chevet de la malade, se fut mise en devoir de l'éclairer sur le siège et la nature du mal, et d'énumérer toutes les souffrances dont la pauvre enfiïnt n'avait cessé de se plaindre.

— Vous ne pouvez vous imaginer, monsieur, lui dit-elle, quelle terrible nuit cette chère petite a passée. Point de sommeil, une migraine à en devenir folle , des étourdissements , des... des...

— J'en suis désolé, madame, interrompit M. Sweethome d'un air compatissant.

— Voyez sa figure , monsieur, voyez ! ses traits n'accusent-ils pas la fièvie, la plus violente de toutes les fièvres?

— C'est vrai , madame , vous avez raison, et je ne disconviens pas que ce soit chose très-fàcheuse... il faudrait peut-être qu'elle prît. .. mais ce n'est p&s pour cela que je suis venu... mon affaire , ce sont les clous.

UN GOCKNEY. 51

— Vous n'y êtes pas , monsieur, vous n'y êtQspas; ayez la bonté d'examiner sa langue!

— En effet, la langue est bien chargée, madame ; il faudrait peut-être qu'elle prît... Mais, je vous le pépète , ce n'est pas pour cela que je suis venu... Mon affaire, ce sont les clous.

— Mais non, monsieur, mais non, il n'y a rien de cela, vous vous trompez... Sors ton bras du lit, mon ange, que monsieur te tàte le pouls.

— Elle est brûlante, s'écria M. Sweethome, qui aurait cru manquer d'égards et de politesse en refusatit de prendre le bras de la jeune malade j il y a fièvre... fièvre... fièvre î... 11 faudrait peut-être qu'elle prît... mais ce n'est pas pour cela que je suis venu ; mon* affaire, ce sont les clous, répétait-il toujours; et, dans cette circonstance, je suis convaincu que vous auriez mieux fait d'envoyer chercher un apothicaire qu'un tapissier.

— Un tapissier !... un tapissier!... s'écrie-

52 UN GOCKNEY.

lent ensemble la mère et les sœurs; mais vous n'êtes donc pas apothicaire, monsieur?

A ces mots la jeune fille s'était enfoncée dans le lit en se couvrant la tête de ses draps, et les deux sœurs avaient pris la fuite en se cachant le visage dans leurs maias.

— Je vous en prie, monsieur, dit à M. Sweethomela maman, qui n'avait point abandonné la partie, qui êtes-vous ?. . . d'où venez-vous ?. . . qui vous a envoyé chercher?

Les paroles mouraient sur les lèvres du tapissier, qui n'en revenait pas d'avoir été pris pour un autre.

En ce moment de confusion, par suite d'une si singulière méprise, c'était à ne plus s'entendre dans la maison, tant il y était fait de bruit du haut en bas. On allait même en venir à une explication sérieuse lorsque l'apothicaire fit retentir le marteau de la porte, et le tapissier ayant été conduit au maître de la maison , le mystère s'éclaircit.

Pious avons déjà dit que M. Sweeihome s'é-

tait retiré à Highgate. De là il pouvait apercevoir et mesurer en l'absence du brouillard, et à l'aide de sa grande lorgnette, tous les clochers de la ville de Londres, sa pairie, ce qui faisait battre son cœur et lui arrachait quelques larmes , surtout quand il venait à se reporter au tableau des misères et des souffrances un jour offert par cette immense cité.

Là, l'ex-tapissier vivait sagement, tranquillement et sans poussière avec mistress Grudges Patty (c'était le nom de sa vieille domestique), partageant son temps entre ses promenades en ville et ses travaux d'a.<ïri culture dans un demi-arpent de sable sous le joug de la pomme de terre qui menaçait de tout envahir.

Mais cela ne pouvait durer. Quel est l'homme dont les goûts ne changent pas plusieurs fois dans sa vie .'* M. Sweethome venait de se sentir subitement inspiré. Je ne sais quel farfadet lui avait donné tout à coup l'envie des voyages; mais à force délire les journaux, car les

54 UN. COCKJVEY.

journaux étaient sa seule et unujue lecture, il était devenu, comme par miracle, honteux de son repos et de sa peur. Il apprenait à chaque instant que ses compatriotes se croisaient sans cesse sur les mers, et il s'était fait jaloux et de leur curiosité et de leur audace.

En effet l'Anglais pou rrait-il vivre sans voyager? Le mouvement, c'est sa vie. Il faut absolument que John Bull voyage; quand ce n'est pas chez lui, c'est chez ses voisins, et quand il s'ennuie chez ses voisins, ce qui finit toujours par arriver, alors il s'envole, fend les ondes ou brûle le pavé ; fet à peine s'il est parti qu'on est tout étonné d'apprendre qu'il est ou dans des pays cfe glace , ou sous des climats de feu. Pour l'homme de la Grande-Bretagne il n'y a ni distances , ni obstacles; il se met en route pour 'les régions lointaines comme il irait à sa maison de campagne.

Puis le souvenir de son épouse dont il ignorait le sort revenait de temps en temps à

UN COGKNEY. 55

l'esprit de l'ex-tapissier, et fortifiait encore son envie naissante de voya-fi^er. Un jour peutêtre sera-t-il appelé à aller au-devanl de cette même épouse, par la raison que tout bon mari doit aller au-devant de sa femme, et plutôt, jurait-il, voir tomber les trois dents de Neptune que de rester en affront en si belle occasion !

Cependant M. Sweethome sentait qu'il était plus prudent de ne se lancer que par degrés : aussi ne voulait-il aller loin qu'après avoir été près. Urue fois résolu, il commença par faire connaissance avec tous les environs de Londres, tantôt à pied, tantôt à cheval, en observateur, comme un homme enfin qui veut tenir un journal de ses réflexions et de ses découvertes, et qui doit un jour faire part de ses tiavaux au monde scientifique. Les inscriptions grecques et latines,. il les abandonnera à tous ceux q.ui pourront les déchillVer; mais tout ce qui sera en anglais , et particulièrement ce qui se rapportera aux manufactures

56 LN COCKNEV.

de tapisseries, il le recueillera avec zèle et fidélité.

M. Sweethome, qui voulait se faire des amis au dehors pour lui être utiles dans le cas où plus lard le vent bon ou mauvais viendrait à le conduire sur leur terrain, avait déjà entamé une correspondance avec quelques personnes du continent, et l'ex-tapissier se vantait à tout le monde de ce qu'un de ses correspondants, désireux d'avoir des rasoirs de Londres, lui avait répondu en le priant de lui envoyer une semaine. Les occasions seules manquaient pour l'envoi sûr. Prévoyant, et pour ne pas tout perdre, dans la supposition où sa commission n'aurait pas été faite , notre cockney avait trouvé tout à la fois original et naturel de diviser sa semaine par jours, et de guetter des départs piour glisser tant de jours dans la poche de l'un , et tant de jours dans la poche de l'autre. << Cher cor- (( respondant , écrivit-il en faisant le pre- '( mier envoi, je vous expédierai lundi et

« mardi , mercredi j mercredi et jeudi , ven- « dredij vendredi et samedi , dimanche. »

Pour se donner du relief et jouer l'iiomme aux connaissances étendues , M. Sweethome s'était créé un correspondant dans toutes les capitales de l'Europe ; aussi fut-il obligé d'envoyer des rasoirs à chacun d'eux à la barbe de Grudges Patty, sa vieille domestique, qui se permettait quelquefois de vouloir lui ouvrir les yeux sur ses extravagances. Mais c'était parler à un personnage de tapisserie; l'ex-m^archand n'en continuait pas moins d'expédier régulièrement sa semaine tous les mois.

En moins de quinze jours, M. Sweethome avait connu tous les villages qui encadrent la grande ville, et, bien ([ue chacun de ces villages soit l'image de l'autre, le voyageur était ravi, et ne pouvait plus résister au désir de pousser plus loin ses conquêtes. Mais l'eau ne l'avait point encore vu, car l'eai» était sa bête noire , et son esprit lui représentait ton-

jours cette malencontreuse lune que son excellent père lui avait fait voir dans un seau d'eau.

Cependant tant de personnes se confient àrélément aquatique, vont au delà des mers, comme l'a fait sa femme dont il n'a plus entendu parler du reste, qu'il y aurait pusillanimité à nour-rir plus longtemps une crainte si ridicule. M. Sweethome veut donc s'en affranchir, etil a enfin arrêté d'aller un beau jour, jour de gloire, àGravesend , juste là où la mer commence, en compagnie avec mistréss Grudges Patly , qui ne craint plus rien au monde.

Le voyage devait se foire un dimanche, et comme tous les dimanches il y a foule pour aller en partie de plaisir à Gravesend, c'étaii dans une grande barque à voiles et à rames, et en vue de la Tour, que M. Sweethome salua en passant par respect, ({ue le maître et la domestique s'embarquèrent. Cinquante personnes environ étaient à bord , y compris les rameurs et le patron; mais les paquets ne se pouvaient compter, par la raison (jue le plus

UN COGKNEY. 59

grand nombre s'était approvisionné à l'avance pour son dîner, Gravesend étant nne ville fort Iriste aux yeux des estomacs accoutumés à bien vivre. Aussi est-il inutile de demander si, de son côté, IVx-tapissier s'était mis comme presque tous en mesure, et avait pris ses précaulions.

Certes, si quelqu'un s'était cbargé d'un bel et bon paquet , c'était bien M. Sweethome ; et un élégant panier renfermant les comestibles de choix achetés et préparés la veille par Grudges Patty, qui n'en devait pas céder sa part, avait été couché par lui entre ses jambes, dans la crainte de quelque méprise, et pour le défendre en cas de chiens.

Le temps, quelquefois bien traître en Angleterre, avait subitement changé; de beau qu'il s'était montré à l'heure du départ, il s'était fait laid, très -laid : le vent s'était élevé ; el les vagues, car la Tamise a ses vagues, en venant se briser contre la barque, apportaient la mort au c«eur de ce pauvreiVl.Sweet-

home, qui, ne sachant plus ni quelle figure faire, ni quelle position tenir, avait jugé bon de sonder tour à tour chaque voyageur sur le plus ou moins de danger qu'il y avait à courir.

M. Sweethome ne craignait pas que le bâtiment sautât, parce qu'à cette époque la vapeur se contentait de sortir des cheminées, et n'avait encore mis son nez ni dans les bateaux ni dans les voitures; mais la bar(jue pouvait chavirer, et l'équipage faire le grand plongeon avec la barque. On comptait parmi les passagers des hommes et des femmes, des vieux et des jeunes, et c'étaient ceux-là surtout qui s'amusaient de la frayeur, je di^^ais même de la terreur de M. Sweethome, de sa figure bouleversée et de ses questions où se reproduisaient toutes les impressions de son âme. Il y en eut un qui ne put résister au désir de mystifier le porteur d'une si bonne physionofnie. L'occasion était belle, et il fit part à deux ou trois mystificateurs comme lui de

UN COCKNEY. (il

l'idée qui venait de lui pousser, et que ces derniers' jugèrent piquante : on verra sHls s'étaient trompés.

—Monsieur, dit le chef de la conspiration à M. Sweethome, qui se faisait dans son coin aussi léger que possible, êtes-vous brave?... pouvez-vous joindre la présence d'esprit au courage?...

— Oui, monsieur, si le danger n'est pas imminent, répond l'ex-tapissier plus mort que vif.

— Imminent n'est pas le mot.

— Comment, monsieur, il y a donc du danger?

— Du silence, monsieur, poursuit le jeune homme en prenant à part M. Sweethome; si l'on nous entendait, jugez de la secousse que produiraient tous ces passagers dans leur frayeur : c'est alors que tout serait perdu.

— Ah! mon Dieu, monsieur; mais je n'ai plus une goutte de sang dans les veines. Serons-nous bientôt arrivés .''

— Vous sortez de la question. La question est de Scivoir si nous arriverons.

— Si nous arriverons, si nous arriverons!... Mais je l'espère bien , monsieur, que nous arriverons. Si je suis parti , c'est pour arriver. N'est-ce pas, mistress Patty, que nous arriverons?

— Encore une fois, monsieur, pour le salutde tous , du silence , monsieur, du silence ! Que dirait le patron s'il apprenait que j'ai dévoilé le secret qu'il m'avait confié.'* Il ne veut effrayer personne en général, et désire rassurer tout le monde en particulier. J'ai l^ien voulu me faire son interprèle pendant qu'il commande la manœuvre, et, comme vous m'intéressez plus que tout autre ici, c'est à vous que j'ai cru devoir m'adresser tout d'abord.

— ^ Vous êtes bien bon , monsieur, répond M. Sweethome, qui s'est déjà accroché au pan de l'habit du jeune homme qu'il croit son sauveur; parlez, {tariez vite, car le temps

UN COCRNEY. 68

s'écoule, le vent souffle avec plus de violence, et notre perte paraît certaine.

— Eh bien ! monsieur , apprenez donc que la barque est trop chargée, et qu'il faut une victime !

A ce mot de victime , et au souvenir de la préférence que le jeune homme disait avoir montrée pour lui, M Sweethome avait de nouveau pâli. 11 avait senti ses genoux plier sous lui , et il était retombé comme une masse sur son siège fait d j bois, heureusement ou malheqreusemeiU.

— Qu'entendez-vous par ce mot victime?... demande-t-il au jeune homme* quand il est revenu de son étourdissement. Auriez-vons pensé que je pourrais me sacrifiei? Plutôt mourir! ajoute M. Sweethome, qui ne sait plus ce qu'il dit.

— Non, monsieur, pas vous, mais le paquet que recouvrent vos jambes, et quia l'air de vous appartenir.

Et le mystificateur montrait du doigt le pa-

64 L'N COCKJVEY.

nier renfermant l'excellent dîner, dont le prévoyant voyageur s'était pourvu afin de ne pas retomber à Gravesend dans l'éternel roastbeefel les inévitables crevettes.

—Certes, c'est un sacrifice, s'écrie M. Sweethome ; mais si ce sacrifice d'un dindon de fine race, d'un melon de France et de deux bouteilles d'un délicieux sberry, peut apaiser la fureur des flots et sauver mes jours et ceux de l'équipage, vous ne me verrez pas hésiter un seul instant.

— Et vous aurez raison. Pour ma part, réplique le jeune homme, en lui tendant la main , je vous en serai toute la vie reconnaissant. Mais il n'y a point à balancer, le temps presse, car de l'avis du patron la charge du bâtiment augxnente pour nous le danger, et je sais que lui-même de son côté, et en cachette des passagers, vient de livrer au fleuve les vivres de la journée.

La tempête continuait toujours, et M. Sweethome, cocUney qu'il était, croyait bonnement

et fermement que la barque, soulagée du poids de tous les paquets, serait sauvée et conduirait l'équipage à bon port. Il ne réfléchit plus, et levant en l'air le trop malheureux panier dont il venait de prononcer l'arrêt , il le jette à l'eau et s'écrie à la face de tous : « Admirez le sacrifice; c'est moi qui donne l'exemple; que chacun fasse comme moi, et nous sommes sauvés! » iMais comme personne ne faisait chorus, et qu'au contraire, après pareille scène, les uns et les autres couraient à leurs paqueJs pour s'assurer s'ils étaient encore de ce monde, il se nîit dans la plus effroyable des colères. " Avares, gourmands que vous êtes, vociféra-t-il, vous voulez donc périr ? Oubliezvous que c'est par l'ordre du patron , et que si nous ne soulageons pas tous le bâtiment d'un poids qui l'enfonce, nous enfonçons tous avec lui! »

M. Sweethome était, comme on dit quelquefois, dans tous ses états, et arpentait le bàlinicnt en homme qui a perdu la tète. On

eût dit que la lune lui «Tpparaissait sous le même aspect que le jour où son père la lui avait fait voir.

Cependant M. Sweelhome a mis tant de feu dans sa sortie , et le temps est devenu si mauvais, que plusieurs ne savent plus (jue penser et dire, ce qui prouve que l'ex-tapissier n'était pas le seul cockney là présent.

Il V a eu peur panique, et dans le premier moment de trouble et d'afjitation où les paroleset la pantomime inattendues de M. Sweethome les ont jetés, les plus crédules ont à son exemple et simultanément, comme il en est d'un feu de peloton , lancé au fleuve leurs paquets, petits ou grands.

Alors la scène est devenue la plus piquante de toutes les scènes. Le patron, qui n'a pas été mis dans la confidence par les mystificateurs, se figure avoir à bord des échappés de Bedlam, et les mystificateurs se tiennent à quatre pour ne pas rire. L'étonnement se peint chez les uns, et la raillerie s'échappe de la bouche des au-

très, de ceux-là qui, assez malins ou assez aguerris pour ne pas tomber dans le piège, sont restés inactifs et froids à une si singulière harangue, et finissent par se réjouir hautement du tableau des dîners délicats , les uns à fleur d'eau, et les autres s'enfonçant par degrés pour ne plus reparaître !...

Mais je m'arrête... Maintenant que vous savez ce que c'est qu'un cockney, et que M. Sweethome vous est connu, je pense qu'il n'est pas positivement d'urgence de vous dire si ce héros, pour qui l'eau est la peste et la peste l'eau, arrivera ou n'arrivera pas à Gravesend , terme de son voyage. Plus tard vous l'apprendrez.

L'homme au manteau noir m'attend.

Il est minuit.

C'est vers le cimetière que j'appelle encore votre attention , vers ce champ de mort où soufïle un vent froid , où rè^^ne un brouillard humide qui s'étend comme un crêpe funèbre.

Nulle étoile ne se montre au ciel , et la lune se perd dans un épais et noir rideau de nua~ (fjBS qui a^ite ses plis sur la cime des peupliers.

72 WARWiCK.

Si je vous ramène dans ce lieu sombre et lugubre, c'est pour vous faire témoin d'une scène malheureusement vivante, pour vous faire voir le monde animé s'enrichissant aux dépens du néant.

Partout les lumières étaient éteintes. Chacun était dans le sommeil , sommeil éternel chez les morts, et mort de quelques heures chez les vivants. Les watchmen , pour qui c'est une épigramme de venir crier l'heure aux oreilles de ceux qui n'entendent plus, ont trouvé plus convenable , par une humidité froide , de laisser la garde des corps à la grâce de Dieu , et se sont endormis à distance dans leurs guérites. La demeure des morts n'avait donc plus personne pour veiller sur elle; les vivants dont le devoir était de la garder étaient autant morts que les morts.

Qui vient troubler le repos des humains dans l'enceinte sacrée? Qui ose braver à cette heure des ténèbres les terreurs inséparables du plus monstrueux des crimes?... On est

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venu cependant, car des voix qui se contraignent et se recommandent mutuellement le silence annoncent un groupe de malfaiteurs , car des pieds ont laissé leur empreinte dans une terre glissante et molle, car une lanterne sourde dessine son pâle reflet sur la muraille décrépite.

Oui, pour la honte de l'espèce, il faut le dire , ce sont des hommes. Ces hommes ne sont pas des assassins, car ils ne tuent pas, et pourraient- ils tuer ce qui est tué.'' Mais leur crime est de prendre à la terre ce qui appartient à la terre : ce n'est qu'un vôl, mais un vol horrible, un vol mêlé de sacrilège, le plus hideux de tous les vols.

Le jour dirait subitement paru qu'il eût éclairé une scène étrange. On eût pu reconnaître d'abord le même homme mystérieux qui, le matin , s'était attaché à l'enterrement du jeune Arthur; on eût deviné sa vigueur peu ordinaire à ses larges épaules, à ses cheveux roux, épais et crépus, et à sou visage

saillant; puis on eût facilement compté sous ses ordres, car il marchait le premier et commandait, huit individus à la figure sinistre, aux vêtements sombres, les uns armés cLi pioches et de bêches, et les autres munis d'échelles courtes et légères qu'ils étaient dans l'action de dresser en dehors, puis en dedans , là où le mur se prêtait le plus à l'escalade par son peu d'élévation. Plusieurs encore faisaient sentinelle à distance et devaient, en cas de danger, faire entendre un signal pour que la retraite pût s'opérer vite et en bon ordre- Pendant quelques secondes, Warwick, c'était le nom du chef, s'était arrêté pour voir si personne ne les avait suivis ou «épiés; puis, assuré que rien ne les avait trahis, il s'était glissé le long du mur et avait donné l'exemple à ses acolytes en montant le premier. Prompts comme l'éclair, ils avaient en un instant et dans le plus grand silence franchi le mur du cimetière.

Suivons maintenant cette troupe d'impies qui ne reculent pas plus devant la colère du Ciel que devant la justice des hommes. Ni l'heure ni le lieu n'ont l'air de produire sur leur âme la plus lég^ère émotion. Leur cupidité les aveugle, et la soif de l'or étoufife en eux tout sentiment religieux.

La nuit devient de plus en plus obscure, et le silence de la mort n'est interrompu que par le bruit des peupliers agités par le vent âpre et perçant qui fouette l'air.

— Y serons-nous bientôt, demande celui qui avait pris les devants pour éclairer de sa lanterne AVarwick et les autres qui , à tâtons , essayaient leur chemin à travers les tombes et s'avertissaient mutuellement devant toute fosse ouverte à la prochaine inhumation.

— Bientôt... mais plus à droite, dit Warwick. Là... ne sentez-vous pas sous vos pieds l'extrémité d'un pieu piqué dans la terre .-*

— Oui , répond presque aussitôt le même qui , précédant la bande en éclaireur, s'était

baissé pour cheiclier des pieds et des mains.

— Eh bien î à deux pas repose le corps du chevalier Arthur Hogarth , le plus beau des corps que vos bras aient jamais sortis de la tombe , le sujet le plus précieux aux yeux de la faculté, et qui doit nous récompenser largement de nos peines. Il ne s'agit plus que de piocher.

Warwick avait signalé la place , et quatre des résurrectionnistes , aprèsavoir soufflé dans leurs doigts et s'être battu les mains, comme des gens dont le froid a engourdi les membres, s'étaient mis vigoureusement à la besogne. Déjà un trou assez profond semblait annoncer comme prochain le terme de l'expédition, lors([u'un de ces hommes, plus jeune que tous les autres, et qui paraissait faire ce métier pour la première fois, faillit, pendant un instant, compromettre le succès. Un jurement expressif, quoique lâché à voix basse par le plus exercé et le plus aguerri des travailleurs, vint subitement accuser la mala-

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dresse du débutant, qu'un éboulernent avait entraîné dans la fosse.

— Que je sois damné, murniura-l-il entre ses dents en aidant le novice à remonter, si j'ai jamais cru aux esprits! Je ne suis pas superstitieux, mais la chute de ce pauvre Toby ne me revient pas. Qu'en pensez-vous, vous autres?

Il n'y eut que Warwick qui parla, et ce fut pour répondre par un rire sat'anique aux ap- |)réhensions du vieux piocheur, qu'il aj)pela coward.

Il n'en fallut pas davantage pour exciter le doyen de la bande, qui, dans son esprit, avait une réputation à conserver. Aussi la fosse eutelle l'air bientôt de se creuser comme par enchantement, nilly piochait pour deux, pour- lui et pour Toby, qui se contenta de prendre une leçon.

Encore quelques minutes, et le cadavre d'Arthur Hogarlh sera la proie de ces misérables; déjà ils ont disparu de toute leur

grandeur dans la fosse; ils ont senti qu'ils arrivaient au cercueil , car la pioche s'est piquée une fois dans le bois, et la bêche a grincé Sur les ferrements.

Warwick est toujours là. En même temps qu'il surveille les travaux, il a l'oreille au guet : ses hommes du dehors ne bougent pas, et le succès devient certain. Le bruit des pioches et des bêches a cessé; il est remplacé de moment en moment par le sifflement aigu de la bise.

Alors le spectacle est devenu plus hideux : on a profité d'un rayon blafard de la lune à travers quelques crevasses des ténèbres ; le cercueil s'est aperçu , s'est levé lourdement au moyen de longs crochets de fer, et il ne reste plus qu'à l'ouvrir pour arracher le cadavre à sa dernière demeure.

Pendant qu'il était procédé à ce second travail, un seul de ces hommes semblait trembler de peur ou de froid ; c'était encore Toby.

— Lâche que tu es, lui dit Warwick, qui ,

un genou en terre et la lanterne en main, admirait dans son linceul le mort, dont les traits n'avaient point encore souffert d'altération, que peux-tu redouter d'un être qui n'est plus? N'est-ce point le marbre? Touche et réponds !

Toby avait touché. Sa main s'était reposée sur une chair de glace, et l'agonie était à son cœur; ses dents claquaient, il sentait ses genoux plier sous lui , et n'avait eu que le temps, pour ne pas tomber, de s'appuyer sur l'épaule du vieux Billy.

Mais Billy l'a repoussé en l'appelant enfant , en le raillant sur son début; et, pour finir parune horrible plaisanterie , luiadit, en lui jetant une pelletée de terre au visage : Je ne suis pas méchant, mon petit Toby, mais j'aimerais bien te voir, pour quelques jours seulement, tout habillé dans ce coffre vide, à la place de ce grand corps. Ueim ! j'espère que tu aurais de la place pour danser!

Toby n'avait plus une goutte de sang dans

les veines, et sa figure était aussi pâle que le pâle visage du déterré.

Cependant le temps pressait, car il fallait arriveravantle crépuscule, et sansêtre aperçu, à la demeure de Warwick; et du cimetière chez lui , à travers champs, il pouvait y avoir deux milles. L'air inquiet du chef s'^était communiqué à ses hommes, et tous les brasétaient à l'œuvre.

— Pas de paresse; ouvre ce sac, si tu veux faire quelque chose , dit Billy à Toby.

Et pendant que le malheureux présentait en frissoimant l'ouverture du sac, auquel l'usage avait déjà donné forme presque humaine, deux de ces misérables y glissaient, en commençant par les pieds, le corps d'Arthur; puis, après avoir replongé au fond du trou le cercueil vide, et fait retomber la terre pardessus, ils nettoyèrent et égalisèrent le terrain de manière à cachei- leur vol aux yeux niême les plus défiants.

L'habitation de Warwick , comme nous Ta-

VVARVVICK. 81

vons déjà dit, se trouvait à deux milles environ du lieu où son cœur et sa main venaient de se souiller d'un nouveau sacrilège, d'un vol qui, comme tous les vols du même genre déjà commis par lui et sa bande, devait, selon leur propre expression , ajouter quelque chose à leur bien-être.

La demeure durésurrectionniste, isolée au milieu des champs , avait quelque chose d'agreste et de sauvage : on l'appelait la Maison rouge, je ne sais par quel souvenir ; mais cette maison, faite comme une autre, bâtie comme une autre, n'avait cela de remarquable que sa grandeur et la profonde tristesse que sa vue inspirait. Le lierre, s'élevant à propos pour cacher la vétusté des murs, retombait, là dû l'appui cessait, en festons échevelés, et deux rangées de longs et larges peupliers étroitement serrés semblaient des remparts enracinés contre les ouragans et les pluies battantes.

Cette demeure passait pour être celle d'un

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homme aisé, charitable et de bonnes mœurs. Quand on parlait de la Maison rouget ce n'était qu'avec intérêt, et Ton ne nommait son propriétaire qu'avec respect. Et en efifet, il y avait des heures où, par calcul, Warwick faisait le bien, où il s'élevait contre le mal et donnait l'exemple du juste et de l'équitable; Warwick vivait ainsi sous le masque : sa vie était d'être honnête homme le jour, et scélérat la nuit.

Malheur à qui mourait grand et bien fait ! L'œil du résurrectionniste, habile aie découvrir là où il avait rendu le dernier soupir, et son audace à l'arracher aux entrailles de la terre, ne manquaient jamais de le lui livrer tôt ou tard, chair ou os. En un mot, Warwick vivait des morts!

Que dire maintenant de ce fanatisme de la science qui, ne doutant pas que ces cadavres ou ces lambeaux de cadavres ne vinssent de mains impures et sacrilèges, n'en recevait pas moins d'elles, au poids de l'or et sans les

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trahir, ces sujets précieux , dont Texamen , l'analyse ou la découpure devait tourner au profit de l'humanité? Les médecins, dans ce cas, étaient-ils à louer ou à blâmer? La religion avait le droit de les condamner d'abord; mais , en faisant valoir les résultats qu'ils espéraient en tirer en faveur de l'humanité souffrante, qu'une découverte ou un essai pouvait les amener un jour à soulager ou à guérir, il y avait peut-être circonstance atténuante.

Warwick avait donc sa clientelle; mais jamais les offres n'étaient faites par lui ni en son nom. Des afRdés proposaient et portaient; mais nul ne se faisait connaître; et, le profit étant assez grand pour tous, il n'y avait ni dénonciation ni dégoût. Un seul médecin avait connu Warwick par l'elTet du hasard , le docteur Lloyd, de Liverpool; et, sur la fable du résurrectionniste, qui s'était annoncé à lui comme pouvant disposer de temps en temps de squelettes venant de fétran-

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ger, le docteur lui avait promis ses ordres.

Mais revenons sur nos pas. La tâche de Warwick* n'est point encore achevée. Ses complices, qu'il appelait ses associés , chargés du vol qu'ils viennent de faire à la tombe, opèrent leur retraite en silence , mais non sans difficulté; car si l'horrible sac n'est pas lourd à leur conscience, il pèse affreusement à leurs épaules; et force leur a été de se passer le corps de mains en mains par-dessus la muraille.

Après avoir surmonté sans encombre ce grand obstacle , le groupe s'est divisé pour ne faire naître aucun soupçon en cas de rencontre : on a éloigné les acteurs inutiles; et deux seulement, leur butin sur l'épaule et Warwick en tête, se sont engagés dans les champs, protégés par les ténèbres.

Ils peuvent déjà apercevoir la Maison rouge. A leur approche , du bruit s'est fiiit entendre; c'est l'aboiement d'un chien , c'est le signal d'un ami dont la fidélité et le dévouement ne

font point de différence entre le crime et la vertu. Dash, qui a cru reconnaître la voix de son maître, a prouvé qu'il était à son poste, et que nul ne saurait approcher de la Maison rouge sans éveiller sa vigilance.

Bientôt un verrou a grincé dans ses anneaux, la porte la plus cachée du bâtiment s'est ouverte lentement et avec précaution , et les rayons vacillants et fugitifs d'une lanterne ont frappé les yeux des résurrectionnistes.

Qui donc s'est chargé d*éclairer cette triste scène ? Qui a eu le courage de venir au-devant d'Arthur Hogarth, mort et passé de son linceul dans un ignoble sac dont il n'a pas eu l'étrenne, et prescjue trop court pour Inique sa taille fit un jour remarquer? Ne serait-ce point un reste vivant de femme] un ensemble de tête hideuse et vieille , de face blême et ridée, de jambes courtes et tortues, modelé sur ces misérables auxquelles d'illustres romanciers ont confié la garde de cavernes de brigands? Non ! Mais le croira-t-on ? C'est...

86 WARWICR.

il me fait mal de le dire, c'est une jeune fille, une jeune fille dont l'air souffrant et le regard inquiet percent au travers des lueurs de la sourde lanterne dont sa faible main s'est armée.

— Maria ! demande à voix basse Warwick qui vient d'atteindre le seuil , est-ce vous?

— Oui, mon père, répond une voix douce, mais émue.

Père!... lui, Warwick... méritait-il de l'être, et ce présent qu'il tenait du Ciel ne devait-il pas un jour torturer sa conscience, grossir ses remords?

Maria, à peine âgée de seize ans, aurait pu être citée pour sa beauté. Grande, bien faite, gracieuse, elle était un de ces types de perfection physique qu'on rencontre plus fréquemment en Angleterre dans les moyennes classes que dans les rangs élevés. Elle eût captivé plus d'un jeune seigneur de la ville si elle avait pu s'y montrer; mais Maria était une perle enfouie dans la Maison ronge qui était

une sorte de prison pour elle. Le commerce de son père lui était odieux, elle maudissait tous les moments passés dans ce repaire presque infect, et mille fois, depuis que l'âge de rai.son l'avait éclairée sur tout ce qui l'entourait, elle avait eu recours aux larmes et aux prières pour arracher son père à son horrible destinée.

— Nous seions bientôt riches, ma fille, répondait-il toujours, et alors nous nous retirerons.

Puis il bourrait sa pipe et se mettait à fumer avec la tranquillité de l'homme dont la conscience est pure et le cœur droit.

L'infortune avait frappé Maria à sa venue au monde. Dès l'enfance, privée des caresses d'une mère qu'elle ne connut jamais, et plus tard des conseils d'une active tendresse, la religion l'avait forcée d'accepter pour père Warwick , désormais son seul guide. Toujours en présence de cet homme, toute son afleclion s'était de routine concentrée sur lui.

Jeune, elle l'aimait comme l'auteur de ses jours, et cet attachement avait développé en elle toutes les qualités dont la nature avait jeté le germe dans son cœur. C'est qu'aussi Maria avait un courage au-dessus de son sexe et de son âge. Elle savait supporter du matin au soir la présence de ce père, et se résigner à la solitude sans chercher d'autre distraction que celle qui convient à une vie retirée et solitaire. C'était elle qui recevait Warwick, alors qu'il revenait de ses excursions nocturnes; et, malgré l'horreur qu'elles lui inspiraient, la pensée du devoir d'enfant qu'elle avait à remplir relevait son énergie, et lui donnait assez de force pour préparer à son retour tout ce qu'elle jugeait capable de lui faire oublier le mal, la fatigue et les intempéries auxquels il avait été exposé. Maria ne connaissait ni les plaisirs de la société , ni les avantages du voisinage, ni les douceurs si consolantes de l'amitié; les caresses du gardien fidèle de la maison, constant compagnon

de son isolement, étaient les seules attentions dont elle jouissait sur la terre.

Le courage de Maria cependant ne s'étendait pas au delà de ces soins domestiques : sa tendresse se brisait contre tout travail dépendant de l'affreux commerce de son père ; et , tremblante, elle fuyait devant tout ce qui pouvait lui rappeler un aussi coupable trafic. Jamais Maria ne pénétra dans le caveau où Warwick tenait cachés ses cadavres; jamais ses yeux ne s'arrêtèrent sur la figure dun mort; car, la nuit, aussitôt la venue de son père et de ses acolytes, elle refermait la porte sur eux et disparaissait pour aller implorer le sommeil doux à ses paupières brûlantes.

Warwick et ses aides sont en sûreté. Ils viennent de franchir le seuil de la Maison rouge. Personne ne les a vus, et ils ont pu respirer avant de descendre au caveau : puis , à la faveur de la lanterne qui, des mains blanches et délicates de Maria, est passée aux mains cuivrées et rudes de Warwick , la des-

90 WARWICR.

cente s'est faite. Le sac gras et terreux s'est ouvert, et des bras bouillants de cbaleur et de vie en ont-fait sortir un corps glacé et dont les membres naguère robustes et bien nourris sont à la merci de qui les touche et se clouent là où le moindre effort les place. Arthur, occupe dans toute sa gigantesque longueur une gigantesque table qui. se termine en pente , et une vieille couverture de laine est jetée sans apprêts sur son cadavre.

Là, tout objet était objet d'épouvante. Ce caveau où s'entassèrent jadis, pour l'usage de ses précédents propriétaires, des tonnes d'un charbon du Cornwall, était sonore, humide, froid et profond, et la teinte sombre du noir minéral dont la muraille était encore empreinte , contrastait affreusement avec le blanc de marbre des corps qui tenaient le milieu; puis, autour et dans les coins, des squelettes , des crânes, et des débris d'os sans chair, complétaient le hideux tableau offert par le caveau de War\vick,où le résurrection-

niste aurait voulu pouvoir multiplier ses personnages.

Warwick cédant à l'impulsion d'une horrible joie, en pensant que sa proie était assurée, avait chaleureusement serré la main à chacun des deux hommes qui avaient eu jusqu'au bout les honneurs de cet abominable Job (i) , et leur présentant un i^in réconfortant, il avait accepté leurs santés, et y avait répondu en faisant des vœux pour un riche partage. Ensuite il les avait congédiés, et, après s'être retiré dans sa chambre où l'attendait un vivifiant spiritueux préparé par Maria, il s'était abandonné au sommeil.

De son côté. Maria ne s'était point couchée. Depuis quelques jours une étrange idée occupait son esprit, et, dans son imagination jeune et vive, s'était insinué le plus audacieux des projets; mais il lui fallail pour

' AlFaiie où il y a de l'argenl à j',aj;iier.

l'exécuter toute sa tête, tout son sang-froid, tout son courage.

Jamais, ai-je dit, Maria n'avait pénétré dans le caveau dont Warwick gardait toujours la clef : loin de sa pensée d'ailleurs cette visite qu'elle eût repoussée avec horreur. Ce noir séjour de la mort lui inspirait un sentiment de dégoût insurmontable, un éloignement irrésistible; mais une circonstance plus forte, plus entraînante, avait amené dans l'âme de la jeune fille un combat opiniâtre, une lutte à laquelle il lui fallait succomber.

La mort d'Arthur , le bruit qu'elle avait fait dans le monde , étaient parvenus à ses oreilles , et la colossale réputation de beauté de la jeune victime avait au plus haut point excité son intérêt, et vivement aiguillonné sa curiosité. L'entreprenant Warwick s'était plusieurs fois vanté devant elle de son dessein d'enlever à la terre une si riche proie qu il convoitait dans l'ombre, et elle avait su à l'a-

vance que cette même nuit devait être employée à cette infernale expédition.

Dès que Maria avait été certaine que le caveau renfermait le corps d'Arthur, elle n'avait pu résister au désir de contempler cette magnifique tête qui devait faire haïr davantage encore l'implacable faux de l'implacable mort. Mais combien était difficile l'exécution d'un si téméraire projet! combien le cœur de Maria devait battre à l'idée d'une si lugubre visite !

Parfois, lorsque le moment approchait d'accomplir ce vœu ardent, sa résolution semblait faiblir, puis après, la soif de la curiosité chassait de son esprit la terreur, et elle se disposait à agir. Le plus difficile était de se procurer la clef du caveau sans cesse au pouvoir deWar\vick, et, pour l'enlever, il fallait ]iénétrer dans sa chambre. Le coup était hardi et lajeune fille balança ; mais, à lu fin, cédant à sa première impulsion et rappelant toute son énergie, elle se glissa dans l'ombre, et,

profitant du sommeil profond dans lequel se retrempait le résurrectionniste épuisé de fatigue , elle s'empara de la clef et disparut légère et rapide comme l'air.

Cependant cet effort sur elle-même avait pour un instant ébranlé sa fermeté. Les précautions dont eH,e s'était entourée ne l'avaient point trompée ; mais , quand elle se vit en possession de la clef et que la crainte de se trahir eut disparu, elle demeura effrayée de son succès. Un frémissement se fit sentir dans tous ses membres, sa respiration devint pénible, et elle recula devant son projet. Quelques minutes de repos cependant eurent bientôt rendu le calme à ses sens et ranimé son courage prêt à s'éteindre.

Après avoir prêté une oreille attentive pour se convaincre que le silence règne dans la maison, elle se dirige vers le caveau. D'une main elle tient une lampe dont la flamme vacillante n'annonce que trop l'agitation de son ànie, et de l'autre, cette clef qui lui coûta son

VVARWIC K. 95

premier danger, sa première terreur. En descendant les marches, un frisson passe sur sa tête, elle croit qu'elle va faillir : elle est sur le point de rétrograder et d'abandonner un projet au dessus de ses forces ; mais, risquant un dernier effort, et réunissant toutes ses facultés, elle ouvre d'une main incertaine la fatale porte qui cède difficilement à la faible impulsion qu'elle lui donne. Alors Maria n'ose respirer: ses yeux plongent dans l'obscurité. Elle fait un pas en avant, puis s'arrête pour soulager par un soupir sa poitrine du poids qui l'oppressait.

Elle est arrivée!...

Seule et pour la première fois. Maria se voit dans ce lieu effroyable où elle n'a que la mort pour témoin !

Le ciel était redevenu serein.

M. Sweethome avait connu , nnais trop tard, la vérité. On l'avait fait dupe. Les réflexions étaient venues, car sa vieille domestique l'avait éclairé , et son enveloppe de cockney était tombée. Mais comment se rattraper ! Pourrat-il repécher son melon de France qui doit souffrir considérablement des côtes, sa fine

100 V7i PARTI PRIS.

dinde dont les poissons font déjà sans doute joyeux festin, et son vin de sherry que l'eau n'a pu supporter par la raison peut-être ([u'il n'aurait pu supporter l'eau? Demandera-t-il compte au jeune homme de son avis perfide et de sa mystification? non; dans cette circonstance, l'ex-tapissier aura assez de nez pour n'en pas ouvrir la bouche , pour ne pas souffler le plus petit mot de reproche. Au contraire , il aura l'air de rire tout bas de sa mésaventure et tout haut de celle des autres, et se donnera, comme on dit, les gants de cette plaisanterie vis-à-vis la masse qui a tout vu et n'a rien dit, qui a laissé faire et n'a rien jeté. Du mystifié qu'il était il se fera le mystificateur , et en dira assez pour que le peu de cockneys comme lui, qui comme lui encore avaient à regretter le sacrifice de leur diner submergé , se persuadent que ce mauvais tour est de son cru, et le menacent de sauter sur ses épaules et sur sa bourse pour lui faire payer les frais.

Et c'est ce qui serait indubitablement arrivé si le jeune homme , dont le but de s'amuser avait été rempli, n'était venu à son aide avec ses amis et n'avait fait, en se pinçant les lèvres, un discours excessivement pathétique pour prouver aux turbulents que M. Sweethome, bien qu'à l'âge où l'on porte perruque, devait être regardé comme ayant agi sans discernement.

— S'il en était autrement , disait-il avec chaleur, l'honnête passager que voici ( et il montraitM. Sweethome), cet excellent homme, du moins il en a l'air , ce respectable bourgeois, se serait-il fait la première victime en se séparant d'une dinde de la trempe de celle qu on apu voir un mstant surnager, d un melon de France, dont le parfum nous est resté, et d'un vin d'Espagne au secours duquel je serais allé moi-même, ajoutait l'orateur pour achever le tableau et peindre par un dernier trait l'innocence de M. Sweethome, si j'avais su nager, si l'eau avait été moins froide, et si lu

décence m'avait permis de me débarrasser de mes vêtements devant la compagnie?

— Embrassons-nous, et que cela finisse!

s'écrie M. Sweelhome. Voilà ce qui s'appelle parler , et je n'aurais pas mieux dit. Maintenant, honni soit qui mal y pense!

Et i'ex-tapissier se montrait dans tous les rangs , joyeux comme un accusé dont on vient de prononcer l'acquittement, et les victimes faisaient contre fortune bon cœur, et le vent avait cesaé, et les premières maisons de Gravesend s'apercevaient, et le patron s'occupait auprès de chacun de faire payer le passage.

Je ne vous décrirai pas Gravesend, parce que Gravesend ne supporterait pas la description. On va à Gravesend pour admirer le fleuve là où il se fait beau , magnifique avant de se noyer dans l'empire des mers , mais on s'occupe peu de la ville qui est une pauvre ville. Aussi M. Sweethome admire-t-il la Tamise qui est à admirer, et fait-il triste mine à la ville qui lui semble faire si triste figure.

La vue de la Tamise est la chose à laquelle le cockney revient toujours. Le cœur lui bat à l'aspect de ces mille vaisseaux qui vont et viennent et accusent la puissance de l'ile qui l'a vu naître : il s'habitue à ce majestueux spectacle, mesure l'immensité et de ses yeux et de ses lunettes, s'applaudit de s'être risqué et trouve en définitive qu'un voyage sur la Tamise n'est pas la mer à boire.

Pourquoi , si la faim chasse le loup du bois, ne détournerait-elle pas notre cockney en extase du spectacle imposant des ondes se jouant ou se contrariant dans un si large espace ? L'estomac de M. Sweethome commençait à parler impérieusement, et mist.ress Grudges Patty, dont l'admiration n'allait pas jusqu'à l'entraînement et l'oubli de manger , répétait à chaque instant, montre en main, que l'heure de dîner était arrivée.

A Gravesend comme dans tous les environs de Londres, on se promène où l'on veut et l'on dîne où l'on peut et comme on peut: c'est

ce qu'apprirent nos deux voyageurs, et encore bien d'autres qui n'en étaient pas plus avancés pour s'être embarqués avec biscuits. Ces biscuits, ou pour mieux dire, ces provisions sur lesquelles ils avaient fondé tant d'espérances n'étaient plus! un mauvais plaisant était la cause de leur destruction , et la plupart se voyaient réduits à se contenter de ce qu'ils trouveraient, en supposant encore qu'ils dussent trouver quelque chose.

Aux enseignes on fait queue, et c'est le Sauvage qui a le plus souri à M. Sweethome et à sa vieille domestique dont l'appétit estgrand,et qui mangeront tout ce qu'on voudra bien leur donner, chaud ou froid, doux ou salé, à la broche ou bouilli , sans sauce ou avec un peu de sauce. Pressé de jouir, leur estomac ne se donnera point le temps de descendre jusqu'à l'analyse des morceaux qui lui seront offerts, il recevra tout, ne dira rien, mais peut-être un peu plustard n'en pensera pas moins. La table est servie, et le maître et sa vieille domestique

assis côte à côte ont oublié le passé pour ne s'occuper que du présent. Le roast-beef tient lieu de dinde, le melon de France s'est métamorphosé en un pâté de rhubarbe, et le vin de sherry n'est plus que de la petite bière.

Pour dessert , mistress Grudges Patty amusera ses quelques dents, fort éloignées les unes des autres, avec une pomme couleur vert d'eau, et M. Sweethome se régalera encore et de la vue de la plaine liquide en comptant les mats qui défileront devant lui , et en se faisant raconter par quelque demi-matelot l'origine et l'histoire de la marée.

M. Sweethome entre de plus en plus dans le ravissement , il s'y plonge , il s'y noie. Ce premier voyage ne lui sort pas de la tête, il voit de l'eau et des vaisseaux partout : il ne rêve plus que soleil couchant et lointain , il a renoncé à la frayeur, et est à la veille d'appeler le spectacle, je ne dirai pas d'un naufrage , mais d'un gros temps. Pourquoi son père l'at-il fait tapissier? il voudrait être marin. Il

aurait enfoncé moins de clous, mais il aurait fait plus de découvertes; il n'aurait pas rembourré de fauteuils , mais il saurait ce que c'est qu'une boussole; il n'aurait pas détaché de tapis, mais il aurait jeté l'ancre dans mille endroits. Bref, M. Sweethome était en train tour à tour d'admirer et de regretter le temps perdu, lorsque la brume et le froid venant à le surprendre au bord de l'eau, GrudgesPatty qui craignait un rhume pour lui ou pour elle, crut prudent de lui rappeler que la barque s'apprêtait à repartir pour Londres, et que les premiers arrivés, là comme ailleurs, n'étaient pas les plus mal placés.

Nous ne dirons rien du retour de l'ex- tapissier et de sa vieille domestique , qui s'en allèrent comme ils étaient venus , par la même voie , et en compagnie des mêmes passagers du matin, lesquels, par parenthèse, paraissaient avoir puisé d'amples consolations à la perte de leurs provisions dans le stout qui leur revenait de temps en temps, et les crevettes

dont ils épluchaient encore des queues. La soirée était superbe; et, loin de montrer la moindre crainte, M. Sweelhome était partout, et voyait tout avec cette sérénité qui ne s'acquiert qu'avec l'habitude et après maintes épreuves.

Le voyage de Gravesend était donc une grande victoire remportée par le paisible habitant de Ilighgate; et, s'il s'en était cru, il s'en serait publié un bulletin pour faire voir à ses amis et connaissances de la grande ville, qu'il n'était pas si poltron qu'il en avait l'air; bien entendu que dans ce bulletin il n'aurait pas été question de l'épisode des comestibles, qui aurait un peu terni l'éclat de ce brillant coup d'essai.

En rentrant dans sa demeure et avant de se coucher, l'ex-tapissier allait s'occuper de mettre par écrit ses observations et ses réflexions sur ce qu'il avait eu le bonheur de voir et d'entendre, lorsque GrudgesPaHy lui a[)porta une lettre à lui adressée, et dont un

obligeant voisin s'était chargé pendant leurabsence.

— Oh! oh! s'écrie M. Sweethome en lournant et retournant la lettre dans tous les sens, ça vient de loin , mistress Grudges Patty, ça vient de loin.

— De toutes les Russies, peut-être? demande Grudges Patty.

— Non, d'Inde, mistress Patty, d'Inde.

— Encore quelque semaine à envoyer sans doute, dit la vieille domestique, comme si ces Indiens avaient besoin de se faire la barbe.

— Agra, le..., etc. C'est de mon oncle, de mon cher oncle! s'écrie M. Sweethome, après avoir rompu le cachet. Ma femme serait-elle enfin arrivée! Suis-je veuf, ou ne le suis-je pas? C'est un mystère qu'il faut que j'éclaircisse. Voyons un peu.

Et il mit ses lunettes , et Grudges Patty tint la lumière.

« Mon cher neveu ,

(( La plaisanterie est trop forte et dure trop longtemps. Depuis près de seize ans que je vous écris que je suis à la veille de mourir, et que je vous tourmente pour que vous m'envoyiez manièce que je désire embrasser comme mon héritière, vous me répondez toujours qu'elle est partie et qu'elle doit être arrivée. Eh bien! je suis fâché de vous apprendre de nouveau que je n'ai encore vu personne. Certes, j'y ai mis jusqu'ici de ' la patience et de la bonne volonté; mais le destin qui commande et les infirmités qui < se multiplient finiront par nécessiter un f plus grand nombre de médecins et des orr donnances qui ne seront plus du juste mir lieu. Et alors vous me permettrez" de ne ( plus répondre de moi. Je ne vous le cache ( pas, mon cher Sweethome, le souvenir de ( ma nièce m'est oh ne peut plus cher, et je ( ne mourrai tranquille que lors(jueje l'aurai

(c serrée dans mes bras et déclarée ma seule « et unique héritière. C'est à vous, mainte- H nant, de décider si vous voulez son bien, (( ou si, en vous obstinant à la soustraire à « mes embrassements , vous voulez me ré- « duire à disposer de mon argent et de mes « propriétés en faveur de ma garde , vieille « négresse au cœur noir, et qui , paf les con- « trariétés qu'elle me fait endurer et les rudes « médecines qu'elle me fait prendre, ne con- « tribuera pas peu à hâter le fatal moment , « etc., etc., etc., etc., etc., etc. »

— Oui, etc., etc., cela s'entend ; des commissions, encore des commissions , toujours des commissions , murmura Grudges Patty pendant que son maître achevait de lire la lettre à voix basse. Si l'on était sûr d'hériter, encore; mais madame qui ne finit pas d'arriver.

— Si elle n'était partie que depuis seize jours , cela ne m'étonnerait pas , dit M. Sweet-

liome d'un air tout contrit, puiscjue le voyage demande plus de huit mois ; mais voilà tout à l'heure seize ans qu'elle m'a fait ses adieux et que son oncle l'attend. Concevezvous cela, mistress Grudges PaUy?mais le concevez-vous?

— Il y a de quoi s'y perdre , répond Grudges Patty.

— Un instant , s'écrie M. Sweethome , qui avait remonté ses lunettes sur son nez, il y a un postscriptum, un postscriptuml... Le cœur me bat. 11 serait possible encore que mistress Sweethome fût arrivée aux Grandes- Indes dans l'intervalle du corps de la lettre au postscriptum ! Voyons :

M Je ne vous engage pas à venir vous- (f même, mon neveu, parce que je sais com- « bien l'eau vous fait peur depuis que votre « imprudent père lune seau »

L'ex-tapissier n'avait pu ni assembler ni prononcer les mots de cette dernière phrase. La fureur s'était pein-te sur tous ses traits;

ses lunettes lui étaient échappées du nez , et un soupir exhalé à bout portant avait éteint la lumière de Grudges Patty.

— Mon oncle est un infirme, un culde-jatte, une vieille bête d'Indien, s'écriait M. Sweethome , en se promenant de long en large par la plus profonde obscurité, se heurtant tantôt contre chaises et tables , et tantôt contre Grudges Patty, qui cherchait la porte à tâtons pour aller rallumer sa chandelle; c'est un ignare, un véritable ignare! Voyezvous, Grudges Patty.... où êtee-vous donc, Grudges Patty?... Voyez -vous, je donnerais tout au monde pour que le premier bâtiment qui va partir eût des ailes pour qu'il pût, avec la vitesse du vent, porter à cet oncle moqueur, qui ne sait pas ce dont son neveu est capable, la nouvelle suivante : M. S^veethome est allé par eau à Gravesend, le 7 juin 1666, et en est revenu le même jour, aussi calme, aussi serein que s'il se fût agi de passer d'une chambre dans une autre.

Dans cet intervalle , mistress Grudges Patty était rentrée pour éclairer cette scène burlesque.

M. Sweethome était resté à la fin planté comme un piquet au milieu de la chambre , entouré des meubles et des ustensiles qu'il avait renversés , écornés ou cassés dans un premier mouvement de colère, et traitant tour à tour d'infirme et de cacochyme l'oncle d'Agra, pour son imi^ertinent post-scriptum , l'interpellant par son nom dans l'obscurité , et parlant à son portrait dès qu'il y avait vu clair.

Pleine d'attention pour son maître, Grudges Patty vit qu'il était temps de le prendre par la morale et la douceur pour l'empêcher de prolonger une scène qui les aurait conduits à plus de minuit; et voici comme elle le ramena à la raison.

— Après tout, monsieur, je ne trouve pas, lui dit-elle, que votre oncle soit si blâmable, puisque vous-même lui avez écrit , je ne sais

li4 CN PARTI PBIS.

combien de fois, que vous éprouviez une invincible répugnance à voyager par le liquide : ce n'est pas de sa faute, à ce cher oncle, si vous êtes allé à Gravesend et si vous prétendez maintenant aller plus loin.

— Je lui écrirai, Patty, il faut qu'il le sache. Maintenant, Patty, allez vous coucher, ma bonne; vous devez comme moi avoir besoin de repos.

Grudges Patty fit la révérence, laissa le chandelier, prit le bougeoir et souhaita à son maître une bonne nuit.

Certes, c'était de la part de mistress Grudges Patty un souhait bien placé. En effet , de combien d'heures d'un profond sommeil M. Sweethome ne devait-il pas avoir besoin pour se refaire et de sa frayeur du matin, et de sa jouissance du soir, et de l'espèce de chagrin que lui avait causé la nouvelle qu'il n'y avait pas de nouvelles de sa femme, et enfin de l'accès de colère venu du pnst-scriptuni de l'oncle, qui aurait dû deviner que son

neveu finirait, pour commencer, par aller un jour à Gravesend!

On a bien raison de dire que la nuit porte conseil. Le lendemain , M. Sweethome était tout autre. Il riait comme un fou de ce même post-scriptum qui l'avait si fort mis en fureur la veille, et déjà n'en voulait plus à son oncle de lui avoir rappelé son père , la lune et le seau. Cependant il tenait à lui faire savoir aussi vite que possible que les choses chez lui étaient bien changées, et que son courage avait tout récemment subi l'épreuve de l'eau. Une idée sublime lui était venue avant qu'il s'endormît, et un rêve délicieux avait couronné cette nuit que sa vieille domestique avait eu raison de lui souhaiter bonne. Et en effet elle avait été excellente. Les yeux tout grands ouverts, M. Sweethome avait passé en revue l'un après l'autre les moyens à employer pour que l'oncle n'attendît pas longtemps après une réponse, et sa tête en travail lui avait représenté comme original et piquant, pour cou-

per court atout, de partir lui-même et sans délai pour Agra. C'est un peu plus loin que Gravesend, se disait M. Sweethome ; mais il n'est rien que je ne fasse pour le surprendre, cet oncle , pour le faire repentir de son postscriptum , et surtout pour faire peur à celte négresse qui pourrait oublier qu'à défaut de nièce il est un neveu, un neveu tout disposé à hériter dans l'occasion. Puis, dans le fort de son sommeil, un songe enchanteur lui représentant l'image de sa femme, de mistress Sweethome fraîche et vermeille , il la voyait gracieusement assise dans une élégante nacelle, voguant au gré des vents et lui faisant signe de la suivre en lui souriant, comme si elle devait éprouver un plaisir infini à se retrouver avec lui.

Il n'en fallut pas davantage pour décider l'ex-tapissier. En faisant ce voyage, il se rendait célèbre , surprenait son oncle, lui faisait le tableau de la peste, lui donnait verbalement la date et les circonstances du départ

UN PARTt PRIS. 117

de sa femme, et se berçait de l'espoir, grâce à son rêve singulier, que l'élément avait respecté les jours de mistress Sweethome , et que les requins y auraient regardé à deux fois avant d'avaler madame son épouse.

— Eh bien ! c'est arrêté, Patty, je pars, dit le lendemain matin M. Sv^eethome à sa vieille domestique , dans le moment où elle était occupée à remettre sur pied les meubles renversés et à compter les pots cassés.

— Comment? vous sortez déjà, monsieur, avant déjeuner?

— Je ne vous dis pas que je sors, Patty, je vous dis que je pars, ce qui est bien différent. Vous aurez donc la complaisance , - Patty, de me préparer tout ce qu'il me faut pour aller aux Grandes Indes ; une douzaine de chemises, quinze paires de bas, autant de mouchoirs et mes deux parapluie» : le reste me regarde. Vous entendez bien tout cela , Patty ; ainsi , ne me faites pas attendre pour ma malle, car je tiens à voir l'oncle le plus

tôt possible, et la preuve, c'est que je vais de ce pas in'informer dans la Cité quel jour il part un bâtiment de Liverpool. D'autres profiteraient du premier vaisseau faisant voile de la Tour de Londres; mais vous sentez , mislress Patty, qu'il serait du dernier ridicule de connaître les Indes et de n'avoir rien vu de l'Angleterre.

Grudges Patty crut un instant que son maître voulait rire, mais elle changea bientôt d'opinion en le voyant verser quelques larmes.

— J'ai confiance en vous, mistress Grudges Pally, et je vous laisse la garde de ma maison et le soin de mesaffaires. Si quelqu'un venait me demander pendant mon absence , vous diriez, mistress Patty, que je crois que je ne serai pas visible pour quelques jours, parce que je vais aux Grandes Indes.

— Oui, monsieur.

— Si par hasard ma femme revenait, car on ne sait pas ce qui peut arriver, vous ne risquez rien , mistress Patty, de lui avouer

tout franchement et sans détour que je suis allé aux Grandes Indes ; et si, par amour pour moi, elle s'obstinait à vouloir repartir, vous seriez assez bonne pour la retenir, n'est-ce pas? en lui faisant entendre qu'il y aurait chance de se croiser, car autrement vous concevez que cela n'en finirait plus.

— Oui , monsieur.

— Vous ne prendriez pas trop de pain , n'est-ce, pas Patty? car vous concevez encore que, ne sachant pas précisément l'époque de mon retour, il pourrait durcir, et j'ai pour principe de ne pas manger de croûtes.

— Oui , monsieur.

— Maintenant ne vous gênez pas, Patty, si vous avez quelque commission pour les Grandes Indes, je m'en chargerai volontiers.

— Vous êtes bien bon , monsieur, mais je ne connais personne d'Inde.

— Vous le croyez, mistress Patty, mais dans les familles il y a des choses si drôles !

Soyez tranquille , je m'informerai toujours , par mesure de précaution, s'il n'y aurait pas de Patty par là.

Tout en parlant, M. Sweethome avait troqué la robe de chambre contre la redingote de ville, s'était assuré si sa perruque était droite, et avait pris sa canne et son chapeau. Puis il était parti pour Londres.

Sa tournée devait être longue. Non-seulement il se proposait, au cas où un vaisseau devait incessamment mettre à la voile, d'aller retenir sa place aux voitures qui devaient le conduire au lieu de l'embarquement; mais son amour-propre lui disait encore de passer, comme si de rien n'était, chez la plupart de ses amis pour leur faire part de son illustre voyage et leur demander leurs commissions. Les uns n'en pourront croire leurs oreilles et les autres lui riront peut-être au nez; mais son sérieux leur en imposera, et la demande réitérée de leurs commissions achèvera de confirmer le hardi projet de l'ex-tapissier, qui

jadis publiait partout que Neptune ne serait jamais son dieu.

M. Sweethome n'aurait pas été Anglais, si, arrivé au terme de ses courses et de ses visites, c'est-à-dire le soir, et avant de regagner ses lares par la voiture de Highgate, il ne s'était arrêté à la taverne Saint-Georges, taverne qu'il afFectionnait par-dessus toutes les autres, non pour s'y rafraîchir, car on se rafraîchit peu en Angleterre , mais pour fumer son ou ses cigares , boire son ou ses verres de grogy tout en causant, discutant ou lisant.

L'ex- tapissier savait encore qu'en faisant une pause à la taverne Saint-Georges, il ne laisserait pas que d'exciter l'étonnement et piquer la curiosité, en se disant sur le point de partir pour Liverpool , où il devait s'embarquer pour les Grandes Indes. Aussi ne se contenta-t-il pas de s'adressera la masse , la jouissance n'aurait pas été complète : il voulut prendre chacun en particulier et aborder de nouveau le chapitre des commissions

pour rendre la chose plus vraisemblable.

Malheureusement , ou plutôt heureusement pour l'ex-tapissier, nulle de ses connaissances n'avait rien pour les Grandes Indes, et, d'un petit air d'importance, il allait sortir pour saisir au passage la voiture de Highgate , lorsqu'un individu assis dans un coin de la salle, et auquel il n'avait donné que peu de son attention par cette raison qu'il lui était totalement inconnu, ainsi qu'à toutes les personnes présentes, se leva, vint au-devant de lui, et, le félicitant sur le magnifique voyage qu'il allait entreprendre , lui témoigna le regret de ne pas être du nombre de ses amis.

La manière dont M. Sweethome avait été abordé par l'étranger l'avait infiniment flatté. Que pourrais-je faire pour vous, monsieur, en supposant que nous fussions amis ^ demanda-t-il à l'inconnu.

— Je vous le dirais bien , monsieur, mais je crains^d'être indiscret.

— JNe vous gênez pas, monsieur, je vous

en prie. Si vous me connaissiez, vous sauriez que je suis l'homme le plus sans façon du monde.

— Vous offrez de si bonne grâce à la société de lui être agréable en vous chargeant de commissions, que vraiment je regrette que personne n'ait répondu à cet appel obligeant en vous confiant quelque lettre ou quelque paquet.

— Auriez-vous quehjue chose à me donner, monsieur? répond d'un air de plus en plus flatté M. Sweethome; je m'en chargerais avec plaisir.

— Je vous assure, monsieur, que si vous vouliez prendre sous votre protection une simple caisse pesant entre trente et quarante livres, cela me rendrait un grand service, et je vous en serais on ne peut plus reconnaissant. Ensuite , je dois vous dire que cette caisse n'esl pas pour les Indes; sa destination est poui" Liverpool, qui est la ville où vous parlez de vous embarquer.

A ces mots de caisse et de trente et quarante livres, M. Sweethome avait eu un instant l'air de balancer; mais, dès qu'il eut appris que cette espèce de ballot devait cesser d'être à sa charge à Liverpool , il avait répondu à l'étranger qu'il pouvait compter sur lui. 1

— Je vous en suis d'autant plus reconnaissant, monsieur, dit l'étranger, que cette caisse renferme un objet précieux, et j'attendais que le hasard me fît rencontrer une personne aussi respectable que vous pour me décider à m'en séparer.

L'ex-tapissier était au pied du mur. L'opinion qu'avait de lui l'étranger, opinion qu'il avait exprimée en pleine taverne, était un nouveau triomphe.

— Je me nomme Sweethome , monsieur, et je demeure à Highgate. Voici ma carte. Si vous voulez faire porter à mon domicile cette caisse que vous me recommandez, je la prendrai avec moi, soyez-en certain, et nul

doute que votre correspondant ne vous en accuse bientôt réception.

L'étranger et M. Sweethome se donnèrent une poignée de main.

L'ex-tapissier monta en voiture, et l'étranger lui souhaita un bon voyage en présence de tous les habitués de la taverne Saint-Georges, qui firent chorus avec lui.

Pendant que M. Sweethome retournait à Highgate , plein de joie et fier comme défunt Artaban , de son côté, l'étranger, riant et se félicitant d'avoir rencontré si bonne occasion , regagnait sa demeure.

Sa demeure était la Maison rouge , et son nom, Warwick.

C'était le résurrectionniste !

LE CHAnTRE DES COMMISSIONS.

La première chose que fit M. Sweethome en rentrant chez lui fut de s'assurer où sa vieille domestique en était de sa malle; si elle avait ou non posé, je ne dirai pas la première pierre, mais la première chemise, ce qui est beaucoup plus chaud et infiniment moins lourd.

— Je vous fais mon compliment, Patty, dit-

130 LE CHAPITRE DES COiDnSSIOXS.

il en apercevant les tiroirs de sa commode sens dessus dessous, et sa garde-robe pêlemêle; c'est très-bien, je suis fort content, je vois que vous vous occupez de moi.

— Oui, monsieur, je vous tiens; mais ce n'est pas sans chagrin, allez, que je vous apprête tout ce qu'il vous faut; car enfin ce n'est pas pour vous alarmer ni vous donner à penser, mais qui peut assurer que vous reviendrez jamais et que je reverrai mon bon maître ?

Et cela disant, Grudges Patty continuait de passer en revue tous les objets de première nécessité. Chaque paire de bas qu'elle mettait dans la malle lui arrachait un soupir, chaque chemise une bénédiction, et chaque mouchoir une larme.

M. Sweethome, pour n'être pas témoin d'un si triste spectacle et se soustraire à l'entraînement, avait laissé Patty aux prises avec sa garde-robe, faisant de plus en plus eau de ses deux yeux à mesure que la malle se remplis-

LE CHAPITRE DES C0iDlISS10>S. 131

sait, et s'était retiré dans une autre chambre pour prendre à l'aise la liste des choses les plus essentielles pour son voyage après l'habillement.

— Voyons si je n'oublie rien, se dit M. Sweethome après avoir récapitulé tous les articles. Oui, ma foi, j'oubhe quelque chose : et les mesures de sûreté, donc! car enfin si je venais en route à être jeté sur quelque côte habitée par quelque peuple parlant quelque autre langue que la mienne, j'y aurais l'air excessivement déplacé. Pour les langues mortes, je ne les crains pas , car depuis le temps qu'on dit qu'elles sont mortes , il me semble qu'elles doivent être enterrées ; mais les langues vivantes! 11 y en a une famille de langues vivantes, et, comme je ne suis pas leur père, je m'en méfie souverainement. Aussi, par prudence, prendrai-je avec moi mon dictionnaire dans quatre langues, mon vocabulaire écrit sur lemêmc plan, et ma grammaire du même auteur. Avec cela et beaucoup d'argent, on

est sûr de ne pas mourir de faim , à moins cependant que d'être jeté dans une île déserte; mais alors le dictionnaire, le vocabulaire et la grammaire deviendraient parfaitement inutiles. Tenez, Patty, dit M. Sweethome en rentrant dans sa chambre à coucher, voilà encore pour la malle.

Et il jeta à la volée les trois volumes, qui retombèrent, au grand déplaisir de la domestique , le dictionnaire et le vocabulaire sur les deux plus jolies chemises plissées et à jabot de l'ex-tapissier , et la grammaire dans un large pot de confitures que Patty se faisait fête d'introduire par surprise dans la malle du voyageur.

Puis, tout préoccupé qu'il était de son voyage, de son oncle, de l'héritage et de sa femme, il entra dans sa bibliothèque, qu'il ne connaissait que de vue , et en parcourut plusieurs volumes au hasard pour s'assurer si quelque autre livre ne lui serait pas utik.

Il y eut un moment où M. Sweethome ne se

sentit pasde joie. Un trésor venait de lui tomber sous la main ; c'était la manière d'aborder son monde cbez tous les peuples connus. Le volume est trop r^ros pour l'emporter, parce qu'il traite de beaucoup d'autres matières encore; mais il prendra des notes et se rappellera, à force de se le fourrer dans la tête, que si le vent le porte chez les insulaires voisins des îles Philippines, il devra prendre le pied oa la main de la personne à laquelle il voudra faire une politesse, et s'en frotter le visage.

S'il est jeté chez les Lapons, il appuiera fortement son nez contre le nez de l'individu qu'il saluera , quand bien même ce dernier prendrait beaucoup de tabac.

Ce n'est qu'à son corps défendant qu'il se mêlera parmi les habitants de Cormène , où il sera forcé de s'ouvrir une veine et d'offrir au premier venu le sang qui en sortira, en guise de breuvage.

Mais il se réjouira , l)i(Mi que cela doive le

134 LE CHAPITRE DES COMxMISSIONS.

déranger terriblement de son chemin , de demander aux habitants du Caire comment ils suent, et aux Chinois s'ils ont mangé leur riz. M. Sweethome était en train de lire et d'apprendre par cœur à haute et intelligible voix toutes ces manières d'être agréable à des peuples fort peu séduisants, fort peu aimables, lorsque Grudges Patty entra pour lui annoncer qu'une caisse venait d'être apportée pour lui.

— Je sais ce que c'est , Patty, c'est bien .

— Faut-il l'ouvrir, monsieur?

— Non! non! répondit avec empressement M. Sweethome. Gardez-vous-en bien , c'est sacré. Cette caisse renferme quelque chose de très-précieux : elle m'est confiée, j'en réponds; c'est pour emporter.

— Oui , encore une commission. Elle est fameuse celle-là, grommela Grudges Patty. Vous ne pensez sans doute pas, monsieur, me faire entrer cette caisse dans votre malle; car je ne vous le dissimule pas, la caisse est plus grande que la malle.

LE CHAPlTRIi DES COMMISSIONS. 135

— C'est bien, c'est bien, Patty, on verra ça. Cette caisse m'est recommandée par un homme charmant que je ne connais pas, et plus elle sera grosse , plus le service que je lui rendrai lui paraîtra grand. Voyons celte caisse.

Et il descendit avec la bonne vieille au rezde-chaussée, où la caisse avait été déposée.

— Où est le porteur? demande M. Sweethome.

— Il est parti.

— A-t-il laissé des instructions ?

— Non, monsieur, il n'avait pas d'instructions. Il m'a dit tout uniment : Voilà une caisse pour M. Sweethome, il sait ce que c'est. Il n'y a pas de réponse.

— C'est-à-dire, je sais ce que c'est, je sais ce que c'est, répéta M. Sweethome, je sais que c'est une caisse, mais j'ignore ce que cette caisse contient. Toujours est-il qu'elle contient un objet très-précieux. Vous feriez peutêtre mieux, Patty, de la monter dans votre chambre à coucher; car ici, c'est bien humide.

et d'ailleurs on ne sait pas ce qui peut arriver. Il n'y a rien que je craigne plus que les voleurs et les souris.

— Monter ça à moi toute seule , se récria mistress Patty, mais jamais ni de ma vie ni de mes jours.

— A nous deux, mistress Patty !

Et tous les deux se mirent en position de grimper, avec le plus de précautions possible , la caisse jusqu'au premier.

— C'est une bien belle commission , se dit en lui-même l'ex-tapissier qui suait sang et eau et comptait ses échardes, une commission bien honorable. 11 faut que cet étranger ait eu en moi une bien grande confiance.

— Savez-vous que ça paiera beaucoup ça, monsieur.'*

— Je ne suis pas inquiet , dit M. Sweethome en souriant; cela vient d'un homme bien mis qui n'a pas voulu m'humilier en me proposant de l'argent d'avance, mais je suis bien certain d'être remboursé de mes frais à mon retour. Il

sait OÙ je demeure. A propos, voyons donc à qui je dois remettre cette caisse.

« Docteur Lloyd, a Liverpool. »

« Aux soins de M. Sweethome. »

Et comme l'ex-tapissier s'était mis là-dessus à partir d'un éclat de rire, Grudges Palty lui en avait demandé la raison.

— Je ris, lui répondit-il , de cette adresse. Ne trouvez-vous pas singulier, Patty , que ce soit le médecin qui ait été remis à mes soins. Qu'en dites-vous?... Après tout, le tapissier a été remis assez souvent aux soins du médecin, le médecin peut bien être à soa tour une pauvre petite fois aux soins du tapissier.

Cette réflexion, accompagnée d'un gros rire, avait un peu déridé le front de la vieille domestique, qui n'avait cessé de se lamenter et de bougonner depuis l'aurore.

Cependant le temps s'écoulait, et M. Sweethome se dépècbait. Ses préparatifs tiraient à leur fin, età force dépenser à tout, rien n'avait

été oublié, pas même le bien faisant sel d'Epsom, placé dans la catégorie du confortable ^ et dont la vertu est la même sur mer que sur terre. Le 20 juin 1666 était le jour fixé pour le départ. L'ex-tapissier avait remis la grosse clef de son petit cottage à Grudges Potty en la priant de le laisser le moins possible ouvert, et celle de son argent en lui recommandant d'en user modérément ; puis après avoir mangé pour une dernière fois des pommes de terre de son jardin, il avait exigé de Grudges Patty, bien qu'elle s'y fût longtemps refusée à cause du chagrin qu'elle ressentait et des pleurs qu'elle versait, qu'elle lui fît la conduite jusqu'à la diligence de Londres, qui devait le porter à Liverpool. Tous les deux, la malle et la caisse, étaient donc arrivés ce même jour, à midi, à l'office des stage-coaches par la voiture deHighgat8,et, à une heure, M. Sweethome , après avoir essuyé deux larmes, embrassé quatre fois Grudges Patty, à qui il promit une robe à' indienne à son retour . et recommandé

au coachman jusqu'à satiété la précieuse caisse, se jucha out-side y c'est-à-dire en dehors, sur !a banquette de l'impériale, poilr jouir de l'air et faire connaissance avec l'intérieur de l'Angleterre , et de là envoya un dernier adieu à sa pauvre vieille domestique, qui se soutenait à peine sur ses jambes en voyant les chevaux s'élancer.

On sait à peu de cho^e près quelle est la composition d'un stage-coacli. Piien ne manquait à celui-ci , qui portait hommes , enfants et animaux. Heureux pour les voyageurs quand ces derniers ne sont pas de l'espèce de ceux qu'on mène à la foire !

— Coachman , je vais aux Grandes Indes, ditM. Sweelhomeau phaéton, qui ne songeait pas même à lui adresser la parole.

— Vous faites très-bien, monsieur, mais ce n'est pas moi qui vous y conduirai , réi)ond avec humeur le coachman qui avait failli écraser quelqu'un pour avoir voulu détourner la tête et voir qui lui parlait.

140 LE CHAPITRE DES CO^miSSIONS.

— Miss , je vais aux Grandes Indes , dit-il à une Irlandaise assise à sa droite.

Et comine Tlrlandaise ne répondait pas, il répéta, et beaucoup plus haut : Je vais aux Grandes Indes, miss.

— Ne voyez-vous pas que cette personne est sourde? dit à M. Sweethome une dame qui avait pris place à sa gauche. Cette personne est ma sœur, et si vous tenez absolument, monsieur, à lui apprendre que vous allez aux Grandes Indes , je puis vous prêter ce cornet, à l'aide duquel elle vous entendra parfaitement.

On juge du rire des autres voyageurs, dont les yeux s'attachèrent à la fois sur ce pauvre M. Sweethome, qui ne s'attendait pas à ce petit soufflet féminin , et s'en vengea en disant assez haut pour être entendu : Je suis en vérité bien mul placé entre ces deux dames ; l'une est grêlée, et l'autre est marquée de la petite vérole.

Tout le monde à l'extérieur savait donc que

M. Sweethorae allait aux Grandes Indes. Or, il ne restait plus pour ressource à son désir de se faire remarquer que de faire ouvrir au premier relais les portières de la voiture pour faire connaître aux voyageurs du dedans qu'il allait aux Grandes Indes. Et alors il eût été pleinement satisfait, cela lui eût donné un air de supériorité dont sa vanité se serait trouvée infiniment flattée; mais il se garda bien d'en rien faire, se croyant suffisamment corrigé par la réponse du coachman et le défaut de réponse de l'Irlandaise, qui avait besoin d'un cornet pour entendre.

Rien ne se présenta qui dût empêcher les chevaux de courir, la voiture de rouler, les uns de dormir et les autres de manger, car en Angleterre toute place est bonne pour manger : on y mange partout. Pourquoi ne mangerait-on pas sur ou dans une voiture .'* la digestion ne s'en fera que plus vite. Grudges Patty avait été prévoyante; son maître s'en aperçut, car ses poches étaient remplies, et

par devant et par derrière , de noix, d'annandes et de noisettes, trois fruits excellents pour raffermir les dents quand ils ne les cassent pas, et pour tuer le temps quand il paraît trop long. Il n'y a pas de danger cette fois que M. Sweethome, pour alléger la voiture, jette ses provisions au vent, comme il les jeta une fois à l'eau pour sauver le bâtiment qui le portait. L'extapissier n'en est plus à son apprentissage.

Au bout de trente-six heures, la diligence faisait son entrée dans la ville de Liverpool.

Bientôt chacun a mis pied à terre, et tout le monde est à la queue dans les ])ureaux pour les bagages.

— La caisse du gentleman qui va aux Grandes Indes , crie à tue-tête le coachman perché sur l'impériale pour en descendre les effets.

— Me voici, répond M. Sweethome tout rayonnant.

— La malle du gentleman qui va aux Grandes Indes , crie de nouveau le coachman.

— Me voici! répond encore M. Sweethome, l'air de plus en plus heureux.

— Est-ce vous, monsieur, qui allez aux Grandes Indes ? demande à M. Sweethome un petit vieux bossu qu'on apercevait à peine dans la foule.

— Oui, mon jeune ami, lui répond M. Sweethome, qui l'avait tout d'abord pris pour un enfant,

— C'est que, comme je ne vais pasaux Grandes Indes , moi , réplique le bossu , je vous serais fort obligé de me rendre plus tôt que plus lard mes gants, que vous avez par distraction changés contre les vôtres.

— C'est trop juste , monsieur.

— Ou trop large, mais c'est égal. Bon voyage , monsieur.

Cependant la foule des voyageurs s'était écoulée. Les uns avaient eu recours à des fiacres , et les autres à leurs jambes, ce qui peutêtre était le plus sûr moyen d'arriver : il ne restait plus dans la cour que M. Sweethome,

144 LE CHAPITRE DES COMilISSIOXS.

qui , debout entre sa malle et la caisse , l'œil au guet , avait patiemment attendu le moment où les commis seraient moins pressés, pour leur parler à l'aise.

— Messieurs, leur dit-il, je vais aux Grandes Indes... à Agra !

— Vous arrivez fort à propos , monsieur, car il part un bâtiment demain matin... le Rhinocéros... capitaine Syren.

— Je le sais.

— Un bâtiment superbe!

— Bien solide , n'est-ce pas ?

— Un bâtiment qui en est à son dixième voyage et attend sa neuvième tempête.

— Oh ! oh ! ... Et en quoi le Rliinocéros estil doublé? demanda M. Sweethome.

— Il est doublé, cloué et chevillé en cuivre, répondirent les commis.

— En ce cas, je le retiens. Tel que vous me voyez, messieurs , je m'embarque demain sur le Rhinocéros j capitaine Syren. A qui, s'il vous plaît, s'adresse-t-on pour le passage?

Comme vous êtes étranger dans cette

ville, monsieur, nous nous chargerons avec plaisir de prévenir ce soir le capitaine.

Vous seriez bien aimables... Mes compliments au capitaine Rhinoc... Non, je me trompe, au capitaine Syren, si toutefois ce n'est pas vous charger de trop de choses... Ah ! et un logeaient pour cette nuit, pouvezvous m-'en recommander un?

— L'hôtel en face, monsieur, est juste ce qu'il vous faut; vous y serez on ne peut mieux traité. Voulez- vous qu'on vous y porte vos effets?

— La malle seulement, car cette caisse ne m'appartient pas. Je me suis chargé de la remettre à sa destination à mon arfivée; mais maintenant, comme je réfléchis que je pars demain de bonne heure, je me trouve fort embarrassé. Fatigué, moulu, rompu comme je le suis, je ne vois guère la- possibilité de la

porter ce soir.

— Si vous voulez, monsieur, on la portera de votre part dans la soirée.

Cette proposition sourit à M. Sweethome ,

qui, avec raison , avait pleine confiance en un

si vaste établissement :.il abandonna donc au

bureau des voitures le soin de faire délivrer

la caisse, et se contenta de joindre sa propre

carte à l'envoi, en y ajoutant à la main le

nom de l'hôtel où il se proposait de coucher.

Nul doute que l'ex - tapissier ne dût trèsbien payer le lendemain, peut-être même plus qu'il ne se l'imaginait, pour tous ceS petits soins et cette grande course; car, au dire des commis, le docteur Lloyd demeurait fort loin, et, plaisanterie à part, dans l'un des quartiers les moins vivants de Liverpool.

Lorsque tout fut bien convenu, et que M. Sweethome eut dit bonsoir à chacun pour se retirer à l'hôtel où le sommeil devait le clouer jusqu'au lendemain, l'un des préposés appela Tom , porteur à la poigne de fer et à la médaille de cuivre, ei lui donna ordre

d'entrer dans sa carriole et la caisse pour le docteur Lloyd, et encore une autre caisse de même dimension à peu près, et qui devait être également délivrée aussitôt son arrivée.

Tom avait obéi ; mais soit que le gin , qu'il aimait passablement, lui eût un peu troublé les idées, soit qu'il eût été contrarié d'aller si loin à l'heure qu'il était, dix heures du soir, et par le temps qu'il faisait, car |a pluie s'était mise à tomber fine et froide , H débuta, dès qu'il eut cessé d'être en vue de ses chefs , par fouetter hors mesure sa bête, presque aussi paresseuse que lui; puis, comme cet acte de brutalité ne répondait pas suffisamment encore à sa dose de contrariété, il s'en prit, a la façon d'un écervelé, aux adresses accolées aux caisses, qu'il déchira et livra au vent, comptant sans doute sur l'habitude et la chance pour remettre à chacun le ballot qui lui revenait.

Cependant le premier moment d'humeur était passé , et l'instant de délivrer la première

caisse était venu. La mémoire en défaut de Tom ne laissait pas que de l'embarrasser; et la seule chose qu'il se rappelât, c'est que l'une des caisses était pour le docteur Lloyd , et l'autre pour un parfumeur en gros qui l'attendait avec impatience. Dans cette circonstance, que fera Tom?... 11 risque de donner au docteur ce qui est pour le parfumeur, et au parfumeur ce qui est pour le docteur. — Ma foi, se* dit- il, au petit bonheur! S'il y a erreur, il fera jour demain, tout s'éclaircira. Il ne se doutait pas, le pauvre garçon , qu'on devait y voir clair plus tôt!

Tom remit les caisses comme il l'entendait; et , après avoir laissé à tout hasard chez le parfumeur, en même temps que l'une des caisses, la carte de M. Sweethome, qu'il se rappelait très-bien avoir mise dans sa poche, il s'en revint en sifflotant, heureux de l'idée que personne n'aurait mieux réussi , et que bientôt lui et son cheval , chacun selon son

rang, allaient battre de la paupière, et fermer l'œil jusqu'au petit jour.'

Minuit sonnait, et M. Sweethome, qui s'était profondément endormi par -dessus des rêves délicieux, où se laissaient toujours voir et son bon oncle et sa chère moitié , ronflait comme le plus heuieux des mortels, lorsque trois coups frappés' de main de maître à la porte de sa cbambre le réveillèrent en sursaut et le firent bondir entre ses draps.

— Qui est là? demande M. Sweethome les yeux à moitié ouverts.

— La justice, lui répond-on du dehors, la justice qui vous somme d'ouvrir.

— C'est juste, murmure M. Sweethome; mais c'est fort extraordinaire que la justice, qui, à l'heure qu'il est, devrait être comme moi dans son lit, se soit ainsi dérangée de son sommeil.

M. Sweethome continuait de parler et n'ouvrait toujours pas.

— Faut -il vous répéter, dit une voix que

l'ex -tapissier reconnut pour être celle d'un des préposés aux diligences, que c'est la justice qui vient faire une descente.

— Eh bien ! qu'elle monte, répond M. Sweethome, je ne crains rien, Dieu merci!

M. Sweethome avait ouvert sa porte, et la justice était entrée. «

Le succès d'un premier pas a souvent ranimé un courage prêta faillir et raffermi une résolution chancelante. Maria avait franchi le dernier degré du caveau; elle y avait pénétré, et cet effort sur elle-même était déjà une victoire.

Alors sa terreur est moins grande, et l'idée qu'elle va bientôt atteindre au but qu'elle,

jeune fille morte pour le monde, mais au cœur impressionnable , s'est proposé , l'enhardit encore. Plus forte et presque maîtresse de ses sens, elle jette les yeux autour d'elle pour reconnaître le lieu où elle se trouve et se familiariser avec sa position. Elle s'étonne de son audace , frémit de nouveau , mais ne recule pas. Mille réflexions se heurtent et se croisent dans son esprit. Son imagination lui représente à l'avance les traits peut-être devenus hideux d'un visage que naguère on citait partout pour sa beauté , et l'éclairé sur une démarche au-dessus de son sexe , de son âge et même de ses forces. Elle se possède cependant, car elle marche sans trop d'hésitation , car elle pénètre plus j^rofondément dans le caveau en promenant les rayons blafards de sa lampe sur les ossements qui se groupent de distance en distance.

Alors toute sa raison se reporta surWarwick qu'elle ne put s'empêcher de haïr pour la première fois. A ce spectacle dégoûtant , épou-

vantable, son éloignement pour cet homme, éloignement que déjà elle avait si longtemps combattu, s'était déclaré plus impérieux, plus puissant, irrésistible enfin. Elle sentit qu'elle devait détester le détestable Warwick. Elle l'aurait maudit, si jamais enfant eût pu maudire son père !... Elle était entraînée , et plus elle retrouvait d'énergie, plus son indignation devenait grande et commandait à son âme malade et brisée.

Maria est inspirée. Plus de terreur qui la retienne ! Elle s'est habituée peu à peu aux tableaux horribles dont elle est entourée et sur lesquels les pâles reflets de sa lampe se jouent continuellement sans pouvoir se fixer. Mais une table est devant elle, qui lui barre le chemin"; sa main s'est appesantie sur un cadavre et son cœur a tressailli. C'est ici qu'elle a surtout besoin de son courage et de sa présence d'esprit. Arthur doit être là, et là est marqué le terme de la visite nocturne de Maria ! Son père ne l'a point suivie, personne

ne l'observe , elle s'en est assurée en jetant un dernier regard derrière elle , et rien ne saurait plus la détourner d'accomplir son audacieux projet.

Maria s'est approchée du corps étendu sur cette même table qui l'arrêta dans sa course. D'une main ferme et sûre elle a levé" la lampe, qui a dessiné d'un reflet la taille gigantesque d'Arthur; et de l'autre elle a doucement débarrassé la tête de la couverture qui la cachait. Le moment est arrivé pour elle de s'assurer si la renommée a menti , si les traits tant vantés- d'Arthur peuvent se deviner encore à travers les ombres de la mort: sa lampe s'est abatlue graduellement et darde assez bas pour permettre à l'imprudente fille de Warwick de satisfaire pleinement cette curiosité si vive et tellement entraînante qu'elle n'y put résister !

Maria a contemplé Arthur; mais l'àme de Maria s'est pétrifiée , mais ses yeux sont restés rivés sur ce visage immobile et de marbre !...

0 horreur !... bientôt elle a cru entendre un son plaintif, et son sang s'est glacé dans ses veines. Grand Dieu ! s'écrie-t-elle d'une voix étoufTée, existerait il ?... Et posant aussitôt une main sur le cadavre , elle s'aperçoit que la poitrine est chaude. Elle presse plus fortement et vient à sentir les battements du cœur. A^ors sur son front se peint un sentiment indéfinissable , un frémissement passe dans tout son corps , ses cheveux se dressent sur sa tête , on dirait que la pâleur du mort se réfléchit dans ses traits. Le désordre est dans ses idées, et dans ses mouvements précipités règne une maladresse qui ajoute encore à son trouble et à son éniotion.

Mais peut-être s'est-elle trompée!... Peutêtre est-elle dupe 4'une illusion!... Il lui restera encore assez de force pour une seconde épreuve. Elle ne peut plus dire si c'est la crainte ou l'espoir qui la fait agir : elle revient à Arthur, interroge sa respiration, prête une oreille attentive, passe et repasse la lampe

devant la bouche du cadavre. Affreuse réponse !... La flamme a vacillé. La frayeur de Maria redouble , la lampe s'échappe de ses mains et s'éteint.

Qu'on se figure dans la nuit et le silence cette jeune tille que la terreur peut étendre sans vie aux pieds d'un cadavre qui menace de se lever! Au milieu des ténèbres qui l'environnent, Maria reste irlimobile et glacée. Elle ne peut fuir, car tous les récits de fantômes et de revenants, sortis de la bouche des acolytes de Warwick, qui mille fois plar^ sautèrent de sang-froid devant elle de résurrections, se retracent à sa mémoire en caractères de sang et la paralysent.

L'obscui'ité fait naître les réflexions , mais celles de Maria sont ihcert<iines, et cependant elle ne saurait se maintenir dans une position aussi pénible et aussi accablante. Le désir ardent de se dominer seul la soutiendra encore quelque temps.

Frappée au cœur du tableau qui s'était

offert à ses regards, alors que la lumière projetait ses lueurs sur le corps, elle peut en suivre tous les détails; elle voit pour ainsi dire dans l'ombre, et son imagination fait l'office de ses yeux. Elle pose de nouveau la main sur la poitrine d'Arthur, et cette poitrine lui parait d'autant plus chaude, que sa main à elle est glacée. S'il est vrai qu'elle n'est point sous le joug d'une chimère, elle a un devoir à remplir, celui que l'humanité dicte en pareille circonstance. Se raidissant contre la peur, elle relève ses beaux cheveux, colle son oreille nue sur la région du cœur du cadavre, et en guette les mouvements avec une sorte d'avidité. Revenue à sa première impression, elle croit entendre les pulsations. Elle prend une main, elle l'agite, puis elle appelle lout haut Arthur, car elle est certaine (jue c'est lui qui a été déposé dans le caveau. L'écho seul répond à sa voix, et un mortel silenfte succèfle à ses évocations.

Quoique privée de lumière, la jeune fille

ne peut se décider à s'éloigner de ce cadavre qui, dans son esprit, a cessé de l'être : elle va pour crier, mais, comme un éclair, la réflexion arrête sa voix. En efFet, qu'allait-elle faire?... Attirer sur Arthur, et peut-être sur elle-même , un châtiment terrible. La vie de son père tient à la mort d'un homme; d'un vol il peut faire un assassinat, l'assassinat pour cacher le vol! Maria joindra la prudence au courage. Dieu, aidez Maria !

Le cœur de la jeune fille s'était ouvert à un sentiment généreux, celui de rappeler Arthur à la vie, si Arthur était encore ! Mais comment accomplir un si noble projet sans secours? Et quelle scène, quel lieu pour entretenir l'épouvante ! Si elle faisait un pas en avant, elle heurtait un squelette ou faisait, rouler un crâne humain. Dans l'obscurité il lui semblait voir comme à travers un crêpe ces ossements amoncelés dans le ca,veau. C'était une horrible vision qui succédait à

uneautreplus horribleencore.Eh bien! Maria ne se laissa point abattre.

Toujours penchée sur le corps d'Arthur, elle répète courageusement et avec ferveur les mêmes épreuves qui doivent hâter'l'éclair de la réalité

Le cadavre ne se meut point, maisTe cœur bat mainteucftit avec une certaine violence, le souffle de la respiration est plus sensible... Arthur existe !

Résolue à porter tous les secours en son potivoir à ce corps qui demande la vie, la fille de Warwick se dispose à remonter pour se procurer de la lumière et des sels d'un effet prompt et efficace, lorsqu'un nouveau contretemps , jeu fantastique d'une imagination frappée par de sinistres images et de foudroyantes impressions, vient la replonger dans un état d'effroi plus tyrannique que jamais et bouleverser ses esprits.

Tout à coup elle se croit saisie par les pieds.

162 r.E CAVEAU.

Une sensation d'horreur la précipite dans un abîme d'idées terribles, monstrueuses, que la réflexion aurait condamnées comme absurdes. L'épouvante est dans ses yeux et la tient clouée sur place; mais bientôt elle sent qu'elle va faiblir , tomber. Une puissance magique a troublé ses sens ; elle s'imagine que deux mains de fer pèsent sur sa poitrine, et que deux bras l'enlacent pour l'étouffer. L'effort est irrésistible, et elle n'écha[)pe au complet anéantissement (ju'en poussant un cri aigu et retentissant.

Soulagée par cette victoire sur elle-mém% , elle fait un nouvel appel à son énergie. Elle s'agite, va, vient, et combat de toutes ses forces pour se dégager de cet ennemi qui l'oppresse. Sa poitrine se gonfle; son sang, naguère glacé, bouillonne dans ses veines; un feu brûlant succède à la sueur froide qui coulait à larges gouttes de son front. C'est une fièvre, un délire qui la maîtrise. Il y a chez elle tout

à la fois de la crainte et de respérance, de la folie et de la raison.

Cependant le cri de détresse jeté par Maria a réveillé le fidèle gardien de la Maison rouge. Dash a donné l'alarme par des aboiements réitérés, et s'est enfoncé dans le caveau dont la jeune fille avait laissé la porte entr'ouverte.

— Dash, Dash, c'est moi, c'est la maîtresse ! s'éorie, Maria à l'approche du chien qui flaire et gronde dans les ténèbres.

L'animal s'était tu , et déjà prodiguait ses caresses à sa jeune maîtresse, cette maîtresse si bonne pour lui, qu'il avait aussitôt reconnue et dont il semblait, dans son intelligence, avoir deviné la triste position. Mais les premiers aboiements étaient arrivés aux oreilles de Warwick et l'avaient arraché au sommeil. Le résurrectionniste, dans l'appréhension dune surprise, s'était précipité de son lit et avait sauté sur son poigciard.

11 écoute; tout est rentré dans le silence.

Mais le bruit l'avait trop vivement frappé pour que quelque chose d'extraordinaire ne fût pas airivé. Il cherche la clef du caveau, elle lui a été enlevée. Il appelle Maria, et Maria ne répond pas: il est trahi; mais malheur à qui s'est introduit ! la vigueur de son bras lui en fera justice!

Warwick, qui s'éclaire d'une lanterne, s'est acheminé sans bruit vers le caveau.

Malédiction! la porte en a été ouverte]. .. Quelqu'un s'y serait-il glissé?... Un piège l'y altendrait-il?... N'importe, il pénétrera, il connaîtra la source de ses alarmes. Il combattra s'il faut combattre : le lieu est propice, il est sur son terrain, et un cadavre de plus sera la récompense de son adresse et de sa force.

A ce moment, Warwick était repoussant.

Pâle, à peine vêtu, un manteau jeté au hasard sur ses épaules, la tête nue, les cheveux en désordre, et le crime en vedette sur sa figure, il franchit l'espace, et d'un bond s'élance

comme le tigre qui veut surprendre sa victime, là où quehjue chose a remué. Mais quel

étrange tableau s'est présenté à ses yeux !

Une femme est à genoux , tremblante, et paraît confondue à son approche. Cette femme est sa fille, et Dash s'est posé comme pour lui faire un rempart de son corps; puis, à côté, sur cette table en pente, se relève, retombe et se relève encore une tête qui pour Warwick doit être celle d'un spectre. Un morne silence règne, pendant lequel l'expressive physionomie de Alaria semble appeler l'attention de son père sur cette résurrection, et lui dire : Regarde !

Bientôt Arthur, par une faible secousse , a commencé à se dégager de sa couverture, et sa poitrine, qui tour à tour s'élève et retombe, indique que l'air et la vie rentrent par degrés dans ses poumons.

Warwick a fixé d'un air stupéfait ce visage cadavéreux dontl'œil s'ouvre, puis se referme comme celui de l'homme qui sort d'une pro-.

fonde léthar^jic et cherche à se rendre maître d'un sommeil qui est l'image de la mort.

Il n'en peut croire sa vue. Il s'avance encore, plane sur ce groupe lugubre, et frémit en entendant s'échapper de faibles sons de la bouche du déterré; il s'imagine voir une fantasmagorie, un spectacle de l'autre monde. Alors s'élève dans son âme un combat violent qui ne se trahit que par la sombre expression de son regard et par la contraction de ses traits.

Quelle action puissante va donc se passer.-' Tandis que Warwick dévore des yeux les efforts d'Arthur pour revenir à la vie, Maria se relève et n'a plus qu'une pensée, celle de sauver l'infortuné. Le danger est imminent, car elle a saisi avec la rapidité delà foudre le changement qui s'est opéré tout à coup dans la contenance de son père. Il est sorti de l'état de stupeur où l'avait de prime abord jeté I'asj>ect d'un mort qui ressuscite, et sa fureur a dévoilé ses projets. A l'idée d'Arthur Ho-

garth vivant, il a décidé de son 5oit et a levé son poignard pour plonger cette fois, sans retour, sa victime dans la nuit éternelle , lorsque Maria, se jetant au-devant de lui , se cramponne au bras qui s'est raidi pour frapper et l'empêche de s'abattre.

Cette action de la jeune fille n'avait point encore désarmé Warwick, qui cherchait à se dégager, et Maria, sans réfléchir au péril qu'il y avait pour elle à essayer ses forces avec les siennes, venait de prendre une résolution extrême. Une lutte révoltante pour la nature, une lutte opiniâtre et presque régulière s'était établie entre le père et sa fille. C'était un mélange de cris désespérés et de menaces, de douces paroles et d'imprécations. L'idée de pouvoir rendic un fils à sa mère, double, triple les forces de Maria. Son courage est surnaturel en ce fatal moment. Aux transports elle joint la prière; sa voix a des larmes , ses accents sont déchirants.

— Grâce!... grâce!... ô mon père, s'écrie-

t-elle, grâce pour le mallieuieux échappé à la tombe !

L'expression suppliante de Maria a jeté le trouble et l'indécision dans l'âme de Warwick. Son courage l'a saisi, stupéfié, et, comme d'inspiration , il s'est montré tout à coup inactif et muet.

Le choc a cessé, mais ce n'est encore qu'une trêve, car, avec la vitesse de la pensée, le résurrectionniste a pesé dans son esprit les conséquences qui ne peuvent être que fatales.

Il rompit le silence.

— Ce que vous me demandez est impossible, dit-il à Maria. Voulez-vous donc acheter la vie de cet Arthur aux dépens de celle de votre père?... Et vous-même, enchaînée à mon sort, ne devez-vous pas penser que vous seriez déclarée complice et qu'il vous faudrait payer cher les seize années passées dans ces murs?

— Dieu sait si je suis innocente!

— Oui, mais les hommes!...

— Au nom du Ciel, mon père, pardonnez, épargnez les jours de cet infortuné , d'un fils qui était l'idole de sa mère. Voyez, voyez comuie il cherche à se rattraper à la vie , comme il lulte pour franchir cet espace de la nuit à la lumière. Ses yeux ne vous semblentils pas s'ouvrir pour sup{)lier? Aurez-vous la cruauté de les refermer? Non! ajoute-t-elle en se prosternant. Maria vous en conjure. Elle embrasse vos genoux; que votre poignard tombe , et ce trait seul plaidera pour le passé.

— Le sauver, c'est se perdre, réplique l'inexorable Warvvick; il faut qu'il meurel

Warwick a prononcé ce dernier mot avec un accent frénétique; et avant que Maria se soit relevée et ait pu le retenir, il s'est retourné vers Arthur.

— Oui , qu'il meure! reprend-il plus furieux que jamais, et que mou secret meure avec lui!...

Il dit, et l'œil sans pitié, la rage au cœur,

il se précipite sur le corps dont il veut faire un cadavre.

Maria, la pauvre Maria n'a plus de forces, et ses efforts épuisés ne sauraient reiarcjer le coup. Un cri de désespoir que le caveau répète est ce qui lui reste pour désarmer son père. Vaine ressource! il n'a pas suspendu son arrêt, et la jeune tille, qui s'est détournée, a caché son visage dans ses mains pour ne pas avoir le spectacle des tortures de l'agonie.

Et cependant Warwick n'a pas encore

frappé et ne frappera pas!

Au moment où il s'éclairait pour plonger le fer dans le sein de la victime , il l'a trouvée debout, sur son séant, promenant autour d'elle ses bras engourdis, encore à moitié morts, et roulant ses yeux ternes dans leur orbite rouge de feu. L'expression effroyable de cette figure , qui en est à sa dernière crise pour rentrer en possession de toutes ses facultés, a rempli d'épouvante l'âme de Warwick. Il se croit vis-à-vis d'un envoyé de l'en-

fer et est lui-même prêt à ilemander grâce.

Le dernier soupir d'Arthur n'ayant point été entendu de Maria, la jeune fille ose croire à la pitié de son père, et l'espérance a de nouveau attiré ses yeux sur ce tableau d'un effet terrible. Warwick, à qui son poignard est échappé des mains, est resté immobile devant ce corps qui se débat et qui , s'il n'est bientôt retenu, va rouler dans un sable noir, humide et froid.

Le résurrectionniste est à moitié vaincu, et Maria ne trouvera pas de moment plus favorable à sa prière.

— Je ne suis donc plus seule à intercéder pour cet infortuné, dit-elle à Warwick, qu'elle surpiend dans sa profonde rêverie; vous le voyez vous-même, mon père, une puissance plus forte, irrésistible, a enchaîné votre bras, remué vos entrailles et fait tomber le fer meuitiier. C'est donc le Ciel (jui s'est uni à moi ; béni soit le Ciel ! Maintenant, retrouverez- vous le courage, la forcf de le

172 LE CAVEAl\

braver? Non ! non ! mon père, il y a là devant vous l'horreur d'un crime et le contentement d'une bonne action. Aii lieu de livrer cette âme à la mort déjà si riche, vous la rendrez à la vie qu'un fléau destructeur a presque ruinée. Oui, oui, je le vois, vous hésitez , votre main semble trembler, c'est la vie et non la mort que vous voulez donner à Arthur. Grâce pour Arthur! désobéirez-vous à Dieu , qui veut que vous respectiez son ouvrage?

Warwick n'a pas répondu; il est absorbé, et sa vue n'a pu encore se détacher de l'effrayante fantasmagorie qui depuis quelques instants est en jeu devant lui : mais Maria étant devenue plus pressante, ses larmes plus abondantes, sa prière plus fervente, plus expressive, le résurrectionniste lui a pris la main , et lui a dit avec une sorte d'émotion :

— Eh bien!... qu'il vive donc!... Mais cet homme perdra ton père, et ton père perdra sa fille.

— Non, non, mon père , répond vivement Maria. La reconnaissance d'Arthur doit vous sauver; car Arthur vous devra une seconde vie.

— Qui m'en répond?

— Moi, Maria, fille de Warwick!... Je prends tout sur moi.

Il se fit encore ici dans l'âme de Warwick un combat de pensées bonnes et mauvaises. Ses regards inquiets, pénétrants, se portèrent alternativement de Maria à Arthur, et d'Arthur à Maria; puis, à la fin et comme s'il venait de prendre un parti , il s'écria de sa voix sinistre :

— Allons, vite, que cet homme soit enlevé de ces lieux avant qu'il ait eu le temps de les reconnaître. Qu'il vive! j'y consens, mais qu'il vive ignoré, dans un coin de cette maison, pour lui seul, et qu'il reste mort pour le monde entier. Je vous le livre. Maria; qu'il revienne par vos soins; mais que la Maison rouge soit pour lui une prison perpétuelle. Et

si jamais la moindre démarche... le moindre mot...

— Arthur ne parlera pas, interrompit Maria, qui avait deviné la pensée de Warwick.

— Mais plus de délai , il faut que cet homme soit caché à tous les yeux; et quand les forces lui seront revenues... je saurai ce qui est à faire pour notre sûreté. Maria, songez bien à la tâche difficile que vous vous imposez, à la responsabilité qui va peser sur votre tête, enfin aux mille détours qu'il vous faudra prendre. Puisse -je n'être pas victime de ma faiblesse I En m'épargnant un crime , je m'expose à une condamnation terrible; mais vengeance, oui, vengeance par moi ou par les miens si je suis trahi! .. j

11 dit, et remettant sa lanterne aux mains de Maria , il prend dans ses bras, d'une structure musculeuse , le corps d'Arthur, auquel la chaleur revenait avec la vie , le charge sur ses épaules, et le transporte dans l'endroit le plus écarîé du bâtiment, puis dépose son

LE CAVEAL. 175

fardeau sur un lit tout dressé qui servait quelquefois à un de ses hommes : — Tu le vois, Maria, dit-il à sa fille avec un ton de douceur brusque, j'ai cédé à ta pitié. Auraije lieu de me repentir de n'avoir pas couvert d'un voile impénétrable l'action de celte nuit?

A peine s'il eut achevé, qu'il jetasur Arthur un dernier coup d'œil , coup d'œil significatif, terrible, et s'éloigna.

11 faisait jour.

vin.

Je reviens aussi vite que possible à ce bon M. Sweethome. Il est dans le plus grand des embarras, et n'a pas pris le temps de se vêtir pour aller ouvrir à la justice, qui paraissait excessivement pressée de se faire jour jusqu'à lui ; mais comme ce ne sont pas les femmes qui font la police, il est parfaitement indifférent qu'il soit ou ne soit pas en état de se montrer à tous les yeux.

— Monsieur, lui dit un des préposés aux diligences, qui éclairait les gens du gouvernement, je suis fâché d'apprendre que vous avez une si mauvaise affaire sur le dos.

— Vous avez raison, monsieur, répond l'ex-tapissier, le bonnet de coton sur la tête et sa chemise au vent, et je sens entre nous que le froid commence k monter.

— Habillez-vous , monsieur, dit avec une grosse voix l'un des constables.

— Certainement, monsieur, que je m'habillerai , répond aussi d'une grosse voix M. Sweellîome. Je connais les lois de mon pays, monsieur, et je vous défie de m'en citer une qui défende à un homme de s'habiller.

Et tout en jurant, pesiant et se creusant la cervelle pour deviner ce qu'on lui voulait, à lui tapissier retiré , citoyen paisible que la peste avait respecté, payant régulièrement ses taxes, et n'ayant jamais fait de mal à personne, gens ou bêtes, tout en tournant et retournant sa conscience sans pouvoir y dé-

couvrir la moindre tache, il passait bas et souliers, pantalon, veste et redingote de voyage.

— Maintenant, messieurs, de quoi s'agitil ? demande M. Sweethome avec fermeté , après avoir assujetti aussi bien que possible sa perruque qu'il avait fort heureusement placée dans le bon sens.

— D'un ours, fut la réponse. .

Ce mot était allé tomme une pierre à la tête de l'ex-tapissier. Il était resté étourdi du coup.

— C'est possible, messieurs, je ne vous dis pas leçon traire, repart-il après s'être remis un peu; mais quel rapport peut-il y avoir entre moi et l'animal que vous venez très-indécemment d'appeler par son nom !

— Et cette carte, monsieur, la reconnaissez-vous ? demande le constable.

— Cette carte est la mienne; Sweethome est mon nom ; Highgale est ma dcMneure. Après?

— - Vous voyez , messieurs, qu'on ne s'est pas trompé, reprend le constable. Et ce qui

justifie encoreles soupçons, c'est que monsieur devait s'embarquer demain maiin pour les Grandes Indes.

— J'espère bien encore m'embarquer , répond M. Sweetbome ; qui m'en empêcherait?

— Le magistrat, monsieur, le magistrat, qui ne souffrira pas qu'un résurrectionniste...

— Un résurrectionniste ! interrompit M. Sweetbome furieux, et qui, dans le premier moment de colère, avait 'avec son bonnet de nuit éteint la seule chandelle qui éclairât la scène ; un résurrectionniste! apprenez, tyrans que vous êtes, que je n'ai jamais résurreclionné personne.

Puisl'ex-tapissier, soit qu'il eût perdu la tête, soit que l'idée lui fût subitement venue de se soustraire aux poursuites dont il était l'objet sans en savoir la cause , avait profité de l'obscurité dans laquelle il avait laissé constables et non constables , pour descendre quatre à quatre, au risque de se rompre le cou, l'escalier de l'hôtel; mais comme la porte principale en

avait été fermée aux verrous pour ne pas le laisser s'échapper , et qu'il s'était précipité au hasard dans un autre corps de logis , il était arrivé, sans savoir où il portait ses pas, dans la chambre de l'hôtesse, que son mari avait laissée seule dans son lit pour aller aider à l'arrestation du grand criminel qu'on lui avait signalé.

Le lit était la première chose qu'avait découverte à tâtons l'ex-tapissier, qui se connaissait en couvertures, et il avait tout de suite pensé que, retiré dans une autre chambre et couché dans un autre lit, il éviterait d'être plus longtemps troublé.

— Est-ce toi, mon ami? dit, au moment où M. Sweethome se glissait touthabillé entre les draps, une personne à moitié endormie, et dont l'embonpoint lui parut occuper les trois quarts du lit; notre hôtel est-il enfin purgé de ce scélérat?...

— Purgé n'est pas le mot , répond M. Sweethome , (|ui , choqué de cette expression , n'a pas rédéchi (pi'cn |)arlant il se trahissait.

— Ah! mon Dieu! quelle voix! s'écrie l'hôtesse , qui s'était tout à fait réveillée et avait senti prés d'elle un corps dur ; ce n'est pas mon mari !... au secours!... au secours !... au meurtre!...

A ces cris les constables , les préposés , et le mari, qui s'était de nouveau procuré de la lumière, étaient accourus : mais qu'on se représente la figure bouleversée du dernier en trouvant au milieu de la chambre sa femme pâle de frayeur , et dans le modeste appareil , etc.; le reste vous est connu.

Cependant l'hôte n'a pas perdu la tête dans un périlaussi imminent. Il lui fautcacher son épouse à tous les yeux, quel que soit l'objet de sa terreur, et dans sa position il n'a rien de mieux à faire qu'à souffler à son tour la chandelle dont il s'est fait lui-même le porteur.

Les hommes de police n'ont pas eu le temps de beaucoup voir, et dans le premier moment de la surprise ils ne peuvent pas dire ce qu'ils ont vu. Mais malheureusement pour le pauvre

mari, ce qui l'inquiète maintenant, c'est que chacun dans les ténèbres cherche son chemin en aveugle , et que plus d'un a pu rencontrer sous sa main son épouse, qu'il n'a pu assez tôt faire passer dans un cabinet attenant à sa chambre. Cependant il y est parvenu , et bientôt son briquet phosphorique a fait renaître la lumière; mais c'est pour lui faire voir d'abord des physionomies moqueuses, puis, en se détournant, M. Sweethome dans le lit sur son séant , attendant les bras croisés le dénouement de cette aventure.

— Le voilà ! le voilà ! le misérable, le monstre qu'il faut pendre! s'écrie l'aubergiste en montrant M. Sweethome et calculant le temps qu'il pourrait être resté dans le lit.

— Pas de violence , messieurs, je me rends, dit l'ex-tapissier, qui, fort de son innocence et certain d'être rais sur-le-champ en liberté, riait avec tout le monde aux dépens de l'hôte qui ne riait pas. m:

— 11 rit encore, le sans cieur ! s'écrie l'é-

poux hors de lui ; vous voyez cependant ce dont il est capable. Emmenez-le, messieurs, je vous en prie , emmenez-le ! qu'il ne reste pas plus longtemps dans mon hôtel, car je sens que cet homme me ferait tourner en toutes sortes de choses. Punissez-le deux fois : d'abord pour avoir troublé la cendre des morts, et ensuite pour avoir fait donner au diable les vivants. Qu'il paie enfin de sa personne le trouble qu'il a causé dans mon hôtel et le dommage que je peux croire qu'il y a fait.

Pendant que l'hôte faisait passer l'hôtesse du cabinet dans son lit, tout en lui adressant mille questions qui ne lui apprenaient pas ce qu'il voulait savoir, M. Swçethome suivait en homme déterminé et blanc comme neige un des constables, qui, sur sa demande, avaitbien voulu consentir à passer en société avec lui le reste de la nuit jusqu'à l'heure où le magistrat siégerait dans une salle particulière du bureau des diligences, que les préposés, moyennant récompense sans doute plus qu'honnête ,

avaient bien voulu mettre à leur disposition. Ils devaient rester près d'un excellent feu et vis-à-vis de deux ou trois bouteilles d'un capiteux porto, qu'avec l'argent de l'accusé on avait trouvé moyen de se procurer, bien que toutes les aiguilles en bonne disposition marquassent deux heures.

La nuit s'était ainsi écoulée, et le moment était venu pour M. Sweethomede comparaître devant le magistrat, sans savoir au juste encore pour quel motif on l'y avait fait venir. Le constable lui avait d'abord dit qu'il s'agissait d'un ours, mais cette ouverture était excessivementvaguejpuisleftiotderésurrectionniste, jeté deux fois en avant , serait venu changer tous ses soupçons lors même qu'il en aurait eu. Bref, son esprit s'y était perdu.

Dans son âme et conscience, l'ex-tapissier n'avait pas un cheveu à s'oter de la tète. II s'offrait au magistrat avec la sérénité de l'enfant qui vient de naître.

— Il s'agit d'un ours, dit le magistrat à M. Sweethome.

— Je n'en sais rien , répond ce dernier. Tout ce que je sais , mylord , c'est que je pars aujourd'hui pour les' Grandes Indes à une heure précise, et que je désire de tout mon cœur que d'ici à midi vous ayez eu le temps de reconnaître mon innocence.

— Ce n'est pas tout, reprend le magistrat, il s'agit aussi d'un squelette humain trouvé dans une de vos caisses.

Aux mots de squelette et de caisse, M. Sweethome a pâli, et, de levé qu'il était, il est retombé comme une masse sur la chais'e que le magistrat, prévenu en sa faveur sur la foi de sa bonne rnine, lui avait fait avancer; et lorsqu'il est entièrement revenu à lui, ses oreilles lui apprennent que la caisse dont il s'était chargé, pour être agréable à l'étranger qu'il avait rencontré à la taverne Saint-Georges , contenait un squelette d'homme couché dans toute sa longueur.

Par la faute, comme on se le rappelle, du porteur des diligences, la caisse qui était pour le docteur Lloyd avait été remise au parfumeur qui comptait sur son ours pour remonter son magasin à sec de pommade , et l'ours était grotesquement échu au docteur Lloyd.

On se figure la surprise du parfumeur en ouvrant la caisse. Aussi était-il couru bien vite au bureau des voitures, pour demander raison de cette étrange métamorphose, et le bureau des voitures était-il couru pour prévenir le bureau de la police qu'il croyait tenir un résurrectionniste.

C'était sous cette prévention que l'ex-tapissier était amené devant le magistrat, et déjà il avait donné à ce dernier toutes les explications qu'il était en son pouvoir de donner, lorsque le docteur Lloyd se présenta pour achever de le tirer d'embarras, en déclarant que le squelette était bien pour lui, et qu'il lui était adressé de Londres par une personne sûre à laquelle il l'avait demandé. Cette dé-

claration d'un homme jouissant d'une bonne réputation fut jugée suffisante, et elle était faite de bonne foi , car le docteur ignorait que Warwick , qui prétendait tirer de l'étranger les sujets qu'il fournissait à la m'édecine , fût le chef d'une bande exploitant les cimetières des alentours.

M. Sweethome fut donc proclamé innocent et libre. Il serra la main au docteur, fit la grimace au parfumeur, courut à l'hôtel où il avait laissé sa malle et où il avait un compte à régler, essuya les injures de l'hôte, lança deux ou trois œillades à l'hôtesse qui était revenue de sa peur, et se fit rouler en toute hâte , lui et son bagage , jusqu'au port où le Rhinocéros se préparait à déployer ses voiles sous le commandement du capitaine Syren , à bord pour recevoir gens et paquets.

— Vous êtes bien le capitaine Syren , n'estce pas , monsieur ? demande M. Sweethome au marin occupé à donner ses ordres. Et votre bâtiment , le Rhinocéws ? très-solide, assure-

t-on, dou.blé, cloué et chevillé en cuivre?

— Oui , monsieur.

— Et vous allez aux Grandes Indes ?

— Oui , monsieur.

— C'est très-bien. Touchez là, monsieur, dit M. Sweethome en. tendant la main au capitaine, nous ferons route ensemble. Tel que vous me voyez, je vais droit à Agra.

— Votre nom est Sweethome , n'est-ce pas , monsieur?

— Sweethome, comme vous dites. 11 parait que le bureau des diligences a bien fait sa commission.

— On n'attendait plus que vous, monsieur, et cinq minutes plus tard...

— Je vous entends, vous retiriez la planche. Ah ! ne m'en parlez pas, tenez, c'est cet étranger qui a failli me compromettre,

— Quel étranger? demande le capitaine.

— Ah ! c'est vrai, vous ne le connaissez pas, mais c'est égal; puistju'il n'y a pas de mal , vive la liberté, et vogue la galère !

192 l'N MER.

L'ex-tapissier en aurait dit beaucoup plus long si le capitaine avait bien voulu l'écouter; mais il était allé à la manœuvre, et le preniier s'occupait encore du placement de sa malle lorsque l'ancre avait été levée.

— Nous ne sommes pas trop de monde, se dit M. Sweethome, qui était descendu dans les cabines et comptait les passagers. Tant mieux, le Rhinocéros n'en sera que plus léger.

A peine s'il avait fait cette remarque , qui n'avait pas peu contribué à raffermir son courage un peu ébranlé à la vue de l'immense nappe d'eau qui s'était découverte à ses yeux , qu'un hoquet, signal de plus pénibles efforts, vint lui retirer la parole et lui faire connaître pour la première fois les effets dii roulis.

— Ce n'est rien , mon ami , dit M. Sweethome au waiter , qui était venu lui faire ses offres de service et lui présentait d'une main le bassin et de l'autie l'espèce de tête de nègre qui servait à autre chose qu'à détacher les toiles d'araignée ; ne vous dérangez pas, ce

n'est rien; ne faut-il pas, sur mer comme sur terre, que chacun ait ses hauts et ses bas?

Puis il changeait à chaque instant de place, tout en se rattrapant au premier corps solide qui lui tombait sous la main.

— Décidément, mon ami , dit-il, le cœur de plus en-plus barbouillé et la bouche pâteuse, au waiter, qui , ne le jugeant pas très-ferme sur ses jambes , ne le perdait pas de vue ; oui , bien décidément, je crois i\\xp. je serai mieux sur le pont. Là, du moins, je saurai d'où vient le vent , et j'aurai infiniment de plaisir à respirer la brise rafraî chissante. Un hoquet

terminait sa phrase.

Et alors il s'appuyait sur le waiter, qui y mettait beaucoup de complaisance, dans l'espérance sans doute que le malade reconnaissant de ses soins y mettrait un peu de sa bourse , et montait s'asseoir sur le pont où il se proposait de comparer la mer avec la Tamise. 11 voulait parler et admirer, mais le roulis ne lui en laissait jamais le temps, et sa

bouche ne s'ouvrait que pour payer le tribut au bon vieux Neptune, qui , pour un dieu , ne s'est jamais montré trop dégoûté.

— Tenez, bien décidément, mon ami, dit-il de nouveau au ivniter, lorsqu'il se sentit trop mal à l'aise, je crois que je serai mieux dans les cabines.

Et l'ex-tapissier s'en retournait comme il était venu , toujours pâle , toujours malade et comme un château branlant.

Ce manège se répéta cinq ou six fois; car, des passagers, notre cockney était celui qui se trouvait le moins dans son assiette; mais, dès que le bâtiment fut en pleine mer par le plus favorable des vents, il commença à souffrir moins et finit mênie par ne plus souffrir du tout. C'est alors qu'il juit jouir entièrement du spectacle le plus imposant sous le ciel. L'ex-tapissier mesura à perte de vue l'immensité de la plaine liquide dont il n'était séparé que par quelques planches étroitement unies, et sentit son cœur battre. Quelques éclairs de

philosophie l'habituèrenl cependant peu à peu à la vue des vagues qui lui rappelaient à chaque instant la fragilité de son abri, et bientôt même il vit avec plaisir naître et mourir les sillons tracés par le vaisseau. Celui qui a parcouru l'empire des mers, sous le règne du beau temps et des orages, a goûté tous les plaisirs, éprouvé toutes les frayeurs.

On peut dire que M. Sweethome était lancé.

Le voilà déjà, avec la permission du capitaine qui voyait bien à qui il avait affaire, visitant du haut en bas et du bas en haut le bâtiment pour décider la différence entre une barque allant à Gravesend et un vaisseau faisant voile pour les Grandes Indes. La barcjue était le goujon et le vaisseau la baleine. L'eau de la mer lui souriait , et il en goûla une cuillerée; mais une colique à se tordre l'eut bientôt dégoûté d'en prendre une seconde.

Ce qui lui semblait surtout fort extraordinaire , calaient ces nuées de mouettes, tantôt

planant au-dessus des mâts et tantôt frisant l'eau pour y prendre leur nourriture au vol. Avec un fusil il eût tiré sa poudre aux moineaux, mais le capitaine n'avait pour l'instant qu'un sabre à lui offrir, et son bras n'eût pas été assez long pour les atteindre.

Où est Grudges Patty? elle jouirait avec lui de ce spectacle merveilleux; elle verrait avec quelle intrépidité son maître reçoit ces nouvelles impressions; elle applaudirait à ses observations; elle l'encouragerait à continuer .de corps et d'esprit; elle le déciderait peut-être à demander de loin à tous les bâtiments qu'il rencontrera s'ils n'auraient pas vu sa femme, et particulièrement à ceux qui auront l'air de revenir des Indes, s'ils ne pourraient par hasard lui donner des nouvelles de son oncle !

Jusque-là M. Sweethome , absorbé qu'il était par le spectacle du dehors, n'avait pas eu le temps d'examiner bien en détail les personnes dont se composait l'équipage ; mais comme dans ce monde il y a temps po«r tout.

il avait jugé à propos de se reposer d'un tableau par un autre, et il s'était mis en devoir de passer en revue tous les passagers.

La première personne qui s'était offerte à sa vue était une femme ni jolie ni laide, plutôt commune que distinguée , parlant plutôt mal que bien, et montrant beaucoup d'empressement à lire dans un coin un livre qu'elle tenait ouvert avec une sorte d'affectation.

— C'est un bas-bleu, dit à plusieurs M. Sweethome, qui n'était pas du nombre de ' ceux qui avaient entendu causer la dame en question , j'ai vu cela tout de suite à sa figure. Elle va sans doute à la recherche de plantes précieuses ou d'animaux rares.

Puis, aussi légèrement et aussi gracieusement que possible , comme pour donner un démenti à ses jambes et à sa perruque, il folâtrait autour de la dame sans vouloir avoir l'air d'afficher la moindre prétention , pour prendre à la dérobée le titre de l'ouvrage.

198 EN Mlill.

Mais chose étrange !. . le livre était sens dessus dessous et la dame lisait toujours!

— Il y a indubitablement erreur, se dit M^S^veethome , et, ma foi, tant pis! en mer comme en mer; je préviendrai de sa distraction cette dame, qui certainement m'en saura gré, car il serait infiniment fatigant pour elle de lire à l'inverse d'ici jusqu'aux Grandes Indes. — Madame, lui dit-il assez haut pour être généralement entendu, et lorsqu'il se fut approché sur la pointe du pied , je crois devoir vous faire remarquer que votre livre a les pieds en l'air et la tête en bas.

— Je vous remercie , monsieur, répond la damej cela vous fait cet effet-là, mais c'est que j'ai le malheur d'être gauchère.

Et là-dessus tout le monde de rire, excepté M. Sweethome , dont on se moqua pour son bas-bleu.

Un entre personnage que tous les passagers évitaient, mais qui avait eu la ressource de se raccrocher à l'ex-lapissier dans lequel il avait

trouvé son homme, était un apothicaire, M. Markwell, lequel allait aussi aux Grandes Indes pour y faire valoir ce qu'il appelait pompeusement ses découvertes mécaniques et chimiques. M. Markwell prétendait que de Rome à Seringapatam il n'était pas d'apothicaire comme lui. Une méchante langue aurait pu ajouter, de bavard et de fou comme lui.

M. Markw^ell se vantait avec emphase d'être l'inventeur d'un cornet acoustique au moyen duquel le braiment d'un âne ressemblait passablement aux sons du cor, et qui, appliqué à la voix la plus rauque et la plus fausse, lui donnait tout le charme que possède le gosier d'une cantatrice italienne. Il avait également inventé une machine à brûler le café , qui opérait d'elle-même : dès qu'elle était près du feu, elle se mettait à l'instant en motion et faisait agir en même temps le pilon d'un grand mortier qui réduisais le café eu poudre.

M. Markwell était habile chimiste et illustre

fabricant de cosmétiques. Il électrisait , disait-il , les dames pour les rhumatismes et les Llue devils. Il les galvanisait pour le mal de dents et l'impatience, ce à quoi M. Sweethome répondit, en montrant la lectrice, qu'il devrait bien trouver le moyen de guérir les gauchères.

— Dans quelle ville de l'Indoustan allezvous , monsieur ? demande à M. Sweethome un passager qui avait encore très-peu parlé , et qui croyait lui rendre service en le débarrassant de l'apothicaire.

— J'essaie d'aller à Agra , monsieur, répond M. Sweethome.

— Est-ce votre premier voyage , monsieur, sans indiscrétion ?

— Sans indiscrétion, monsieur, je fus une fois à Gravesend par le Zéphir ; mais je suis forcé d'avouer qu'un voyage par le Rhinocéros est bien autre chose.

Le cockney venait de se trahir par cette réponse, et le passager reconnut que l'ex-ta-

pissier pouvait entrer dans la même balance que l'apothicaire.

— Monsieur va-t-il pour affaires de commerce ou pour quelque découverte?

— Je vais un peu pour découvrir ma femme qui s'est embarquée il y a environ seize ans pour cette partie de l'Indoustan, mais qui n'y est point encore arrivée, je ne sais par quelle fatalité; et un peu aussi pour voir un oncle riche qui parle de nous faire ses héritiers.

— Je connais beaucoup l'Inde , monsieur, car j'ai longtemps habité Agra même. Si je puis vous être utile en quelque chose , je vous prie de disposer de .moi. C'est un bien beau pays que l'Indoustan.

— Oui , c'est ce que nous a écrit souvent notre oncle , marchand de tabac à Agra , et qui , par parenthèse, y a amassé beaucoup de roupies.

— Comment se nomme-t-il }

— Son nom d'Inde est Gopalu Tuikkalunruku.

— Connais pas.

— Vous l'aurez peut-être vu ()asser, mais vous ne l'aurez pas remarqué.

— 11 passe tant de monde même aux Indes, dit le passager, qui riait sous cape et prenait de plus en plys plaisir aux réponses de M. Sweethome; l'Indoustan est un pays immense où l'on ne compte pas moins de trois cents millions de dieux.

— Diable! répond M. Sweethome.

— Et les femmes , monsieur, des femmes charmantes!... pour des Indiennes , cela s'entend. J'aurais voulu que vous vissiez la figure de Ilurce Bull...

— Pardon, interrompt M. Sweethome, mais qu'est-ce que c'est que Hurce Bull ?

— UnejeuDe Indienne sans fortune malheureusement, dont j'étais devenu épeidument amoureux , et que j'aurais épousée sans mes amis qui m'en empêchèrent. Hurce Bull ,

qui ailleurs eût passé pour une beauté fort ordinaire, m'avait valu clans le pays une nuée de rivaux. Son teint était de cuivre; son nez rappelait la fleur de sésame; ses jambes étaient droites comme les branches (Ju platane; ses yeux grands comme les belles feuilles du lotier ; ses sourcils s'étendaient jusqu'aux oreilles; ses lèvres étaient rouges comme les jeunes feuilles du mango; son visage ressemblait à la lune dans son plein ; sa voix était le chant du coucou; ses bras descendaient jusqu'à ses genoux ; sa gorgegétait celle d'un pigeon; ses cheveux tombaient en boucles jusqu'à ses talons; ses dénis se pouvaient comparer aux pulpes de la grenade; et sa démarche enfin était celle d'un éléphant ivre ou d'une oie '.

— Vous avez d'excellents amis, monsieur, je vous en félicite.

— Ce n'e^t pas seuleuiei»l à n:es amis t[ue

' Ce portrait est celui de Sherudn , fille de IJniinlia. Consulter rouvr;i};o «le M. W'nnï siii riii(l<nistaii.

je dois de ne m être pas fait l'époux de rfurce Bull, mais à l'horreur que je professe pour ceux qui croient à la transmigration des âmes.

— Comment , s'écrie l'ex-tapissier, Hurce Bull croyait à la transmigration des âmes !

— Comme son père, comme sa mère, comme tousles Indiens enfin. Dans l'Indoustan, on est persuadé que celui qui a nui aux apprêts d'un sacrifice sera puni de l'enfer; il renaîtra un jour et restera poisson pendant trois ans; puis il redeviendra homme ou femme, mais serai^ffligé d'un relâchement continuel. Celui qui à la guerre tuera son ennemi vaincu sera jeté dans l'enfer Krukuku , puis deviendra tour à tour taureau, chevreuil, tigre, chienne, poisson, homme, et finira par succomber à une attaque de paralysie. Quiconque aura mangé d'un mets recherché, sans en donner à autrui , sera puni de l'enfer pendant trente mille ans; ensuite il deviendra rat, puis chevreuil, puis homme, et alors son corps jettera une odeur infecte.

— C'est fort désagréable, interromptM.Sweethome, surtout quand on est en société.

— Celui qui aura volé un pot à l'eau , continue le narrateur, deviendra crocodile, puis un homme d'unegrandeur monstrueuse. L'imprudent qui aura vécu avec une femme d'un rang supérieur au sien , brûlera dans l'enfer pendant cent mille ans, puis il se fera ver et ensuite homme, mais sera affligé de toutes les maladies connues. Et enfin pour dernier exemple, ajoute-t-il, toute belle femme qui aura trompé son mari souffrira en^^nfer mille espèces de tortures pendant mille ans, et deviendra biche.

— Ceci n'est pas mal vu , dit M. Sweethome, la biche étant la femelle du cerf.

— Puis, achève le narrateur, elle redeviendra femme, et, perdant son mari peu de temps après son mariage, elle sera obligée de supporter pendant vingt mille ans les inconvénients du veuvage.

— Pauvre femme! rnurmure l'ex-tapissier,

voilà qui est infâme, et je suis bien content de ne pas être né Indienne! D'après cela, il me paraîtrait, monsieur, que les Indiens sont de mauvais drôles. Laissez-moi hériter de l'oncle Gopalu Turkkalunruku , et retrouver ma femme, et vous verrez quelle activité je déploierai pour rentrer dans ce que j'appellerai poétiquement mes lares.

A part les heures de repas et les parties de cartes, voici à peu près comment le temps se passait à bord du Rhinocéros y qui jusque-là, c'est-à-dire;pendant plusieurs mois, était allé tranquillement son chemin sans rencontrer ni bancs de sable, ni écumeurs de mer, sans voir un seul éclair et sans essuyer la moindre bourrasque.

Tout ré((uipage était en bonne santé, car huit jours d'épreuve avaient suffi aux cœurs bondissants, et nul depuis longtemps ne pensait plus au mal de mer. La dame gauchère lisait toujours à l'inverse, l'apothicaire plaidait toujours en faveur de ses expériences et

<le ses remèdes, et M. Sweethome dévorait tout ce que l'amant deHurceBull lui racontait sur l'Inde.

Ce dernier avait amené l'ex-tapissier à ce point que ses questions faisaient l'admiration de tous.

Le capitaine Syren lui-même, dans le commencement si attentifà la manœuvre, si plein de ses mâts et de ses cordages, mais qui plus tard avait cru pouvoir se reposer un peu sur le beau fixe, s'était fait une habitude de partager ses moments entre la marche du Rhinocéros et la conversation du cockney, dont l'ingénuité faisait ses délices. Pourrait-on avec un capitaine de vaisseau parler d'autre chose que de la pluie et du beau temps? Ce sujet rentraitd'ailleurs dans les facultés de M. Sweethome, et l'on en parla longuement, ainsi que de la profondeur de la mer, de la voracité de certains poissons , de leur couleur dans la mer Rouge et dans la mer Noire, et enfin dr l'ainour-propre et de l'orgueil des ainphi-

bies en raison de cet avantage de pouvoir se promener sur la terre et sur l'onde. Ce que M. Sweelhome paraissait tenir beaucoup à savoir, c'était s'il existe réellement des serpents de mer, et il demanda au capitaine Syren son avis sur ce sujet.

— Non-seulement il existe des serpents de mer, répondit le dernier, mais, ajouta-t-ilen regardant tous les passagers, on assure avoir vu des dragons...

— Des dragons! s'écria l'ex-tapissier dans l'extase, des dragons! mais comment font-ils pour nager avec leurs casques ?

C'est alors qu'on se tint les côtes pour ne pas rire, car c'eiit été mettre un terme aune si amusante conversation. .Mais chacun devait bientôt éclater, voire même l'apothicaire, qui fut obliffé de reconnaître son maître dans l'ex-tapissier, et l'on éclata en effet quand on eut abordé le chapitre des animaux apprivoisés. Et dans le fait , qui se serait retenu de rire en entendant le passager qui avait longtemps

habité les Grandes Indes, assurer y avoir vu un individu apprivoiser une huître du sexe mascuhn de manière à s'en faire suivre comme d'un chien?

Mais le temps s'est gâté , la mer est devenue houleuse, et des éclairs sillonnent les nues. Le capitaine est tout entier à la manœuvre, l'apothicaire songe à un procédé chimique pour nager en cas de naufrage, la dame réputée has-bleu par M. Sweethome a fermé son vingt-cinquième volume qu'elle tenait à l'inverse comme tous les précédents, et M. Sweethome lui-même, qui a retrouvé sa terreur d'autrefois, est allé se cacher l'on ne sait où , mais toujours est-il qu'il est quelque part!

Une renaissance saluera les premiers rayons du jour.

Au clievet d'Artlnir, Maria l'entoure de ses soins empressés et viofilants. Courageuse et irUelligente, elle suit avec une admirable attention les progrès sensibles, mais lents, que le retour à lu vie opère dans la créature (ju'ellc aura la gloire d'avoir sauvée. Il n'est pas de

sages précaulions qu'elle ne prenne et en même temps de moyens actifs auxquels elle n'ait recours. Psul vivifi-ant n'est oublié par elle pour ranimer les forces éteintes de l'exhumé et ramener la chaleur dans ses membres glacés.

0 joie I les efforts multipliés de la jeune fille seront couronnés d'un plein succès! Le cadavre n'est déjà plus; la pâleur livide de la mort a disparu par degrés, et sur les traits d'Arthur se peint la vie.

Cependant une grande faiblesse paralyse encore tous les mouvements du jeune Hogarth, et à peine s'il est affranchi de la lutte qu'il a soutenue depuis sa sortie du domaine de la mort , qu'il tombe dans un sommeil tranquille et bienfaisant, précurseur de sa complète résurrection.

Toujours auprès d'Arthur, la pauvre Maria oubliait combien elle-même avait besoin de repos après cette nuit d'angoisses et d'épouvante, nuit terrible et au-dessus de ses forces.

que la gloire d'une belle action pourrait seule soutenir.

Bientôt, cependant, Arthur s'est réveillé. Il a promené autour de lui ses yeux encore abattus; puis il les a fixés avec une sorte d'étonnement sur Maria, qui ne perd pas un seul de ses mouvements. Un sourire a reproduit l'impression que sa vue lui a causée, ses lèvres se sont agitées , et , après un léger effort, il a, d'une voix faible, appelé à lui cette mère si aimante et si dévouée qui ne le quitta jamais dans sa maladie.

Maria en a tressailli.

— Vous la verrez bientôt , lui dit-elle doucemerU à l'oreille.

Puis elle s'est arrêtée pour juger de l'edet de sa réponse, et s'assurer qu'Arthur l'avait comprise.

Un signe de tête de celui-ci indiqua que sa raison avait repris sa puissance aussi bien que ses sens.

Ravie de l'elfct (jii'avaient produit ses cou-

sciantes paroles, Maria s'était décidée à continuer :

— Votre mère vous sera rendue , reprit-elle de l'accent le plus doux. Elle soufîVait de vous voir souffrir, elle vous a conGé à mes soins , reposez-vous sur moi. H ne vous faut que de la tranquillité, du calme et de la patience.

Arthur, usant du seul langage que sa faiblesse lui permît, semblait, par l'expression de ses regards, remercier la jeune fille. 11 ignorait encore l'étendue des obligations qu'il lui devait.

Dès ce moment, Maria ne douta plus du rétablissement d'Arthur. Elle trouvait le bonheur dans l'assurance que la tomba avait laissé échapper sa proie; mais, absorbée qu'elle était par la joie du moment, elle n'entrevoyait pas les difficultés que cette renaissance allait élever. Le salut d'Arthur l'aveuglait et lui cachait rabîme ouvert sous ses pieds.

Bien que les traits d'Arthur fussent encore loin de ce qu'ils étaient alors que la santé et

la vie les animaient, ils avaient néanmoins frappé Maria par leur régularité et leur perfection. L'idée que sa curiosité avait rendu à la lumière un être dont la renommée avait proclamé la beauté, l'idée encore qu'un crime avait été le premier sauveur d'Arthur, faisaient naître chez la fille de Warwick un intérêt irrésistible, et entre jeunes humains, tels que Maria et Arthur, on sait combien est facile et naturel le passage de l'intérêt à l'affection.

Quelques jours s'écoulèrent pen^dant lesquels Arthur revenait de plus en plus à la santé. 11 n'y avait plus chez lui que de la faiblesse, et encore cette faiblesse diminuait-elle sensiblement de jour en jour. Ses idées avaient retrouvé toute leur netteté, et à mesure que la raison reprenait son empire, Maria avait satisfait avec toute la prudence possible aux questions sans nombre que lui adressait Art}iur,*lontrétonnementne se déguisait plus. Elle souffrait intérieurement d'être obligée de

le tromper et de lui cacher la vérité ; mais le souvenir de son père était toujours là qui l'empêchait de déchirer le voile mystérieux jeté sur sa résurrection. Et n'avait-elle pas ellemême tout à craindre de l'issue d'un événement si extraordinaire? Il fallait à Maria courage et présence d'esprit, car de son silence dépendaient le salut de son père, celui d'Arthur, et le sien peut-être, et ce silence était mis à la torture par lesquestions devenues plus pressantes de ce dernier.

Pour éloigner tout soupçon, Maria, sans cesse prudente et sur ses gardes, avait fait croire à Arthur que sa maladie attribuée à l'épidémie n'avait été qu'une longue et profonde léthargie. Cet état, véritable image de la mort, lui dit-elle, aurait infailliblement conduit votro mère au tombeau, si elle en avait été plus longtemps témoin , et le désir de la sauver décida vos amis à vous faire transporter ici, où, ajouta-t- elle avec une

sorte d'émotion, tous les soins vous ont été prodigués.

C'est ainsi que par une fable elle cherchait à calmer l'impatience d'Arthur. Le long évanouissement auquel il avait succombé et le manque absolu de mémoire donnaient quelque vraisemblance à ce récit : il y croyait un jour, mais le lendemain il ne pouvait s'empêcher de désirer le retour de ses forces pour s'assurer lui-même de la vérité.

Et c'était là que devait être le péril pour tous ! -^

Cependant Arthur ne pouvait oublier les soins de Maria. Elle seule lui était apparue dans cette demeure qui n'était pas la sienne; elle seule avait aidé de ses prières et de ses forces à le rendre au monde ; elle seule enfin avait eu la gloire de rivaliser en zèle , en courage et en patience avec une tendre mère, dont le souvenir était si cher à son cœur. Aussi Arthur ne pouvait- il, sans ressentir une vive émotion, penser à celte intéressante

enfant , dont l'extérieur modeste et décent relevait encore le mérite. Pour lui sa vue était un talisman; il lui semblait puiser une existence nouvelle au doux feu de ses regards. La femme à qui l'on doit la vie peut-elle nous être indifférente? On se trompe de sentiment en attribuant à la reconnaissance ce qui appartient à l'affection. La beauté et les grâces de Maria avaient jeté dans le cœur d'Arthur un germe qui plus tard devait produire une passion forte. Ce n'était alors qu'un sentiment d'intérêt que l'amour n'avait point encore échauffé; c'était un doux entraînement dont le pouvoir faible en apparence n'en est pas moins irrésistible ; c'était enfin un feu sans flammes, mais qui pouvait produire l'incendie. Il y avait pour Arthur d'autant plus de charme dans cet état, que Maria, sous l'empire de la même sympathie, encourageait par un excès d'attention ces dispositions d'une âme pleine de gratitude. Il y avait entre eux réciprocité; tous deux s'attiraient mutuellement l'un vers

l'autre, sans se demander pourquoi ils s'aimaient , OU plutôt commençaient à s'aimer sans se l'être jamais dit.

Arthur et Maria étaient cependant à la veille d'une crise terrible. Des nuages invisibles s'amoncelaient sur leurs têtes, et la foudre était prête à éclater; l'orage se cimentait tandis que la sérénité régnait autour d'eux.

Jamais Warwick ne s'était offert aux yeux d'Arthur, jamais il n'avait pénétré dans la partie de la Maison Rouge où il avait été relégué; mais la résurrection de cet homme , toujours présente à sa mémoire, n'avait cessé de troubler son repos depuis cette fatale nuit si affreusement couronnée par la scène lugubre du caveau. L'esprit de Warwick avait été trop avant frappé pour qu'il pût longtemps se défendre d'initier ses acolytes au mystère de cette étrange résurrection , où se lisait un commun arrêt. Arthur, en possession de ses forces, exigera sa liberté ; il se rira des barrières qui lui seront opposées par une femme ;

le lieu où il se trouve comme par miracle lui paraîtra suspect; il voudra voir, connaître, et plus tard il parlera. La liberté d'Arthur doit donc mettre les fers aux mains de Warwick et des siens , s*ils n'écartent sans plus de délai ce péril qui les menace. Warwick, accusant sa faiblesse, se repent d'avoir laissé vivre Arthur; mais ce n'était qu'une trêve, il se promet de l'atteindre avant qu'il ait pu franchir le seuil de son habitation.

De son côté, Maria, qui se guide sur le regard inquiet de son père et lit au fond de son cœur, frémit à l'idée de ce terrible dénouement, car la vie d'Arthur est devenue doublement précieuse. De sa conservation dépendent à la fois le retour au bonheur d'une mère qui n'y compte plus et passe ses jours dans le deuil, et la destinée d'une amante qui déjà nourrit un espoir. Maria veillera pour toutes les deux;'elle épiera sans relâche les démarches de Warwick et le poursuive jus-

qu'à ce qu'elle ait surpris ses desseins, qu'elle ne fait encore que soupçonner»

Warwick a cédé à l'entraînement de ses impressions : un aveu s'est échappé de sa bouche, et toutes les circonstances de l'événement sont connues de ses acolytes, qui se chargeront du sort d'Arthur si Warwick, qui balance encore au souvenir des prières de sa fille, diffère l'exécution d'un projet sinistre, mais indispensable à la sûreté de tous. Warwick cependant suivra le torrent, car il s'est réchauffé à la criminelle ardeur de ces misérables , qui doivent gagner à la mort d'Arthur un secret enseveli et un cadavre.

Maria sait déjà ce qui a été décidé. Quelques mots énergiques échangés dans un conciliabule tenu à l'écart^ ont»frappé son oreille. Elle a bravé le danger, et la chance qui a été pour elle lui a permis de recueillir, sans qu'on ait pu la surprendre, le résultat d'une résolution irrévocable. II faut qu'avec Arthur disparaisse le vol du cimetière, et c'est le

lendemain que le silence doit être acheté au prix de sa vie.

Une trappe inconnue de Maria , mais dont la secrète entrevue des résurrectionnistes lui révèle la position, doit au milieu de la nuit donner accès dans la chambre d'Arthur à Warwick, qui sera surveillé. Puis, se glissant dans l'ombre jusqu'au lit de la victime, il profitera de son sommeil pour l'étoufTer sous le masque. C'est ainsi qu'on se conservera le corps après en avoir chassé la vie!

Maria aux écoutes n'ose respirer. Qui pourrait peindre les angoisses , les tortures qui assiègent son âme et la déchirent dans ce moment afFreuxVCe n'est qu'une douleur raoraie , mais uYie douleur qui va droit au cœur et le brise !

Un léger bruit parti de la pièce où l'arrêt d'Arthur venait d'être prononcé fit prendre la fuite à Maria , à qui la frayeur d'une surprise donna des ailes , mais dont le trouble ne put se dissimuler même en face d'Arthur :

un combat terrible se livrait en elle, et devait la trahir. Ses traits altérés accusaient un événement étrange , qui était un détour de plus dans le labyrinthe où errait l'esprit d'Arthur. Un tremblement violent agitait la pauvre enfant, ses joues étaient pâles, des larmes s'échappaient de sa paupière, et ses yeux se fixaient sur les yeux de la victime , exprimant la douleur et l'effroi.

— Maria, lui dit Arthur avec les marques du plus vif intérêt, qu'est-il donc arrivé?... D'où vient ce trouble ?. . . La pâleur qui couvre votre visage, les pleurs que vous versez sont autant de coups de poignard dont vous me frappez. Un malheur vous menacerait -il ? N'êtes-vous pas heureuse de voir que vos soins et vos veilles m'ont rendu à la vie et vont me permettre de voler dans les bras d'une mère qui vous bénira?

— Vain espoir, lui répond-elle avec mystère, si les forces vous manquent pour fuir ces lieux !

— Que voulez-vous dire?

— Que VOS jours sont ici en danger. Je vous ai une fois sauvé , mais des assassins ont juré de détruire mon ouvrage, et demain

Elle ne put achever. La tempête était dans son âme, ses paroles s'éteignaient dans les sanglots.

Arthur était resté stupéfait.

Alors Maria, faisant un effort sur elle-même, cherche pendant un instant dans le silence à se faire victorieuse des émotions auxquelles elle est en proie; puis, rappelant ses esprits, elle n'hésile plus à faire connaître à Arthur tout ce qui s'est passé depuis le moment où , cru mort, il fut descendu dans la tombe, et l'horrible projet qui doit éternellement cacher le vol du cimetière.

— Le voilà, ajoute-t-elle dans un moment d'explosion qu'elle ne peut comprimer, ce secret terrible qui me fit mentir; maintenant vous aHez me haïr, vous allez repousser comme indigne la pauvre iMaria qui donnerait sa

vie pour vous, mais dont le père est à la veille de se faire assassin.

Les paroles de Maria tombaient toutes sur l'âme d'Arthur et s'y gravaient.

Arthur la rassura, et ce fut du baume au cœur de l'infortunée. Elle ne disait plus rien , mais ses regards étaient attacViés sur le visage d'Arthur, épiant tous ses mouvements comme pour saisir un pardon.

Arthur oublie le danger pour ne plus voir que Maria. Il sait quel affreux dénouement se prépare ; mais, étourdi par la douleur de cette amie dévouée, il ne songe pas aux moyens de l'éviter.

Cependant Maria a rompu le silence; un parti désespéré semble avoir été pris ()ar clic, et déjà sa résolution contraste avec l'émotion vive (jui d'abord l'avait si fort abattue.

— Votre mort est inévitable si vous ne quittez ces lieux, dit-elle à Arthur; il faut fuir. Cette nuit, quand une heure aura sonné, vous trouverez Maria h votre chevet , veillant sur

VOS jours, et priant Dieu de lui être favorable dans l'exécution de son projet. J'aurai tout prévu.

Dans ce moment où elle se représente de nouveau le danger d'Arthur et l'odieux crime médité par son père , sa pensée est pénétrante comme un dard, sa résolution semble un roc, son indignation est écrasante.

— Je ne fuirai pas seul, répond Arthur; c'est à vous , Maria, que je suis redevable de la vie , vous me l'avez rendue par vos soins , et, dans ce nioment encore où elle est menacée, vous veillez sur elle; mon existence n'est plus à moi , elle vous appartient, je vous la consacre tout entière. Oui, mon amie, apprends-le, continue-t-il avec entraînement, je n'ai pu être l'objet de tant de peines , de tant de secrètes terreurs, sans me sentir pénétré de la plus vive reconnaissance. J'ai senti alors que je t'aimais et que te posséder serait pour moi le comble de la félicité. Je fuirai ,

Maria , mais avec toi , car plutôt mourir que de vivre sans Maria.

Ces mots d'Arthur avaient attiré l'âme de Maria à la sienne.

La pauvre enfant est arrivée à ce moment où la pudeur de la jeune fille est entremêlée avec la passion de l'amour. Maria sent qu'il n'est plus temps de revenir sur ses pas, et elle ne peut retenir l'aveu que lui dicte son cœur. Elle suivra Arthur, leur destinée sera commune.

A ce moment, leurs larmes se confondent.

Maria en est venue à détester son père, quoiqu'on dise qu'un père n'est jamais coupable aux yeux de son enfant; mais Warwick est un monstre. En même temps que pour elle les liens de l'amitié vis-à-vis de cet homme sont des chaînes qu'elle ne saurait plus supporter, son autorité lui est à charge, elle veut s'en affranchir.

Que Warwick se rassure cependant, ce titre de père ne sera point méconnu jusqu'à le 11-

vrer à la justice. Maria rabandonnera à son malheureux sort, mais ne le trahira pas. Elle ne fuira même avec son amant que s'il jure de garder le secret de ce qu'il sait de la vie criminelle de Warwick.

Arthur s'y est engagé, bien que ce serment doive l'éloigner pendant un temps de sa mère. Ilconsentàcacherau monde sonexistence pour la dévouer tout entière à celle qui deux fois la lui aura conservée. La reconnaissance l'emportera sur Tamour filial. Le cœur d'Arthur en souffrira , mais il entretiendra l'espoir de satisfaire bientôt à tous les deux. Sa position est étrange. Il sait tout ce qu'il peut perdre de considération en liant solennellement sa destinée à la fille d'un misérable qui , s'aveuglant -sur l'abîme ouvert devant lui, peut expier un jour ses crimes sur l'échafaud ; mais Maria est aimée, et la passion rend moins terribles à ses yeux les conséquences de cette union.

La nuit couvre la nature de son voile. Une

heure vient de sonner, et Maria, fidèle au rendez -vous, est près d'Arthur, qui l'attend dans l'obscurité. Le costume grossier du plébéien cache l'unique héritier des Hogarth. Il est pâle, et ses traits altérés portent encore l'empreinte delà faiblesse; mais l'idée qu'étant surpris, Maria doit tomber comme lui victime , double son courage et lui prête des forces.

Les instants sont précieux , il n'y a plus à revenir sur ses pas, c'est de fuir ou succomber.

Maria espère. War\vick,en possession des clefs, s'est livré au sommeil. Il ne saurait avoir de soupçons , car il a été habilement trompé par elle sur l'état d'Arthur, dont il croit que la convalescence est à peine commencée, el il est loin de supposer sans doute qu'un projet , (ju'il ne voyait que dans l'avenir, touche au nionientde lui enlever s*! lille ot Ir repos, par la crainte d'être trahi.

Puis , <\ I es[)i)ir succcdr la ciaiiilc choz la

jeune fille. Plus le moment approche, et plus son esprit s'abandonne à ce jeu cruel auquel l'action seule doit mettre fin.

Il faut partir. Tout est calme dans la Maison rouge. Les ténèbres et le silence s'unissent pour protéger la fuite des deux amants. La trappe qui doit être aujourd'hui leur salut, ou du moins leur perte, après avoir été quelque temps l'objet de leurs recherches, a cédé sous leurs efforts réunis, et s'est ouverte non sans occasionner un bruit sourd qui a réveillé les inquiétudes de Maria. Dans son trouble, elle ne peut dire si ce bruit vient de leur inexpérience à faire agir le mécanisme qui ouvre et ferme cette trappe, ou s'il doit faire craindre la présence de son père dans la vaste salle où conduit l'ouverture qui est à leurs pieds. Le fer levé sur eux les attend peut-être au passage! A cette idée, son cœur bat avec violenceetelle n'ose respirer. Arthurcependant ne s'est point laissé abattre, il semble au contraire que le danger l'ait électrisé. Il a reçu dans ses

bras Maria , dont la faiblesse ne peut plus se combattre, et a ainsi franchi, dans l'ombre et le silence de la nuit, les échelons qui communiquent d'une salle à l'autre.

Cette première victoire a redonné à Maria toute sa force physique et morale. L'œuvre de l'évasion doit être complété par elle. Elle seule connaît les détours de ce corps de bâtiment et doit guider Arthur.

Déjà ils sont arrivés à une salle basse, et le seul obstacle qui mette maintenant une barrière entre eux et la liberté est un mur peu élevé auquel ils trouveront aisément accès par une croisée ayant jour sur la campagne. Encore quelques minutes, et avec leur aide récipro([ue ils seront parvenus au pied de la muraille.

L'espace a été franchi , et tous deux sont leurs maîtres.

Un temps sombre et couvert semble favoriser leur fuite. Dieu , s'éci ie la fille de Warwick , protège Arthur et Maria! Arthur lu

soutient, la presse dans ses bras , rcDcourage de sa voix; mais la frayeur la domine de nouveau, et, dans le délire qui la transporte, elle s'imagine qu'on est à leur poursuite. Elle croit entendre du bruit, une voix, une imprécation. Mort à Arthur! Ces mots la font frissonner. Chancelante , elle s'appuie sur son amant et le suit silencieuse et résignée. Ange de douceur et de bonté , elle a fait le sacrifice de sa vie!

C'est ainsi qu'ils errèrent toute la nuit à travers champs et dans les ténèbres. Le jour seul devait confirmer leur délivrance. Quand il parut, ils avaient atteint l'un des faubourgs de Londres, et à peine étaient-ils entrés dans la première auberge que Maria , épuisée de fatigue, de terreur et de besoin, ne put que s'écrier : Arthur, Arthur, soutiens-moi, je me meurs !

En se reportant à Warwick, on jugera de sa situation lorsqu'il découvrit l'affreuse vérité. Deux coups lui étaient portés à la fois; il était .frappé au cœur par la fuite de Maria, qui ne le quitta jamais, en même temps que la disparition d'Arthur condamné par lui et lés siens, et à la veille d'emporter dans la tombe le secret de sa résurrection , lui mon-

trait déjà le glaive de la justice suspendu sur sa tête.

D'abord c'est l'abattement et la consternation qui viennent jeter le trouble dans ses idées, remuer sa conscience; le spectacle des verrous et de l'échafaud s'est emparé de son esprit et se fait un jeu de son être; puis, à l'effet de l'épouvante a succédé celui de la fureur, de la rage. Le feu de la vengeance brille dans ses yeux , et il semble que son bras doive être bientôt armé de la foudre pour écraser ceux qu'il ne peut poursuivre encore que de sa malédiction, de ses blasphèmes et de ses menaces terribles.

Au milieu de son extrême agitation , il oublie qu'il doit un cadavre à ses misérables associés qui, dans leur soif de l'argent, vont lui demander compte d'Arthur et peut-être lui faire payer cher les dangers qu'ils penseront ou que sa négligence ou qu'une main prêtée à l'évasion peut leur faire courir.

Warwick s'aveugle, l'abîme s'ouvre de

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plus en plus large devant lui , et son infernale destinée le pousse. Il faut qu'elle s'accomplisse; trop de fois sa conscience fut vaincue.

Si l'avenir doit être fatal à Warvvick, le présent semble déjà offrir quelques consolations à Maria. Revenue de son évanouissement, son premier regard aété pour Arthur, qui l'a saisi avec joie et s'empresse d'apporter le calme à ses esprits par cette assurance peutêt^e hasardée que nul danger ne peut plus les atteindre. Le langage du cœur est celui qu'il parle pour rassurer celle qu'il aime et lui faire entrevoir le bonheur; mais, au fond, Arthur ne saurait s'abuser; il n'est pas maître de ses impressions et craindrait de se tromper en défiant si vite les coups du sort.

Non , la main de Warwick ne porte plus et ne saurait frapper; mais la carrière ([ue les amants fugitifs s'apprêtent à [)arcourir, loin de leurs parents, privés d'amis et de ressources, ne leur réserve-t-elle pas des peines

inouïes, peines morales et physiques, peines de nature plus terrible et plus à redouter qu'une persécution d'homme? Livrés à leurs propres moyens, l'amour pourra pendant un temps les soutenir, donner à leur âme force et courage ; mais le serment qu'a fait Arthur de garder le silence, et par suite l'impossibilité où il se trouve de voler dans les bras de sa mère où l'attendent cependant la tendre amitié et l'abondance , rendent difficile et dangereuse la route où il va s'engager avec cette compagne bien-aimée à laquelle il a juré de consacrer sa vie.

Leurs ressources en ce moment sont jiresque nulles, car en fuyant Maria n'a songé qu'aux premiers besoins. Leur position, déjà alarmante, peut le devenir plus encore. La misère, cette plaie du genre humain qui ronge physique et moral, peut s'attacher à leurs pas et leur ôter même la faculté de marcher! Affreuse pensée qui heureusement n'est point

encore venue à Maria, mais dont son rr^uide, son ami, est vivement frappé.

Ce tableau est toujours devant les yeux d'Arthur, et c'est en vain qu'il cherche à l'effacer. Puisse-t-il n'être pas abandonné de ses forces, car c'est encore un de ses dangers! Chez lui, l'esprit et le cœur travaillent sans cesse; il s'épuise en projets, il calcule toutes les chances, caresse tous les plans, pui^s les modifie ou les repousse. Il ne peut s'arrêter à rien, parce que sa tête, qui est le jouet de mille idées, n'est point assez calme pour suivre la voix de la raison. Non-seulement c'est l'avenir qui l'inquiète, le tourmente, mais il est encore poursuivi du souvenir de sa mère. Son âfhe jeune et ardente, qui s'est ouverte à l'amour, n'a point pour cela banni la piété filiale.

Sa mère est toujours là qui l'appelle. Il se représente la douleur que sa mort a dû lui causer et le bonheur qu'elle éprouverait à le retrouver. Il mesure sa joie à l'affection qu'elle lui portait, et voit un crime dans son silence.

Les images viennent alors en foule; le passé renaît pour lui montrer tout ce que l'amour maternel a fait pour lui depuis l'instant où son intelligence lui fit connaître celle qui l'avait nourri, jusqu'à l'heure fatale où un sommeil trompeur le retrancha de l'empire des vivants. Il se souvient des alarmes que saieunesse et son étourderie causaient à cette bonne mère; il se souvient des conseils que plus tard elle lui donnait, des consolations qu'elle apportait à ses peines, des dépenses qu'elle fit pour son éducation, de la joie qu'elle prenait à ses succès; et enfin, se reportant à sa maladie, il la voit encore à son chevet, épuisée par les veilles , abattue par le chagrin , noyée dans les larmes et se refusant toute nourriture, flfes souvenirs pénibles qu'il recherche cependant , ce tableau du modèle des mères, assombrissent l'esprit d'Arthur, l'oppressent, l'accablent; il est écrasé sous le poids de ses méditations. Toute à Arthur, Maria s'inquiète de cette préoccupation ; elle cherche à pénétrer la cause

LiVE LETTRE. -243

du trouble qui l'agite. Sa douce voix pour l'interroger prend aussi l'accent de la persuasion ; elle voudrait connaître ce qu'elle redoute d'apprendre. Au milieu de ces distractions, de ces absences, Arthur semble se réveiller aux questions de la tendresse; il semble comme débarrassé d'un cauchemar oppresseur qui engourdissait ses facultés. Sa réponse n'est pas toujours subite, mais il laisse tomber sur sa compagne un de ces regards parlants qui demandent une consolation. Bientôt ses yeux se sont mouillés de larmes, et Maria est dans ses bras. Un moment si doux dissipe le nuage, mais il ne tarde pas à reparaître, ramenant avec lui l'agitation et le trouble. Le combat est quelquefois de longue durée, opiniâtre, insidieux, et le plus souvent ^'est la piété filiale qui- l'eipporte sur l'amour. Arthur a cessé devoir Maria suppliante; c'est sa mère qui est devant lui , pâle, souffrante, accablée et prête à s'éteindre. Dans ces instants d'égarement, son serment s'eflface de sa mémoire ;

il ne voit pas l'abîme où il peut précipiter une fille innocente entraînée avec son père criminel; il oublie qu'il rend impossible son union avec elle en imprimant sur son front candide le déshonneur qui est attaché au nom de Warwick ; il ne se rappelle et ne voit que sa mère. Qu importe si sa raison a suivi une impulsion dangereuse? rien ne saurait plus l'arrêter, il cédera au penchant qui l'entraîne et traversera tous les dangers, tous les obstacles , pour arriver jusque dans les bras de cette mère qui est sa puissante pensée.

Résolu, il sort un soir sans prévenir Maria, et s'élance vers la demeure de mistress Hogarth. Malgré le désordre de ses idées , il conserve néanmoins encore assez de jugement pour se convaincre que la prudence doit être son guide, qu'elle doit régler, ses pas et ses démarches. Ainsi , à quelque distance de l'hôtel et favorisé par les ombres de la nuit, il adresse çà et là des questions qu'il cherche à rendre aussi naturelles que désintéressées. S'il

lui importe d'obtenir des renseignements, il doit en même temps éloigner les soupçons. 11 interroge avec les précautions les plus sages, mais les réponses qu'il reçoit sont comme autant de poignards qu'on enfonce dans son cœur. Sa tendre mère n'a cessé de le pleurer; tout son bonheur lui a été ravi dans son fils; la terre est vide pour elle depuis qu'elle n'y rencontre plus Arthur. Ni le temps, ni les consolations de ses nombreux amis n'ont pu amortir son profond chagrin , et la nature, cédant aux efforts d'un ennemi si redoutable , n'a pu lui résister plus longtemps. Mistress Hogarth , épuisée par les larmes et par la douleur, minée par le souvenir pénible du fils qu'elle a perdu, n'a plus que l'ombre de l'existence. Son état est déclaré dangereux, et l'espoir de la sauver commence à fuir du séjour qu'elle habite.

A ces détails accablants , Arthur a perdu le peu de raison qui lui restait. Soutenu par la fièvre du délire, il reprend sa course comme

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un insensé, franchit de la vitesse de l'éclair l'espace qui le sépare de l'hôtel, et arrive d'un seul bond au sonimet de quelques degrés qui mènent à la grande porte. Déjà sa main, pour obéir à l'impulsion de son esprit, a saisi le marteau ; il le soulève ; son cœur ba t avec violence, sa respiration est oppressée , il va frapper, lorsqu'une inspiration du ciel vient paralyser ce mouvement d'une précipitation irréfléchie. C'est qu'un rayon divin avait soudain répandu la lumière sur sa dangereuse visite. La fougue d'Arthur est vaincue, son bras est enchaîné , et le marteau , levé pour tonner au dedans, retombe mort sous sa main guidée par une subite réflexion qui lui dit de s'éloigner.

Arthur , alors qu'il était livré à son transport, n'avait pas songé que, dans l'état précaire de sa malheureuse mère , cette brusque apparition d'un ressuscité pouvait la tuer au milieu de la stupéfaction, de la terreur, ou même de la joie. Causer le trépas de celle à

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qui il devait le jour , tuer sa mère , cette mère qui était sa vie, son âme, se le serait-il jamais pardonné? Non-seulement oet avis du ciel détournait une calamité , mais sauvait encore Maria en rappelant à Arthur son serment.

Il revint sur ses pas , calme et se louant de sa prudence devant tant de périls. Déjà même il avait conçu l'espoir de rendre sa mère à la santé, mais sans s'ofFrir à sa vue. Heureux de cette idée, et plein de confiance dans sou nouveau projet, il avait hâté son retour auprès de Maria. La pauvre enfant ! c'est en soupirant qu'elle avait compté les heures écoulées depuis la sortie inattendue du seul être qui pût la protéger; son âme était assaillie de mille funestes présaj^es. Quand il entra , elle pleurait, et ses yeux tristes et mornes étaient attachés à la terre. Jamais Arthur ne s'était ahsenté si lonjjtemps. Mais Aitluir a reparu , et les craintes de Maria se sont aussitôt dissi|)ées.

Rendu au repos et à la réflexion , le jeune Hogarth s'applaudit de plus en plus d'avoir lésisté à r«lan qui le portait aux pieds de sa mère, trop faible pour soutenir le choc de cette étrange apparition, et se plaît dans un projet qui doit lui conserver deux personnes bien chères. En se montrant tout à coup, on attendra de lui la vérité , on le pressera de parler ; un mort ne sort pas tout seul du tombeau , une main a dû l'en tirer, et nulle autre que celle d'un Warwick n'a pu l'aller chercher dans les entrailles de la terre. Le bruit de sa résurrection aurait bientôt son écho dans toute la ville; le peuple crierait au merveilleux; les amis, après avoir épuisé le chapitre des conjectures, recourraient à mille pièges pour surprendre un secret si extraordinaire; et l'autorité elle-même , fatiguée de tous ces bruits, exigerait une déposition. Il pourrait, il est vrai , bâtir une fable ; mais en remontant à la source, en apprenant les relations d'Arthur avec Maria, la clef de ce mystère devien-

drait de plus en plus difficile à garder. La femme à laquelle il brûle d'unir sa destinée aurait sur elle tous les regards, et Warwick, instruit parla clameur publique, jeté sur les traces de sa fille , servi par la ruse et l'audace, viendrait l'arracher à sa retraite pour la remettre sous sa puissance : châtiment mille fois plus terrible que la mort!

Se présenter à sa mère est donc impossible. Tous les dangers à la fois lui défendent l'entrée de sa demeure; mais le projet qu'il nourrit revient à son imagination plus consolant que jamais. Sa mère peut vivre, son amante peut lui rester.

— Mon amie , dit-il à Maria ., pardonne-moi si je suis rentré la tristesse peinte sur les traits; je souffrais. Un renseignement pris avec prudence m'apprend que ma pauvre mère inconsolable descend au tombeau. Tù comprends ma peine, n'est-ce pas? En te donnant cette douleur à partager, je t'initierai en même temps avec une sorte de joie à ui^.e idée dont

le résultat, je l'espère, et je le demande à Dieu, me conservera ma mère sans compromettre ta sûreté et la liberté de Warwick.

Maria écoutait avec intérêt. Entraînée par la sympathie, elle attendait avec une anxiété vive l'explication d'Arthur.

— Voici , reprend-il , après s'être rapproché davantage de Maria et en se disposant à écrire, ce projet dans lequel reposent toutes mes espérances. Suis mon cœur et ma main.

Arthur traçait le billet suivant :

(f Bonne mère ,

« Un miracle s'est opéré, un. miracle qui vous rendra votre fils. Vivez, car il vit aussi. Une erreur fatale m'a conduit au séjour des morts, mais les portes de la tombe se sont ouvertes pour me laisser remonter à la lumière. Soyez instruite de ma résurrection. Que ce peu de lignes vous consolent, vous tranquillisent et apportent un remède à vos maux. Reprenez courage. Bientôt , oui , bien-

LNE LETTRE. 251

tôt, j'irai me jeter dans vos bras , vous presser contre mon cœur. Alors vous connaîtrez les détails d'un événement étrange , et nous rendrons grâces ensemble à la Providence qui me tira du néant où l'apparence de la mort m'avait plongé.

« Au revoir, bonne mère.

» Votre fils qui vous chérit,

« Arthur Hogarth. »

Maria a peine à retenir ses larmes. Cette ressource d'Arthur , son dévouement et la délicatesse de son action , parlent à la fois à son cœur plein d'émotions. Un doux regard est sa réponse, et Arthur en tire un augure favorable pour le succès de sa missive.

De ce billet nul soupçon ne jaillira qui doive peser sur Warwick plutôt que sur tout autre; et si un jour les portes du cachot venaient à s'ouvrir au père de Maria , ce serait pour Arthur.une pensée consolaflteque les mains qui l'ont enchaîné n'ont point été dirigées par lu'

Arthur a retrouvé toute sa vigueur morale; il entre dans l'avenir, s'encourage et se donne pour exemple à Maria.

— Maintenant, mon amie, lui dit-il en prenant sa main dans les siennes, le sort en a décidé , nous ne devons plus com.pter que sur nous-mêmes. Nous pouvons trouver des jours heureux dans le travail et l'industrie; unissons nos efforts, nos conseils , et recueillons ensemble le fruit de nos labeurs comme nous partagerions nos infortunes si le Ciel voulait nous éprouver. Mais loin de nous ces fâcheuses images , et espérons que le moment n'est pas éloigné où je pourrai livrer aux embrassementsde ma mère celle qui deux fois lui conserva son fils.

Le billet est lancé.

Pour la pauvre mère qui le décacheta, ce fut la foudre tombant à ses pieds. Il y eut un instant de stupeur, puis elle crut rêver éveillée. Cette résurrection étPange passait sa croyance, bouleversait son imagination et confondait ses

idées. En vain elle cherchait à se rendre raison de la manière dont elle s'était opérée; ses mille réflexions parties ensemble venaient en se heurtant se briser contre le merveilleux , le surnaturel, l'impossible. Et cependant c'était bien la main de son fils chéri qui avait tracé ces caractères; ses yeux ne pouvaient la tromper. Comme si sa propre conviction dans son état maladif ne dût pas lui sufllre, elle voulut encore avoir l'avis des autres. Elle appela tous les regards sur la lettre, et se la fit lire; on compara l'écriture avec d'autres écrits de sa main. L'identité était parfaite, nul doute ne devait plus s'élever, Arthur était l'auteur de ce précieux,billet.

Ce coup inattendu avait étourdi la mère d'Arthur au point que sa faiblesse déjà (grande s'était encore accrue. Le sentiment qu'elle éprouva d'abord ne fut ni celui de la joie ni celui de la douleur; la stupéfaction avait paralysé toutes ses facultés. L'esprit abattu par la soulTrance morale n'avait pas la force d'exer-

cer sa puissance. Cependant l'irrésistible élan de la curiosité, appuyé de l'amour maternel , commandait par intervalles , et mistress Hogarth trouvait un soulagement à interroger les personnes qui l'entouraient de ses soins. On s'empressait de satisfaire à toutes ses questions par les nouvelles qu'on pouvait recueillir au dehors. C'est ainsi qu'elle apprit que l'ombre de son fils avait été vue errante dans le voisinage. Cette circonstance donnait encore plus de poids à la vérité du billet. L'ombre d'Arthur devait être Arthur luimême, et c'était consolation.

Le bruit de son apparition n'était pas sans fondement, car il était répandu par un de ceux dont le jeune Hogarth avait tiré des renseignements sur sa mère, pensant n'en être pas connu.

La présence du ressuscité dans les environs jetait mistress Hogarth dans un nouveau labyrinthe. A force de penser, la tête s'égara, et le chaos des idées amena la plus terrible des

crises. Cependant, comme dans presque toutes ces grandes révolutions qui sont produites par l'excès de la joie, l'issue ne fut point fatale. Au contraire, de cette violente secousse résulta presque aussitôt un mieux qui fitespérer un retour certain à la santé, quoique lent. La mère d'Arthurétait sauvée. Néanmoins, à mesureque les forces revenaient, la raison, reprenant son empire, donnait naissance à de nouvelles suppositions. Quelle puissance pouvait empêcher son fils de venir se jeter dans ses bras?... Il lui était impossible de s'en rendre compte; et c'était là son supplice. •

Cédant enfin aux conseils de ses amis, et pour éclaircir le mystère de cette résurrection , mislress Hogarth avait livré le billet d'Arthur à la police, qui avait ordonné toutes les recherches en son pouvoir.

On s'était transporté au cimetière pour constater la présence du corps dans la bière et décider quelle foi on devait avoir dans l'existence du mort; mais nulle trace de fouilles

récentes ne paraissait, nul dérangement ne se faisait remarquer dans l'ordre et la symétrie des tombes.

On commençait déjà à croire à une horrible mystification, à une infernale duperie , lorsque ayant amené à fleur de terre le cercueil d'une effrayante légèreté, il fut trouvé veuf du corps d'Arthur!... Sa résurrection ne devait plus trouver d'incrédules.

Dans cet intervalle , Arthur et Maria avaient quitté l'auberge qui fut leur premier asile.

Je ne vous ferai pas la description d'un naufrage, parce que c'est chose que vous connaisse aussi bien et peut-être mieux que moi. Si lesort ne vous en a jamais voulu au point de 'ous faire témoin d'un naufrage pour vrai , V)s yeux vous en auront sans doute fait voir beucoup en peinture; car quel est l'artiste qui /a pas fait son naufrage? Pour

faire un naufrage, vous prenez quatre choses : le vent, la pluie, les éclairs et le tonnerre; vous ajouteriez même un peu d'incendie que cela ne pourrait pas faire de mal. Vous mêlez bien le tout, et quand l'ensemble des nuages est assez épais, et que les vagues ont assez bouillonné, vous faites habilement tombe* la foudre sur le malheureux bâtiment, qui se brise et s'enfonce, à la grande consternttion de ceux qu'il porte , et dont les plus ingmibes ont grimpé les premiers au haut des mâts, dans l'espoir tout naturel de disparàtre les derniers.

Voilà ce que c'est qu'un beau naufage.

Mais tel ne fut pas celui qu'eut ; essuyer le Rhinocéros , capitaine Syren. Il y eut bien par-ci par-là des éclairs et des éclas de foudre, mais le Rhinocéros eut toujous le bonheur de ne pas se trouver là où lie tomba. Le tonnerre fut obligé de se noy^ sans avoir rien brûlé.

Une grande infortune cependnt se prépa-

NALFRAGE. 561

rait et s'annonçait pour l'équipage. Des vents impétueux avaient déjà déchiré les voiles et brisé les mâts, et le Rhinocéros , devenu le jouet de l'élément en fureur, n'allait plus comme il voulait, mais comme il pouvait. Il y avait même déjà longtemps qu'il s'écartait de sa route , lorsque le capitaine , fatigué de lutter contre son inquiétude pour calmer les esprits, ne se sentit pas la force de dissimuler davantage , et avoua franchement le danger aux passagers qui ne faisaient plus qu'un groupe sur le tillac. Du courage! s'écria-t-il , car il est évident que nous allons être jetés sans beaucoup d'espoir de salut sur des côtes peuplées de sauvages.

Je vous laisse à penser quel effet produisirent sur l'équipage ces mots du capitaine, qui, (juelques instants auparavant, publiait que cela ne serait rien, et qu'il en avait vu bien d'autres; c'est-à-dire que toutes ces figures n'étaient plus des figures. L'apothicaire était ausï^i blême (|ue Diomme h qui l'on

vient d'annoncer qu'il va être saigné aux quatre membres , et M. Sweethome frémissait de tout son corps à l'idée liorriblc du grand feu qui allait s'allumer pour le rôtir.

Le moment prévu par le capitaine , moment terrible! était arrivé. Jeté sur la côte avec force, le bâtiment s'y était brisé et faisait eau de toutes parts : à peine si l'on avait eu le temps de lancer les canots à la mer avec le plus de provisions possible; car il valait mieux encore, au dire du capitaine, s'abandonner ainsi à la Providence, que de tomber au pouvoir des sauvages , qui étaient implacables. La peur donne des ailes; l'ex-tapissier et l'apothicaire, qui avaient juré de mourir ensemble , n'avaient fait qu'un saut dans le premier des canots, que dans la confusion l'on n'avait pas songé à retenir, et étaient déjà loin lorsque le capitaine embarquait le reste de l'équipage.

— Vogue la galère! s'écria l'apothicaire; j'aime encore mieux être mangé par les pois-

sons que par les sauvages; ce sera plus tôt fait.

— J'espère bien n'être mangé par personne, dit M. Sweethome, qui se cramponnait à son compagnon d'infortune, persuadé qu'avec un apothicaire il y a toujours du... soulagement.

Et tous les deux , s'éclaboussant de leurs rames, dont ils étaient inhabiles à se servir, priant pour eux d'abord, et ensuite pour leurs compagnons qu'ils avaient perdus de vue, ne s'apercevaient pas, dans la chaleur de l'action , qu'ils revenaient à la côte au lieu de s'en éloigner.

Ils pouvaient être à deux milles environ de l'endroit où le Rhinocéros avait fait naufrage.

— II me semble, dit l'ex -tapissier, que j'aperçois quelque chose qui ressemble à la terre.

— Il me semble , dit à son tour l'apothicaire , que j'aperçois quelque chose qui ressemble à des hommes , à des femmes, et même à des enfants.

— Je ne me trompe pas, c'est la terre, répond le premier stupéfait.

— J'avais raison , dit le second terrifié , ce sont les sauva^^es.

Mais ni l'un ni l'autre n'avaient plus de bras pour ramer, et lors même qu'ils eussent ramé , c'eût été pour les faire tomber plus vite au pouvoir des insulaires qui les attendaient sur la rive, et qui se mirent à jeter des cris de joie en voyant le canot s'approcher de plus en plus.

L'apothicaire s'était trouvé mal, et l'extapissier était tombé sans connaissance. Quand tous les deux eurent repris leurs sens , ils se virent vis-à-vis l'un de l'autre par terre sur l'herbe, entourés d'une peuplade de noirs, qui, tout en grimaçant et gambadant, s'étaient déjà mis en devoir d'examiner avec une avide curiosité ce qu'ils possédaient à leur avis de plus précieux.

Il y en eut qui ne se trompèrent pas sur la valeur et l'éclat des choses, car des bagues

et une fort belle montre, dont la chaîne pendait au gousset de l'ex-tapissier, eurent bientôt cessé de lui appartenir. C'était sans doute pour se les pendre au nez ou aux oreilles. L'apothicaire n'avait ni bagues ni montre; mais en le fouillant les sauvages avaient mis la main sur un des attributs de sa profession dont il avait développé le mécanisme, et après se l'être longtemps disputé, un d'eux, qui avait pris la chose pour un instrument de musique, l'avait portée à sa bouche pour en tirer des sons.

D'autres qui , pendant ce temps , s'étaient emparés des provisions dont le canot était pourvu, et les avaient en un instant dévorées, étaient venus offrir en retour aux pauvres blancs des restes de têtes et de boyaux de poissons.

— C'est fini, se dit l'apothicaire, les Indes n'auront pas le bonheur de connaître mes inventions !

— Adieu , mon oncle ! adieu , ma femme!

adieu, Grudges Patty ! s'écria M. Sweethome , vous ne me reverrez plus !

Et à peine s'ils eurent dit, que les sauvages, les attachant ensemble, les portèrent pieds et poings liés fort avant dans les terres; puis, les débarrassant de leurs liens à l'entrée d'une forêt fort épaisse, ils les poussèrent rudement pour les faire marcher plus vite, les poursuivant de leurs cris aigus.

Bientôt ils arrivèrent à un endroit couvert de huttes, d'où s'échappaient des nuées de noirs, avides sans doute de voir des blancs; et déjà ils avaient traversé un grand nombre de ces habitations sans avoir eu à souffrir d'autre chose que de cris insupportables et de hideuses grimaces, lorsqu'on leur fit faire halte devant une de ces huttes, qui se distinguait de toutes les autres par sa grandeur et par l'espèce d'élégance avec laquelle elle avait été construite et ornée.

Plusieurs sauvages, armés de flèches et de massues, veillaient à la garde de cettecabane

la plus remarquable, et qui fit l'effet à Tapothicaire et à M. Sweelhome, lorsqu'on les y eut fait entrer, d'être la demeure du chef de la tribu.

Si M. Sweethome avait eu le temps et la pensée de prendre sur lui , en quittant le Rhinocéros, son dictionnaire dans toutes les langues, il aurait pu le consulter pour voir s'il y était question de quelque langage se rapprochant un peu, quant au son, de celui qui se parlait en ce moment devant lui, et s'il y aurait moyen de se faire comprendre; mais, à défaut de son dictionnaire, il comptait sur les différentes manières de saluer qu'il avait apprises par cœur, et dans le nombre il pouvait s'en trouver une qui fût agréable au chef et ta madame son épouse , devant lesquels il était; car aux plumes de toutes les couleurs dont leur tête était ombragée, et au respect que les sauvages paraissaient leur portei-, nul doute qu'il ne fût devant un roi, un prince ou un premier ministre.

— Avez-vous mangé votre riz? demande M. Sweethome.

Pas de réponse.

— Comment suez-vous ?

Pas de réponse encore.

Alors il veut prendre le pied du chef pour s'en frotter le visage, car peut-être il est dans les îles Philippines; mais à peine s'il a fait ce mouvement, qu'il se sent saisir vigoureusement par derrière. Il se retourne, mais c'est pour avoir le malheur d'apercevoir une massue levée sur sa tête et prête à retomber de tout son poids.

Grâce à la femme du chef, qui avait fait un signe à son auguste maître, la chose n'était pas allée plus loin,etM. Sweethome, qui venait d'acquérir la conviction qu'il n'était pas aux îles Philippines, en avait été heureusement quitte pour la peur.

— C'est singulier, dit M. Sweethome à l'apothicaire, après avoir fixé plus particulièrement la femme du chef, qui elle-même

le regardait et l'écoutait avec une attention bien marquée; je ne sais s'il y a vision , mais si ce n'était pas une sauvage je croirais que c'est ma femme.

L'apothicaire ne répondait pas, parce qu'il craignait de voir très-mal tourner pour eux les extravagances et les inconséquences de son compagnon, qui se démenait comme un possédé au milieu de tous les noirs qui les entouraient.

— Ma femme, est-ce vous? s'écrie M. Sweethome, qui pense qu'il n'en coûte pas plus de demander.

Mais la femme gardait le silence.

— Est-ce toi, mon épouse? demande de nouveau l'ex-tapissier, amoureusement et la larme à l'œil.

C'en était assez. Mistress Sweethome, qui vraisemblablement aimait mieux les blancs que les noirs, n'avait pu résister plus longtemps à une question si tendrement faite et à des souvenirs si chers.

— Oui, mon ami, c'est moi , répond-elle; mais c'est là tout ce que je puis te dire en ce moment, car je tremble d'éveiller les soupçons, et mon mari est d'une telle jalousie, que des supplices plus grands encore que ceux qui t'attendent seraient inventés pour toi si l'on venait à découvrir quelque intelligence entre nous. Patience et silence î

M. Sweethome et l'apothicaire auraient voulu parler que la stupéfaction les en eût empêchés. A peine même s'ils voyaient ce qui se passait autour d'eux. Cependant ils avaient cru remarquer que le chef et mistress Sweethome s'étaient entretenus quelques minutes, et que des ordres avaient été donnés sans doute pour fixer leur destinée.

Bientôt de nouveaux cris se font entendre à leurs oreilles, et viennent les tirer de leur rêverie ; ce sont ceux des sauvages qui les entraînent hors de la cabane, et leur font traverser de nouveau une horde de noirs comme eux

NAUFRAGE. 2li

qui les accueillent à leur passage de leurs hurlements et de leur joie féroce.

— Ma femme mariée ! répétait tout le long du chemin M. Sweethome, qui marchait à la grâce de Dieu.

— Des supplices plus grands ! s'écriait l'apothicaire, qui avait retenu ces mots et ne pouvait les oublier.

— Qu'on me laisse vivre, et c'est un mariage que je saurai bien faire casser, disait M. Sweethome.

—^ Qu'on ne me tue pas, disait l'apothicaire, et je me fais pharmacien de toute la tribu.

Et tout en marchant, parlant, tantôt espérant, tantôt désespérant, ils étaient arrivés au lieu de leur destination , où , à leur grande joie, nul apprêt de suj)plice ne se montrait encore.

On les avait fait entrer dans une hutte inhabitée, et un sauvage qui paraissait commander aux antre? , après leui' avoir donné à cha-

cun une noix de coco et des extrémités de poisson qui avaient à peine vu le feu, s'était retiré les laissant à la garde d'une douzaine de noirs qui passaient et repassaient sans cesse devant la hutte.

— Combien sont-ils? dit l'apothicaire , qui n'avait ni faim ni soif, et songeait déjà à un moyen d'évasion.

— Ils sont au moins vingt-quatre, répondit M. Sweethome, qui voyait double. Ainsi, tirezvous de là; quant à moi, je reste. Je veux ma femme, il me faut ma femme. Non-seulement elle a dit : Patience ! mais elle a encore ajouté : Silence! Le meilleur parti, croyezmoi, est donc de patienter et de ne rien dire.

Il y avait déjà deux heures environ que les captifs patientaient et ne disaient rien, lorsque tout à coup un ensemble de cris perçants vint leur annoncer quelque chose de nouveau , et à peine s'ils avaient eu le temps de faire leurs réflexions, qu'ils virent entrer mistress Sweet-

home seule après avoir fait signe à la foule de se retirer.

— Ne faites pas attention , dit à l'apothicaire M. Sweethome, qui aurait désiré voir à sa femme un costume à l'européenne; nous sommes chez des sauvages, et il me paraît que ces messieurs n'y regardent pas de si près.

— Mon ami , s'écrie aussitôt mistress Sweethome en se jetant ^ans les bras de son mari , si tu savais combien il en a coûté à mon cœur de se contraindre jusqu'à ce moment. Je t'avais reconnu, mais en avouant notre liaison c'était nous perdre sans retour. J'ai voulu te sauver, et j'ai réussi. Apprends donc que toi et monsieur, continue-t-elle en tendant la main à l'apothicaire, ne pouviez échapper aux flammes sans mon intercession auprès du chef, dont la destinée depuis des années m'a faite la compagne, et que si la jalousie eût fait naître dans son esprit le moindre soupçon d'intimité, je partageais à l'instant votre sort. C'est à votre qualité de compatriotes (jue j'ai

fait valoir, que vous devrez peut-être votre salut. Je dis peut-être, car c'est une condition qui me fait trembler pour vos jours !...

— Qu'est-ce que c'est? interrompirent à la foisrapothicaireetl'ex-tapissierquisevoyaient déjà morts.

— Eh bien ! reprit mistress Sweethome , qui ne pouvait dissimuler son émotion, c'est à l'horrible condition, imposée ici par l'usage quand on fait grâce à un blanc , que vous sortirez vainqueurs d'une chasse aux tigres.

A ce mot de tigres, les deux amis étaient devenus comme des lions; et il n'y eut pas pour eux d'imprécations assez fortes, d'épithètes assez grosses pour exprimer leur fureur à l'idée de cette coutume (juils appelaient infiniment ridicule et digne d'un peuple tout à fait mal élevé.

— Eh bien ! oui , nous les venons, leurs tigres, s'écriait M. Sweethomeen tournant dans sa hutte comme l'animal féroce dan& sa cage. Où sont-ils leurs tigres? ne pensent-ils pas

nous effrayer avec leurs tigres ?. . . Qu'en ditesvous, apothicaire?... leurs tigrrrrresl... leurs tigrrrrres !...

L'apothicaire ne disait rien , mais n'en pensait pas moins.

— Ne • t'échauffe pas, mon ami, ne t'échauffe pas, reprend mistress Sweelhome.

Peut-être serai-je assez heureuse pour vous arracher tous les deux à ce grand péril.

Cet espoir avait un peu calmé l'ex-tapissier. Il avait piis avec tendresse les mains de sa femme elles baisait avec effusion. Il passait et repassait amoureusement ses doigts dans les plumes dont sa tête était ornée, et rendait justice à ses traits gracieux et délicats qui perçaient encore à travers un teint basané et de nombreuses empreintes de tatouage '.

' Voici comment se fait l'opération du latonaf;e, si

' commune chez les iiations sauvafjes : ce sont des pio-

ft'sseurs consomuiésdanscet art qui en font rapplicniiou,

et iU en retirent un grand piolil. La teinture qu'ils cm-

La toux de l'apothicaire vint rappeler fort à propos à l'ex-tapissier qu'il avait un témoin.

Les époux Sweethome ne manquaient pas de questions à se faire sur leur présence commune parmi les sauvages, et ils devaient être brefs dans leur récit, car une absence trop longue de mistress Sweethome devait finir par inquiéter le chef et le conduire sur ses traces.

ploient dans cette circonstance provient de l'amande de la noix-canale, que les naturels appellent tiair. On la réduit en cendres, et on la mêle avec de l'huile. L'instrument à tatouer consiste en un morceau d'os extrêmement pointu, attaché au bout d'un petit bâton ; un autre bâton un peu plus gros sert à faire marteler le premier dans l'opération. On dessine d'abord avec beaucoup de soin sur la peau, à l'aide d'un morceau de charbon , la figure qu'on y veut tatouer; ensuite l'opérateur trempe la pointe de l'os dans la couleur, qui est d'un noir magnifique , frappe vivement cette pointe avec le plus gros bâton , et introduit ainsi la teinture dans la peau. Ce

Tous les deux avaient fait naufrage, c'était chose positive; et chose plus extraordinaire, sur la même côte et près d'arriver chez l'oncle Gopalu. Mais comment mistress Sweethome avait-elle échappé au supplice* des flammes? Comment enfln était-elle devenue la femme du chef?... Voilà ce que l'ex-tapissier brûlait de savoir.

procédé cause de grandes douleurs , et peu de naturels les peuvent supporter assez longtemps pour qu'une figure puisse se terminer en uiTe seule séance : les suites en sont même souvent mortelles. La poitrine est la partie du corps qui se charge le plus de tatouages , et l'on est vraiment étonné de la beauté qu'elle présente. Oa peut y voir toutes sortes de sujets : tantôt ce sont des enfants occupés à recueillir la noix de coco , tantôt ce sont des arbres enlacés de guirlandes de convc^vulus, des liommes engagés dans un combat, des chasses ou bien des sacrifices humains. On tatoue aussi sur les bras et la poitrine des piques , des massues et des javelots.

Les îles où le tatouage est aujourd'hui le plus en usage sont celles de la mer du Sud.

— Ah! mon ami, lui dit-elle avec émotion, tu ne connais pas encore toute l'étendue de notre malheur. En me séparant de toi pour aller trouver au fond des Indes cet oncle qui me désirait si aVdemment près de lui, j'ignorais encore que j'emportais au delà des mers un gage de notre mutuel amour ! . . .

— Comment! je serais père? interrompit M. Sweethome avec un sentiment dejoie mêlé de crainte, au moment où sa femme avait besoin de donner un libre cours à ses larmes.

— Hélas! reprit-elle, le Ciel n'a pas voulu que tu connusses jamais l'enfant qui aurait fait tout notre bonheur, la fille à laquelle huit mois après mon départ je donnai le jour sur le bâtiment qui me portait. Je ne sais quel fut le sort de cette pauvre petite, si elle a péri dans les flots au moment du naufra^^^e, ou si parmi les passagers se jetant dans les barques de secours il s'est trouvé une âme assez compatissante pour songer à la sauver; la frayeur m'ayant retiré l'usage de mes sens, je n'ai

rien vu de ce qui se passait autour de moi , et j'ignore même comment je fus apportée sur ce sol sauvage. Lorsque je revins à moi, j'étais dans les bras des habitants de cetle île, et quelques instants après ils me conduisaient à leur chef.

— Et que fit le chef? demanda avec empressement M. Sweethome, dont l'attendrissement avait attendri l'apothicaire.

— Ma vue , la première fois , piursuivit mistress Sweethome , parut faire quelque impression sur lui. Lorsque des sauvages voulaient nie faire essuyer des mauvais traitements, il interposait son autorité , et je me trouvais libre et sans danger.

— Que fit ensuite le chef? demanda de nouvtau M. Sweethome, dont l'inquiétude semblait augmenter graduellement.

— Il me fit tatouer, m'orna lui-même la tête de plumes, et quelques jours après me donna à entendre que si je voulais devenir sa com[)agj»c, mes jours seraient épargnés.

— Vous tîntes à Ja vie, et vous eûtes parfaitement raison, s'écria Tapothicaire , qui dévorait le récit de mistress Sweethome.

— Enfin , que fit le chef? reprit avec exaltation l'ex-tapissier, qui attendait le dénouement.

— Cette union , en me conservant l'existence, me donnait l'espoir de te revoir un jour, mon ami, et j'acceptai la main du chef. Je fus plus tard tellement étourdie de ce qui se passait autour de moi , que je n'en pourrais donner aucun détail : il y eut des sacrifices, des danses, des chasses, et tout fut fini.

— Fini!... répéta M. Sweethome en laissant tomber sa tête dans son mouchoir.

— Je n'eus point une seule fois à me plaindre du chef pendant quinze années de séjour dans cette île, et je crois même que le quitter serait lui donner la mort.

— Alors il mourra ! s'écria M. Sweethome,

NAUFRAGE. 28i

car il peut bien être sûr, monsieur le chef, qu'à la première occasion...

— Il faut qu'il meure , ajouta l'fipoUiicaire , s'il veut que nous vivions ; car certainement , tout pharmacien que je suis , je sens que je ne pourrais pas longtemps respirer l'air sauvage de cette île.

— Mais notre pauvre petite fille ! dit M. Sweethome le cœur gonflé.

— Ceci, répond l'apothicaire, est fort malheureux; mais cependant ce n'est pas un malheur irréparable, tandis que nous... Et cette horrible chasse aux tigres!...

— Tu sais sans doute aussi , ma chère amie , re[jrit M. Sweethome , après avoir raconté à son tour à sa femme comment il avait été jeté sur cette côte dans sa route pour aller visiter ce même oncle qui, à défaut de la nièce, se serait peut-être contenté du neveu avant de mourir, tu sais que tes sujets m'ont pris ma montre... Et vous, apothicaire , ne vous ontils pas aussi pris qucl(|ue chose ?

282 >AUFRAGE.

— Oui, répondit celui-ci avec l'accent du regret, un instrument bien connu , mais que j'ai beaucoup perfectionné.

— Les sauvages prennent toujours et ne rendent jamais , dit mislress Sweelhome ; il faut donc regarder cela comme perdu.

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