LES SEMAILLES TRAGIQUES
» Quand le paganisme couvrit le monde du sang des chrétiens, c'était moins la religion païenne qui se défendait que l'empire aflolé à la vue de l'extension formidable du royaume de Jésus-Christ sur la terre.*
r> Et aujourd'hui encore.... Mais vous méditerez vousmêmes en silence sur le douloureux spectacle de chrétiens armés les uns contre les autres, ceux-ci pour défendie le pnncipe sacré de l'unité, ceux-là pour le détruire, et vous en tirerez des conclusions sages.
r> J'ai voulu vous montrer qu'en Espagne, comme dans le reste du monde, le trône de Jésus-Christ s'est élevé et a été puissamment cimenté par le sang des martyrs et que ce sang glorieux ne cesse pas de couler encore parmi nous.
{!) Il est remarquable, en eflet, que l'antiquité païenne n'ait pas connu les guerres de relig-jon proprement dues, m les excès odieux qui en sont ia conséquence dans l'ordre physique et spintuet, li ôtait reserve à l'iiôresie et au schisme de uonner ea plein christianigme ce douloureux spectacle au monde,
L'Espagne vu encore en b80 une autre fcecie, celle des prij«cillianistes, du nom d'un savant riche et puissant, nommé Priscillien. Sulpice Sévère [Eist, sainte^ 1. ii, eh. 46) et saint Jérôme {£p. 43 à Ctésiphon), nous apprennent que ces sectaires étaient manichéeus et gnostiques et professaient en paroles et en acies tout ce qu'il y a d'absurde et de contraire aux points iondamentaux de ia toi clirôtienne dans ces deux systèmes.
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— Sachez maintenant, poursuivit Tévêque, quelles furent les vicissitudes de TEspagne.
« Elle fut conquise par Constant, le fils aîné de l'usurpateur Constantin, qui larracha au cloître où il avait fait profession religieuse, le maria et l'envoya dans ces riches provinces pour s en emparer. Ce moine se montra un véritable général. Maître de la péninsule Ibérique, il établit sa femme et sa cour à César- Augusta et s'en fut à Arles, en Gaule, pour y recevoir de son père les honneurs du triomphe, le titre d'Auguste et l'empire d'Espagne.^
j» Mais de grandes révolutions allaient bouleverser ce sol.
y> Constantin n'était plus un usurpateur, car l'empereur Honorius avait reconnu la légitimité de son accession au pouvoir et admis ses statues et ses images parmi celles de la dynastie impériale régnante.
î» Toutefois, Constantin ne sen montra que plus ingrat. Son fils Constant avait laissé en Espagne comme gouverneur, son lieutenant Géronce, jusqu'à son retour. Une
(1) Au commencement du V* siècle, en 408,
VJGISSITUDES. 31
intrigue machinée à Arles lui donna subitement et sans raison, comme remplaçant, un officier inconnu, nommé Justus, qui fier de son nouveau litre, partit avec Constant et s'apprêtait à passer les Pyrénées, lorsque Géronce, au désespoir à cette nouvelle, jura de se venger.
» Il fit proclamer à Tarragone un empereur nommé Maxime et appela en Espagne tous les barbares disséminés dans les Gaules.
« Les Alains, les Suèves, les Vandales, répondirent à son appel et inondèren* Ja péninsule de leurs phalanges innombrables.
5> A Taide de ces auxiliaires farouches et terribles, Géronce repoussa Constant et ses légions et leur interdit à jamais rentrée du pays.
y* Comme un torrent, les barbares se jetèrent sur toutes les provinces, et, pendant une année entière, répandirent sur ribérie les calamités et les horreurs.
r> Chaque ville, chaque village, voyaient égorger tous leurs habitants sans distinction d'âge, de sexe ni de position sociale.
» Enfin, comble de malheur, à la suite de ces calamités, la famine et la peste s'abattirent sur ce malheureux pays.
» Les hommes se dévoraient les uns les autres d'après la loi du plus fort. Les bêtes féroces vinrent dans les campagnes dévorer les cadavres et, prenant goût à la chair humaine, se mirent à attaquer les vivants.
5» On vit une mère égorger ses quatre enfants, les faire rôtir et les dévorer l'un après l'autre, afiolée par les angoisses terribles de la faim. Elle fut d'abord regardée comme un objet de pitié et d'horreur, mais après le meurtre de son quatrième enfant, le peuple oubliant la pitié ne ressentit plus que l'horreur et l'assomma à coups de pierres.
» Alors, les évêques de l'Ibérie donnèrent l'exemple du plus grand héroïsme.
r Ils auraient pu s'enfuir et se dérober à ces désastres,
mais pas un seul ne quitta son poste terrible et glorieux et la plupart préférèrent mourir avec leur malheureux troupeau.
î» L'Espagne n'était plus qu'un désert et les envahisseurs en firent alors le partage.
« Les Suèves s'établirent avec leur roi Hermanaric, dans la Galiœcia.*
» Les Asturies seules leur résistèrent et gardèrent leur indépendance.
î» Le roi des Alains, Respendial, occupa la Lusitanie* et une partie de la province de Carthagène.
r> Les Vandales-Silinges se fixèrent dans la Bétique ancienne, en ce pays même qui, depuis ce temps-là, s appelle la V^andalousia.^
» Maxime, l'usurpateur et son lieutenant Géronce, gardèrent la Tarraconnaise.'*
» Mais à peine fixés sur ce sol généreux qui allait devenir leur patrie, les barbares oublièrent la guerre et l'épée. Ils échangèrent le glaive contre la charrue, et les champs de bataille devinrent de riches campagnes couvertes de moissons.
« La transformation fut aussi complète qu'elle avait été subite et imprévue.
« Alors, les évêques et les missionnaires s'empressèrent de faire pénétrer dans ces àm3s farouches avec le nom de Jésus-Christ, les sentiments de charité et de foi qui sont la gloire du nom chrétien.
« Ainsi, l'Espagne catholique reçut vraiment le baptême par leau et par l'esprit et le contraste fut tellement grand,
(1) La Galicie qui comprenait alors, outre la contrée de ce nom, les provinces du royaume de Léon et de la vieille Castille.
(2] Le PortujjaJ.
(3) L'Andalousie.
(4j Comprenant la nouvelle Castille depuis Tolède, le royaume d'Aragon et celui de Valence, jusqu'à l'ancieune Sagonte.
Est-ce ma petite-fille Ingonde? demanda l'aveugle, assise sur une cathèdre de bois de citronnier... (P. 41.)
WETOUR AU BERC.
que, peu d'années après, on disait que les barbares véritables habitaient la province de Tarragone et que les vrais romains possédaient tout le reste de l'Ibérie.
j» Constantin et son fils détrôné, Constant, n'essayèrent pas de troubler par une seule attaque ces établissements définitifs. Ils n'avaient plus même la puissance de sauvegarder leur empire septentrional.*
j» G'esL ainsi que les Visigoths et les Suèves se partagèrent l'Espagne. Les Suèves se sont convertis au catholicisme, pourquoi, hélas! les Visigoths n'en ont-ils pas encore fait autant? L'heure providentielle, espérons-le, sonnera bientôt pour ceux-ci comme elle a sonné pour ceux-là.
r> Sachez, mes cHers enfants, comment les Suèves sont venus au giron maternel de l'Eglise catholique.
j» La Galice était alors sous la domination du roi Cararic.^
» Le fils de ce roi étant tombé malade, fut bientôt à toute extrémité au point que l'on ne sentait déjà plus battre son pouls.
n Le roi des Suèves était arien et ses sujets partageaient aussi son erreur.
r> Dans son désespoir, il dit à ses courtisans :
r> — J'entends parler des nombreux miracles opérés dans les Gaules par les reliques d'un évêque qui se nommait Martin. De quelle religion était-il?
y> — Martin était catholique, répondirent les courtisans.
y> — Quelle était alors sa doctrine?
y> — Il enseignait la consubstantialité du Verbe et l'unité de substance dans la Trinité divine. Depuis sa mort, des merveilles sans nombre ont illustré son tombeau.
» — S'il en est ainsi, répondit le roi, qu'on aille avec des présents implorer le saint dans sa basilique. Je jure que
(1) Darras : Eist. de VEglise,
(2j Grégoire de Tours. D'autres disent que ce roi se nommait Ariamir.
S il guérit mon enfant, j'embrasserai la foi quil prêchait.
« On prit donc dans le trésor royal deux lingots, Tun d'argent, l'autre d'or, pesant exactement le poids du jeune malade et des officiers suèves furent envoyés à la basilique de Tours.
» Ils déposèrent leur oârande sur le tombeau du bienheureux Martin, le suppliant de rendre la santé au fils du roi.
y> Leurs prières ne furent exaucées qu'à demi.
« L'enfant, en eflet, se trouva soulagé mais non complètement guéri.
" La Providence le permettait de la sorte pour extirper entièrement Terreur arienne du cœur du roi des Suèves.
« A leur retour, les envoyés lui racontèrent les nombreux miracles dont ils avaient été témoins au sépulcre du grand évêque.
" — Pourquoi donc, s'écria le roi, Martin n'a-t-il pas guéri mon enfant?
î» — Nous ne le savojis pas, répondirent-ils.
5» Mais, interprétant leur silence, le roi comprit qu'il ne mériterait une pareille faveur, que s'il embrassait d'abord la foi du thaumaturge.
» Il fit vœu d'élever dans sa capitale une magnifique église en Thonneur de saint Martin.
» — Si je suis assez heureux, ajouta-Wl, pour obtenir la moindre parcelle des reliques du bienheureux évêque, je jure d'embrasser le catholicisme.
» Il renvoya donc ses députés à Tours avec des présents plus considérables encore que la première fois.
î» Quand ils exposèrent l'objet de leur voyage et demandèrent des reliques du saint, on leur ofirit, selon l'usage, quelques fragments du voile qui servait à recouvrir le tombeau.*
(1) Il était alors sévèrement interdit de toucher aux corps même des saints.
" — Non, dirent-ils, permettez-nous de déposer nousmêmes sur la tombe sacrée les objets que nous emporterons ensuite comme des reliques.
« On les laissa faire. <
y* Ils posèrent en présence du peuple, un pallium de soie brodé d'or et retendirent sur le sépulcre du bienheureux évêque.
î» — Si nous trouvons grâce devant le bienheureux Martin, dirent-ils, l'étoffe que nous mettons aujourd'hui sur son tombeau sera demain plus pesan'e.
« Ils passèrent la nuit en prières dans la basilique et, le lendemain, ayant pesé de nouveau le pallium, il se trouva si lourd qu il enleva entièrement le poids avec lequel il était la veille en équilibre.
»» La vue de ce miracle excita une allégresse universelle.
î» La précieuse relique fut remise aux Suèves et escorté par une procession solennelle, chantant des psaumes et des hymnes sacrées, jusqu'aux portes de la ville.
« Or, comme on passait devant la prison, les captifs entendirent ces voix mélodieuses.
» — Quelle fête cé!èbre-t-on donc en ce jour? demandèrent-ils à leurs gardiens.
» — Ce sont, répondirent ceux-ci, des ambassadeurs Suèves qui emportent en Galice des reliques du bienheureux Martin.
» Les prisonniers s'agenouillèrent et supplièrent en pleurant le bienheureux thaumaturge de faire éclater sur eux sa miséricordieuse puissance.
» A cet instant, les fers dont étaient chargés leurs mains se détachèrent d'eux-mêmes, à la vue des gardes épouvantés.
»» Les captifs s'élancèrent par les portes dont les serrures s'ouvrirent spontanément et, au milieu de tout le peuple, vinrent, en pleurant, baiser les reliques bienheureuses et rendre grâces à saint Martin de leur délivrance.
» Il y eut une immense acclamation à ce spectacle. Uévêque de Tours conduisit lui-même les prisonniers au tribunal du juge, qui confirma, au nom de l'autorité royale, la sentence favorable rendue par saint Martin.
r> Les Suèves, témoins du prodige, faisaient éclater leur joie.
» — Nous avons maintenant la preuve, disaient-ils, que le bienheureux Martin prend pitié de nous, pauvres pécheurs.
r Ils poursuivirent heureusement leur voyage et abordèrent après une paisible navigation au port de Galice.
j» Leur arrivée coïncida avec celle d'un pieux Pannonien qui venait de faire le pèlerinage de Jérusalem et qui portait lui-même le nom de Martin.
j» La Providence permit que les reliques de l'évêque de Tours, qui devaient faire la richesse de ce pays,* y fussent portées au moment où Martin de Dume abordait lui-même sur ce sol qu'il devait conquérir à la foi catholique.
» Le fils du roi Gararic fut guéri aussitôt qu'il eut touché le pieux trésor.
» Martin de Dume, bientôt après, était élu évêque de Braja et il eut la joie de baptiser le prince des Suèves, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.^
» Voilà, conclut le vénérable évêque, les miracles qu opèrent les saints de Jésus Ghrist et de son Eglise catholique sur ceux qui les invoquent avec confiance et se convertissent.
5» Puissiez- vous, mes fils bien-aimés, profiter un jour de cet enseignement vous-mêmes, afin d'attirer vous aussi sur ce pays toutes les bénédictions du Ciel. Souvenez- vous que, déjà, le Ghrist a fait à votre race une grande faveur en permettant qu elle connût son nom sacré par la bouche et les
(1) Le Portugal.
(2j Grégoire de Tours : Miracles de S. Martin^ I. i, ch, xl.
vertus d'une illustre captive romaine qui devint votre reine, la noble Placidie.
» Mais, voici que, déjà, le soleil a achevé sa course, et les étoiles vont briller au ciel, il est temps que vous regagniez le palais. Allez et méditez sur ces grandes choses en pensant que Dieu ne demande qu'à eu accomplir de plus grandes encore en votre faveur et par votre entremise. »
Ayant ainsi parlé, l'évéque se leva et, suivi par les deux jeunes princes, traversa les jardins, puis rentra dans la maison.
Deux officiers du palais les y attendaient. Quelques instants après, Herménégilde et Récarède quittaient, toujours silencieux, la demeure épiscopale.
■♦♦^^jjo»*-
LE BAPTEME SACRILEGE.
Peu de temps après cette conversation, dont le secret n avait pas franchi les murs de la maison épiscopale, la cour et la ville de Séville étaient en fête.
Un somptueux cortège se déroula par les rues de la cité, dans la solennité des noces d'Herménégilde dont on célébrait le mariage avec Ja princesse austrasienne Ingonde, fille de Sigebert et de Brunehaut, et petite-fille de la reine des Visigoths, Goswinthe.
Le peuple fêta dans une longue allégresse, la joie de la cour et, peu à peu, la ville reprit son aspect accoutumé.
Goswinthe avait d'abord comblé sa petite-fille des plus grandes démonstrations d'amitié.
Mais Tastucieuse et hérétique reine avait des projets funestes.
Un jour que la princesse Ingonde revenait de Féglise catholique où elle avait rempli les devoirs de sa communion et de sa foi, elle fut mandée par Goswinthe qui voulait lui parler de choses graves.
La jeune princesse se rendit dans les appartements de la reine.
— Est ce ma pctile-fille Ingondc? demanda l'aveugle, assise sur une cathèdre de bois de citronnier richement fouillé par le ciseau habile des artistes de la Mauritanie, tandis que ses pieds foulaient de rir^hes tapis arabes aux éclaLantes couleurs.
— C'est moi, répondit Inconde, docile à votre appel, je suis venue auprès de vous sans même avoir pris le temps de changer ces vêtements.
— Qu'on nous laisse ! ordonna l'aveugle.
Aussitôt, toutes les personnes présentes s'éclipsèrent par les portes drapées de précieuses étofles.
— Asseyez-vous, Ingonde, dit la reine avec bienveillance en indiquant de la main un des sièges qui entouraient le sien.
La jeune princesse obéit.
— Vous venez, sans doute, de TEglise catholique? dit négligemment Goswinthe.
— En efïet, selon mon habitude et mon devoir, répondit Ingonde, car, en Austrasie, nous sommes catholiques et j'ai été élevée dans cette communion universelle, dontl'évêque de Pvome est le chef et le pasteur, légitime et unique successeur du bienheureux Pierre, apôtre, à qui ont été remises par Notre-Seigneur les clefs du ciel.
— Votre communion n'est pas si universelle, dit la reine, vous êtes ici à une cour qui n'en fait point partie et qui doit sans cesse user de rigueurs contre les catholiques qui troublent par tous les moyens la paix du royaume. J'ai peine à croire que vous vouliez persister à faire caiise commune avec eux; il serait inouï qu'une princesse de votre rang et de votre position à cette cour se montrât animée de sentiments rebelles contre l'autorité suprême du royaume. En changeant de situation, vous avez changé de devoirs; votre époux luimême ne partage pas votre foi et vous aurez à cœur de ne déplaire ni au roi, ni à moi, ni à votre époux, ni à la grande majorité du peuple.
La princesse Ingonde regarda Taveugle avec un sentiment d'efiroi. Mais, bientôt, reprenant toute son assurance, elle répondit :
— Je suis née dans la foi catholique, vous ne l'ignorez pas. Gela ne vous a pas empêché de négocier une alliance en ma personne entre la cour de Séville et celle d'Austrasie, vous ai-je fait une promesse que je refuserais aujourd'hui de tenir? En quoi peut vous porter ombrage ma fidélité à mes convictions? Je ne fomente aucun trouble contre votre royal pouvoir.
— Non, non, dit lastucieuse reine, ce n'est pas là ce que je veux dire, et loin de moi la pensée de vouloir vous faire violence. Mais je suis aussi attachée aux croyances ariennes que vous pouvez l'être vous-même aux croyances catholiques que nous tenons pour erronées et dangereuses. Je veux donc obtenir de vous une simple marque d'afiection à laquelle j'ai droit comme votre grana'mère, votre belle-mère et votre reine.
— Je suis prête à vous marquer mon affection en tout ce qu'il me sera possible, répondit Ingonde, parlez et je me ferai un devoir de vous obéir en tout honneur comme je le dois.
— Chère enfant! s'écria alors hj^ocritement Goswinthe, je savais bien qu'en m'adressant à votre cœur je ne serais pas déçue. Venez que je vous embrasse, car, hélas! je ne puis aller à vous ; je ne vous vois pas, à cause de la cruelle infirmité qui est tombée sur mes yeux.
Ingonde se leva de son siège et s'approcha de la reine qui lui tendait les bras.
Goswinthe embrassa hypocritement sa petite-fille sur les deux joues.
— Puisse le Seigneur Jésus-Christ, dit la jeune princesse, vous regarder miséricordieusement, comme je l'en prie ardemment. Jadis, il guérissait les malades, rendait l'ouïe
aux sourds, la parole aux muets et la vue aux aveugles, même il ressuscitait les morts; ses apôtres aussi faisaient les mêmes prodiges et beaucoup de nos saints évéques catholiques ont reçu du ciel le môme don et opèrent de semblables miracles. Cependant, nous ne voyons pas que les hérétiques aient été comblés des mêmes faveurs .
— C'est comme si, priant tout haut pour moi, vous priiez tous bas contre moi, dit Goswinthe d'un ton où perçait quelque pointe de colère.
— A Dieu ne plaise! s'écria Ingonde, mes vœux sont sincères, que ne puis-je les voir suivis d'efficacité!
— Restons dans notre sujet de conversation, dilGoswinthe, je veux vous demander une preuve de votre aliection et de votre dévouement à votre nouvelle famille, et j'espère que vous n'hésiterez pas à me la donner, afin de ne pas m'obliger à changer mes prières en ordres.
— Parlez, dit Ingonde, et je vous promets de vous montrer toute la docilité dont je serai capable.
— 11 est urgent que vous embrassiez notre foi et fassiez partie de notre communion ; soyez donc arienne comme nous et recevez notre baptême, je vous en prie au nom de vos intérêts les plus chers et de la raison même de l'Etat.
— Quoi! s'écria Ingonde indignée, c'est là cette prière que vous vous déclarez prête à changer en ordre impérieux? Jamais je n'apostasierai, je suis née catholique et je mourrai catholique. Quant au nouveau baptême que vous me pressez de recevoir, c'est un sacrilège auquel je ne participerai pas. Il est interdit et insensé de donner ou de recevoir deux fois le baptême. Le baptême est un signe unique de régénération en Jésus-Christ, de même qu'il n'y a pas deux Jésus- Christ et il n'y a pas non plus deux régénérations en Jésus-Christ.
« Si des sectaires odieux veulent se partager le Seigneur, qu'ils sachent que le Seigneur est Un et que du haut du
44 LE RETOUR AU BERCAIf,.
^ ciel il ée rit, dans son intégrité divine, de leurs disputes humaines.
» Il n'y a qu'un baptême, celui de Jésus-Christ, tous les autres baptêmes sont ceux des hommes et de leurs vaines opinions. Cessez donc de me solliciter d'apostasier ma foi et de renier ma communion. J'ai été baptisé en Jésus-r.hrist par l'Eglise catholique et régénérée au nom de la Trinité sainte dont j'adore les trois personnes consubstantielles et égales, ma régénération est une, divine et immuable. Telle est la croyance de mon âme, je vivrai et mourrai avec elle. »
En entendant parler ainsi sa petite-fille, Goswinthe entra dans une indescriptible fureur.
Sans se plaindre, cette fois, de sa cécité, comme si la colère l'eut fait momentanément disparaître, elle se leva de son siège et se précipita sur Ingonde, écumante de rage et criant :
— Eslce ainsi que tu nous outrages, miséiable! moi, toute la cour et notre religion! tu seras baptisée! tu seras baptisée de gré ou de force!
Et, saisissant aux cheveux l'infortunée et courageuse princesse, la féroce arienne la renversa par terre, l'accabla de coups et, la foulant cruellement aux pieds, lui mit tout le visage et le corps en sang avec ses talons.
Enfin, Goswinthe appela et, obéissant à ses ordres, des servantes accoururent.
— Faites venir Tévêque, dit la reine, et, pour cette femme, qu'on la dépouille, afin de la baptiser de force, puisqu'elle ne veut pas l'être de bon gré.
Le prélat hérétique qui attendait non loin de là l'issue de la conversation, accourut, et Ingonde plongée de force dans une des piscines du palais, dut subir une rebaptisation dont elle ne voulait pas et contre laquelle elle protestait jusque dans les ondes même du sacrement sacrilège.
— Je ne veux pas de ce bapfême, repctait-elle au milieu de ses souffrances, c'est le baptême catholique que j'ai reçu et qui m'a régénérée au nom de la Trinité sainte dont j'adore les trois personnes consubstantielles et égales. Anatlième à qui croit à autre chose!
Le soleil ardent dardait ses rayons brûlants sur Séville, et ses feux réfléchis sur les façades blanches des maisons, comme en autant de miroirs d'acier incandescent, eussent brûlé des yeux d'aigle.
Toutes les maisons étaient closes et les rues désertes,
La demeure de l'évêque Léandre était fermée comme les autres, nul ne se promenait dans les jardins sur lesquels, malgré les ombrages et les eaux des cascatelles, le ciel versait du plomb fondu.
Dans une cour intérieure soigneusement abritée par de hautes murailles de pierre, dallée de mosaïque et ornée au centre d'un vaste bassin d'où s'élançait une eau jaillissante, Je saint évéque était assis dans une ombre bienfaisante et, à ses côtés, le jeune prince Herménégilde l'interrogeait sur de graves questions.
— Mon cher fils et neveu, disait Léandre, je ne saurais trop vous approuver, vous qui serez roi, sans doute, de vous enquérir au sujet des croyances qui divisent si cruellement ce glorieux et malheureux pays, afin de pouvoir juger en toute connaissance de cause de ce qui est le plus utile à son bien temporel comme à son bonheur spirituel.
« Sachez donc que 1 Espagne et>t aujourd'hui le dernier boulevard et l'ultime refuge des partisans de la funeste doctrine d'Arius.
» On vous a dit que la vérité était dans TArianisme, mais on ne vous a pas expliqué ce que c'est que l'Arianisme, on ne vous a surtout pas dit ce que c'est que la foi catholique représentée par l'évéque universel de Rome, seul et unique successeur légitime de saint Pierre établi par Jésus-Christ pour être dans tous les temps le chef visible de lEglise du Seigneur. »
— Instruisez-moi, seigneur père et vénérable oncle, dit Herménégilde, c'est là tout ce que je désire.
— Soyez donc instruit, dit Léandre, voici toute la vérité. « La doctrine du Seigneur Jésus-Christ est une et simple,
et la principale de ses recommandations sur laquelle il a le •plus insisté auprès de ses apôtres la veille même de sa douloureuse passion, a été de garder invinciblement l'unité sans laquelle il n'y a ni force, ni santé, ni triomphe. >»
Et, prenant un volume dans un coftre de santal qui était auprès de lui, l'évéque de Séville le déroula en disant :
— Voici l'évangile du bienheureux apôtre Jean, le témoin fidèle, le bien-aimé du Maître, je vais vous lire les recommandations du Seigneur.*
Herménégilde écouta avec attention.
Quand Léandre eut terminé sa lecture, il replaça le volume dans le cofire de santal et poursuivit en ces termes :
— De même que pour la santé d'un organisme, que ce soit un corps individuel ou un corps social, il faut que l'unité préside à l'harmonie de ses fonctions, de même le salut du monde ne peut s'opérer que par l'unité ; une foi d'une seule Eglise en un seul Dieu par un seul pasteur. Ici le pasteur
(1) On trouvera l'exposé de ces divines recommandations, tout au long dans le vol. II de cette collection : Rédemption.
unique est Je Christ dont David a prophétisé le pontificat éternel en disant :
« Le Seigneur Ta juré et il ne se repentira point de son serment. Tu es le Pontife éternel selon l'ordre de Melchisédech.* «
« Vous savez ce que c'est qu'un pontife, c'est celui qui construit et établit un pont entre les deux rives d'un fleuve. Le Christ a donc construit et établi le pont qui relie désormais l'humanité à Dieu à travers l'abîme de la déchéance comblé par le sacrifice du Dieu-Homme sur la croix. Sacrifice nécessaire, divinité et humanité nécessaires dans la même personne avec des attributs respectifs et des opérations diflérentes. Si le Christ n'était pas Dieu, il n'eut pas pu sauver l'homme, si le Christ n'était pas homme, il n'eut pas j)U racheter l'homme. Ainsi David a écrit : « Il boira dans sa course l'eau du torrent et voilà pourquoi il relèvera la tête.^ » Parce que le Christ a triomphé comme homme des entraînements du torrent de la vie, qu'il a été abreuvé néanmoins de ses douleurs sans participer à ses corruptions, Dieu incarné, il a souftertettriomphéhomme, etilest ressuscité Homme-Dieu!
« Tel est, comme nous le dit saint Pierre, l'éternel Evêque et le sublime Pontife de nos âmes.^ »
»♦ Aujourd'hui, l'Eglise forme le corps mystique du Christ et c'est l'Unité seule qui peut assurer le salut, car il n'y a qu'un Christ rédempteur et sauveur, et c'est l'esprit divin de l'Eglise universelle, et si le corps vient à se séparer de l'esprit, c'est la mort et l'enfer.
» Aussi, l'esprit de contradiction, d'antagonisme et de désordre, qui est le diable, a pris soin, dès la naissance de l'Eglise, d'accumuler contre elle toutes ses ruses pour l'empocher de grandir et même pour la tuer.
(1) Ps. 109 (2)Ibid.
(3; s. Pierre, Ep. IL
NOUVELLES LUMIÈRKS. 49
» Afin de réussir dans cette œuvre, l'esprit du mal s'y est pris de diverses manières.
» D abord, il n'a vu dans l'Eglise naissante qu un monstre qu'il fallait étouffer au berceau, et il l'a tenté par les persécutions atroces qui auraient tari la vie de toute œuvre humaine.
« Mais, il s'est bientôt aperçu que l'Eglise du Christ était une œuvredivine et que, comme le disait le savant TertuUien : « Le sang des martyrs était une semence de chrétiens. »
«Alors, il s'est souvenu de ces paroles du prophèteJérémie:
« Ils ont conspiré contre moi, ils ont dit : Venez, empoisonnons le pain qu'il mange; faisons-le disparaître de la terre des vivants et que son nom soit effacé de toutes les mémoires.^ »
» Ce pain qu'ils voulaient empoisonner, c'était celui de la doctrine du Seigneur, pain vivant descendu du ciel avec le Verbe divin, pain tout autre que la manne du désert dont ceux qui ont mangé sont morts, tandis que ceux qui mangent Je pain de la parole de Dieu vivent éternellement.
» Le poison de ce pain c'est l'erreur, et l'erreur est venue du dehors de lEglise et elle s'est produite dans son sein môme, ainsi l'esprit du mal, l'anti- Verbe, a essayé de briser l'unité parce qu'il sait bien, comme l'a dit le Christ, que tout royaume divisé contre lui-même doit périr.
n Devant Ja synthèse chrétienne, le paganisme a exhumé du fond de ses sanctuaires des doctrines cachées an vulgaire, qu'il a voulu faire concorder avec celles de Jésus-Christ, et il a lancé contre l'Eglise les derniers initiés à ses mystères, avec des pouvoirs extraordinaires qui étonnaient les hommes crédules et sans jugement sain.
" Ce fut ainsi que parurent les Ebionites, annonçant que ie Christ n'était qu'un homme ordinaire qui s'était donné la mission de purifier la religion juive pour l'offrir au monde
(l)Jôrômie, xt, 19,
RETOUR AU BERC. 4
entier comme unique moyen de salut. Ceux-ci étaient juifs et issus du sud-est de la Palestine.
5» Après eux parurent les Gnostiqiœs, sortis avec Simon le magicien des vieux sanctuaires du paganisme, pour fondre en un seul tout la doctrine des anciens philosophes et celle du Christ.
» A l'admirable simplicité de la doctrine chrétienne, ils substituaient des systèmes plein d absurdes complications sur les grands problèmes de la création et le mystère de la rédemption, et ceux-ci, hélas! parvinrent à détourner beaucoup d'âmes de l'unité et à créer dans l'Eglise des courants d'hérésie chrétienne.^
» Puis, parurent les manichéens qui tentèrent eux aussi de ramener la religion chrétienne aux conceptions du paganisme. Le chef de cette hérésie fut un persan, nommé Manès, issu d'une famille de mages et qui avait eu connaissance de la religion de Jésus-Christ.
5» Il enseignait qu'il y a deux principes, l'un bon, l'autre mauvais, que la personne du Christ n'avait eu que les apparences humaines, et qu'il était, lui Manès, le Saint-Esprit. .
(Ij La question du gnosticisme est encore très obscure pour les historiens. Nons dirons seulement ici qu'on peut distinguer trois espèces àegnoses ; (du grec yvcùcriç, science.) La première, celle de Simon le magicien, qui fut une tentative de rénovation du paganisme par une divulgation de ses secrètes connaissances traditiconelles, jalousement gardées au fond des sanctuaires. Son véritable Coryphée fut Apollonius de Tbyane.
Simon le magicien, qui ne fut que son continuateur, était juif, ce qui indiquerait une alliance entre des éléments juifs et des éléments païens contre le christianisme. li y eut ensuite, après cette tentative de gnose judeo-pagano-ch rétienne, une gnose hérétique, c'est-à-dire que des chrétiens adoptèrent certaines parties de ce système et se constituèrent une doctnne en dehors de la lettre de la révélation purement chrétienne; enfin, il y eut une gnose orthodoxe étudiée par Ciement d'Alexandrie, dansbOii Traité du vrai gnos tique. Le mot gnose, en effet, signifie connaissance, et il est une science bien comprise, c'est celle dont parle Clément d'Alexandrie et qui s ec'aire au fla.mbeau sacré de la tradition et de la foi.
La uivision que nous indiquons ici n'est que synthétique, nous ne pouvons ni ne
Sa doctrine se recommandait à la fois des idées de Zoroastre et de celles du Christianisme.^ '
r» Voilà, en quelques mots, conclut Tévêque de Se ville, comment l'extérieur essaya d'empoisonner l'intérieur de l'Eglise en opposant une doctrine à sa doctrine, une révélation à sa révélation. Avez-vous compris, mon cher fils? >»
— Oui, seigneur père, dit Herménégilde, j'ai compris ce que vous venez de me dire. Continuez à m'instruire.
/ouloDs nous étendre sur des notious analytiques et réelles qui n'ont pas été envisagées daus le cours des âges, par les écrivains ecclésiastiques, faute de documents reriains et aussi parce que la question a soulevé de telles tempêtes, que les éléments en ont été singulièrement obscurcis pour la critique et l'histoire qui travaillent à tête reposée,
(1) Confondant Manès et Zoroastre au point de vue des idées, on a dit que Zoroastre avait enseigné la doctrine des deux principes, ce qui est faux, nous en avons la preuve, sachaut que Alaiiès fut persécuté avec violence par les collèges magiques de la Perse qui l'accusèrent d'hérésie et de fausse interprétation de leur doctrine et, devant son relus de rétractation, le tirent écorclier vif, 11 ne faut jamais confondre les adaptations d'une doctrine avec cette doctrine ell6-même. Les individus seuls sont responsables des fausses interprétations. Le christianisme proclame avec ses plus illustres docteurs et notamment S. Denjs l'Aréopagite, qu'il n'y a pas de principe du mal et que les démons même sont des ignorants du bien. Le mal c'est l'absence du bien, comme la nuit est l'absence du soleil. L'homme reste libre da fc'éclairer ou de s'aveugler, et s'il a la connaissance de la lumière et choisit l'ombre, \k est son péché.
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Le pieux pontife fît quelques pas sur le pavé de la cour autour du bassin éclairé par les vitres de l'impluvium et, se rasseyant sur sa cathèdre de citronnier, il continua :
« L'ennemi du bien sut faire germer le poison au sein même de l'Eglise, non content de Tavoir ravagée par les assauts venus du dehors, et Ton vit s'élever ce qu'on appelle à proprement parler les hérésies.
» Toutes les luttes de TEglise sont contenues dans ce mot, l'hérésie.
»» Parmi toutes, l'hérésie qui nous occupe est celle d'Arius. Né en Lybie, d'abord diacre, puis prêtre, il ne manquait pas de belles qualités du côté de l'intelligence, son esprit était fin et son éloquence était pénétrante. Mais l'orgueil le perdit.
« Mon fils, nous croyons, d'après la révélation et les conclusions de nos conciles et de nos plus grands docteurs, que les trois personnes de la Trinité adorable sont une seule et même essence divine, le Dieu unique, et nombreux sont les insensés qui se sont élevés contre cette infrangible vérité indiquée même obscurément par Moïse, lorsqu'il a dit : JElohim Lui-LES-DiEux créa le ciel et la terre, c'est-à-dire :
Lui, I'Etre des êtres, Père, Fils et Saint-Esprit, créa tout ce qui existe, dans le principe des choses.
» Le Fils est la parole engendrée du Père, le Verbe Eternel par qui tout a été fait^ et qui a pris dans le temps, la nature humaine pour nous racheter de nos péchés, le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, il est la divine efiervescence de leur éternel amour.
n Un jour, 1 evêque d'Alexandrie exposait aux fidèles le dogme de la Trinité, lorsgu'Arius osa se lever et enseigner que le Père, le Fils et le Saint-Esprit étaient trois essences distinctes.
« Tu es mon fils, a dit le Seigneur à mon seigneur, je t'ai engendré aujourd'hui.* »
s» Ainsi chantait David. Mon fils, écoutez saint Paul, le grand apôtre des nations :
5» Dieu nous a parlé en ces derniers temps par son Fils, ^u'il a fait héritier de toutes choses et par lequel il a créé les siècles, et comme il est la splendeur de sa gloire et le caractère de sa substance et qu'il soutient tout par la puissance de sa parole, après nous avoir purifiés de nos péchés, il est au plus haut du ciel, à la droite de la souveraine Majesté, étant aussi élevé au-dessus des anges que le nom qu'il a reçu est plus excellent que le leur.
» Car, qui est l'ange à qui Dieu ait jamais dit : Vous êtes mon Fils, je vous ai engendré aujourd'hui? et ailleurs : je serai son Père et il sera mon Fils.
» Et lorsqu'il introduit de nouveau son premier né dans le monde, il dit : Que tous les anges de Dieu l'adorent!
j» Aussi l'Ecriture dit des anges : Dieu se sert des esprits pour en faire ses ambassadeurs et ses légats, et des flammes ardentes pour en faire ses ministres.
(1) Le Symbole et le premier chapitre de 1 Evangile de S. Jean nous l'enseignent.
(2) Ps. II, 7.
y> Mais il dit à son Fiis : Votre trône, ô Dieu, sera un trône éternel; le sceptre de votre empire sera celui de la justice, car vous l'avez aimée et vous avez fui l'iniquité ; c'est pourquoi Dieu votre Dieu vous a sacré d'une huile de joie en une manière plus excellente que tous ceux qui participeront à votre gloire.
» Et ailleurs : Seigneur, vous avez créé la terre dès le principe du monde et les cieux sont l'ouvrage de vos mains. Ils périront, mais vous demeurerez ; ils veilliront tous comme un vêtement, et vous les changerez comme un manteau, et ils seront changés; mais, pour vous, vous serez toujours le même et vos années ne finiront pas.
î» Aussi, qui est l'ange auquel le Seigneur ait jamais dit : Asseyez-vous à ma droite jusqu'à ce que j'aie réduit vos ennemis à vous servir de marche-pied?
» Tous les anges ne sont-ils pas des esprits qui tiennent lieu de serviteurs et de ministres envoyés pour servir ceux qui doivent être les héritiers du salut ?^
» Plus loin, saint Paul dit encore :
y> Dieu a rendu témoignage du véritable salut annoncé par le Seigneur, par les miracles, les prodiges et les différents effets de sa puissance et par la distribution des grâces du Saint-Esprit qu'il a partagées comme il lui a plu.
» Jésus, qui avait été pour un peu de temps rendu inférieur aux anges, a été couronné de gioire et d'honneur à cause de la mort qu'il a souâerte. Dieu, dans sa bonté, ayant voulu qu'il mourût pour tous.
» Car il était bien digne de Dieu, pour lequel et par lequel sont toutes choses, et qui voulait conduire à la gloire plusieurs enfants, qu'il consommât et perfectionnât par les souffrances celui que devait être le chef et le prince de leur salut.
(ly s. Paul, Ep, aux Eéhreux^ i.
n Aussi, celui qui sanctifie et ceux qui sont sanctifiés viennent tous d'un même principe, c'est pourquoi il ne rougit pas de les appeler ses frères en disant : J 'annoncerai votre nom à mes frères ; je chanterai vos louanges au milieu de l'assemblée de votre peuple.
j» Parce que les enfants sont d'une nature mortelle, composée de chair et de sang, il a aussi lui-même participé à cette même nature, afin de détruire, par sa mort, celui qui était le principe de la mort, c'estrà-dire le diable.
» 11 ne s'est pas rendu le libérateur des anges, mais de la race d'Abraham. C'est pourquoi il a fallu qu'il fut en tout semblable à ses frères pour être envers Dieu un pontife compatissant et fidèle en son ministère, afin d'expier les péchés du peuple, car c'est des peines et des soufirances mêmes par lesquelles il a été tenté et éprouvé, qu'il tire la vertu et la force de secourir ceux qui sont aussi tentés.^
f> Jésus-Christ n'est pas entré de lui-même dans la gloire, mais il l'a reçue de celui qui lui a dit : Vous êtes mon Fils, je vous ai engendré aujourd'hui; vous êtes le Prêtre éternel selon l'ordre de Melchisédech.^
» Or, Arius, en prétendant que les trois personnes de la Trinité sainte sont d'essence différente, prétendait également que le Fils de Dieu engendré du Père, n'était pas de toute éternité, et par conséquent n'était pas Dieu, mais qu'il était seulement plus grand que toutes les autres créatures, puisqu'il les avait lui-même appelées à la vie. »
— Est-ce ainsi, mon fils, que l'on vous a enseigné?
— Oui, seigneur père, dit Herménégilde.
— Eh ! continua le saint évêque Léandre, ne voyez-vous pas que la fausseté de cette doctrine est évidente?
^ Arius, en efièt, confondait l'analogie avec la similitude.
(1) s. Paul, Ep. aux Hébreux^ ch. ii, (2jlbid.,ch. Y.
Notre infirme langage est obligé d'employer des termes et des images qui puissent être saisis par notre intelligence bornée par nos sens et les dénominations divines sont analogues et non identiques aux dénominations humaines.
» C'est ainsi et pour que nous concevions jusqu'à un certain point ces choses mystérieuses que la révélation nous enseigne que le Fils de Dieu est engendré. Mais à côté de cet enseignement, il reste vrai que, de même que le Père est de toute éternité, de toute éternité aussi le Fils est engendré du Père.
» Cette vérité est un mystère que l'homme, avec le degré de force intellectuelle dont il est doué maintenant, doit renoncer à approfondir.*
f> Ce fut en vain que l'évêque d'Alexandrie épuisa toutes les ressources de la douceur pour convaincre Arius. Son orgueil se fortifia d'un grand nombre de partisans qu'il avait déjà réunis autour de sa fausse doctrine.
5» Cent évêques réunis à Alexandrie en concile * l'exclurent de la communion catholique. Arius s'enfuit, laissant dans cette ville un foyer d'hérésie, et gagna l'Orient où il fit de nouveaux partisans.
» Devant le danger qui menaçait la vraie foi, l'empereur Constantin voulut réconcilier Arius avec l'évêque d'Alexandrie et, n'ayant pas réussi dans cette tentative, il convoqua le grand concile œcuménique de Nicée, en Bithynie, qu'il présida lui-même.
» Là, les Pères apostoliques proclamèrent solennellement l'égalité du Fils avec le Père quant à l'essence, et son éternelle génération de la substance du Père en invoquant l'autorité traditionnelle du Symbole des Apôtres.
(1) Clément Siemers : Hist. de l'Eglise pour les institutions cathol,, m-12j. Casterman, édit.
(2) En 320.
Je tuerai cette femme indigne avec cette épée, cria Herménégilde en brandissant son glaive. (P. 62.)
r> Mais les Ariens poursuivirent avec une nouvelle ardeur ' leur œuvre néfaste par les moyens les plus iniques. Cependant, peu de temps après la mort de Constantin, la division se mit parmi eux, comme celî^ devait arriver, car la faute entraîne un châtiment analogue à son essence même, et ce fut là le premier pas de larianisme vers sa déchéance.
» Bientôt il disparut de l'empire pour se réfugier chez les barbares, et l'on n'en trouve plus actuellement les restes qu'en Espagne.
» Dieu, mon cher fils, réserve ses bénédictions pour les princes qui comprendront la nécessité de se rallier à Tunité de foi et d épargner au monde le spectacle navrant des dissensions religieuses, source de guerres et de calamités sans nombre. Jésus-Christ n'est-il pas le seul pasteur?
5» Ecoutez ce que nous dit l'illustre Augustin :
« L'Eglise catholique a été constituée la mère très véritable des enfants du Christ.^ »
î5 Et ailleurs :
« La pierre spirituelle et invisible sur laquelle repose l'Eglise, je le sais, est le Christ lui-même. Mais il n'en est pas moins vrai que la Pierre divine a choisi Pierre pour chef visible de son édifice immortel. C'est à Pierre que Jésus-Christ a remis les clefs du royaume des cieux et, en changeant son nom lui a donné, avec son jiouveau titre, une puissance immortelle.^ »
y» Ah! mon fils, l'hérésie est capable de tous les excès, elle en a donné maintes fois des preuves, et nous en avons tous les jours sous nos yeux par les atroces persécutions que subissent les catholiques en ce pays même. Prenez garde, l'hérésie veille à votre porte même, et que Dieu vous préserve d'en soufirir les atteintes dans ce que vous avez de
(1) s. Augustin : Contre Julien^ l, i, n, 13,
(2) S, Augustin : Rétractât,, 1. i.
plus cher. La férocité des ennemis du Christ ne respecte rien ni personne. »
— Quoi! s'écria Ilerménégilde, voulez-vous parler de mon épouse Ingonde qui est chrétienne? sa vie serait-elle en danger?
— Ecoutez, dit l'évêque en prêtant l'oreille vers les voiles qui fermaient ia porte de communication entre l'impluvium et Tatrium.
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LA VENGEANCE D JNGONDE.
Ilermênégilde prêta l'oreille e^ reconnut la voix d'Ingonr^e qui disait, plaintive et irritée à la fois :
— Où est le prince, mon époux? où est Tévêque Léandre? je veux leur parler à l'instant.
— C'est mon épouse! c'est Ingonde! s écria Herménégilde, qu'est-il arrivé ?
Au même moment, le voile s'écarta et une femme échevelée, le visage enflammé et sanglant, les vêtements en désordre, vint se jeter aux pieds de Léandre et du prince visigoth en s'écriant :
— Vengeance ! vengeance au nom du Seigneur Jésus-Christ contrôles impies, les hérétiques et les blasphémateurs!...
— Que vous est-il arrivé, ma fille? demanda Léandre en la relevant avec bonté.
Ilermênégilde avait tiré son épée, et layant étendue sur la tête de son épouse outragée, il cria :
— Je jure de verser le sang de ceux qui ont outragé Ingonde !
— La reine Goswinthc, s'écria Ingonde, a méprisé la fiile des ducs d'Austrasie; elle a profané indignement la
grâce catholique de mon baptême, elle m'a sommé d'emirasser l'hérésie, et, sur mon refus, m'a saisie aux cheveux, jetée par terre et piétinée sans pitié. Mon visage porte la trace des rudes broderies d'or de ses sandales. Non contente de m outrager elle-même, elle m'a fait déshabiller, jeter dans une piscine et rebaptiser par un évêque arien. Anathème! anathème contre l'impie! j'ai fui du palais, j'ai traversé la ville déserte sous les rayons brûlants du soleil, et c'est ainsi que je viens ici l'accuser devant vous et remettre ma vengeance aux soins de mon époux!
— Vous entendez, seigneur père, et vous voyez, dit Ilerménégilde avec une fureur à peine contenue.
— Entendez donc et voyez aussi, mon fils, dit Léandre avec tristesse, profitez du dur avertissement que la Providence vous donne et songez à entrer dans ses voies qui sont celles de la justice et de l'amour.
— Je tuerai cette femme indigne avec cette épée, cria Herménégilde en brandissant son glaive, j'exterminerai cette marâtre féroce, digne mère de Brunehaut!
— Cessez de parler ainsi, dit l'évêque avec douceur, la vengeance n'appartient qu'à Dieu qui se rit des impies et qui est patient, parce qu'il est éternel.
— Quoi! je ne pourrais pas venger une telle insulte!
— Vengez-vous, dit l'évêque, oui, vengez-vous, mon fils, mais ne vous vengez pas seul; vengez Ingonde en même temps que vous et, afin de régler votre vengeance d'une façon juste, demandez à Ingonde comment il faut se venger en pareille circonstance.
Et l'évêque jeta un regard de tendresse paternelle et pastorale vers la pauvre brebis à demi dépouillée par les loups.
Mais Ingonde se taisait, laissant à Léandre le soin de compléter sa pensée.
— Pardonner, sans doute, dit Herménégilde avec une
LA VENGEANCE d'iNGONDE. 63
amère ironie, tendre l'autre joue à qui en a frappé une?
— Mon fils, vous êtes prince et vous serez roi, dit 1 evêque, c'est en prince et c'est en roi que vous devez agir, même dans votre vengeance. Vous voulez venger Ingonde, votre épouse, mais est-ce Ingonde seule qui a été outragée? Songez-y; l'outrage s'adresse en sa personne au roi même du ciel et de la terre, à l'empereur immuable de toutes choses, au Christ dont nous sommes tous les cohéritiers, les enfants et les sujets. Elevez donc votre âme à la hauteur de la plus noble des vengeances, celle qui réjouira le Christ, notre roi, sur le trône même de sa divine majesté, signez-vous du signe sacré de la victoire sur toutes choses, invoquez lauguste et indivisible Trinité, soyez catholique comme Ingonde et toute gloire vous sera acquise en ce monde et dans l'autre, et vous serez saintement triomphant des outrages de l'esprit du mal incamé dans ses suppôts vivants.
— Votre parole est sainte et juste, seigneur père, dit Ingonde; oui, c'est là la plus noble et la plus réelle des vengeances; soyons catholiques tous les deux, l'avenir fera le reste.
Et, se jetant au cou d'Herménégilde, elle s'écria :
— Je t'en conjure, mon époux, si tu veux me venger, ne sortons pas d'ici que tu n'aies au moins fait cette promesse au seigneur évêque en ma présence; il sera le témoin de cette union de nos âmes dans une même foi, au Père, au Fils et au Saint-Esprit, trinité de personnes essentiellement une et ne faisant qu'un seul Dieu. Rejette les doctrines impies d'Arius; le seigneur évêque t'instruira mieux que je ne pourrais le faire, pauvre femme qui n'ai que ma foi inébranlable et manque de cette science qui éclaire et de cette éloquence qui persuade par des arguments sans réplique.
— Vous parlez sagement, dit Herménégilde, et déjà le seigneur évêque m'a longuement instruit de ces vérités essentielles, j'avoue même qu'il m'a convaincu, ce ne sera donc
pas par colère, mais davanlage par persuasion que je viendrai à votre toi. Je suis prêt à recevoir le baplême de nouveau des mains de Léandre ici même.
— Mon fils, dit Tévêque, le bap'ême ne se donne pas deux fois,^ vous êtes baptisé, car ceux qui vous ont baptisé, vous ont baptisé aiin que vous soyez régénéré; c'esc aar:s l'esprit même de la régénération que vous avez reçu le sacrement; il n'y a qu'une génération et il ne peut y avoir qu'un baptême. Abjurez votre erreur et faites-en pénitence, voilà ce que l'Eglise vous demande, et comme TEglise ne désapprouve pas la prudence, au contraire, à la simplicité de ia co;ombe joignez la prudence du serpent. Soyez catholique de cœur et attendez le moment favorabio pour faire profiter 1 Espagne de votre conversion, afin de ne pas ruiner les eflets de votre foi nouvelle dans leur germe, en attirant sur vous la cogère de la reine et du roi.
Ilerménégilde remit alors son épée dans le fourreau et se prosterna devant l'évêque.
Léandre leva les mains au ciel pour appeler le secours du Seigneur, et les abaissant, il les imposa sur le front du prince arien, au nom de la Trinité, une et indivisible.
Et les deux époux ayant pris congé du pasteur, reprirent ensemble le cbemin du palais.
(1) L'Eglie avait tranché cette question au IV* siècle, dans le concile d*Arles et dans celui de Nicée, contre des chrétiens d'Asie et d'Afrique, qui prétendaient que le baptême donné par les hérétiques avec Tintention de conférer le sacrement de ia régénération chrétienne était nul. Firmilien et S. Cy^rien professaieot ce sentin ent qui fut combattu énergiquement et condamné par le pape Etienne au nom de la tradu.on constante de l'Eglite. Il est notoire dans l'Eglise, que le baptême cooterô par n importe qui, même par un païen, est valide, pourvu qu'il soit conféré avec 1 intention de faire ce que fait l'Eglise en administrant ce sacrement.