LE MARTYR
— Viens-tu encore me faire des avances de paix et de pardon au nom de notre père ou t'instruire de la méchanceté des hommes au spectacle de mes douleurs?
— Frère, dit Récarède, nous avons été trompés et je m'en veux d'avoir été l'instrument du mensonge qui t'a conduit dans les fers. Gomment oserai-je maintenant te parler de conciliation et d'oubli, après une telle trahison de la parole donnée. Cependant, la paix n'est-elle pas le plus précieux des biens? Notre père déclare de nouveau qu'il te rendra la liberté, si tu consens à redevenir arien.
Le prisonnier leva les yeux au ciel et, comme dans une inspiration soudaine, il répondit :
— Toi aussi tu seras catholique, et tu achèveras ce que je n'ai même pas commencé, comme un mauvais ouvrier qui dort sur sa tâche dès le point du jour. Quand j'aurai bu la lie de la coupe des sou&ances, et lorsque mon sang aura été versé, tu seras éclairé et notre père lui-même reviendra à des sentiments meilleurs. Va, n'insiste pas auprès de moi, mon rôle est joué ici-bas, et bientôt je sortirai de ce cachot noir pour aller dans la clarté resplendissante du ciel.
— Tes paroles, dit Récarède, m'affligent profondément, je ne puis pas croire que notre père commette jamais un pareil forfait; n'est-ce pas son sang même qu'il verserait?
— N'importe, dit Herménégilde, souviens-toi de moi, alors, et surtout souviens-toi de te ranger du côté de la vraie foi, car c'est moi qui sème dans les larmes, mais c'est toi qui récolteras dans la joie. Nous ne sommes que des instruments et nous devons adorer la main qui nous abaisse ou nous élève pour la plus grande gloire de Dieu. Que la paix soit avec toi, mon frère.
Ils s'embrassèrent. Piccarède sortit du cachot et Herménégilde se remit à prier.
Le carême se passait et la fête de Pâques était proche.
A.U matin du Samedi-Saint/ les geôliers ouvrirent la porte du cachot qui fut éclairé soudain par une lumière qu'ils portaient et qu'ils placèrent dans un coin. Ils se retirèrent, et un personnage richement vêtu d'habits pontificaux se tint devant le prisonnier.
— Illustre prince, lui dit-il, je vous apporte la liberté, préparez-vous à reconnaître le bienfait de notre seigneur le roi.
Herir^négilde regarda celui qui lui parlait et lui dit :
— Quelle liberté m'oflrez-vous? j'ai celle de Jésus- Christ, car les chaînes du corps ne peuvent rien sur lame.
— C'est demain Pâques, dit l'évêque, ne voudriez-vous pas participer à la communion, comme il convient en ce jour solennel ?
— De quelle communion parlez-vous, demanda le captif, et de qui êtes-vous le ministre?
— De Dieu, dit l'évêque, et c'est le roi qui m'envoie vers vous vous oâiir la communion, la liberté et votre trône qui vous sera rendu.
— Je vous entends, faux pasteur, loup dévorant et déguisé, s'écria Herménégilde, osez-vous bien jouer un rôle aussi lâche et aussi perfide? Ce qu'on veut de moi, cette fois encore, c'est l'abdication de ma foi catholique, et à ce prix, on m'offre ce qu'on rie me donnera pas. Ne vous fiez pas, a dit le psaimiste, ni aux princes, ni aux enfants des hommes qui ne peuvent vous donner le salut. J'ai appris ce que vaut la parole d'un roi qui est mon père, et je ne crois plus qu'à la parole de Dieu. Non, on ne me rendra ni ma liberté ni .mon trône, et je n'en voudrais pas au prix infâme auquel vous les mettez. Je suis catholique et dites au roi, mon père, que je resterai catholique, et que la menace même de la mort
(l) De l'an 586, le 13 avril.