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XII

L'entretien entre mistress Sweethome , M. Sweethome et l'apothicaire, aurait été beaucoup plus long, si la femme à deux maris n'avait craint que la jalousie du noir ne causât la mort du blanc. La prudence exigeait qu'elle partît : elle avait obtenu du chef la permission d'interroger à part les

prisonniers , ses compatriotes , et de leur faire connaître qu'ils devraient à sa clémence de vivre si les tigres n'y mettaient de leur côté aucune opposition, et le chef pouvait s'impatienter de ne pas voir revenir sa compagne chérie.

Force était donc de se séparer. Mistress Sweethome rappela les sauvages qui lui avaient servi d'escorte, et après avoir encouragé les deux prisonniers et les avoir rassurés du mieux possible relativement aux tigres, elle regagna la cabane du chef, qu'elle trouva absorbé dans ses réflexions, et dont elle devina la mauvaise humeur en voyant étendus morts à ses pieds deux de ses plus fidèles sujets.

En se retrouvant seuls à l'approche de la nuit, les deux compagnons d'infortune sont revenus à leurs idées noires, particulièrement M. Sweethome, qui , au chagrin de se voir dans une si affreuse position , joint encore la douleur d'avoir perdu le seul enfant

qu'il ail eu , et que vraisemblablement il doive avoir.

— Si nous essayions de dormir un peu, dit l'apothicaire, qui sentait ses yeux se fermer; nous avons toujours bien le temps de penser aux tigrr^a : peut-être même en dormant trouverons-nous le moyen sûr de les vaincre.

— Si vous voulez que je vous parle franchement , M. Markwell , dit M. Sweethome à l'apothicaire , je compte beaucoup sur vous pour un expédient. Vous qui avez inventé tant de choses, est-ce que vous n'auriez pas conçu quelque petite mécanique pour que ce soient les chasseurs qui prennent les tigres, et non les tigres qui prennent les chasseurs?

— J'avais bien pour les mettre en fuite, répond M. Markwell, l'instrument (|ue les sauvages m'ont volé; mais j'ai ouï dire que les bêtes féroces craignent plus le feu que l'eau.

— Affreux avenir! s'écrie M. Sweethome,

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— Horrible présent! réplique l'apothicaire, qui, succombant au sommeil, s'est étendu de tout son long sur la première natte venue.

M. Sweethome parlait toujours ; mais son compagnon, dans les bras de Morphée et ronflant déjà comme au sein de sa patrie , n'entendait plus et conséquemment ne répondait plus. Le silence morne qui régnait dans la hutte, et qui n'était interrompu de temps à autre que par les cris des sauvages, comme pour avertir les prisonniers qu'il leur était impossible d'échapper, ne contribuait pas peu à augmenter la frayeur du bon cockney. Cependant, le sommeil, plus maître que l'effet de la peur, avait fini par lui fermer yeux et oreilles , et sans savoir sur quoi il se couchait, il suivit l'exemple de son compagnon, qui dormait profondément.

Quelle fut l'épouvante de l'ex-tapissier, lorsqu'en se réveillant à la pointe du jour il eut posé sa main sur la peau velue d'un animal des forêts qui lui avait servi de matelas, et

que dans le trouble de son imagination il n'avait point aperçue la veille.

— Voilà les tigres î... s'écrie-t-il encore à moitié endormi. Au secours, apothicaire, au secours !

— Eh bien, c'est bon, on y va, répond M. Markwell, qui rêve et se croit dans sa pharmacie ; vous allez casser ma sonnette de nuit.

— Il s'agit bien de sonnette de nuit ! répond M. Sweethome ; ne voyez-vous pas que ce sont... les... les... tigr...

11 n'acheva pas; car ayant recouvré la vue et les sens, il avait maudit sa méprise, et était passé à l'état de sueur froide.

— Allons, voisin, dit d'un air piteux l'apothicaire à M. Sweethome , et en se remettant sur ses jambes, ce jour sera peut-être celui où nous serons privés de la lumière.

— J'ai pris mon parti , murmure l'ex-tapissier, qui frémit de nouveau à la vue de

riiorrible peau ; toutes mes dispositions morales sont faites.

— Je ne vous crois pas si bien disposé au physique, réplique l'apothicaire en hochant la tête, car vous êtes d'une pâleur...

— C'est possible, mais ce ne sera rien ; je comprends parfaitement le tigre maintenant, je l'ai étudié cette nuit jusque dans sa racine. Le tigre n'est autre chose qu'un très-gros chat, et je vous prie de croire qu'un chat ne me fait pas peur. Un chat!... oh bien, par exemple!...

— Vous m'enhardissez, dit l'apothicaire, et je réfléchis à une chose; c'est que si le bonheur voulait que nous tuassions quelques-uns de ces animaux , je pourrais plus tard vendre à Londres de la graisse de tigre pour de la graisse d'ours.

Ainsi roula jusqu'à la moitié du jour la conversation entre ces deux compagnons d'infortune, qui eurent leurs bons et leurs mauvais moments, mais dont l'héroïsme se

Tjne peur atroce. 291

fermina par une extrême faiblesse dans les jambes , et une pâleur qui devait horriblement contraster avec le visage noir comme l'ébène des sauvages.

Une nouvelle alerte vint ajouter encore à la stupeur des deux héros : on les venait chercher pour les conduire de nouveau aux pieds du chef de la tribu, et ils frémissaient de plus en plus à l'idée des périls qu'on leur préparait, car nul doute que le sauvage ne les appelât pour les prévenir que l'horrible chasse allait s'ouvrir, et que le moment était arrivé de vaincre ou mourir.

M. Sweethome, qui savait tout au plus ce que c'était que de tirer sa poudre aux moineaux, et l'apothicaire, qui, lorsqu'il avait tué, l'avait fait en aveugle , et s'était toujours mis à l'abri derrière l'ordonnance du médecin , ne laissaient pas que d'être fort embarrassés dans cette circonstance, qui n'exigeait rien moins que du coup d'œil , de la ruse , de la force et immensément de courage.

Comme ils passaient, toute la population noire sortait des huttes comme une nuée de corbeaux qui prend son vol ; mais cette fois il y avait de remarquable que l'empressement de tous , les gestes et l'expression des figures, semblaient plutôt annoncer une fête qu'une espèce de sacrifice; car c'était ainsi que le bonhomme Sweethome et le savant Markwell appelaient l'épreuve qu'on allait leur mettre sur les bras. Les cris de ceux qui les accompagnaient étaient d'une nature autre que ceux qu'ils avaient fait entendre jusque-là : c'étaient comme des cris de guerre , et les sauvages de l'escorte , le dos recouvert de peaux d'animaux, marchaient presque en ordre, armés de flèches, de javelots ou de massues.

Darfè l'idée des deux victimes, il n'y avait plus qu'un miracle pour les soustraire à la fureur et à la voracité des tigres; il fallait ou que la terre s'ouvrît sous leurs pas, ce qui eût été tomber de Carybde en Scylla, ou que quelque bon ange, les prenant en pitié, les

enlevât soudain au moyen de ficelles et par la force des bras , ce qui eût offert un tableau excessivement pittoresque, même aux yeux des sauvages.

Non , tant de merveilleux n'était point réservé au bonhomme Sweethome et à son digne compagnon M. jNIarkwell. Plusieurs appels avaient été déjà faits par eux à tous les saints du paradis; mais personne n'ayant répondu , si ce n'est les sauvages qui créaient que c'était à eux qu'on parlait, ils marchaient résignés comme des martyrs. Tout entiers à leurs déchirantes réflexions et aux noires images qui se faisaient un jeu de mettre à la torture et leur esprit et leurs yeux, ils étaient arrivés sans trop savoir comment à la cabane du chef, où la multitude, qui avait pris les devants pour être présente à leur entrée, vint par de nouveaux cris assourdissants faire le supplice de leurs oreilles.

Cependant la vue de sa femme a rendu à M. Sweethome un peu de ses forces , et il a

serré avec une espèce d'énergie la main de l'apothicaire, qui avait l'air de murmurer sa dernière prière, comme pour l'avertir de faire bonne contenance. Tous les deux se sont prosternés devant le chef avec une grâce toute européenne ; et ce dernier ayant souri à sa manière , M. Sweethome, qui a pris ce sourire pour un éternument, s'est bien vite dépêché de répondre : Dieu vous bénisse !

— Chers coropatriotes , commence mistfess Sweethome, après avoir recueilli les paroles du sauvage, le chef voit avec plaisir que la terreur n'a point trouvé accès dans vos âmes, et que déjà brille dans vos yeux le désir ardent de vous trouver aux prises avec le terrible animal au-devant duquel vous allez être conduits.

M. Sweethome regardait M. Markwell, et M. Markwell regardait M. Sweethome ; mais ni l'un ni l'autre ne croyaient encore à leur courage.

-rn Veuillez, sauvage princesse, répond

l'apothicaire en faisant un profond salut, remercier en notre nom le chef de sa bonne opinion , et l'assurer que nous sommes dignes de vivre partout.

— Oui, partout, appuie M. Sweethome , et que notre seul et unique vœu est de ne mourir nulle part.

— D'après l'usage, continue-t-elle , le chef ne devait vous accorder pour votre défense que le javelot; mais, pour m'étre agréable, il daigne vous permettre en outre la flèche^, la massue, et toute autre arme qu'il vous plaira d'em])loyer.

— La course est-elle tolérée /demande avec empressement l'apothicaire.

— Et le tabac dans les yeux? demande à son tour M. Sweethome.

— Tout, pourvu que vous ne soyez aidés de qui que ce soit , et que vous vous fassiez vainqueurs avec vos propres ressources. Dans deux heures le signal du départ sera donné; vous serez menés dans la partie de la foret

qui sert de repaire aux tigres robustes et majestueux que cette île s'honore de posséder dans son sein, et en vue d'une escorte qui, après avoir donné l'éveil à vos ennemis, se tiendra à distance pour être témoin de votre chute ou de votre victoire : vous déploierez à l'aise toute l'agilité, toute la ruse et toute la force dont vous êtes capables. Pour vous, chers compatriotes, la mort d'un seul tigre sera la vie ; mais à la mort de deux ou de plusieurs de ces animaux, à votre choix, sont attachés les plus grands honneurs, et pour chacun un commandement sur une partie de la tribu.

En achevant , des larmes coulaient des yeux de mistress Sweethome. Elle aurait voulu se précipiter dans les bras de celui qui était son époux pour bon et vrai, en l'assurant qu'elle n'avait pas pu mieux faire pour lui; mais la présence du chef retenait l'élan de son cœur, et elle était obligée de masquer les souffrances qu'elle éprouvait intérieurement

par un sang-froid et un calme qui ajoutaient encore aux tortures du pauvre Sweethome.

— Et c'est ma femme qui prononce mon arrêt! s'écrie-t-il avec l'accent du désespoir. Ma femme, mon amie, ne pouvais-tu donc faire commuer cette chasse aux tigres en un exil perpétuel hors de cette île, et demander à me suivre dans ma retraite? ou ne pouvais-tu encore annoncer doucement à ion noir mari que tu es ma femme ? Je sais bien que cela l'aurait un peu contrarié, parce qu'enfin, quand on a l'habitude d'une chose , on se passe difficilement de la voir. Mais qui peut répondre qu'il ne serait pas entré dans notre ])osition , et qu'à sa mort il ne nous nommerait pas ses successeurs.'' Et dans ce cas, apothicaire, dit-il en se retournant vers M. Markwell , vous seriez notre premier ministre et notre unique pharmacien.

Un morne silence avait succédé à cette tendre sortie de M. Sweethome, et il avait été percé d'un nouveau coup en s'apercevantque

ses paroles , prononcées d'une voix étoufTée, n'avaient pu même parvenir jusqu'à sa femme, que le chef avait emmenée avec lui.

Au bout de quelques instants , ces deux compagnons d'infortune, dont le sort ne faisait plus qu'un , se retrouvèrent dans leur hutte.

Cependant il ne leur restait que peu de temps pour refaire leurs esprits et se pourvoir d'armes. L'e:jt-tapissier a jeté , comme on dit, le manche après la cognée, et a pris tout ce qu'il a pu rencontrer de tranchant, de piquant et d'assommant. Puis il s'est dit : Maintenant , il n'y a plus à hésiter, il s'agit de vaincre ou de mourir. J'aime mieux vaincre, et si le Ciel protège mes arm.es et l'innocence, un tigre ne suffira pas à mon ambition , il m'en faudra deux, trois, qui sait? peut-être même quatre! Vainqueur d'un tigre, je revois ma femme; et vainqueur de deux ou plusieurs tigres, on me comble d'honneurs, et je deviens sous-chef. Alors, gare au chef!

je fais des émeutes, des conspirations, je le tue, j'enlève ma femme, ou j'enlève tout uniment ma femme sans le tuer, selon la circonstance et le danger.

A ce moment de bouillante intrépidité, M. Sweethome , presque courbé sous le poids des armes de toute espèce dont il s'était muni , a regardé où son compagnon en était de ses apprêts ; mais ne l'ayant pas vu près de lui, il s'est figuré qu'il avait pris la fuite, et déjà l'épithète de poltron était sortie de sa bouche, lorsqu'un individu, enveloppé de peaux de tigre des pieds à la tête , et qu'il crut un sauvage tant noire était sa figure , se présenta à lui en s'écriant :

— Poltron!... moi, poltron!... Vous me faites injure , mon brave : me voici.

Et comme l'ex-tapissier était resté muet de stupéfaction à la vue de cet accoutrement de l'apothicaire et des couches de noir qu'il s'était appliquées au visage au moyen de tisons, ce dernier lui dit de nouveau :

— Ah ! ah ! ça vous étonne , mais c'est comme ça. Voilà ma tactique, à moi; je ne veux ni armes, ni bagages. Les noirs sont habiles et redoutés à la chasse : la terreur que doit naturellement inspirer la vue d'un noir à l'animal que nous allons combattre, ne saurait manquer de le mettre en fuite ; je n'aurai donc qu'à me montrer, fini, vaincu ! C'est un moyen comme un autre , et j'en remercie mon génie inventif.

— Votre idée est sublime , s'écrie M. Sweethome, et d'après cela je suis d'avis que vous alliez en éclaireur. *'

— Je suis d'avis , moi , répond l'apothicaire, que nous marchions ensemble et que nous ne nous quittions pas ; car, si par hasard mon visage ne suffisait pas pour faiie peur à l'ennemi , je serais toujours à même de vous emprunter une ou deux des cinq ou six armes dont votre corps s'est fait un rempart.

Ainsi armés, équipés et de nouveau escortés , les deux champions étaient retournés au

UNE PECR ATROCE. 301

lieu OÙ le départ allait s'effectuer, en présence du chef, de sa compagne et de toute la tribu , qui se promettait d'entonner des chants de mort ou de victoire.

Mais d'où vient ce nuage de poussière qui s'élève dans les airs? qui a pu subitement effrayer les sauvages au point de leur faire jeter des cris de rage et de désespoir? A ce moment, des flots d'hommes , de femmes et d'enfants, se refoulent en arrière , et laissent apercevoir une mer de tètes noires. Pendant une minute, M. Sweethome et son compagnon ont pensé que les tigres ne les ont pas attendus, et viennent au-devant d'eux; mais fort heureusement pour leur pauvre tête qui s'en allait, ils ont bien vite changé d'opinion à la vue d'un régiment de blancs en habits rouges, marchant en bon ordre et arrivant au pas de charge sur la population noire , qui, se voyant surprise, ne songe pas même à se défendre. L'effroi des sauvages a été si grand, qu'ils n'ont point essayé de retenir

leurs prisonniers, et déjà les époux Sweethome et l'apothicaire Markwell ont eu le temps de se mettre sous la protection de leurs compatriotes bien armés et se présentant la baïonnette en avant. En un instant le chef et les siens étaient dans une déroute complète.

En tête du régiment se trouvaient le capitaine Syren et l'amant de Ilurce Bull, dont les bras dans leur joie n'étaient pas assez longs pour enlacer comme ils l'auraient voulu ces infortunés, et les yeux assez grands pour déchiffrer le nez rouge et bourgeonné de l'apothicaire à travers les couches de noir dont il s'était barbouillé par prudence. Pris infailliblement pour un sauvage, c'en était fait de lui si par bonheur il n'eût soudain ouvert la bouche pour se plaindre du procédé de M. Sweethome, qui lui arrachait sa peau de tigre pour en couvrir bien vite les épaules de son épouse , dont il voulait cacher les attraits à tout un régiment.

Expliquons maintenant la présence des troupes dans l'île. Ces deux naufragés du Rhinocéros f le capitaine Syren et l'aniant de Hurce. Bull , s'étant sauvés les derniers , n'avaient eu pour ressources que des débris du bâtiment qui les avaient soutenus pendant quelque temps à flot. Déjà leurs forces s'épuisaient et leur courage menaçait de les abandonner, lorsqu'ils furent assez heureux pour être rencontrés presque en vue de l'île par une frégate ramenant en Angleterre un régiment qui venait d'être remplacé aux Indes; et tous les deux , après avoir été recueillis à bord , avaient donné les détails de leur naufrage , ajoutant qu'il était probable que tout l'équipage n'avait pas péri, et qu'il devait y avoir de leurs malheureux compatriotes au pouvoir des sauvages de la côte. Jamais plus belle occasion ne s'était présentée de faire justice de ces barbares ennemis des blancs et de leur faire payer dii même coup )e présent et le passé. Aussi l'ancre avait-elle été jetée

304 UNE PEDR ATROCE.

par un temps favorable à l'endroit le plus accessible de la côte , et le régiment s'était-il avancé dans l'île pour délivrer les prisonniers qu'il y pourrait rencontrer , et venger, sinon par le sang, du moins par une terreur panique, le sacrifice de nombreuses victimes.

On ne trouva dans l'île que l'apothicaire, M. Sweethome et mistress Sweethome , dont l'ex-tapissier se proposait.de publier un jour les aventures avec le portrait de l'héroïne en tête , mais qu'en attendant il se faisait fête de raconter à qui de l'équipage voudrait les entendre. Le chapitre du mariage de sa femme avec le chef n'était pas ce qui l'embarrassait; et si l'apothicaire voulait être assez discret pour ne pas le démentir, il pouvait dire que la cour du chef, toujours rebuté, avait duré des années; mais qu'au moment où il fallait succomber, le régiment était arrivé assez à temps pour sauver son honneur et celui d'une épouse chérie qui n'avait été que tatouée.

Les sauvages clameurs ne s'entendaient plus

qu'au loin et le terrain était libre des noirs qui s'étaient jetés dans les forêts; le régiment, vainqueur sans coup férir, regagna l'embarcation, et la frégate, qui n'avait été nullement inquiétée, manœuvra au large.

Au-dedans il y avait quasi-révolution. Depuis le capitaine jusqu'au plus petit des mousses , depuis le cornet j usqu'au tambour , c'était à qui verrait, toucherait, mesurerait et interrogerait ces personnages si miraculeusement sauvés , et dont les aventures dans l'île devaient fort à propos rompre la monotonie d'un long voyage.

L'apothicaire, pressé de toutes parts, avait eu toutes les peines du monde à se soustraire à l'admiration de l'équipage pour aller se faire blanc de noir qu'il était, et M. Sweethome en avait plusieurs fois appelé à la modération et à la galanterie des passagers civils ou militaires, qui oubliaient dans leur enthousiasme que le plus urgent était d'habiller mistress Sweethome à l'européenne.

Il y eut un instant trêve à l'avide curiosité.

L'ex-tapissier avait pu vêtir comme il l'entendait son épouse , à qui la pensée du chef arrachait de temps en temps un petit soupir , soupir que M. Sweethome interprétait en sa faveur, plaignant et replaignant sa chère moitié de son long séjour sous cette triste partie du firmament. M. Sweethome était persuadé qu'il n'y avait de plaisir que chez lui.

Puis il donnait une larme à son enfant que sa femme lui avait dit lui ressembler, et se promettait de mettre tous ses efforts à dédommager par sa tendresse mistress Sweethome d'une perte aussi cruelle.

On voit que de tous les passagers du Rhinocéros , coulé lorsqu'il n'avait plus peut-être qu'un mois à voguer, quatre seulement se trouvaient présents à l'appel : M. Markwell , qui était obligé de retourner à Londres faire de la pharmacie et de la chimie; l'amant de Ilurce Bull, qui ne devait revoir sa maîtresse

de longtemps; le capitaine Syren, dont la fortune s'était engloutie dans l'Océan, et l'heureux époux qui , guéri d'aller voir son oncle malade, aurait bien voulu pouvoir passer en compagnie de madame une belle et bonne nuit à Highgate. Tous les autres et les hommes de l'équipage avaient indubitablement péri.

La frégate qui emportait le régiment et les naufragés du Rhinocéros faisait voile pour Portsmouth. A peine si elle était entrée dans le port que le bruit des aventures de nos personnages s'était déjà répandu dans la ville. Les premiers débarqués avaient raconté en deux mots l'épisode de l'ile des noirs; et ces deux mots, répétés débouche en bouche, devaient avec le temps faire des phrases, des pages et même des volumes.

Il y eut foule pour le flébarquement des naufiagés,qui venaient de rendre mille actions de grâces au généreux capitaine de la frégate et au colonel du régiment (pii les avaient si bravement délivrés. Le capitaine Syren s'était

recommandé d'un ami dans la ville, chez lequel il avait emmené avec lui l'amant de Hurce Bull; et l'ex-tapissier , sa femme et l'apothicaire suivaient un jeune homme qui leur avait fait ses offres de services dans une situation aussi critique et les conduisait dans une petite auberge près de la mer où, disait-il, les attendaient tous les soins et toutes les attentions possibles.

— Voici ce que c'est, ma chère dame ou demoiselle, dità la maîtresse de céans M. Sweethome, qui est entré le premier; vous voyez en nous des victimes du Rhinocéros : je suis naufragé; madame, qui est mon épouse, est naufragée ; et monsieur, qui est apothicaire et mon ami, est naufragé : nous sommes tous naufragés. A ce titre , nous vous demandons le logement, la table et le lit pour quelques jours. Ce jeune homme, ajouie-t-il en montrant celui qui les avait conduits à l'auberge, nous a recommandé votre maison, mais il ignore sans doute, l'excellent jeune homme, que les

sauvages nous ont tout pris, à moi, à mon ami et à mon épouse. Dans cette circonstance, il nous faudra au moins le temps d'écrire à Londres pour des fonds. En attendant...

La maîtresse de l'auberge, jeune, jolie, mais pâle comme une femme qui aurait connu Je malheur, ne voulut pas le laisser achever. — Vous êtes les bienvenus, répond-elle, et je suis heureuse d'apprendre que c'est par mon mari que notre modeste habitation vous a été signalée. Ah ! c'est qu'il sait combien j'éprouve de plaisir à venir au-devant de l'infortune ! Croyez-en mon cœur, le hasard aurait voulu, et le Ciel vous en garde jamais ! que vous vous trouvassiez dans une position qui ne vous offrît pas même de ressources pour l'avenir , que notre toit vous eût encore assuré un abri. Je suis pauvre, mais Dieu sait si je dis vrai ; pour être en aide à de malheureux naufragés, nul sacrifice ne me pèserait.

Celte vérité se lisait dans les yeux mouillés de larmes de cette femme jeune et intéres-

sanle. Elle jeta un regard languissant sur celui à qui elle devait la piésence des trois voyageurs, et ce dernier, l'air triste et la poitrine gonflée, sortit pour ne pas être témoin, sans doute, de la douleur qu'elle ressentait.

D'où pouvait venir la peine secrète dont l'âme de la jeune hôtesse était agitée? où pouvait-elle puiser ce vif intérêt qu'elle annonçait porter particulièrement à tout être qui avait souffert en mer? Mistress Sweethome était restée frappée de cet aveu. Elle avait prié cette femme de lui faire connaître la source de son chagrin, et le soir, celle-ci, au retour de son mari, lorsque tous étaient réunis au foyer et à la suite d'un frugal souper, s'était mise en devoir de satisfaire à sa curiosité.

L'hôtesse commença, mais non sans éprouver quelque émotion :

— Je n'entrerai pas dans le détail de tous nos malheurs, ils sont nombreux et ont duré longtemps. La mesure n'en a point été comblée cependant, car Dieu n'a pas permis que je fusse privée un seul instant de la présence de celui qui devait être toute ma consolation.

Et elle désignait du regard son jeune mari, qui semblait absorbé dans ses réflexions.

— Je ne déroulerai à vos yeux qu'un seul tableau; mais autour de ce tableau se groupent, il est vrai, les peines les plus cruelles, peines qui, naissant des privations et du besoin, ne veulent pas même attendre pour du soulagement. Abandonnés à nous-mêmes, sans argent, sans appui , nous dûmes, en associant devant la loi et l'autel notre mutuelle destinée, nous lancerenaveuglesdans l'avenir, sonder le terrain , épier l'occasion. Nulle main protectrice ne nous fut d'abord tendue ; rien ne nous vint en aide. L'infortune avait décidé de nous mettre à^ses pieds, de nous accabler de tout son poids; la domesticité devint notre unique ressource. Ce n'est pas que nous rougissions de servir, et nous nous disions que bien des malheureux avant nous, jetés hors de leur sphère, avaient pu se sauver honorablement de la faim par cette porte de salut; la honte ne faisait pas notre douleur, nos maux étaient

UN PREMIER DÉNOUESIENT. • 315

plutôt dans l'affaiblissement de nos forces au milieu d'un travail journellement rude et grossier. Le courage cependant nous resta pour supporter patiemment l'esclavage. Il eut son terme. Sans doute que le sort contraire, fatigué de nous poursuivre, pointait d'autres victimes, car bientôt une circonstance inattendue , circonstance tout à la fois douce et triste à notre mémoire, vint rompre les chaînes de notre servitude. La bourse généreuse d'un vieillard prêta s'éteindre, qui en lisant dans nos cœurs y avait découvertle désir bien placé d'une existence plus digne, s'était ouverte pour nous aider à asseoir, là où il nous plairait, les bases d'un modeste établissement. Hélas ! cet excellent vieillard expirait peu de temps après cette noble action !...

— Un homme comme ça ne devrait jamais mourir, interrompit M. Sweethome, qui ne pouvait résister à son enthousiasme.

— Cette auberge, reprit l'hôtesse, était à vendre. Dans l'espoir qu'elle nous fournirait

les moyens de vivre, nous en fîmes l'acquisition et à des conditions peu onéreuses. Le propriétaire exigeait moitié comptant et nous accordait du temps pour le reste. Eh bien ! la chance voulut encore que les avantages de ce bon marché fussent les éléments de notre ruine, que le travail restât sans fruit et que notre bonne volonté manquât d'occasions de se manifester. Vous le dirai-je? enfin, c'est à peine si vingt voyageurs sont jamais venus réclamer le comfort sous ce toit hospitalier. Cependant le temps fuit, et chaque jour est un ver qui ronge notre petite fortune et nous rapproche par degrés des portes de la misère.

A ce moment les sanglots étouffèrent sa voix, et déjà même les époux Sweethome, entraînant M, Markwell , commençaient à s'associer à cet épanchement de la douleur.

Il n'y avait que le mari de cette intéressante créature qui, plongé dans une profonde rêverie, fût resté comme indifférent à ce qui se pas-

UN PREMIER DÉNOUEIVIENT. 317

sait autour de lui. Mais son œil sec, l'altération de ses traits, la pâleur de son visage, et surtout son abattement, trahissaient un combat intérieur, une souffrance morale qui pouvait être terrible dans ses résultats et dont quelques pleurs l'auraient peut-être soulagé. — Mais, poursuivit la jeune hôtesse en laissant tomber par intervalles de grosses larmes, vous ne connaissez pas encore toute l'étendue de mes peines. La chaîne de mes chagrins, qui traîne avec elle une autre victime, lie ses tourments aux miens et double mon infortune. Cet homme que vous voyez... près de moi... plongé dans un abîme de sombres pensées; cet homme, le meilleur des époux, c'est pour moi qu'il s'est sacrifié. Entraîné par l'amour, fidèle à sa foi, il s'est lui-même exilé du monde pour suivre partout, heureuse ou malheureuse, celle qui lui donna son cœur et sa main. Loin de moi, il peut être riche; loin de moi , il peut , quand il le voudra, trouver une mère , une mère qui le pleure nuit et jour... tandis que

318 UN PREMIER DÉiNOUEMENT.

moi... je n'en ai plus de mère, et le plus {jranil de mes malheurs est d'avoir un père !

M. Sweethonies'y perdait. Quoique vivement ému , il rentre son mouchoir dans sa poche pour faire à l'aise et à part lui la réflexion suivante : — Elle n'a plus de mère, et le plus grand de ses malheurs est d'avoir un père ! Qu'est-ce que cela signifie? Je ne la comprends pas.

Il se mit à penser.

L'hôte demeurait toujours immobile sans parler. Cet accablement, dans ce moment d'expansion, avait pour l'infortunée jeune femme quelque chose de sinistre. Tremblante, elle chercha d'abord à débarrasser sa tète de ses mains, puis le regardant avec tendresse :f!t -H

— Mon ami, lui dit-elle, tu souffres!.;, oui, tu souffres, j'en suis sûre. 0 mon Dieu, serais-jela cause de cette douleur?... aurais-je trahi ta confiance en faisant connaître l'étendue de ton sacrifice?... Pardonne-le moi , j'étais entraînée, je voulais appeler sur toi tout l'intérêt; suis-je donc si coupable?... Ah ! par

UN PREAUER DÉNOUEMENT. 319

pitié, réponds-moi ! dissipe les inquiétudes de ta femme, de ta compagne inséparable. Tu ne peux lui refuser quelques mots d'affection, car ton silence lui ferait croire que l'assurance qu'elle a donnée de ton amour n'est qu'une chimère... et alors... elle serait bien malheureuse !...

L^hôte, dont la tète s'était soudain relevée , avait l'air d'un fou.

La voix douce, suppliante et pleine de larmes de cette femme si tendre, si aimante, l'avait arraché à sa torpeur. ,

— Maria!... (car les jeunes époux étaient Maria et Arthur) Maria !... s'écria-t-il à plusieurs reprises en l'enlaçant de ses bras, devrais-tu douter de mon amour?

11 n'en put dire davantage, mais il la pressait étroitement contre son cœur et lui laissait lire dans ses yeux la vérité de ses sentiments.

Cela lui fit du bien , cai à la fin il |)leurait.

Mistress Svveethome se sentait prise d'un

320 UN PREMIER dInOUEMENT.

vif intérêt pour ces jeunes gens; leur situation avait touché son âme naturellement compatissante; elle souffrait de voir deux êtres si malheureux quand ils étaient dignes d'un meilleur sort.

— Je vous plains de tout mon cœur, ma chère enfant, dit-elle à l'hôtesse, car je ihësure vos chagrins aux miens. Je juge des peines que vous devez endurer de vous trouver, à votre âge, privée d'une mère, par la douleur que me fait souvent ressentir la perte d'une fille qui aurait fait toute ma joie.

— Et qui serait tout mon portrait, ajouta M. Sweethome.

Il y eut ici un moment de silence.

Deux calamités ayant la même portée se croisaient et rouvraient deux blessures.

Et quelle douleur plus vive et plus pénétrante que celle qui part de semblables souvenirs ! Une fille traitait justement de cruelle la Providence qui lui avait ravisa mère, une mère

se lamentait sur la mort de sa fille, qu'elle eût tant aimée !

Toutes les deux avaient besoin de se remettre.

Mistress Svveethome fut la première à renouer la conversation. Ses paroles douces et engageantes devaient prévenir Maria en sa faveur et la décider à lui ouvrir entièrement son cœur.

— Dites-moi, mon enfant , à Quelle époque de votre vie perdîtes-vous votre mère?

— Hélas ! répondit Maria, je n'eus jamais le bonheur de connaître celle à qui je devais le jour, car j'étais encore au berceau quand le destin décida mortellement de son sort.

— Mais sûtes-vous quel événement l'avait retirée de ce monde? demanda vivement mistress Sweethome.

— Mon père, que j'interrogeai, souvent évitait, je ne sais pourquoi, d'entrer dans beaucoup de détails. Un jour, cependant, j'appris de lui «ju'étant partie pour un voyage de long

cours , une affreuse tempête surprit dans sa marche le navire qui la portait. Il y eut, me dit-il, une lutte longue et terrible contre les éléments; mais toute force humaine étant devenue impuissante, le navire échoua , et ma malheureuse mère se trouva du nombre de ceux qui furent ensevelis dans les flots.

A ce moment de sa narration, l'émotion de Maria était plus visible. Elle ei>t besoin de s'appuyer sur son mari, dont le cœur se brisait à son tour.

De son côté, mistress Sweethome semblait rêveuse et comme cherchant à faire revivre quelque souvenir.

L'apothicaire seul dormait au coin du feu d'un énergique sommeil , ce qui faisait dire à M. Sweethome qu'il n'avait pas d'entrailles.

— Étrange coïncidence !... balbutiait mistress Sweethome encore sous l'empire du saisissement, ce fut aussi dans un naufrage que périt mafille !... Oh ! reprit-elle plus vivement,

UN PREillER DÉNOUEMENT. 323

achevez, oh ! achevez, mon enfant, je vous en supphe !

Ce coup qui venait d'être porté à mistress Sweethome avait trouvé son écho chez Maria. Frappée des expressives paroles de l'étrangère, elle ne put s'empêcher de la regarder avec une espèce d'étonnemenl.

Ses yeux se rencontrèrent avec les siens, qui ne se détournèrent plus.

Le cœ4ir lui battait. Elle était en proie au trouble et à l'agitation. Mais mistress Sweethome s'étant montrée déplus en plus pressante, elle reprit :

— Mon père , qui servait comme marin à bord de ce bâtiment, ayant eu le temps d'arriver jusqu'à moi, m'emporta dans mon berceau et se jeta dans une barque où avait déjà trouvé rel'uge une jeune femme tenant dans ses bras un enfant de mon âge. Réunis tous les deux dans le même berceau, nous fûmes tour à tour allaités par celte pauvre mère échappée comme par tniiacle au désastre... Trudant ce temps,

la mienne, tombée à la mer, flottait déjà au loin sur un frêle débris du navire, luttant contre une mort certaine.

— C'était prés de la Côte-Noire ? demanda vivement mistress Sweethome , qui avait écouté avec transport.

— Oui... près de... la Côte-Noire, répéta lentement Maria, restée étourdie de cette dernière question.

— Mais là aussi périt mon enfant! s'écria mistress Sweethome , pour qui brillait une lueur d'espérance.

L'ex-tapissier avait la bouche ouverte pour parler, mais il ne put articuler un son.

— De grâce, je vous en conjure, le nom, le nom de ce bâtiment?

— Le Cerbère.. .

— Le Cerhèrel... c'est ma fille, interrompit brusquement M. Sweethome , rentré tout à coup en possession de la parole.

— Je n'en puis plus douter, c'est notre fille, s'écrie mistress Sweethome, entraînée par

LN PREmER DENOUEMENT, 325

l'élan maternel. 0 mon Dieu, soutiens-moi dans ma joie, fais que j'aie la force de recevoir dans mes bras cette enfant que je croyais perdue !

Maria était d'abord demeurée interdite. La surprise, la joie, la crainte, tous les sentiments s'étaient réunis pour lui ôter la parole. Ses yeux erraient à la fois sur l'étrangère et sur Arthur.

La nature, qui l'emporta , l'eut cependant bientôt précipitée au-devant de celle qui ra[)pelait de toute la force de sa voix et de son âme.

— Il est donc vrai , poursuivit mistress Sweethome, que je presse cette enfant sur mon cœur ! Que de grâces alors n'ai-je pas à rendre au Ciel , qui m'a conservé ma fille chérie ! Que de souffrances cet heureux moment me fait oublier! que d'affreux souvenirs il efface!... oh! oui, tu es bien ma fille; ma félicité n'est point une illusion, un songe trompeur. Croisle, c'est bien ta mère qui recueille tes embrasse-

ments ; car j'ai survécu, les flots n'ont point englouti leur victime. En échappant à leur fureur, je leur arrachais une vie que je veux consacrer à t'aimer, à te protéger, à te défendre. Ma fille, mes enfants, contiriua-t-elle en appelant à elle Arthur, que la stupéfaction avait cloué sur place, unissons notre bonheur, bénissons le Ciel, qui nous rasseml^le assez tôt pour faire cesser vos alarmes et vous faire oublier vos peines.

— Ah ! Madame, s'écria Arthur, que les émotions de mistress Sweethome avaient fait revenir de son saisissement, de quelle joie vous comblez l'époux de Maria, de quel fardeau vous soulagez son cœur, quelles espérances vous y faites naître ! Est-il rien de comparable au bonheurde retrouver une mère?... une mère ! répétait-il, les yeux baignés de larmes.

Arthur et Maria passaient successivement des bras de mistress Sweethome dans ceux de M. Sweethome, qui marchait de ravissement en ravissement. Cette extase dura longtemps et

se renouvela plusieurs fois, tant la rencontre tenait du prodige !

M. Sweethome était bien persuadé que l'hôtesse était sa fille, et en la regardant, son amour-propre de père en était considérablementflatté; mais une chose l'intriguait profondément : c'était d'apprendrede la bouche même de celte chère enfant, qui lui apparaissait pour la première fois, qu'il avait eu déjà des conversations avec elle au sujet de sa mère; puis encore, ces mots de sa fdle , qui n'étaient pas peu de chose pour lui : Je n'ai plus de mère , et le plus grand de mes malheurs est d'avoir un père !

Cela demandait explication.

La tutoiera- t-il, ou ne la tutoiera-t-il pas?

— Dites-moi un peu , ma fille , ([u'entendstu par ces paroles? » Mon plus grand malheur est d'avoir un père! » Il me semble que si piadame est votre mère , c'est parbleu bien moi qui dois être ton père, et je ne sache pas, ajoula-t-il, en regardant d'un air triomphant la-

pothicaire, que le bruit avait réveillé, que tu aies lieu de te plaindre, car enfin tu es jolie, vous êtes bonne et tu me ressembles ; tu vois donc bien qu'il est impossible qu'un autre que moi soit votre père.

Cette pensée n'était point venue à Maria au milieu des impressions qui pendant un instant lui avaient presque retiré la raison. L'interrogation de M. Sweelhome fut pour elle un terrible coup.

Que pouvait donc lui être Warwick ?

— Tu conçois, mon enfant, que si je suis ton père, il ne peut pas y en avoir un second. Ainsi, quel est cet autre père qui?...

— Un imposteur , interrompit vivement mistress Sweethome.

— Dites aussi un monstre abominable, reprit énergiquement Arthur, un sacrilège, un misérable souillé de crimes, que la justice des hommes revendique pour le livrer ensuite à la justice de Dieu.

A cette expressive sortie d'Arthur, l'ex-ta-

pissier et l'apothicaire s'étaient jetés de quelques pas en arrière. Mais combien plus grand encore fut leur effroi lorsqu'ils apprirent de la bouche même de l'époux de Maria les détails de sa résurrection ! La figure de l'apothicaire vis-à-vis du ressuscité s'était décomposée comme le jour où menaçait de s'ouvrir pour lui la désastreuse chasse aux tiffres.

Il ne restait plus qu'à deviner quel avait pu être l'intérêt du résurreclionniste en élevant Maria comme son enfant, et chacun s'y perdait.

Cependant l'événement, en déchirant le voile jeté sur la naissance de Maria , avait ramené le calme dans ce cœur qui avait si longtemps souffert. Son premier mouvement avait été de se livrer aux transports de la joie en apprenant qu'elle n'étaitpoint la fille d'un criminel, deceWarwick, dont elle ne pensa pas même à cacher le nom, dans l'entraînement qu'elle subissait. Mais, bientôt cédant à un mouvement de compassion, de reconnaissance, elle sentait

330 UN PREMIER DliXOUEMENT.

qu'elle ne pouvait souhaiter malheur à celui à qui elle était redevable de la vie , qui avait pris soin de son enfance. Ne lui devait-elle pas même, en quelque sorte, le bonheur d'être l'épouse d'Arthur? Dans une belle ârhe, îa {^^ratitude ne perd jamais ses droits. Aussi Maria ne pouvait-elle s'empêcher de désirer que Warwick pût se soustraire au châtiment qui l'attendait. La joie de n'être plus sa fille n'étouffait pas le souvenir de l'avoir été. La haine qui vivait au fond de son cœur ne demandait pas que la main de la justice s'appesantit sur lui pour le punir des horribles méfaits dont trop souvent il l'avait fait le témoin. Sa pitié était tout ce qu'elle pouvait lui donner.

Quelques souvenirs ineflaçables pouvaient être un frein à l'ivresse de Maria , mais rien ne s'opposait plus au torrent des impressions longtemps comprimées d'Arthur. L'explosion chez lui avait été extraordinaire.

Sa naissance et son mariage n'ont plus besoin d'être tenus secrets, car celle qui a son

cœu r et sa main est aux yeux de tout le monde digne de lui et de sa propre mère, qui absorbe toutes ses pensées. En se répétant qu'il pourra revoir cette mère, cettebonne mère qui soufTre de son absence, qu'il pourra lui présenter une fille qui n'a point à rou.fjir de son origine, sa raison s'égare, sa poitrine est oppressée, des larmes brûlantes inondent son visage. Ses émotions sont si fortes qu'il oublie totalement qu'il doit sa résurrection à un crime ; ou, s'il y pense, c'est pour mettre sa conservation sur le compte de la divine Providence, qui a conduit la main de Warwick pour réparer l'erreur des hommes.

Enivré par tantde sensations délicieuses, Arthui^IIo.fïarth donnait un libre cours à ses expressives démonstrations, témoignait de son bonheur par tous les moyens que sa raison exaltée laissait à ses facultés. Ses nouveaux parents étaient tour à tour les objets de sa reconnaissance , de sa tendresse et de ses élans.

Cette heure de félicité effaçait tous ses chagrins.

— Mes enfants, dit M. Sweethome, en prenant de nouveau la main d'Arthur et de Maria, ce n'est pas encore ici que nous devons le plus nous réjouir de l'heureux événement qui vient de signaler notre court séjour dans ce poi't. Highgate nous réclame , et nous ne devons être réellement heureux et contents qu'à Highgate. Or, il me vient une idée, et je crois que vous l'approuverez tous. Arthur partira sur-le-champ pour Londres , où ses vœux les plus ardents l'appellent, et se chargera d'une lettre pour la bonne vieille que j'ai laissée gardienne de ma maison des champs. Nous, nous resterons ici encore quelques jours , le temps de vendre cette auberge , à moins que notre ami Markwell ne veuille y établir une pharmacie.

L'apothicaire fit la grimace , ce qui voulait dire que cela ne valait rien.

Le conseil de M. Sweethome venait au-dc-

vant du désir d'Arthur. Aus§i raccueillit-il avec une joie indicible. L'esprit tout rempli de sa mère , il se jetait sur la route de Londres.

Arrivé, son premier soin avait été, comme il l'avait promis, de se rendre à Higlif^atepour s'y acquitter de sa commission et remettre la lettre de M. Sweethome entre les mains de sa vieille domestique.

On juge le plaisir de Grudges Patty en recevant des nouvelles de son bon maître. Toute tremblante, elle rompit le cachet et lut :

(( Grudges Patty, « Ce peu de lignes coulent de source pour f( vous apprendre que nous venons de débar- « quer, moi et mon épouse, à Portsmouth, où « se trouvait noire enfant. C'est assez vous (( dire que mon épouse est dans mes bras et « qu'un ange m'est descendu du ciel pour (( établir ma paternité. »

— Il faut que je me sois trom[)ée, marmotait Grudges Patty, (pii s'étail arrètCL* pour

334 L'A PREilltR UËNOL OIENT.

rassurer sur son nez ses lunettes que l'effet de l'ébaliisseinent faisait lerj^iverser.

(( C'est assez vous dire, » lut-elle une

seconde fois et doucement, « que mon épouse « est dans mes bras et qu'un ange m'est des- « cendu du ciel pour établir ma paternité. »

Grudges Patty n'était pas encore revenue de sa stupéfaction. Son pauvre maître serait-il devenu fou ? Aurait-il attrapé un coup de soleil en passant la zone torride, ou le capricorne lui aurait-il donné sur la tête? Grudges Patty concevait bien que le basard l'eût mis sur les traces de sa femme. Mais l'enfant! Comment cela a- t-il pu se faii e ?

Elle espérait que la suite lui en apprendrait davantage.

Elle contifiua :

(( Jeté par des vents contraires chez des

« barbares, j'y retrouve mo;î épouse ; poussé « par un vent favorable dans le port de Ports- <( moutb, j'y rencontre un enfant qui est le « mien. Concevez- vous mon bonheur.^ Certes,

tf en apprenant que je suis père, vous serez a bien étonnée, mais vous ne le serez jamais (( autant que moi. Ma fille, car c'est une fille, « Grudges Patty, est un vrai bijou dont vous « me ferez compliment. Je ne vous dis que « cela. Plus tard vous apprendrez de ma pro- « pre bouche mes infortunes et mes félici- (( lés. »

Il était du devoir de Grudges Patty de croire son maître et d'accueillir avec une sorte d'explosion les bonnes nouvelles qu'elle recevait. Déjà même, dans l'espèce d'élan de son espèce dejoie,elle se disposait à prévenir le porteur de cette lettre qu'elle allait se procurer un berceau pour l'enfant, lorscjue, à son étonnement indescriptible, elle lut ces derniers mots :

« Le mari de ma fille, qui est un homme (( charmant , s'est chargé de vous remettre « cette lettre. Ayez pour lui les plus grands « égards et regardez-le en mon absence comme «■ le maître de la maison.

(( Adieu, Pattv; attendez-vous à nous voir

« tous les trois un de ces matins à High- « gâte. » ^

L'expression de la figure de Grudges Patty eût été chose piquante pour tout autre que le fils Hogarth. Tout préoccupé de sa mère, il avait balbutié quelques mots en réponse aux questions de la vieille domestique, lui avait donné quelques ordres particuliers de la part de son maître , et avait fui comme l'éclair, après avoir promis de revenir.

Dans cet intervalle, un événement tragique mettait la police sur les traces de la bande de Warwick.

Un jeune disciple d'Esculape est un jour rencontré par un de ces trafiqueurs de chair humaine, qui lui avait quokpiefois fourni des sujets.

— Mon savant, lui demande à voix basse

l'émissaire de la Maiso7i Rouge , vous fautil quelque clioseP Vous savez si j'ai la main heureuse.

Le jeune médecin, plus occupé en ce moment des vivants que des morts , n'avait pas tout de suite reconnu son homme.

— Eh bien, qu'avez-vous? lui répond-il, après un moment de réflexion.

— Une femme.

L'élève ne put se défendre d'une certaine émotion.

— Le prix?...

— Vingt guinées paieront sa beauté , nos risques et périls.

— Je vous en donne quinze; c'est oui ou non.

Et il se disposait à continuer sa route.

— Elle est à vous; mais, par saint Georges, c'est donné.

Le lendemain , deux hommes entraient furtivement et à la faveur des ténèbres un corps soigneusement emmaillotté dans la

maison du médecin , dont le trouble se renouvela à cette idée de femme.

De premières affaires avaient établi la confiance entre l'acheteur et les vendeurs , et ces derniers n'avaient pas même le soupçon d'une trahison.

L'intention de l'élève n'était pas non plus de trahir.

Le corps avait été étalé sur la planche consacrée à ces monstrueux dépôts , et les hommes attendaient en silence , dans une pièce voisine , le vil prix de ce beau cadavre.

L'amour de la science avait entraîné le jeune élève. Brûlant de mesurer à la beauté du sujet les bénéfices qu'il en allait tirer pour son art, il s'était approché du corps , et, muni de l'implacable scalpel , il se disposait à piquer seulement pour essai...

Ni sa main ni son cœur ne paraissent sûrs. Le souvenir d'une mort de femme toute récente au sein de sa famille avait pour lui , au mo-

ment de cette expérience , quelque chose de pénible et qui l'arrêtait.

Mais c'est son état, il faut que l'habitude l'emporte ; il est poussé par le besoin du travail et de l'avancement.

La corde en croix qui retient les maillots a cédé sous le tranchant, et l'enveloppe qui masque la morte figure s'est déchirée sous sa main raffermie.

Hideux tableau , infernale pensée, qui glace d'abord les sens du jeune élève, et le tient cloué sur ce visage de femme à la teinte jaunâtre et souillé de terre! Ces traits lui seraient-ils connus? ou serait-il martyrisé par une trop cruelle illusion?... Non , à travers le voile de la mort , ces yeux , cette bouche , tout, dans cette tête pendante, échevelée, se réunit pour justifier ses affreux soupçons.

Un seul espoir lui reste : si certaine marque au bras ne frappe pas sa vue , son erreur est évidente, sa terreur puérile

. Il cherche : sa main brûlante , en parcourant un corps de glace, s'est arrêtée sur la vérité.

Grand Dieu ! soutenez son courage , empêchez que la mort n'attire à elle la mort, et que deux cadavres ne se mesurent l'un sur l'autre.

Il ne s'était pas trompé ; cette femme, il la connaît, il l'avait vue mille fois, mille fois il l'avait serrée dans ses bras, et il n'y avait pas huit jours que la tombe l'avait arrachée à sa tendre amitié !

Cette femme , ce corps , cette matière , ô fatalité ! c'était... c'était sa sœur!

Oui , c'est sa sœur qui est là étendue raide et livide ; c'est dans le sein de sa sœur, sortie morte de chez lui et rentrée morte par la main de ces deux misérables, qu'il s'apprête à plonger l'acier, et dont il va faire jaillir un sang corrompu.

» Terrifié, il a rejeté avec un mouvement d'horreur les lambeaux du linceul sur le corps

s 44 UN SECOND ET DERNIER DÉNOUEMENT.

de sa malheureuse sœur. Les cris , les sanglots et les menaces lui échappent à la fois ; la rage est à son cœur, et , de la rapidité de la foudre, il s'est élancé dans la chambre où les deux résurrectionnistes attendaient avec confiance le prix convenu de la vente.

Les exclamations du médecin ont pour les hommes de Warwick quelque chose d'étrange, d'inquiétant, dont ils ne sauraient se rendre compte, mais où ils lisent un danger imminent. Il faut obéir à la prudence , il faut fuir au milieu du désordre sans prendre même le temps de réclamer les quinze guinées qu'ils pensent qu'une supercherie veut leur enlever. Mais il est trop tard, l'éveil a été donné, et toute la maison sur pied a barré le passage aux fugitifs, que désignaient la fureur et le désespoir du maître.

Une heure après , ils étaient entre les mains des constables, et la prison s'ouvrait devant eux. Il n'y avait qu'une dénonciation qui pût leur rendre la liberté; ils parlèrent, et

les secrets dévoilés de la Maison rouge livrèrent presque tous les coupables.

La vindicte publique demandait cependant une victoire plus complète , car un grand coupable manquait. Warwick , l'anneau principal de cette chaîne de misérables qui pouvait se ressouder plus tard et sur un autre terrain; Warwick, quoique longtemps et habilement traqué, avait dû à son adresse d'échapper aux divers pièges qui lui avaient été tendus.

Pendant que Warwick fuit la Maison rouge et porte ailleurs son odieuse industrie, Arthur, l'àme pleine de joie , enivré de l'avenir, vole vers la demeure de sa mère.

A mesure qu'il approche , son cœur bat avec plus de violence; mais cette fois il a toute sa raison. Chaque chose qu'il reconnaît lui retrace un souvenir; son âme s'ouvre aux plus douces émotions.

Devancons-le , pénétrons les premiers dans

cet intérieur qui doit revivre avec lui , et d'où cependant commence à fuir l'espérance.

La santé de mistress Hogarth chancelle de nouveau , et ses amis , tremblant pour une rechute, redoublent auprès d'elle de soins et de consolations.

Tous les jours elle en appelle au Ciel par de ferventes prières , et cependant elle ne voit pas venir ce fils qui existe, et qu'un billet consolateur a promis de lui rendre. Arthur aurait-il été frappé de quelque nouvelle calamité? doit-elle craindre de ne plus le revoir jamais? L'alternative est cruelle, et le supplice recommence.

Une seule chose soutenait la pauvre mère, que l'isolement eût tuée ; c'était le monde. La distraction avait été particulièrement recommandée par les hommes de l'art comme le seul soulagement à ses maux. La société devait relever le moral, disperser les idées sombres, et conduire sans impatience à un jour plus heureux.

Pour faire honneur aux conseils de la médecine, des réunions assez fréquentes avaient lieu chez mistress Hogarth. Il ne s'agissait pas cependant de ces soirées où s'affiche la joie, où perce l'amour du plaisir; mais de dîners sans étiquette, sans bruit, et où la plus franche cordialité s'alliait à propos au charme de la conversation pour endormir une vive douleur.

Quelques amis étaient justement assis à la table de mistress Hogarth , lorsque le jeune Arthur accourait se faire reconnaître.

Chacun était venu dans les meilleures dispositions.

Un seul convive paraissait mal à l'aise, c'était celui qui avait pris place le dernier.

Il regardait d'un air inquiet autour de lui.

— Nous sommes treize, dit-il bas à l'oreille de son voisin.

Le voisin , qui avait ouvert la bouche pour manger, la referma bien vile pour comj)ter.

On était treize, en efiet, et, chez les plus

superstitieux, ce chiffre fatal exigeait une victime dans l'année.

Cette remarque, partie en feu de file, s'était heureusement arrêtée à la personne voisine de la maîtresse de la maison ; mais elle eût fait son tour de table sans la crainte de porter un coup à la mère d'Arthur. La peur n'en fit pas dire davantage, mais on n'en pensa pas moins ; il y en eut qui frissonnèrent en se rappelait que l'ombre du fils défunt avait été vue errante dans le voisinasse.

Ordinairement, et l'habitude l'avait consacré, pendant que la soirée s'achevait au salon , mistressHogarth , dont l'âge et l'état de faiblesse étaient une suffisante excuse pour aller chercher quelque repos dans son appartement, laissait à une amie intime le soin de mener à fin avec goût et entendement cette soirée, qui avait prêté un adoucissement à ses peines.

Mistress Hogarth venait de se retirer dans sa chambre à coucher, lorsque trois coups,

frappés de main de maître , ébranlèrent la grande porte.

Quelques-uns se regardèrent.

On eût entendu une mouche voler.

Tout à coup entre comme un effaré , et la terreur dans les traits , un valet, dont la langue embarrassée a peine à balbutier ces mots : M. Arthur Hogarth !

A ce nom , qui retombe sur tous du même poids que la massue d'Hercule, on pâlit, et de l'état d'immobilité, on est soudain passé à celui de l'agitation. Chacun s'est levé simultanément , et le tumulte est bientôt à son comble.

La pensée de plusieurs est que la tombe ne s'est ouverte à Arthur que pour se lefcrmer sur le malheureux treizième : ceux-ci profitent de l'entrée du revenant pour sortir.

D'autres cependant , les plus raisonnables, ont fait appel à leur sang-froid. Il y eut une personne qui eut assez de présence d'esprit pour se jeter en travers de la porte rondiii-

sant à la chambre h coucher de mistress Hogarth , prévenant ainsi le dangereux effet d'une trop grande révolution.

La porte du salon s'est ouverte devant le ressuscité.

Tous les regards le percent à son entrée.

0 miracle ! ces traits , ce sont ceux d'Arthur. A cette tournure distinguée , à cette taille grande et majestueuse , à cette voix pleine et sonore, qui ne reconnaîtrait encore le fils Hogarth? Déjà il a glissé sa main ferme et sûre dans ces mêmes mains qui lui jetèrent un jour la pelletée de terre, et a appelé par leurs noms ses amis les plus intimes. C'est bien lui , c'est Arthur, il existe. Le char funèbre a porté au cimetière des restes animés, l'église a dit des prières des morts pour un vivant!

L'élan a été général : Arthur est reconnu , adopté , fêté , et, en peu de mots , il a raconté les faits principaux de sa terrible et merveilleuse aventure.

Pendant ce temps , l'amie dévouée de la maison , qui s'était rendue en toute hâte auprès de mistress Hogarth , la préparait à la joie, et amortissait le coup dont son {)auvre cœur allait être frappé.

Bientôt accourt Arthur. En reconnaissant sa mère, il jette un cri et se précipite dans ses bras : leurs larmes se confondent.

— Arthur, mon fils , mon cher fils , s'écrie au milieu des sanglots cette tendre mère; est-ce bien toi , toi que j'ai si longtemps pleuré ?

— Oui, ma mère, ma bonne mère, répond Arthur avec le même entraînement; c'est moi, moi, Arthur, votre fils, qui n'a pas cessé de vous chérir; votre fils, que le Ciel vous renvoie après l'avoir repris à la terre.

Puis il l'embrassait, et recevait en retour de nouvelles larmes et des bénédictions.

Cette scène touchante , qu'il est plus facile de s'imaginer que de peindre, eut bientôt son écho dans tous les cœurs. L'amour ma-

teinel et la piété filiale s'y reflétaient comme dans un miroir fidèle.

Arthur, heureux du bonheur de sa mère, lui avait peu à peu fait connaître tous les détails de sa nouvelle existence , et ces détails, qui soulevaient tour à tour l'étonnement, l'admiration et la terreur, s'étaient terminés par le tableau parfait de son amour pour la charmante fille de ce bon M. Sweethome, et l'aveu de son mariage.

Cette mère, que la vue de son fils avait comblée de joie , n'avait plus rien à désirer sur la terre. Déjà ses souffrances étaient loin d'elle, et l'avenir lui promettait assez de beaux jours pour effacer la somme de ses douleurs passées.

Arthur ne forme plus qu'un vœu, c'est de revoir bientôt sa chère Maria , de la présenter à sa mère , dont les bras lui sont ouverts , et d'unir les deux familles par les liens de l'amitié.

Une lettre arriva qui le surprit au milieu

de ses désirs et de ses projets. Cette lettre, qui ajoutait encore à sa félicité , lui apprenait le retour de la famille Sweethome à Highgate .

Le souvenir de sa femme est irrésistible, il faut qu'il parte sur-le-champ; mais s'il s'arrache pour quelques instants à l'amour maternel, c'est pour lui rapporter un nouvel aliment.

Il est nuit.

Ivre d'amour et de joie, le cœur tout plein de Maria, Arthur sort de sa demeure pour se diriger vers celle des Sweethome ; mais à peine a-t-il atteint le faubourg , qu'au tournant d'une rue sombre et déserte , vient s'abattre sur lui, comme un furieux, un homme enveloppé d'un large manteau et dont une partie des traits se cache sous un chapeau rabattu sur le front. Cet ennemi incoimu, (jui a donné à ses bras tout le jeu possible, semble avoir fait un appel à toutes ses forces pour porter

un coup mortel, et déjà son poi^^nard sorti de sa ceinture s'est levé pour frapper.

Ainsi surpris, Hogarth n'a d'autres armes 5 opposer à cette brusque attaque que son courage, sa présence d'esprit et son agilité. La lutte sans doute est inégale; mais que ne peuvent la jeunesse et la valeur réunies au sang-froid et à l'adresse? De son côté, l'assassin, en permettant au combat de se prolonger, n'a-t-il pas à craindre que le moindre cri de sa victime n'amène du secours, et que sa vengeance, si c'en est une, ne reste incomplète? Il redouble d'efforts, mais tous sont stériles devant la dextérité d'Arthur, qui détourne constamment le fer prêt à le percer. Luimême a saisi le traître, et tous deux corps à corps sont enlacés comme deux serpents qui cherchent à s'entr'étouffer. Ils se pressent, s'ébranlent, et visent mutuellement à se terrasser. C'est de part et d'autre la même ardeur, le même acharnement.

A ce moment un reflet de lumière eût fait

voir un visage horrible , celui de l'assaillant se tordant pour dégager le bras que son adversaire, d'une main vigoureuse, tenait captif.

Il faut un coup décisif cependant , car du bruit s'est fait entendre, et Arthur, bientôt épuisé, couvert de sueur, a crié : Au meurtre!... Un dernier effort, dû au danger qui le menace, a rendu à l'assassin l'usage de son bras; il peut frapper et fuir... Il frappe, et un instant il croit que le coup a porté ; mais, dans l'élan désespéré qu'il a donné à ce bras qui l'a trompé, il s'est embarrassé dans son manteau, et en allant jnesurer la terre, s'est luimême blessé mortellement avec son poignard. Des gémissements mêlés d'imprécations ont bientôt attiré du monde , et, à la lueur des torches apportées sur le lieu de la scène, Arthur, terrifié, a pu reconnaître l'infâme Warwick dans le misérable dont le sang coule en abondance et qui va rejeter la vie.

Transporté dans une maison voisine, \Var-

wick,.dont les forces diminuent sensiblement, cherclie Arthur de ses yeux mourants.

— Arthur, lui dit-il d'une voix faible et qui accuse une douleur aiguë, je voulais donner la mort, et c'est moi qui la reçois; je l'accepte comme venant d'un Dieu vengeur.

Puisse rénormité de mes crimes ne pas exiger de plus grand châtiment; puisse le sacrilège, devenu assassin, échapper aux tourments de l'enfer qu'il a mérité !... Trahi par je ne sais quel démon qui me liait à vos pas, je succombe, et c'est vous , que la main de Dieu a conduit, qui triomphez. Vivez, je meurs!... Je meurs, répète-t-il les larmes aux yeux, sans revoir Maria!... Vous me l'enleviez; je voulais vous en punir, car m'enlever Maria, c'était me frapper dans mes plus chères affections. Et cependant, elle n'était pas ma fille. INon , recevez cette confession. Maria n'est pas mon enfant; mais le temps m'avait attaché à elle; mais je l'aimais, et ma seule consolation dans mon isolement, dans cette retraite

criminelle d'où sa douce voix essaya mille fois de m'arracher, était de l'entendre m'appeier son père. La pauvre enfant ignorait qu'elle devait le jour à un autre, à un autre plus vertueux sans doute, mais qui ne l'aurait pas plus aimée. A l'époque où, marin, je servais à bord du Cerbère , je la sauvai du naufrage qui lui enlevait sa mère; mais, dans cette seule idée, je l'avouerai à ma honte, d'être largement payé de mes services en la remettant à l'auteur de ses jours. Cependant toutes mes recherches pour le trouver étaient restées infructueuses. Maria grandissait , elle était ma seule compagne sur la terre; je m'habituai à la voir. L'intérêt qui m'avait d'abord guidé fit place à l'amitié. Maria, que j 'appelai ma fille, se plut dans l'erreur; elle me devint chère, et si plus tard je souflVais , c'était de voir qu'avec l'âge et le raisonnement ses sentiments changeaient à mon égard. Mais la cupidité l'emportait. Las du misérable état de marin, et entraîné par de perfides conseils qui résonnaient

J'or, je m'étais jeté dans un commerce qui devint odieux à cette enfant aussitôt qu'elle put le comprendre. Je vous apportai, et je la perdis!... Alors je n'étais que sacrilège, achéve-t-il d'une voix presque éteinte; plus tard la force des circonstances me conduisait au meurtre. J'étais réduit à effacer un crime par un crime plus grand encore 1...

A peine si les dernières paroles de Warwick. pouvaient s'entendre.

Il fit cependant un nouvel effort; c'était pour dire à Arthur de prier Maria de ne pas le maudire.

Puis après , un frisson convulsif s'empara de lui, et au bout de quelques minutes, la mort mettait fin à son agonie.

L'etîet terrible de cette scène sanglante avait violemment éprouvé Arthur, et quelques jours s'étaient écoules pour tous dans un morne silence.

Ce dénouement amenait cependant le repos et la sécurité. Arthur n'était plus sous le poi-

pnard de l'assassin et tous ses malheurs avaient cessé.

Monsieur et mistress Svveelhonne, brûlant d'être présentés par leur gendre à mistress Hoffarth , avaient reçu de la mère d'Arthur l'accueil le plus amical, et le mariage des deux jeunes gens, contracté dans l'ombre, avait été reconnu des deux côtés avec un égal empressement.

Toute la jouissance de l'ex-tapissier n'était pas là seulement.

Fier de son gendre , fier de sa fille, fier de sa femme, fier de son naufrage , fier de luimême, il aurait voulu pouvoir de temps en lemps se retourner dans un immense cercle de connaissances, tant il lui fallait d'admirateurs ! Tatouée qu'elle était, son épouse ne devait pas être la dernière à orner son triomphe. Par son seul aspect elle attestait des détails offerts par l'illustre voyageur à la curiosité publique. Aussi n'y eut-il pas une société où il ne la présentât; et, (juand il eut épuisé la

liste de ses amis, il crut que quelque chose aurait manqué à sa renommée s'il ne lui avait pas fait faire une fois par hasard le tour de la promenade à la mode.

A son retour à Highgate , M. Sweethome trouvait trois lettres de l'oncle Gopalu, qui ne voulait plus mourir et se portait comme un charme. Après avoir dit, en riant, qu'il avait enterré sa garde- malade, il annonçait sérieusement qu'il revenait des Indes, avec il ne savait combien de roupies, et une cargaison de madras; désirant, ajoutait-t-il , terminer ses jours chez neveu et nièce, si toutefois ils n'étaient pas morts.

Six mois après, l'oncle Gopalu, arrivé à bon port, versait, d'après les conseils de M. Sweethome, la somme ronde de mille livres sterling dans une nouvelle pharmacie ouverte par Markwell, et M. Markwell avait le bonheur de doubler les capitaux de l'oncle Gopalu en lui faisant connaître les simples.

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