DR LA JOIE AUX LARMES
— Parle, réDondit Herménémlde, et si ta confidence est réellement importante, je ne te marchanderai pas ta récompense.
— Seigneur, ce n est pas dans un but intéressé, dit le vieillard, que je suis venu vers vous, mais pour la gloire de Jésus-Christ et votre sauvegarde. Sachez donc que le roi Leuvigilde, vofre père, qui est à Tolède, d'où je viens, a appris votre abjuration de Thérésie et l'onction que notre père Léandre a faite sur votre front avec l'huile sacrée. Il en a été profondément irrité ainsi que la reine, et tous deux ont juré votre perte. Puisse-t-il être temps encore pour vous de conjurer le danger qui vous menace.
— Homme respectable, dit Herménégilde avec tristesse, prends cette bourse, et si ce qu'elle contient d'or ne te sert pas, fais-en profiter les paiivres de Jésus-Christ. J'avais prévu ce que tu m'annonces. Va en paix, l'avenir est aux mains de Dieu seul. Quant à moi, je vais essayer de conjurer l'orage.
Le vieillard se retira, et aussitôt Herménégilde, respectueux pour l'âge et les vertus de Léandre, se rendit en toute hâte à la maison de Tévêque de Séville.
C'était l'heure où le saint homme enseignait dans son école, et il était entouré de ses nombreux disciples.
Tous se levèrent et acclamèrent le roi.
— Avec l'assentiment du seigneur évêque, leur dit Herménégilde, retirez-vous, car nous avons à conférer sérieusement avec le vénérable Léandre.
L'évêque comprit qu'une chose grave se passait, et ayant licencié ses écoliers, fit asseoir son neveu près de lui.
— Seigneur père et oncle vénéré, lui dit Herménégilde, sachez qu'un afireux malheur me menace. Un respectable voyageur vient de m'apprendre que mon père, irrité de ma conversion, a juré ma perte de concert avec la reine Goswinthe. Soyez donc mon ambassadeur et partez immé-
diatement pour Byzance, implorer de lempereur des secours pour me sauver des coups d'un père dénaturé. Songez-j, ce n est pas seulement ma vie qui est en danger, cest la loi même de l'Espagne qui est menacée d'un nouveau et trisle naufrage.
— Je partirai sur l'heure, mon fils, dit Léandre avec bonté, mettez votre espoir en Dieu, lui seul tient entre ses mains et sait faire tourner à sa gloire les causes les plus désespérées.
Dès le jour même, l'évêque de Séville entreprenait ce long et difficile voyage, en compagnie de deux clercs fidèles et dévoués.
Il arriva à Constantinople et y rencontra le diacre Grégoire, apocrisiaire du siège apostolique, celui là même qui ûevait plus tard illustrer ce même siège, sous le nom de Grégoire-le-Grand, et «« il se forma aussitôt entre eux une de ces tendres et fortes amitiés dont on aime à trouver dans la vie des saints tant d'exemples. Les instances fraternelles de Léandre se joignirent a celles des religieux que le saint docteur avait amenés de Rome, pour lui imposer le commentaire de Job que, plus tard, devenu pape, il dédia à l'évêque de Séville.
La tendresse intime et persévérante qui unit ces doux grands hommes, éclate à divers endroits de la correspondance de Grégoire et lui dicte de ces accents qui conservent à travers les siècles le parfum du véritable amour.
« Absent par le corps, écrivait-il,* vous êtes toujours présent à mes regards, puisque je porte gravés au fond du cœur les traits de votre visage. Vous saurez Ure dans votre propre cœur quelle soif ardente j'ai de vous voir, car vous m'aimez assez pour cela. Quelle cruelle distance nous sépare! Je vous envoie mes livres; lisez-les avec soin et pleurez mes
(1) Grég. le Grand, Epître XLIII, l. i., Patr. lat.