DE LA JOIE AUX LARMES. G
péchés, puisque j'ai l'air de si bien savoir ce que je fais si mal. Ma lettre est bien courte, elle vous fera voir à quel point je suis écrasé par les procès et les orages de mon église, puisque j'écris si peu à celui que j aime le plus au monde. »
Et, plus tard:
« J'ai reçu votre lettre, écrite avec la plume de la charité. C'est dans votre cœur que vous avez trempé votre plume. Les gens sages et honnêtes qui l'ont entendu lire en ont été sur l'heure émus jusqu'au fond de leurs entrailles. Chacun s'est mis à vous tendre la main de l'amour, on semblait non pas seulement vous entendre, mais vous voir avec la douceur de votre âme. Tous se sentaient enflammés d'admiration, et cette flamme de vos auditeurs démontrait la vôtre, car on n'allume pas le feu sacré chez les autres sans en être soimême consumé.^ »
Les débuts de cette illustre amitié furent ce que la suite devait les montrer.
L'apocrisiaire du Saint-Siège à Constantinople mit toute son influence au service de l'évêque ambassadeur, pour intéresser l'empereur Tibère à la cause d'un prince, persécuté par son père en haine du catholicisme.
(1) s. Grég. le Grand, 1. ix, Ep. CXXI, Patr. lat. — Montalembert, Les moines d'Occident, lom. ii, p. 215-216. — Darras, liist. de l'Eglise., t. xv.
— Votre misérable fils, s'écria Goswinthe, a juré votre perte, voyez ce que vous avez à faire ; si vous n'y mettez bon ordre promptement, il allumera la guerre contre vous et vous fera périr et moi avec vous, se souillant ainsi dun double crime que lui conseille sans doute de perpétrer votre beaufrère, Tévêque Léandre. A votre place, je commencerais par faire justice des menées ténébreuses de cet évêque qui est en révolte ouverte contre nous. Savez-vous qu'il est allé à Gonstantinople requérir de l'empereur des forces pour vous dépouiller?
— Vous allez entendre vous-même, répondit Leuvigilde, le rapport d'un homme qui m'est dévoué et qui se charge de pénétrer tous les noirs projets de ces maudits catholiques.
Il frappa sur une plaque de métal qui rendit un son de cloche, et un ofiicier parut, auquel le roi de Tolède donna Tordre d'introduire celui qu'il attendait.
Quelques instants après, un homme à la physionomie louche entra, et d'un ton servile, sollicita l'honneur d'exposer ce qu'il avait appris.
— Parle vite, dit Leuvigilde, et ne nous cache rien de ce que tu sais.
— Illustre seigneur, dit ie nouveau venu, le prince Jean averti de votre juste colère a songé à demander à l'empereur des secours contre vous, et il a envoyé pour cela à Gonstantinople votre illustre parent i evêgue de Séville, Léandre, qui est présentement de retour de son' voyage.
« Il a obtenu ce qu'il désirait. L'empereur de Constantinople s'est souvenu qu'il avait des provinces maritimes en Espagne et qu'un de ses préfets les gouvernait. Ce dernier a reçu l'ordre de soutenir la cause de votre illustre fils contre vous et d'envoyer au besoin des troupes grecques à son secours. »
— Nous sommes perdus, dit Goswinthe ; à qui demanderons-nous de l'aide contre l'empereur de Byzance?
— A l'empereur même, dit Leuvigilde, d'un air venimeux, s'il est possible.
— Que voulez-vous dire ?
— Je veux dire que l'empereur est à Byzance et que son préfet est en Espagne; si l'on peut s'accommoder avec le ciel, on peut aussi s'arranger avec un préfet. A quoi sert à un homme de planter un arbre, si, la nuit, loin de tout regard, celui que cet arbre gêne, vient en couper les racines, sans y toucher autrement. L'arbre reste debout, mais les racines étant coupées, il sèche, dépérit et meurt, et bientôt ou s'aperçoit qu'il n'est qu'un morceau de bois inutile que le vent fera tomber. Ainsi peut-on fair-e avec les hommes.
— Votre illustre seigneurie a bien parlé, dit l'espion royal avec empressement, j'ai entendu parler de ce préfet, il est à vendre au plus oârant, achetez-le et vous triompherez complètement de tous vos ennemis.
— Va donc, dit Leuvigilde, nous te donnons plein pouvoir pour traiter cette afiaire, ne regarde pas à l'argent et consens à ce qu'on te demandera, nous le ratifierons aussitôt. Mais ne perds pas de temps.
" Toutefois, va d'abord à Séville et tente un accommodement avec mon fils, tache de ie déterminer à venir à Tolède
on toute assurance, et s'il refuse, rends-toi du même pas auprès du préfet de l'empereur. «
Le roi de Tolède écrivit alors quelques mots sur un parchemin qu'il scella de son anneau et remit à son envoyé.
Celui-ci partit.
Le lendemain il était à Séville et sollicitait une audience d'Herménégilde.
— Seigneur, lui dit-il humblement, votre illustre père m'a envoyé vers vous, car il est tout attristé de voir que la discorde est entre vous et lui. Le glorieux roi de Tolède veut que la paix règne entre vous et lui, et il est disposé à vous recevoir pour conférer avec vous au sujet de votre réconciliation, daignez prendre connaissance de cette lettre scellée de son sceau.
Sans répondre, Herménégilde prit la lettre, rompit la cire et l'ouvrit.
«6 Viens me trouver, disait simplement Leuvigilde à son fils, car j'ai à t' entretenir de choses graves qui nous intéressent au plus haut point tous les deux. »
Mauvais politique, le roi de Séville en lisant ces lignes ne put contenir ses sentiments, et loin d'en garder le secret, comptant du reste sur le secours qui lui était promis, il les exhala à haute voix.
— Quoi! s'écria-til, mon père pense-t-il que je me laisserai surprendre par une trompeuse invitation? Je le connais trop et je connais trop bien la reine Goswinthe pour être dupe d'une telle avance. Dites au roi de Tolède que je n'irai pas à la conférence à laquelle il m'invite, car je sais à quel point il est irrité contre moi, parce que je suis devenu catholique.^
L'envoyé du roi Leuvigilde s'inclina sans répondre et partit. Il allait traiter avec le préfet de l'empereur de Byzance.
(1) Grég. de Tours, Eist. de France, 1. v, ch. xxxix«
BientôLaprès, les troupesentraienten campagne, Leuvigilde avait armé les siennes et, de son côié, Ilerménégiide avait mis sur pieds tous ses soldats, augmentés du nombre respectable des grecs, qu'obéissant aux ordres de l'empereur, le préfet avait envoyés comme renfort dans son camp.
L'infortuné roi de Séville quitta en pleurant sa femme Ingonde et son fils Athanagilde, après les avoir tendrement embrassés.
L evêque Léandre était là.
llerménégilde se prosterna à ses pieds en lui demandant sa bénédiction avant la lutte parricide d'un père contre son fils.
L evêque de Séville bénit son neveu avec une voix pleine de larmes et Herménégilde gagna son camp aux portes de la ville.
Marchant à grandes journées, Leuvigilde était déjà dans la plaine avec ses soldats.
L'action s engagea, mais avant même que l'on en fut venu aux mains, le roi de Séville vit ses auxiliaires grecs le quitter lâchement pour se joindre à ses ennemis.
Inférieures en force, ses troupes consternées plièrent; l'infortuné prince rentra précipitamment dans la ville et courut s'enfermer dans une église, croyant trouver près des colonnes de l'auLel un inviolable asile.
Son frère Récarède l'y poursuivit, et Tayant abordé, lui dit avec une compassion pleine d'assurance :
— Mon frère llerménégilde, je viens te parler au nom de notre père qui m'envoie vers toi te dire qu'il te fera grâce et oubliera tes ofienses, si tu veux te prosterner à ses pieds et lui demander pardon.
Herménégilde avait peine à croire à la véracité de cette promesse, mais, dans cette extrémité, il répondit à son frère :
— Mon frère, ne me trompe pas, je sais que notre père
est terrible dans sa colère, et je crains de me fier même à sa parole.
— Sois sans crainte, répondit Récarède, je ne voudrais pas te perdre, car je t'aime, mais en toute fraternité, je crois que les promesses de notre père sont sincères et que tu peux te fier à sa parole.
— Soit, dit Herménégilde, je consens à me rendre vers mon père, puisque tu te portes garant de sa parole.
A peine avait-il achevé ces mots, que Leuvigilde parut dans 1 église, et, s avançant vers son fils prosterné sur le pavé du sanctuaire, le releva, l'embrassa sur les deux joues et l'invita à le suivre dans son camp.
Mais celui qui avait payé de trente mille solidi d'or* l'infâme trahison du préfet cupide et de ses misérables grecs, devait consommer une autre perfidie plus atroce et plus infâme encore.
Herménégilde, suivi de ses serviteurs, arriva au camp, mais à peine entré dans la tente du roi de Tolède, le père, faussement miséricordieux, se changea en un juge impitoyable et féroce.
Fixant de son regard haineux son fils vaincu :
— Misérable ! s'écria-t-il, as-tu pu te fier ainsi à ma clémence et croire au pardon de ton apostasie et de ton désir parricide! Tu seras cruellement châtié de tes crimes contre ton roi!
Et s adressant à ses gardes :
— Qu'on le sépare de ses serviteurs, cria-t-il, qu'on le dépouille des insignes de son rang dont il est indigne, qu'on le charge de chaînes et qu'il soit conduit dans la forteresse de Valence et jeté dans un cachot profond comme il convient d'en agir avec les apostats et les traîtres.
Le malheureux prince vaincu et trompé, tendit ses mains
(1) Grégoire do Tours.
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aux chaînes et fît le sacrifice de sa vie même, gémissant seulement sur le sort de ceux qu'il aimait.
Levêque Léandre partit, en effet, pour l'exil, le perfide préfet fit enlever, au nom de l'empereur, le jeune Athanagilde à son infortunée mère Ingonde qui s'enfuit en Sicile et, de là, alla mourir en Afrique de misère et de faim.
L'heure providentielle navait pas encore sonné pour l'Espagne, la Providence la préparait encore et allait l'aimanter avec la force du sacrifice.
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